‹ Collection des meilleurs dissertationsChapitre 14 sur 54 · I. 7« Liv · texte numérisé non relu

I. 7« Liv

la vocation cëleste de ce prince à la couronne, fondée sur la vision et la prophétie de saint Valéry ; Fanecdote au moyen de laquelle quelques- uns. de ces historiens voudraient nous persuader, qu^ Hugues Ca« pet s^est abstenu de porter les ornemens royaux, même de se faire couronner, par scrupule, disent les uns, et, suivant les autres, pour assurer plus long-temps sa couronne à sa postérité; enfin, Texcommunication de TEglise, encourue par Hugues Gapet.

Nous regardons toutes ces circonstances, successivement ajoutées par les historiens à mesure qu'ils ont écrit dans des temps plus éloignés de Tévènement , comme indignes d'occuper une place dans l'histoire, qui ne doit tout au plus en parler que comme de fictions auxquelles on ne saurait ajouter foi; mais nous sommes bien éloignés de penser que l'on doive nous croire sur notre parole ; voici nos preuves :

La donation du royaume par Louis Y à Hugues Capet n'a pour garant qu'un écrivain du onzième siècle, dont le texte a peut-être été altéré ou mal entendu, mais dont le témoignage n'est appuyé d'aucun historien du même temps. Des écrivains du treizième siècle ont enchéri sur cette erreur : ils ont imaginé une donation du royaume par Louis Y à la reine Blanche , son épouse, à condition que Hugues l'épouserait , et ils la lui ont fait épouser après le temps du deuil (i). Mais la donation et le mariage sont égale-

(i) Rec, t. lo, p. 45. Gervais de Tilbery : Donai regnum uxori suœ suh prœstiti sacramefdi fide, Hugonem oè testons ut

ment imaginaires. Il est constant, par Tliistoire, que Louis y n*aimait pas assez la reine Blanche y dont il ëtait méprisé, pour lui léguer la couronne,, quand bien même il eût eu le , pouvoir d^en disposer , pou** voir dont aucun roi de France n*avait joui , et qi^e les vassaux de la couronne, à cette époque, n'étaient certainement pas disposés à reconnaîti*e dans un roi aussi faible et aussi peu respecté que Louis Y. D'un autrq côté, il est certain que Hugues Capet n'a jamais eu d'autre femme que la reine Adélaïde , qui lui a survécu. Hugues est mort en 996; et cette princesse signe ou est nommée, comme vivante, avec la qualité de reine et de mère du roi Robert, dans des diplômes des années 997, 999 et ioo3.

Le fait ou même seulement l'opinion prétendue de la. donation du royaume par Louis Y, soit à Hugues Capet, soit à la reine Blanche, doit donc être retran-* ché de l'histoire de cette révolution, sur laquelle il n'a pu avoir aucune influence, quoi qu'en aient dit nos historiens, même les plus modernes, puisqu'il choque non seulement la vérité , mais même la simple vraisemblance. Il est évident que Louis Y n'a jamais disposé de la royauté j il est égalcrment évident que l'on ne croyait point, de son temps, qu'il pût en disposer, ou qu'une pareille disposition fût capable de créer, en faveur du légataire, aucun droit à la couronne.

-post datum Ugfbus diem, ducat in uocorem Bianchiam, regno sue poUturus et domimo. Sepulto rege.,., Hugo Blanchiam sut iem fjore et ordine canordco duoUt solemniter*

tja vocation cëlesle de Hugues Capet au irône est incontestable y dans le sens que le Ciel dispense à son gré les sceptres et les couronnes ; mais la vision de saint Valéry, accompagnée de la prophétie de ce saint abbé, qui a servi de fondement à Fopinion d*une vocation miraculeuse à la couronne , est une circonstance imaginée dans le déclin du onzième siècle, et qui ne mérite aucune créance.

En effet, suivant le premier auteur de cette pieuse fable , Arnoul , comte de Flandre , avait enlevé les corps de saint Valéry et de saint Riquier, pour les transporter dans son comté. On croyait alors qu'il suffisait de posséder les reliques des saints pour en mériter la protection ; mais le comte de Flandre s'était bien trompé à cet égard : saint Valéry apparut à Hugues Capet, alors simple duc de France, se plaignit d'être captif des Flamands, ainsi que saint Riquier, et lui enjoignit, de la part de Dieu, de rapporter leurs reliques au lieu de leur première sépulture, ajoutant que, s'il se conformait aux ordres du Ciel, il régnerait sur la France, lui et sa postérité, pendant sept générations. Hugues Capet contraignit le comte de Flandre à rendre les reliques, et la prophétie s'accomplit par son avènement à la couronne après la mort de Louis V.

Cette pieuse fable, digne de la légende d'où l'auteur de la Chroniijue de Centule l'a tirée , a été sûrement inventée après coup. Ingelran , abbé de Saint- Riquier, mort en io45, a écrit en vers l'histoire de la translation du corps de saint Riquier par Hugues

Capet, et ne fait aucune mention ni de Tapparitioa de saint Valéry à Hugues Capet, ni de la prophétie ; preuve certaine qu^on n^en avait pas encore parle. Un abbé de Saint -Riquier, poëte, et fort zélé pour tout ce qui pouvait intéresser la gloire du saint patron de son abbaye, n^auraitpas manqué de faire entrer cette fiction dans ses vers , si elle eût été connue de son temps.

Le fait de la vision et de la prophétie de saint Valéry n^a donc pas plus influé sur la révolution qui a placé Hugues Capet sur le trône, que celui de la prétendue donation par Louis V. Ce n'est point parce que ce fait n^est qu'une fiction (une &ble accréditée a autant d'influence sur les esprits que la vérité même) , mais parce que cette fiction n'était pas alors connue, et qu'une opinion qui n'existait pas encore dans le temps de la révolution, n'a pu y contribuer en aucune manière. C'est à quoi n'ont pas pris garde la plupart de nos historiens, même les plus récens.

