‹ Collection des meilleurs dissertationsChapitre 22 sur 54 · PAR GAILLARD · texte numérisé non relu

PAR GAILLARD

En comparant une bulle du 27 juin 1298 avec Fanalyse qu^en ont faite non seulement la foule des historiens, mais encore le petit noixibre de critiques judicieux, j^ai cru trouver une nouvelle preuve de la nécessité de recourir aux actes, pour découvrir le vrai, ou pour, apprendre à douter. Cette bulle roule sur des objets intéressans; c^est une sentence arbi* traie renduepar le pape BonifaceVIII, entre la France et r Angleterre, qui, après plus de trente ans de paix ,

(i) De rAcadéniie des inscriptions et belles-lettres, auteur de plusieurs ouvrages historiques estimés et bien con~ pus, notamment de VHistoire du règne de François P'. (EdU)

dûs à la gënërosité de saint Louis et à la reconnaissance de Henri III ^ venaient de rentrer en guerre sous Edouard I*' et sous Philippe-le-Bel. Une querelle de deux matelots, devenue bientôt celle des deux nations , avait entraîné des pirateries et des hostilités réciproques^ qui étaient restées sans réparation, parce que l'orgueil d'Edouard n'avait pas voulu céder à l'orgueil de Philippe. Ces deux rois avaient pour principaux alliés, Philippe, les Ecossais; Edouard, les Flamands. La violence avec laquelle Edouard exerçait le droit de suzeraineté qu'il avait usurpé sur l'Ecosse , avait révolté Jean de Bailleul , qui s'était ligué avec la France. Le comte de Flandre , Guy de Dampière, croyait avoir encore plus a se plaindre de Philippe : ce comte avait voulu marier Philippine sa fille avec le fils aîné d'Edouard. Philippe-le-Bel, averti de ce traité secret, ayant attiré à sa cour le comte de Flandre et sa femme , les avait fait enfermer dans la tour du Louvre, en vertu des lois féodales, qui ne permettaient pas , disait - il , qu'un vassal disposât de sa fille sans l'aveu de son seigneur. Le comte de Flandre et sa femme firent, pour recouvrer la liberté, toutes les promesses et toutes les renonciations qu'on exigea; mais on voulut s'assurer d'eux par un otage précieux ; on retint en France Philippine leur fille , pour empêcher son mariage avec le prince anglais. Le comte de Flandre, rentré dans ses Etats, envoya redemander sa fille , en déclarant que sur le refus de Philippe , il se jugerait quitte de l'hommage envers lui, et affranchi de sa souveraineté : on ne lui fit point

de réponse; il envoya un d^, el se mit sous ]a pro« tecùon do roi d* Angleterre.

On voyait daacy d*on oôië , la France et l^Eoosse; de Fautre , rAnglet/ore et la Flandre ; et entre les deux partis 9 le pape Bonifàce VlU, augmentant les Irou^ blés par le de^Usme avec lequel il prétendait les apaiser.

On sait quel était le caractère de ce pontife. Du titre de père commun des fidèles, Bonifàce n^aimait <pie Tautorité qu^il y supposait attachée. Quand des papes plus modérés voyaient les rois prendre les armes, ils les exhortaient à la paix : celui-ci leur commandait de la &ire; il leur défendait d^exiger des subsides du clei^é ; il enjoignait à Philippe-le-Bel de renvoyer la fille du comte de Flandre.

La'femeuse querelle de Bonifiice avec Philippe, n'avait point encore éclaté dans toute sa violence, mais elle s'animait par degré. Bonifàce avait manifesté le dessein d'humilier les rois et de soulever les peuples : la bulle Clericis laVoas avait paru; elle avait paiement blessé Philippe et son rival ; mais Edouard tourna principalement sa colère contre son clergé, qui avait sollicité cette bulle (i). Philippe, content de la conduite du sien , résista plus directement aux entreprises de Rome , et soutint la cause des rois avec plus de hauteur.

Ces premiers . orages furent plutôt suspendus que dissipés; le fier Bonifàce daigna négocier; il inter-

(i) En 1396.

prêta (i) ce qu'il y avait de trop dur dans sa bulle et dans ses écrits ; il déguisa son ressentiment , il contint son ambition ; mais il fut toujours mal disposé à regard de la France /et sa baine pour tous les rois distinguait Philippe-le-6el.

Le sort des armes avait été favorable à ce prince ; il avait enlevé la Guienne au roi d'Angleterre, et un grand nombre de places au comte deTlandre. Edouard n'avait eu d'avantages que sur les Ecossais.

Boniface s'était pour ainsi dire emparé de la médiation entre la France et l'Angleterre ; Edouard et Philippe y en consentant de se soumettre à son arbitrage, avaient pris des précautions contre sa place et son caractère; ils avaient déclaré qu'il devenait leur arbitre, non par aucun droit attaché à la dignité pontificale , mais uniquement par leur propre choix , et comme aurait pu l'être toute autre personne honorée du même choix.

Boniface rendit sa sentence arbitrale le 37 juin 1 398. On aurait cru , disent les historiens français y qu'elle était d'Edouard et non pas d'un ari>itre : voici l'analyse qu'ils en donnent.

