DES DÉMÊLÉS
DE BONIFACE VIII AVEC PHILIPPEr-LE-BEL.
PAIT (i).
Bei^pîtCajétan, docteur en droit canonique, chanoine de TEglise de Paris et de celle de Lyon , (ut élu ps^pe le a4 <léceml>r^ 1 294 9 onze jours après la renonciation volontaire de Célestin Y à la tiare , et prit le nom de Boni/ace VllI. Comme Tabdication de son prédécesseur était une chose extraordinaire, et à peu près sans exemple, bien des personnes élevèrent des doutes sur la légalité de cet acte, et, par suite, sur la validité de Télection de Boniface. Ce fut là le principal motif que les deux cardinaux Jacques et Pierre Colonne donnèrent pour s'opposer a celte élection. Ils s'attirèrent, par cette conduite, Tinimi^ lié du nouveau pape , qui déjà était peu Êivorablement disposé pour eux, à raison de l'intérêt qu'il portail à la maison des Ursins, ennemie des Colonne. On convient, d'ailleurs , qu'il courut dans le monde des^ bniits fort désavantageux pour la réputation de Boniface, surtout lorsque, sous le prétexte de vouloir
(0 Exposé de VFM.
éviter un schisme dans l'Eglise, il eiu fidi anréler Célestin , qui moarm peu de temps a^rès dans sa prison.
Si tout les écrivains sont à peu près d'accord sur la force d'esprit de BonifàccYIIIy et ses grandes connaissances dans le droit canonique, ses plus sélés partisans lui attribuent en même temps beaucoup de fierté, d'arrogance, de présomption; ils en parlent conune d'un honune qui n'estimait que lui , et n'avait nul égard pour ce qu'avaient fait ses prédécesseurs* Plusieurs de ses décrétales qui regardent les princes, inontrent jusqu'à quel point il voulait porter l'autorité pontificale; mais ses successeurs mêmes les désavouèrent , et elles ne servirent qu'à Êire connaître l'ambition démesurée qui fut sa passion dominante. Son règne, qui ne dura pas tout à Ëdt neuf ans, marqua principalement dans l'histoire par ses démêlés avec le roi de France Philippe-le*BeL
Le premier coup partit, à ce qu^il parait, de la main du pape, qui, par sa bulle Clericis laXcoSj dé« fendit à tous les gens d'église de fournir de l'aident aux princes, soit par manière de prêt, de don gratuit, de subside, ou à quelque titre que ce fiit, sans «n avoir demandé la permission, au Saint -Si^e; déclarant que tous ceux qui paieraient de pareils tri* buis, et ceux qui le recevraient, encourraient l'excommunication, fiissent-ils princes, rois ou empe*» rcurs. Le roi y répondit par une ordonnapce qui défendait à tous ses sujets de transpcMrter hors du royaume, soit de l'argent, soit des bijoux, soit des
lettres de change. Néanmoins,. ce premier différend, ainsi que la difficulté relative à Térectiôn de rai)baye de Pamiers en évêché, sans le concours de Tantorité royale, s'accommoda, ou du moins s'assoupit pour quelcpie temps, à la suite âes explications que donna le pape, et d'une espèce de rétraclalion qu'il fit de sa bulle.
Mais le démêlé de Boniface avec les deux cardinaux Colonne , avait pris un caractère des plus sérieux. Il les avait fait citer, dégrader, et dépouiller de leurs biens. Craignant même pour leur vie, les Colonne se réfugièrent en France, où Philippe leur accorda un asile.
Le pape, furieux, publia une nouvelle bulle (^Sal^ poior mundi) par laquelle il révoqua la rétractation qu'il avait faite de la bulle dencis laïcos; et pour braver le roi de France, il lui envoya pour légat Bernard de Saissetti, évêque de Pamiers, dont Philippe avait grandement à se plaindre. Bernard, en vertu de ses pouvoirs de légat/ ordonna au roi de partir pour une nouvelle croisade, et de mettre le comte de Flandre en liberté; mais il fut arrêté par ordre de Philippe , et remis entre les mains de l'archeVéque de Narbonne, son métropolitain.