Tout ce que les chroniques des douzième et treizième siècles ont ajouté à celte pieuse fable, ne peut avoir plus de réalité. Selon Gervais de Tilbery, Hugues Capet , pour procurer la possession du trône 4 un degré de génération de plus dans sa famille , ne porta point les ornemens royaux , et ne se fit point sacrer (i); selon d'autres, ce fut par scrupule que ce

(i) Ucet regnum nriliter moderaretur, noUdt tamen ungi in regem, ut declînatâ sud unctione, ad idtenorem gradum successm decllnaret septena, (Rcc. des hîst. de France, t. 9, pu 4^0

prince s*en abstint. Ces diverses opinions ne sont pas mieux fondées les unes que les autres. Il est certain que Hugues Capet a ëté sacré et couronné à Keims, par Tarchevéque Adalbéron , en 987. D'un autre côté , ce prince est représenté sur ses sceaux , non seulement avec la couronne j mais encore avec la main de justice j et c'est le premier de nos rois qui se soit fait ainsi représenter avec ces attributs de la royauté ; en quoi il a été imité par tous ses successeurs.

L'excommunication encourue par Hugues Capet est encore un autre fait dénué de tout fondement , et qui n'a jamais existé que dans l'imagination de quelques chroniqueurs du treizième siècle ou de la fin dti douzième.

Il ne s'agit donc plus que d'examiner les deux systèmes opposés^ dont l'un attribue à la force et à la violence l'élévation de Hugues Capet à la royauté, et l'autre la regarde comme l'effet du choix libre et du consentement de la nation. Or, si l'on compare les témoignages des anciens historiens, et si on les apprécie à leur juste valeur, il en résultera visiblement que c'est à ce dernier sentiment que l'on doit s'arrêter.

Quels sont, en effet, les écrivains qui nous ont représenté la révolution à laquelle Hugues Capet a dû la couronne, sous les couleurs de la violence et de l'usurpation ? tous ou presque tous des étrangers , ou qui vivaient dans des pays ou sous des princes alors ennemis de la maison royale. Tels sont l'auteur de la Chronique de Saxe^ et ceux qui l'ont suivi ; Sige-

beit, moine de Gemblours, abbaye du Brabant, fiti^ sant partie de la Basse - Lorraine , dont Cbarles avait été duc, et quelques chroniques de Flandre, d* Aquitaine, de Normandie et d*Anjou, provinces dont les princes ont été souvent en guerre avec la France, et se sont montrés des rivaux jaloux de la maison royale. Si quelques autres historiens ont adopté la. même opinion , c^est qu'ils copiaient indifféremment toutes les chroniques qui leur tombaient entre les mains; et Ton a déjà remarqué que plusieurs de ces annalistes transcrivaient sans discernement des récits contradictoires.

On peut, à la vérité, nous objecter que la plupart des écrivains iavorables au sentiment qui attribue au suffrage ou au consentement libre de la nation Tavènement de Hugues Gapet à la couronne, ont pu aussi être guidés par leurs préjugés en faveur de la maison régnante.

Mais indépendamment d*un témoignage dont Tautorité est du plus grand poids, celui du roi Robert, associé au trône , et couronné six mois après le sacre de Hugues Capet son père , et témoin oculaire de la révolution, ce qui doit faire pencher la balance dé son côté , c'est que ce sentiment est le seul qui puisse s'accorder avec les circonstances du temps, et même avec le fait de l'élévation de Hugues Capet à la royauté. Jamais ce prince n'eût monté sur le trône, jamais il n'y eût fait asseoir sa postérité, s'il avait eu contre lui le vœu de la nation.

A cette époque , la nation était représentée par les

grands vassaux de la couronne, qui , chacun dans leurs domaines , ou plutôt dans leurs Etats ( car ils $*y étaient emparés des principaux attributs de la souveraineté), disposaient de la noblesse et des forces de leurs provinces, en vertu des lois de la féodalité. Hugues Capet était, sans contredit, Tun des plus puissans d'^entre eux ; mais d^autres étaient aussi puissans que lui : et qu'aurait-il pu faire contre tous, ou même contre le plus grand nombre ? Aussi , dès les premiers instans de la révolution, un seul des grands feudataires. parut ne vouloir point le reconnaître : ce fut Guillaume Fier-à-Bras, duc d'Aquitaine. Guillaume n'avait pas oublié que le roi Lothaire, en 965, avait donné à Hugues de France le duché d'Aquitaine, ou du moins le comté de Poitiers. Quoique Hugues n'en eût point joui , le duc d'Aquitaine pouvait craindre que le nouveau roi ne songeât à faire valoir ses anciennes prétentions. Il arma ; un seul combat décida la querelle. Guillaume fit «a paix avec Hugues, et le reconnut pour roi. Le comte de Flandre et les princes de Vermandois, dont l'un avait marié sa fille au duc Charles, et qui d'ailleurs étaient brouillés avec Hugues, donnèrent d'abord quelques inquiétudes ; mais ils n'osèrent remuer. Le duc de Normandie les réconcilia avec Hugues, et ils se déclarèrent ouvertement en sa faveur. Par-là , Hugues réunit entièrement tous les suffrages. Les témoignages de nos anciens historiens s'accordent donc avec les faits ; ils ont donc été fondés à dire que Hugues Capet avait été élevé à la royauté par le consentement unanime de la nation.

Quelques modernes, qui disent que Hugues Capet ne doit la couronne qu^à la force, prétendent que les témoignages des anciens historiens ne prouvent point du tout que Hugues Capet soit monté sur le trône du consentement de la nation ; que tout ce que Yàn en peut conclure, c'est qu'il a été élu setilement par les seigneurs de son duché de France : ils ajoutent que , quand ces historiens diraient le contraire , il ne faudrait pas les en croire.

Voici comme ils raisonnent : u Les expressions de FrancP (^es Français), Francorum primates (les grands de France ) , que Ton trouve dans les anciennes chroniques., ne signifient que les habitans et les seigneurs du duché de France. Par conséquent, lorsque les anciens écrivains racontent que Hugues a été élu par les Français j on ne doit entendre autre chose sinon que les seigneurs du duché de France ont élu Hugues Capet, ou Font reconnu pour roi; d'autant plus, ajoutent-ils, qu'il n'est ni vraisemblable ni presque même possible qu'on ait pu rassembler les seigneurs de toute la France dans l'intervalle de temps qui s'est écoulé entre la mort de Louis V, au mois de mai, et le sacre de Hugues, au mois de juillet suivant. »

Ces raisons, quelque spécieuses qu'elles puissent être, ne nous paraissent pas néanmoins décisives.