« Le pape, selon eux, condamnait Philippe-le-Bel (( à restituer la Guienne au roi d'Angleterre , et les u places de la Flandre au comte, en lui renvoyant sa « fille : nul dédommagement de ces sacrifices*

(( Le pape, dans cette sentence, n'oubliait pas plus t( ses intérêts que ceux du roi d'Angleterre ; il y

(i) Par la bulle Nweriàs nos, Avl^x juillet 1297»

(c avait insère des restrictions, des clauses captieuses , « dont il espérait tirer parti pour l'avenir ; il se ré- « servait le jugement de toutes les contestations et le u. moyen de les faire naître : s'il laissait à Philippe « rhommage de la Guienne , il se constituait seul (( juge des abus qui pourraient survenir dans Texera cice du ressort : il ordonne qu'on mette en sëques- (I tre, entre ses mains, toutes les places que les deux (( rois peuvent avoir prises l'un sur l'autre ; il finit « par envoyer iPhilippeJe^Bel à la Terre sainte : c'é- « tait alors, dans la plupart des traités de paix, la u peine ordinaire du vaincu.

(( Les procédés répondirent à la substance du juu gement* Boniface, disent les historiens, s'était ex- (c pressément engagé par lettre , à ne publier sa sen- <i tence que du consentement de Philippe-le-Bel : il (( la publia en pltfin consistoire , devant une foule de (( peuple attiré au Vatican par l'éclat de cette cause , « et Philippe ne connut la sentence qu'en la rece- (( vaut après la publication. La forme même qu'il « plut à Boniface de donner à sa sentence , fut une (( irrégularité nouvelle : voulant avoir prononcé comme if pape et non comme arbitre, il la fit expédier en (( forme de bulle (l); et pour qu'on ne pût douter de u sa partialité, c^est l'évéque de Durham, c'est l'am-

(i) Noos donnons ici le nom de hulie à la sentence arbitraie, pour nous conformer au récit des historiens et au langage commun. Pour plus d'exactitude, il faudrait distinguer deux actes; savoir, la sentence arbitrale rendue le

n bassadeur d^ Angleterre , quMl charge de remettre (( celte bulle au roi de France (i). Quand Févêque c( de Durbam en fit la lecture au conseil en présence (( du roi, des princes du sang et des principaux sei- (( gneurs, Robert d'Artois ne pouvant contenir son (( indignation, lui arracha la bulle des mains, la mit (( en pièces, et la jeta au feu (2). ))

Tel est en substance le rëcit des historiens (3); et il &ut remarquer que les historiens de Flandre et d'Italie sont d'accord avec les Français, tant sur le contenu de la bulle que sur Temportement du comte d'Artois, et sur les autres faits qui viennent d'être rapportés; il y a seulement entre les premiers et les derniers cette difféf^ençe, que les Flamands et les Italiens jugent la sentence équitable, et condamnent l'emportement du comte d'Artois; au lieu que les Français accusent Boniface d'une partialité odieuse, et applaudissent à l'action du comte.

Ces auteurs varient dans leurs jugemens, parce

37 juin i2g8, et une bulle donnée sur cette sentence peu de jours après.

(i) D'après le Père Daniel, c'est Raoul, évéqne de Vicence, qui fut chargé de porter de la part du pape, le projet de traité aux deux rois. (EdkV.)

(a) S'il faut en croire le récit du Père Daniel , ce n'est point cet acte que Robert d'Artois jeta au feu, mais la bulle Ausculta^, remise au roi en audience solennelle par l'archidiacre de Narbonne. (^Edià)

(3) Meier, L lo. — Ouderghest, p. aaa, — Villani^ c. 38, L8.

que les intérêts nationaux sont opposes; ils s^icôordent dans leur récit , parce que leur etreûr est là même. En effet , on est bien surprix, en lisant cette bulle 9 de voir qu'elle ne icontieUt presque tien dé ce qu'ont dit les auteurs^

Elle est imprimée dans la continuation dé Bàro^ nips, par Odoric Raynaldi 9 et dans le second tome des Actes de Rymer. Raynaldi avait tiré cette pièce des archives du Yaûcan , Rymer du dépôt de la Tour de Londres; ces deux exemplaires se vérifient Tun parTautre, et ils sont conformes. On n'y trouve points il faut l'avouer , cette partialité choquante , tant reprochée à BoniËtce ; il tient la balance entre la France et l'Angleterre ; il veut que tout soit restitué de part et d'autre.

(c Tous les seigneurs du conseil de Philippe-le-Bel^ « disent les historiens, furent indignés à la lecture « de la bulle. Cependant ils eurent la fbrce de se (( contenir sur ce qui regardait l'Angleterre ; , mais « quand on vint à l'article qui ordonne de rendre au « comte de Flandre toutes les places conquises^ et lui (( permet de marier sa fille à qui il jugera à propos , « le comte d'Artois entra en fureur. »

Après un témoignage si positif, croirait -on qu'il n'y a pas dans la bulle un seul mot sur le comte de Flandre ni sur sa fille , et que leurs noms même ne s'y trouvent pas ?

(( Pour conclusion, ajoutent les historiens, Bonice face décide que Philippe -le- Bel ira dans le Levant « faire la guerre aux infidèles, h

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