Le roi prévoyant bien que la conduite qu'il avait tenue en cette affaire ne plairait pas au pape, ne jugea pas à propos de l'en informer. Cependant le pontife n'en eut pas plutôt connnaissance, qu'il écrivit à l'archevêque de Narbonne pour lui ordonner de tirer l'évê que des mains des juges séculiers^ et de faire en sorte que
ses biens ne demeurassent pas dans les Inains du roi. En même temps, Beniface écrivit à Philippe une lettre en forme de bulle {Aus<niUdJili)y pleine de prétentions excessives, de hauteur et de menaces. Le réi, indigné, la fît brûler publiquement, diaprés le }ugement d*une assemblée tenue à ce sujet à Notre-Dame.
Ce n^était pas tout : par une nouvelle bulle {Ante promotionem) , le pape ordonna à tous les évéques et docteurs de France, soit en théolc^e, soit en droit canon et civil, de se rendre auprès de lui, pour qu'il délibérât av^ec eux sur . le moyen d'étendre la vraie religion, de conserver la liKerté ecclésiastique, de rér former le royautne, de corriger les excès du roi, et d'établir un bon gouvernement dans l'Etat.
Ces bulles forent apportées en France par Jacques deNormans, archidiacre deNarbonne, qui, ayant été admis à l'audience du roi , déclsgra qti'il venait de la part de Sa Sainteté, pour lui dénoncer qu'il eût à reconnaître qu'il tenait du pape, aussi bien que tous les autres princes, la souveraineté temporelle de son royaume; et que, s'il refusait de faire cet aveu, il avait ordre de l'excommunier, et de mettre la France en interdit.
Alors, Philippe assembla les trois états du royaume , qui le secondèrent avec vigueur, et dans lesquels Guillaume de Nogaret se porta pour accusateur du pape. Boniface éprouva quelque embarras en voyant le concert qui régnait en France ; il se plaignit de ce qu'on avait mal interprété les expressions de sa bulle, et en publia une nouvelle {Unam sanctam) dans la-
quelle il s*exprimait d*nne manière vague, et qui revenait à peu près à la doctrine de quelques docteurs ultramontains^^ selon lesquels le pdpe n*a pas le domaine direct, mais le domaine indirect sur le temporel des rois. Aussi Philippe-le-Bel, voyant bien que toutes ces distinctions ne mettaient pas Vautorité royale à Tabri de toute atteinte, continua à prendre ses précautions contre ce qui se faisait à Rome*
Les négociations avec le pape se renouèrent, mais sans r^ultat. Le pontife éclata enfin, et excommunia le roi, qui répondit à cette excommunication en ordonnant au prévôt de Paris de saisir le temporel de tous les prélats et de tous les autres ecclésiastiques qui étaient sortis du royaume contre sa défense. Il convoqua uûe nouvelle assemblée, qui se tint au Louvre, au mois de juin i3o,?,etdans laquelle, par un discours plus véhément encore que celui de Nogaret, contre le Saint-Siège, le seigneur Guillaume du Plessis supplia le roi de travailler à la convocation d*un concile général , et d*en appeler au pape futur légitimement élu.
Le roi envoya en conséquence une circulaire à toutes les villes, églises et communautés de son royaume, afin d'avoir leur consentement sur ces deux articles. L'eflFet de cette lettre fot tel que le roi pouvait le souhaiter, et dans Tespacë de trois mois il reçut, selon le Père Daniel^ plus de sept cents actes d'adhésion.
Le pape, informé de tout ce qui s'était passé à Paris, publia une bulle en forme de manifeste; et le
roi n^agissant plus aTec lui que comme un prince temporel qui lui faisait la guerre , ferfena le diessein de le surprendre et de Tenlevèr. Nogaret et Sciarra Colonne, cousin des cardinaux de ce nôili, se chargèrent de Feutteprisè. Ils trouvèrent le ponlife à |Anagni^ où il s*ëtait rëfbgié, et où il Ait trahi pAv la populace, secrètement gagnée par des largesses. Sciarra Colonne Taccabla d'injures et de mauvais traitemens, et Taurait tué, si Nc^aret ne s'y fÙt opposé. On le mit en prison, d'où il fut délivré par les habiuns, qui, ayant horreur de leur trahison, tournèrent leurs armes contre Colonne et Nogaret, et les chassèrent de la ville. Le pape mourut d'une dyssenterie, ou plutôt de chagrin^ six semaines après cet événement, et sa mort mit fin aux démêlés de la France avec la cour de Rome. (Edit. J. C.)