D'abord , par rapport aux expressions -Franc/ (les Français), ou Francorum primates (les grands de France), s'il ^est vrai que dans quelques occasions le mot Franci ait été employé pour désigner les habi-

iaiis ou les seigneurs du duché de France ^ il n*est pas moins certain que, dans d^autres occasions, il s^eniplcyait dans un sens plus étendu , comme pour désigner les provinces au nord de l'Aquitaine, et souvent en général tous les habitans du royaume. Les écrivains mêmes qui proposent cette objection ont cité, en faveur de leur opinion, un texte de Sigebert de Gemblours, où le^ mot de Franci ne peut pas être restreint aux seuls habitans du duché de France.

> De plus, cette expression Franci j prise pour désigner les seuls habitans du duché de France, %e peut s'appliquer à la circonstance présente : il faudrait pour cela que les seuls seigneurs du duché de France eussent eu part à l'élévation de Hugues à la royauté. Or, il est certain que du moins les ducs de Normandie et de Bourgogne y concoururent avec zèle , dès l'instant de la mort de Louis Y; par conséquent, le mot Franci n'était pas restreint aux seigneurs du duché de France; autrement, les historiens auraient ajouté ces expressions : Normanni et BurgundioneSj ou Normannorum et Burgundionum primates.

Ce qui fait voir encore que le sens des mots ^ranci^ Francorum primates j dans les anciens historiens, n'était point limité aux seuls seigneurs du duché de France , c'est qu'ils emploient indifféremment ces expressions et les suivantes : Totius regni primates (les grands de tout le royaume)..... omnes regni barones dux Normanniœ cœterique regni principes; expressions dont on ne peut restreindre le sens aux seuls seigneurs du duché de France. Il doit donc

demeurer pour constant que lorsque les anciens historiens emploient le mot Franci à Toccasion de cette rëyolution, ils entendent le consentement de tous les grands du royaume.

Quant à l'objection tirée du peu de temps qui s*est écoulé entre la mort de Louis Y et le sacre de Hugues Capet, on peut bien en conclure que ce prince n*a pas été sacré et couronné au mois de juillet 987, dans une assemblée composée des seigneurs de toutes les provinces du royaume; nous ne le prétendons pas non-plùs : mai3 Tabsence des seigneurs qui n*y ont point assisté 9 n*a porté aucun préjudice à Télection de Hugues, contre laquelle personne n'a réclamé, si ce n*est le duc d'Aquitaine, qui réunit presque aussitôt son suffrage à celui des autres seigneurs.

Dans les circonstances où se trouvait alors la monarchie , une assemblée générale n'était pas nécessaire pour exprimer le vœu de la nation. Il y avait longtemps que ces sortes d'assemblées n'étaient plus en usage ; et le consentement de la nation dispersée , si je puis m'exprimer ainsi, équivalait à celui de la nation assemblée : une élection &ite par une partie des seigneurs du royaume, et consentie par le reste de la nation , était censée une élection unanime , et faite d'un commun consentement.

C'est le sens de ce texte de la préface du Recueil des canons d'Abbon, où le canoniste dit que l'élection du roi consiste dans le concert ou la réunion des vœux de la nation : Régis electionemjacit concordia totius regnL II ne fait pas dépendre l'élection du roi

de la formalité d'uue assemblée générale, formalisé alors oubliée et impraticable , mais des vœux réunis et du consentement de la nation ; et c^est ce qui est arrivé à Toccasion de Télection de Hugues Capet.

C'est encore dans ce sens que Ton doit entendre Texpression elegerunt dans les anciens historiens, lorsqu'ils disent que Hugues Capet a été choisi pour roi par^tous les princes de France, et du consentement de tous les grands du royaume : cela veut seulement dire qu'après la mort de Louis V, il y eut une assemblée composée des grands vassaux et des autres seigneurs des provinces voisines du trône , qui étaient en possession de traiter les affaires de l'Etat, et sur lesquels les grands vassaux des provinces éloignées se reposaient de l'intérêt général de la nation; que dans cette assemblée, le duc de France fut élu roi, et que ce choix fut agréé parles autres grands vassaux et seigneurs du royaume. Or, dans le style des anciens historiens, on appelait élection^ choix unanime j un pareil concours : Régis electionem facit concordia totius regni.

Voilà ce qui a fait dire aux anciens chroniqueurs, et à la plupart des historiens modernes après eux, que >Jiugues Capet avait été élevé à la royauté par le consentement de tous les grands du royaume.

Un de nos historiens modernes, qui attribue à l'heureux concours de la force et de la prudence l'avènement de Hugues Capet à la couronne , regarde ce consentement comme forcé; il assure, avec la plus grande confiance , que bien loin que Hugues Capet

^ ea pour lui le ^œn de la nation , il se tenait alors un parlement poor assura' la succession au duc Charles , et que Hugues sut dissiper ce parlement avec des troupes. Cet écrivain se fonde sur ime lettre de Ger- I>ert a EKedëric ouTliierri, évéqne de Metz, dans laquelle il s*agit en effet d'une assemblée à Compiègne, ou se trouvaient le duc Charles, quelques autres sei* gneurs , et Févéque de Laon , Adalberon. Mais cet historien n*a pas pris garde que cette lettre de Gerbert à Thierri , éyéque de Metz , ne pouvait s^appliquer à la révolution qui mit Hugues Capet sur le trône. D^abord, il est dit dans cette lettre, que rassemblée se tenait à Compiègne : c^est dans cette ville que Louis Y est mort, et la mort de ce jeune prince était imprévue. Charles était alors éloigné : il n^est donc pas vraisemblable qu^il se soit trouvé à aucune assemblée de Compiègne après la mort de Louis Y. Il ne paraît pas plus vraisemblable que Tévéque de Laon, Adalberon, Tun des plus grands ennemis du duc Charles, ait assisté à un parlement assemblé pour assurer à ce prince la succession à la couronne. Mais ce qui tranche toute difficulté, et ce qui fait voir évidemment que rassemblée de Compiègne dont parle Gerbert regarde tout autre avènement que la révolution à laquelle Hugues Capet doit la couronne, c^est que la lettre de Gerbert adressée à Thierri , évéque de Metz , mort au mois de si^ptembre 984 ^ ne peut regarder les circonstances d^un événement postérieur à la mort de Louis Y, arrivée au mois de mai 987.

D'autres modernes, dans le préjugé où ils étaient

que le consentement de la nation avait ëtë force lors de ravènement de Hugues Capet à la couronne, ont compare cette révolution à celle qui mit Pépin sur le trône ; et ils ont cru voir dans Félection de Pépin, le vœu de la nation bien mieux exprimé que dans celle de Hugues Capet. Nous croyons qu^ils se trompent.

Il est vrai que. Pépin se fit élire dans une assem* blée générale de toute la nation , et que la première assemblée qui" mit la couronne sur la tête de Hugues Capet n^avait pas ce caractère : ces sortes d'assemblées n'étaient plus d'usage. Mais si Ton considère la différence des circonstances où se trouvait la monarchie à ces deux époques, on sera convaincu que le choix de la nation , lors de Tavènement de Hugues Capet à la couronne , a été bien plus libre et plus volontaire que dans l'assemblée générale qui a élevé Pépin au trône.

Pépin, en qualité de maire du palais, était maître de toutes les forces de l'Etat, et la puissance de sa maison avait subjugué la nation. Il jouissait de toute l'autorité d'un roi : il ne lui en manquait que le titre. Hugues n'avait par lui-même que les forces de son duché; tous les autres vassaux de la couronne, absolument indépendans de lui , étaient aussi maîtres dans leurs districts qu'il l'était dans le sien; quelques-uns étaient du moins aussi puissans, tels que les ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Constitution de la monarchie se trouvait tellement altérée depuis un siècle, qu'il ne pouvait y avoir de roi que celui que ces fiers vassaux voulaient bien reconnaître : c'était eux qui

(79) avaient fait monter sur le trône Charles-le-Gros^ Eudes , Robert et Raoul. Hugues Capet n'a donc pu régner sur la Franceque par le choix très-libre et très-volontaire des grands du royaume.

Pépin s'est fait roi dans une assemblée générale de la nation où personne n'était en état de lui résister. Hugues Capet a été fait roi , et ne pouvait l'être que par les suffrages des grands vassaux , sur lesquels il n'avait aucuiie autorité, et dont les forces réunies étaient de beaucoup supérieures aux siennes. La liberté du vœu de la nation est donc beaucoup plus sensible dans l'élévation de Hugues Capet à la royauté, que dans l'élection de Pépin.

Mais il y a bien d'autres différences importantes entre Télection de Hugues et celle de Pépin.

Dans l'élection de Pépin, la nation détrôna un roi légitime à qui elle avait fait le serment de fidélité. Elle viola ce serment ; elle tra cha le fil d'une succession qui n'avait jamais été interrompue, et dkmt la loi subsistante était dans toute sa vigueur. Elle fut si convaincue de son infidélité, qu'elle et le nouveau roi s'en firent absoudre solennellement.

Dans l'élection de Hugues Capet, au contraire, la nation ne détrôna pas son roi. Le trône était vacant par la mort de IiouisY, qui ne laissait point de pos« térité, et par conséquent point d'héritier en ligne directe; et Charles n'était qu'un collatéral ascendant. Elle ne viola pas, envers le duc Charles , le serment de fidélité; elle ne le lui avait pas prêté; et depuis un siècle que la monarchie se conduisait par les lois de

la féodalité, et que les rois n^étaient plus regardés que comme les suzerains du royaume y les seigneurs ne se croyaient liés envers eux que par la formalité de rhommage et du serment de fidélité. Ce serment se renouvelait au sacre des rois, et Charles n'avait point été sacré.

La nation ne crut pas même enfreindre )a loi de la succession. Cette loi avait été si souvent interrompue pour les descendans de Pépin et de Charlemagne, qu'elle pouvait passer pour ne plus exister.

En efiet, depuis un siècle, le sang de Charlemagne avait été successivement dépouillé de l'hérédité des couronnes d'Italie, de Germanie, de Bavière, de Lorraine et de Bourgogne, et même de la dignité impériale. En France , la couronne avait été déférée à trois princes qui n'étaient pas issus de Charlemagne. Les princes carlovingicns mêmes avaient interverti l'ordre de successio i établi par la loi. Charles -le- Gros, élu au préjudice, de Charles -le -Simple, avait cru tenir la couronne impériale et royale , non de cette loi , mais des suffrages des grands et de la cérémonie de son sacre. On avait élevé des doutes sur la légitimité de la naissance de Louis et de Carloman, fils d'Ansgarde, répudiée par Louis -le -Bègue; et si ces soupçons furent dissipés en faveur de ces deux princes , qui régnèrent, ils retombèrent sur leur frère Charlesle- Simple, né d'Adélaïde, du vivant d'Ansgarde. Eudes, Robert et Raoul régnèrent assez long -temps au préjudice de l'infortuné Charles - le - Simple, et Louis-d'Outre-mer fut encore exclu par Raoul, pen-

dant les sept premières années de son règne. Lothairè ei lioais Y semblèrent n^aYoir saccédë à leurs pères qa*en yerta de leur association à la couronne, avec r^qppvobation et du consentement d^ grands du royaume. Le duc Charles lui-même parut avoir douté de son droit, par la conduite qu^il tint à la mort de Louis Y : an lieu de se montrer, et de réclamer ou^ vertement la succession de son neveu, il perdit, à se consulter, un temps précieux, qu^il aurait dû employer efficacement à se concilier les principaux vassaux de la couronne. CTétait le conseil que lui avait donné Tarchevéque de Reims Adalberon : Recorda-^ mini quid consilii dederim super ad eundis regni primoÈibus; ei ce conseil Êdt assez vcHr que, suivant Topinion qui régnait alors, la couronne, dans cette circonstance, dépendait du suffrage des grands.

En un mot, la loi de la succession n^avait pas plus de force que les capitulaires qui Pavaient établie, et qui, dans Poubli où ils étaient tombés, n'étaient plus la loi du royaume^

Aussi la nation n'eut-elle pas le moindre doute sur la légitimité de Tâévation de Hugues à la royauté. On ne la vit point prendre, pour calmer les cons-^ ciences, les précautions qui avaient été jugées nécessaires à Toccasion de l'élection de Pépin. Elle ne pensa pas qu'elle eût besoin de recourir à Rome , et de se faire absoudre d'aucune irrégularité : ni le pape ni le clergé de France n'en soupçonnèrent dans l'élection de Hugues Capet. L'archevêque de ïleims, Adalberon, qui l'avait sacré au ntois de juillet, mou- L ^^ uv. 6

rut y six mois après , des fatigues qu'il avait essuyées au siëge de Laon, où il avait assisté dans Tarmée de Hugues Capet. Seguia^ cet archevêque de Sens que Hugues Capet avait menacé du pape , parce que ce prélat avait différé de lui prêter le serment de fidélité, à son avènement à la royauté, couronna, le i'"" janvier suivant, son fils Robert à Orléans, en qualité de métropolitain de la province ecclésiastique où cette ville était comprise. Quelques années après, le pape Jean XY parut désapprouver la déposition d'Arnoul, archevêque de Reims, fils naturel du roi Lothaire, et neveu du duc Charles, convaincu, dans le concile de Bâle, d'avoir violé le serment de fidélité qu'il avait fait à Hugues. Ce n'est pas que ce pape eût aucun doixte sur la légitimité de la cause de cette déposition, et par conséquent sur celle de l'élection de Hagues Capet ; mais il était mécontent que l'on eût déposé l'archevêque Arnoul sans sa participation, parce qu'il se croyait juge nécessaire des évêques, et surtout d'un métropolitain : tant on était alors persuadé que la conscience n'avait pas été compromise dans l'élévation de Hugues Capet à la royauté, et que la nation n'avait fait qu'user de son droit.

On ne peut donc assimiler, en aucune manière, l'élection de Hugues Capet à celle de Pépin ; ou, si l'on en fait quelque comparaison , elle est toute entière à l'avantage de Hugues , élevé sur le trône par le consentement libre et volontaire de la nation, et dont l'élection ne porta atteinte à aucune loi al^ors en^ vigueur dans le royaume.

On a encore avancé, dans notre siècle, que Hu» gués Capet avait, en quelcjue sorte, achète ce consentement par des conventions particulières avec les grands du royaume* Yoici comme s^exprime, à ce sujet, un de nos écrivains modernes : « Quelque irrë- (( gulière que fût la manière dont Hugues Capet était (( monté sur le trône, il devint un roi légitime, parce (( que les grands du royaume, en traitant avec lui, (( reconnurent sa dignité, et consentirent à lui prêter « hommage , et à remplir à son égard les devoirs de (( la vassalité, et que ce fut un vrai contrat entre ce (c prince et ses vassaux. »

Il s^ensuivrait de ce sentiment, que Hugues Capet, d^abord roi par la force , serait devenu légitime , en achetant, par des traités particuliers, le consente* ment des grands du royaume. Ce sentiment ne peut se soutenir : il offre d^abord une ccmtradiction sensible ; car si la ferce eût placé Hugues Capet sur le trône, il n*aurait pas eu besoin de traiter avec les grands, Taincus et subjugués. Charles Martel et Pépin n'avaient préparé la révolution qui fit perdre la couronne au sang de Clovis, qu'en s'emparant des forces du royaume, et en abaissant les grands. Pépin, devenu roi , n^eut besoin de faire aucun traité avec eux : aussi n'en fit-il point; au contraire, il les tint dans la plus exacte subordination.

Si la force seule de Hugues Capet Teût fait également monter sur le trône , on ne voit pas pourquoi il eût eu plus besoin que Pépin de faire aucun traité avec les grands. Le fort ne négocie pas , ne compose

point avec le faible. D^ailleurs , eu quoi auraient pu consister ces traités , ce contrat entre Hugues Capet et les autres vassaux de la couronne ? ils ne pouvaient avoir pour objet que de conserver aux grands leurs droits et leurs domaines, ou de leur accorder de nouveaux droits et de nouveaux privilèges.

Quant au premier objet , il n'était besoin d'aucun traité particulier pour maintenir les grands dans les propriétés et les prérogatives dont ils étaient en possession; les lois ou les coutumes qui les leur assu-^ raient, y avaient suffisamment pourvu. Hugues Capet. en avait juré la conservation dans le serment de son sacre : ce prince n'avait ni la volonté ni encore moins le pouvoir d'y porter atteinte , et les grands vassaux auraient bien su les défendre.

D'un autre côté, 3i Hugues Capet, pour se maintenir sur le trône où la force l'eût fait monter, avait, par quelques actes particuliers, accordé aux grands de nouveaux droits et de nouveaux privilèges, ce n'aurait pu être qu'aux dépens de la couronne; de manière que l'on eût vu les grands jouir de certains avantages dont ils ne jouissaient pas auparavant , et Hugues Capet privé de quelques droits dont ses prédécesseurs immédiats avaient usé. Mais il est certain que, sous le règne de Hugues Capet, on ne voit rien de changé à l'état des choses, ni pour le roi ni pour les grands vassaux : ceux-ci n'acquirent aucun droit nouveau , et Hugues Capet ne perdit aucun de ceux dont avaient joui Louis-d*Outre-mer, Lothaire et Louis y. Les choses demeurèrent dans le même état.

à tiès-pea de chose près, sous les sacoessenis de Hu* gœs Capet josqali Louis VU , qui y par son mariage avec Eléonore, acquit le duehë d'Aquitaine, et le rendit bientôt après; et jusquli Philippe -Auguste, qui conquit plusieurs provinces sur les grands vassaux, et qui ne rendit rien.

Ainsi, Ton doit r^arder comme purement imaginaires les traités particuliers, le contrat prétendu entre Hugues C^pet et les grands, dont il n'existe aucun vestige dans les monumens de notre histoire. Elle ne £t nulle part que ce prince ait n^ocié avec aucun seigneur du petit nombre de ceux qui ne se déclarèrent pas d'abord en sa fiiveur. Parmi ceux-ci, le seul Gmillaume Fier-à-Bras, duc d'Aquitaine, osa résister les armes à la main : Hugues le battit, et le contraignit de se réunir au vœu du reste de la nation. Yoilà la mamère dont Hugues négocia avec Guillaume.

Mais f dira-t-on , ce trait prouve que si le consentement du duc d'Aquitaine n'a pas été acheté par la négociation, ce duc ne l'a accordé qu'à la force. Nous n'en disconvenons pas; mais ce n'est point à la force de Hugues , c'est à celle que ce prince empnmtait du vœu général de la plus grande partie de la nation. Si elle se fût déclarée contre Hugues, jamais ce prince n'aurait été roi ; le duc d'Aquitaine n'aurait jamais abandonné les intérêts de Charles, ou même les siens propres, pour lesquels il travaillait peut-être, en les couvrant du prétexte de la cause de Charles; car Té"vènement a prouvé que ce prince n'avait pas en France

un seul partisan sincèrement attaché à ses intérêts.

Ce n'est donc point par adulation ni par un préjugé aveugle en faveur de la maison régnante, que la plupart des écrivains modernes ont pensé que Hugues Capet n'avait tenu la couronne que du choix et par le vœu général de la nation ; c'est que ce sentiment est celui qui s'accorde le mieux, soit avec les monumehs de l'bistcHre, soit avec les circonstances du temps où «et événement est arrivé.

Après avoir exposé les sentimens des écrivains anciens et modernes sur la nature de la révolution qui a placé Hugues Capet sur le trône , on a fait voir que les témoignages des anciens historiens, rapprochés de la situation où la monarchie se trouvait réduite alors, ne permettaient pas de douter que Hugues Capet n*ait été élevé à la royauté, du consentement des grands du royaume , qui , à cette époque , représentaient la nati(Hi. On a prouvé, contre l'opinion de quelques écrivains modernes, que le consentement devait être regardé comme général, et non pas seulement comme celui des seigneurs du duché de France ; qu'il avait été libre , et non forcé ou acheté par des traités, ou par aucun contrat avec les grands vassaux : il ne nous reste plus qu'à examiner en peu dé mots les opinions des historiens, par rapport aux causes de cette importante révolution. Cet examen répandra encore un nouveau jour sur le sentiment qui nous a paru mériter la préférence.

Quoique la loi de l'hérédité eût été souvent enfreinte depuis un siècle, et que la consanguinité eût

été peu respectée , néanmoins elles ne pouvaient certainement pas former par elles-mêmes un motif d*ex* clusion; au contraire, quelque déchue que fôt alors la postérité de Pépin, la mémoire du règne glorieux de Charlemagne n'était pas effacée de tous les esprits, et Tavantage d'être issu de son illustre sang ne pou* vait que former un préjugé fiiyorable pour celui qui en jouissait. Quelles sont donc les causes de cette révolution qui donna la couronne à Hugues Capet, à Fexclusion du duc Charles ?

La plupart des anciennes chroniques gardent le plus profond silence à ce sujet. Hugues de Flavign j, qui écrivait dans le onzième siècle, en parlant des motife qui firent accepter à ce prince le duché de la Basse-Lorraine, nous fait entrevoir que la reine Emme, belle-sœur de Charles, eut part à cet événement (i).

Hugues de Fleury, au commencement du douzième siècle, donne, pour cause de Texclusion de Charles, les dissensions qui s'étaient élevées entre ce prince et les grands du royaume (a).

Alberic de Trois-Fontaines (3), qui a composé, au treizième siècle, une Chronique universelle qui n'est qu'un tissu de chroniques plus anciennes, attrihue

(i) FnUemœ uoooris proterçUas et inopia rdfamUiaris eum de regno eocpuUt

(2) Rec des Idst de France, t. 10, p. aig.

(3) IbùL, p. 285; et Chronique des rois de France, finissant à Louis-le-Gros.

cet ëvènement à lé crainte quHl suppose k Hugues Capet d^étre éloigne des affaires du royaume, si le duc Charles venait à monter sur le trône , et au mariage que Charles avait contracté, sans consulter Hugues, avec la princesse Agnès, fille d^Herbert, comte de Troyes, de la maison deTermandois, avec laquelle Hugues Capet était alors brouillé (i).

A ces motifs, adoptés par quelques écrivains modernes, d^autres en ajoutent de nouveaux dont les anciens n'ont point parlé.

Quelques-uns disent que Charles était alors excommunié. L'histoire rapporte bien que ce prince avait alors encouru Texcommunication pour avoir pillé des églises ; mais aucun ancien historien n'a attribué son exclusion à cette cause.

D'autres croient que le reproche d'illégitimité fait à son aïeul Charles -le -Simple, l'a privé de la couronne. Mais ce reproche n'avait pas écarté du trône Louis -d'Outre -mer, fils de Charles -le -Simple, ni Lothaire son petit- fils, ni Louis V son arrière-petitfils; et d'ailleurs, aucun ancien historien n'a parlé de ce motif.

On donne encore pour une des causes de l'exclusion de Charles , le refiis d'un accommodement qui lui avait été, dit -on, proposé par Hugues Capet. Il est vrai que, dans une lettre écrite par Gerbert, sous

(i) Quia videbatur qubd Hugonis magmfiiium Hugonem duçem à regni çellet alienare negotîis (^nam etiam uxorem eo àux»^ rat inconsulto, scUicetJUiam condUs Hereberti Trecensis^

le nom An roi Hugues, à Timpëratrice Thëophanie, épouse d*Othon II , on voit que Hugues Capet avait proposé de lever le siège de Laon , si Charles consentait à mettre en liberté la #eine Emme et Tévéfpie de Laon y Adalbéron , et à donner des otages. Or, nous ne pensons pas que Ton puisse mettre au nombre des moti& de Texclusion de Charles, le refus qu^il fit d*accéder à cet accommodement prétendu. Une pareille proposition ne tendait visiblement qu*à renvoyer Charles en Basse - Lorraine , et à le fitire renoncer pour jamais à ses prétentions. Peut-on croire qu'yen rendant la liberté à ces deux prisonniers, ses plus dangereux et ses plus mortels ennemis, Charles se fôt firayé le chemin au trône? Il eut, dans la suite, rimprudence de le faire, et Ton sait ce qui en est arrivé. Ainsi, donner pour une des causes de son exclusion , le refiis qu*il fit de se prêter à une pareille proposition, c'est dire que Charles a été exclu de la couronne, parce qu'il n'a pas voulu s'en exclure.

L'histoire rapporte que l'empereur Othon, dans le dessein de détourner le roi Lothaire des vues qu'il avait sur la Lorraine , donna en fief à Charles le duché de la Basse-Lorraine. Si l'on en croit presque tous nos historiens depuis le siècle dernier, voilà la principale cause de l'exclusion de Charles. La nation, suivant eux, fiit indignée de la lâcheté d'un firère du roi de France, qui s'était avili jusqu'à devenir le vassal de l'empereur : dès lors on le jugea indigne du trône occupé par ses ancêtres. Un écrivain moderne a très-bien vu que la qualité de duc de la Basse-Lor^

raine j quoique relevant en fief de Tempire, bien loin de dégrader Charles , était au contraire une fortune très-considérable pour le frère puîné d'un roi qui n'avait pas en France un château de la succession de son père. En eflFet, Charles n'avait pour tout patrimoine que quelques terres en Lorraine , qui lui étaient échues de la succession de sa mère , la reine Gerberge, fille de Henri-l'Oiseleur. Ainsi, l'on ne peut disconvenir que la concession du duché de la Basse-Lorraine, quoique en fief de l'empire, ne fôt un très-grand avantage pour ce prince, que sa pauvreté avilissait aux yeux des grands, suivant l'expression d'un ancien historien, qui dit à ce sujet : Inopia rei familians de regno expulit^ et que le duché de la Basse-Lorraine mettait en état de soutenir sa naissance.

Aussi ne voit -on nulle part, dans les monumens de notre histoire , que Charles ait encouru l'indignation de la France , lorsque Othon lui donna ce duché en fief. La nation fut véritablement affligée de la faiblesse que Lothaire eut de rendre à Othon la Lorraine par la paix de Reims, qui fut désapprouvée des grands (i); mais aucun historien n'a dit que la dona-

(i) Eique Othoni Lotharingiam ^ quod Francos maoeimè contnstimt, largitus est. (Order. Vital. ^ t. g, p. ii.) Contra oobmtatem pnncipum regni sui Remis padficatus est cum Othorte imperatore, deditque Otliord in heneficîum LoUmnngiœ ducatum, quod magis corda prcedictorum principuni contristaçit (Guîll. de Nangîs, t. 9, p. 8i.) Padficatus est cum Othone rege Remis*.*,

tion de la Basse -Lorraine en fief au duc Charles ait excité Tindignation de personne.

Il faut donc chercher ailleurs les véritables causes de Texclusion de Charles (i), et de la préférence donnée à Hugues Capet. On les trouvera dans Toubli de la loi de la succession à la couronne , dont nous avons suffisamment parlé , et surtout dans le caractère et la conduite des deux illustres compétiteurs.

Les qualités de Hugues étaient brillantes , sa conduite admirable; la prudence, la bravoure et l'activité formaient son caractère. Possesseur du duché de France , dans l'enclave duquel résidaient les rois y il avait eu la principale part aux affaires du royaume. La valeur avec laquelle il avait repoussé , devant Paris y Tarmée innombrable de l'empereur Othon , lui avait attiré l'estime d'une nation guerrière; et par son affabilité, il s'était attaché les grands. D'ailleurs^ sorti d'une illustre maison assez considérée des Français pour que, dans des temps orageux de faiblesse et de minorité, elle y choisît ses rois ; issu du sang de Charlemagne par les femmes , et même , suivant quelques modernes , appartenant à la même tige par les mâles; proche parent des Othons par sa mère;

contra oobmtatem Hugonis et Hennci.»;, contraque vohntatem exerdtds sm. Dédit autem Lotharius Ottordy etc. (B. Hugues de Fleury, t. 8, p. 3a4*) Dédit Ottoni in bénéficia Lot?uiriu$ regnum ; quœ causa magis contristavii corda principum Francorum^ (i)Sigebert, p. 3i5, dit aussi abjunwiL — Voyez aussi Chronique de Sithiu.

ayant pour frère le duc de Bourgogne et pour beaufrère le duc de Normandie^ qui lui avait servi de tuteur dans son bas âge , et , si Ton en croit quelquesuns, le duc d'Aquitaine pour beau -père, il avait mënagé tous ces avantages avec la plus grande sagesse. Il s'était fait encore une telle réputation par la manière dont il gouvernait son duché de France, que les anciens historiens , en parlant de son élection à la couronne, insistent particulièrement sur ce ppint; en sorte qu'ils donnent à entendre que si la nation s'était réunie pour ce prince , c'est qu'indépendamment de toutes les autres considérations qui parlaient en sa faveur, les talens supérieurs qu'il montrait dans le gouvernement de son duché l'avaient fait regarder comme le plus propre à gouverner le royaume (i).

Charles, au contraire, quoique issu du sang le plus illustre que l'on connût alors, n'avait de Charlemagne que la bravoure par laquelle il se signala dans toutes les occasions , et qui semblait devoir lui assurer une destinée plus heureuse ; mais son caractère impétueux, et néanmoins accompagné d'un esprit de nonchalance et d'indécision qui lui devint frmeste; son défaut d'énergie et de jugement, qui lui a fait appliquer, par les anciens historiens, les épithètes les plus humiliantes (2); enfin, ses fautes impardonnables de conduite, lui ont attiré tous ses malheurs.

(i) Elegenmt Hugonem gui tune strenuè, disent les uns ; for- Hier, disent les autres, Frandœ ducatum regebat,

(a) hrfatuatus. (T. 10, p. 286 : Rest. abbat. S. Martini

Il eut rimprudence de se brouiller avec le clergë , avec les grands , avec le roi son frère , et surtout avec la reine Emme, sa belle^œur, qu'il accusa hautement d'un commerce de galanterie avec Tëvéque de Laon, Adalbëron, et <pi'il perdit entièrement d'honneur.

La princesse devint son ennemie irréconciliable: elle se vengea, et le perdit à son tour, en soulevant contre lui les grands et les évéques , et en le décriant dans toutes les cours, et particulièrement auprès de l'impératrice Adélaïde, sa mère, fille d'un roi des deux Bourgognes, veuve d'un roi d'Italie, femme, mère et grand'mère des Othons, et alors régente avec sa bru, l'impératrice Théophanie, pendant la minorité d'Othon III.

Par cette indiscrétion et par le pillage des églises , Charles se ruina entièrement dans l'esprit du clergé , qui ne le ménagea pas. Thierri, évéque de Metz, dans une lettre remplie d'invectives, lui reproche ouvertement d'avoir voulu surprendre la ville de Laon , pour enlever la couronne au roi Lothaire, et d'avoir calomnieusement diffamé la reine et l'évéque de Laon. Charles, dans une réponse non moins remplie d'injures grossières, ne se lave point du tout du reproche d'avoir voulu détrôner son frère ; il se contente d'user de récrimination, et reproche à son tour à l'évéque d'avoir travaillé , par ses intrigues , à brouiller la famille royale , afin que les deux frères s'étant détruits

Tomac.) Stultus. (Rich. de Qiuiy, t. lo^ p. 3i6; et alibi, t. 8, p. 21.) Inepti atque tarai ingenii. (Baudri, t. 8, p. 2840

IVin par Tautre, la couronne passât à des étrangers (i). Il convient d'avoir voulu s'emparer de Laon et supplanter Lothaire ; mais il dit que ce sont les suggestions de Tëvéque qui lui en ont fait naître la pensée , et que le prélat lui - même le pressait d'ôter la couronne à son frère (2).

Enfin ^ la dernière de ses indiscrétions , celle qui mit le comble à son infortune , c'est d'avoir donné sa confiance à cet Adalbéron, évéque de Laon^ qu'il avait si cruellement persécuté et diffamé, qui trouva l'occasion de se venger, et qui ne la manqua pas.

Il était donc impossible que Charles , avec ce ca«ractère et cette conduite, réussît dans ses prétentions. Aussi, lorsqu'il eut pris la résolution de les faire valoir les armes à la main , tout le monde regarda son entreprise comme une folie. L'archevêque de Reims, Adalbéron, ce prélat modéré et judicieux, le seul véritable atni de Charles, quoiqu'à l'exemple des autres grands il eût reconnu Hugues Capet, qu'il sacra, écrivait à Charles: (cYotre entreprise est au-dessus « de vos forces (3). )) La reine Emme , en écrivant à

(i) Contra fratrem meunu*,. me arma parare impellebas, vi omne genus nostrum regium mutais oulneribus confoderesy tyranfios nomine regum substitueres. (T. 9, p. 281 : Lettres de Gerbert, 32.)

(2) Cum Lotharium regno pellebas, meque regnare cogebasy Jîiemne ei et mihi promissam servabas? (Ibid.)

(3) Ultra vires negotiurn suscepisti. (T. 10, p. 394 : Lettres de Gerbert.)

rioipëratrice Thëophanie , s^exprimait aÎDsi : (( 11 se <( promet en vain la couronne (i). »

Hogues Capet, dans une lettre à la même impëra-* trice , disait : (c II verra à quoi son entêtement lui c( servira (a) ! »

Pendant les quatre années de guerre quHl soutint contre Hugues Capet, il n*eut dans son armée que ses vassaux de la Basse-Lorraine , et les troupes auxiliaires de quelques seigneurs voisins. La cour de Germanie Tavait abandonné , ainsi que la France , où il n^eut que des partisans faux et trompeurs , et qui ne cherchaient qu*à faire leurs affaires aux dépens des siennes, ainsi que le lui avait prédit Tarchevéque de Reims, Adalbéron, dans ime de ses lettres (3). Il y parut bien dès le commencement de cette guerre , après la défaite de Hugues Capet, que Charles força à lever le siège de Laon. Celte victoire, qui dans celte importante circonstance semblait devoir être décisive en sa faveur , et grossir le nombre de ses partisans , ne lui en procura pas un seul , n*en détacha pas un seul des intérêts de Hugues Capet.

Pendant les quatre autres années, ou environ, de sa prison à Orléans , il fut entièrement oublié au-dedans

(i) Sibi régna inamter promiUit (T. lo, p. SqS.)

(2) Et hic qiddem vident quid sua sibi prosit pertinada* (Ib., p. 396.)

(3) Phira àicerem et quod i>estri fautores imprimis sint deceptores ^ ac suorum negotiorum per vos ^ ut experiemini , ejffectores. (T. 10, p. 399O

du royaume et au -dehors. Bien loin de prendi^ intérêt à sa cause , personne n*en prit à son sort ; on ne songea pas même à solliciter sa liberté.

Après cela, comment peut -on dire que Charles avait pour lui le vœu de la France , et que Hugues Capet lui a enlevé la couronne par force et contre le gré de la nation ? £n vain le sang de Charlemagne coulait dans ses veines ; cette considération ne pouvait plus toucher personne en sa faveur. Dans un siècle où le sang de Charlemagne avait été si souvent frustré de ses droits , et où la loi de la succession , ainsi que les autres lois établies par ce grand prince , étaient comme oubliées, on n^envisagea dans Charles et dans Hugues que les qualités que la nation désirait dans son roi. Charles était haï et peu considéré; la violence de son caractère et les étranges écarts de sa conduite' avaient aliéné de lui les esprits et les cœurs : Hugues Capet jouissait de la plus haute estime , et s^était concilié Tafiection des grands, du clergé et du peuple. C'est ce qui décida la nation. Il ne faut donc chercher les causes de la préférence qu'elle lui donna ^ dans cette occasion, que dans Toubli de la loi de sa succession, déjà plusieurs fois abandonnée depuis un siècle ; dans le caractère et la conduite de Hugues et de Charles, et dans la différence des dispositions de la nation à Tégard de ces deux illustres rivaux.

Il est donc vrai de dire que c'est le vœu de la nation qui a porté Hugues Capet sur le trône, et l'y a maintenu.

C'est l'aSection des Français pour le sang de oe

|»rmce qui, six mois après son sacre, fit asseoùr à cAié de lai son fils Rdi)ert.

(Test Famour des Français pour la postérité de Hngues, qui, après avoir constamment associé les fils aînés des rois à leurs augustes pères pendant les cinq générations suivantes, a établi un nouvel ordre de succession infiniment plus avantageux à la monarchie , que celui qui avait réglé l'h^édité des descendans de Clovis et de Charlemagne.

L 7*^ Liv*

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