ET DU PROCÈS DES TEMPLIERS
PAR LE P. GRIFFET (i).
I. Il n^est pas possible de savoir au juste en quel temps le roi Philippe-le-Bel prit la résolution de perdre les templiers. La plupart des historiens conviennent que dès le temps que Clëment Y fut ëlu pape, le roi croyait déjà être bien informé des crimes de Tordre, et déterminé à en poursuivre la destruction; qu'il en parla au pape à Lyon, lorsque ce pontife y fut couronné en i3o5; qu'il en fut encore question dans Te^trevue qu'ils eurent ensemble à Poitiers en 1 3o7 ; que le grand-maître et les principaux oiBciers de Tordre forent avertis des accusations intentées contre eux avant qu'on les arrêtât, et qu'ils avaient demandé justice au pape contre leurs accusateurs. 11 est parlé de ce dernier fait dans une bulle du pape Clément V, datée du a4 ^^^^ i3o7.
IL L'ordre général d'arrêter les templiers dans toutes les villes du royaume , fot exécuté le vendredi d'après la Saint-Denis, i3 octobre i3o7. Le lendcr
(i) Extr. de VHist de France de Daniel, t. 5, in-4% édit^ 4e 1755.
main, les chanoines de Notre-Dame de Paris s*ëtant assemblés dans le chapitre avec les docteurs de TUniversité, Nogaret, accompagné du prévôt de Paris et de quelques autres oiEciers du roi , leur fit part des raisons qui avaient déterminé le roi à faire arrêter tous les templiers.
Le i5 du même mois, le roi fît assembler dans son jardin, le clergé et le peuple des églises paroissiales de Paris, auquel on rendit compte des motifs de cet emprisonnement. Ces dates et ces faits sont attestés par Jean de Saint -Victor, auteur contemporain, dans une Vie du pape Clément V, qui a été donnée au public par M. Baluze.
III. Peu de temps après, le roi donna commission à frère Imbert , dominicain , son confesseur, qui prenait la qualité d'inquisiteur de la foi , d'interroger les chevaliers du Temple, détenus dans les prisons de Paris, en présence de quelques gentilshommes.
IV. Ces premiers interrogatoires furent Ikits par la seule autorité du roi, sans la participation du pape, qui écrivit le 27 octobre, h Philippe- le -Bel, que les templiers étant un corps religieux , on n^avait pas dû les arrêter ni saisir leurs biens sans le consentement du Saint-Siège. Clément envoya ensuite au roi deux cardinaux, dont l'un se nommait Berenger de Fredolcj et l'autre Etienne de Suisij qui étaient chargés d'engager le roi à faire cesser toutes sortesde poursuites contre les templiers, et à remettre leurs personnes et l^urs bieps entre les mains du Saint*Siége ; mais malgré les remontrances des deux cardinaux, il paraît que
l*on continua toujours la poursuite de cette affaire, sous la direction du frère Imbert, confesseur du roi, qui interrogeait lui-même les accusés, ou qui les obligeait de répondre devant les commissaires quHl déléguait, non seulement à Paris, mais encore en plu* sieurs villes du royaume, comme Troyes, Bayeux, Caen, Rouen, etc. C^est ce qui détermina le pape à suspendre les pouvoirs du religieux dominicain, et ceux de tous les évéques et inquisiteurs de France, à J'égard de l'affaire des templiers, dont il se réservait la connaissance et le jugement.
Le roi prit alors le parti d'écrire (i) au pape, qu'il remettait les chevaliers entre les mains des deux cardinaux, et que leurs biens resteraient en séquestre jusqu'à ce que l'on pût les employer au secours de la Terre sainte. Le pape ayant interrogé lui-même soixante et douze chevaliers dans la ville de Poitiers, leva ensuite, par une buUe datée du 5 juillet i3o8, la suspense qu'il avait fait signifier aux inquisiteurs et aux évéques.
On voit par ce récit, tiré des pièces originales et des auteurs contemporains donnés au public par MM. du Puy et Baluze, qu'il y eut une commission donnée par le roi au frère Imbert, son confesseur, d'informer contre les templiers, qui précéda la mainlevée accordée par le pape aux évéques et aux inquisiteiu^, quoique le Père Daniel ne place cette commission qu'après la main-levée.
(l ) Lettre du ai décembre iSoj.
Y.Uannëe suivante, le roi convoqua un nombreux parlement à Tours , pour le premier mois d'après Pâques, c'est-à-dire pour le mois de mai 1 3o8 , dans lequel jon exposa les preuves que Ton avait recueillies contre les templiers. Philippe se rendit ensuite à Poitiers, aù^ il eut une seconde entrevue avec le pape, que la plupart des modernes n'*ont pas assez distinguée de la première, qu'il avait eue dans la même ville en iSo^.
yi. Le roi, avant que de retourner à Paris, fit ame<ner à Poitiers le grand-maître avec quelques-uns des principaux chevaliers, parce que le pape avait déclaré qu'il voulait faire lui-même l'information de ce qui concernait leurs personnes ; mais il changea d'avis , et il chargea trois cardinaux de la faire , savoir : Bérenger de Fredole , Etienne de Suisi et Landolfe de Brancacio. Plusieurs chevaliers s'étant trouvés malades, et hors d'état d'être transportés à Poitiers, les trois cardinaux furent obligés de se rendre à Chinon, où ces chevaliers étaient restés, et d'y faire conduire les commandeiurs de Poitou, de Guienne et de Nor* mandie. Ils y furent interrogés le samedi d'après l'Assomption, 17 d'août i3o8. Ainsi, l'interrogatoire de Chinon ne doit point être placé, comme a fait le Père Daniel, après le parlement de Tours, qui s'était as*' semblé dès le mois de mai i3o8, et qui était fini lorsque le roi se rendit à Poitiers.
yil. Le grand-m2^tre était à Paris quand on arrêta tous les templiers, le i3 octobre 1307. Il se nommait Jacques de MolajTj gentilhomme de Besançon. U n'y avait pas long-temps qu'il était de retour de Poi-
tiers > oîv il avait éi^ trouver le pape, appareitiiiiéné pour détourner le coup dont il savait que son ordref était menacé. Il était dans Tîle de Chypre , lorsqu'il reçut les premiers avis de ce qui se tramait contre les templiers^ Il fut pris au Temple , où il demeurait ; et dès qu'on Fen eut arraché , le roi s'empara de cettef maison, et y vint loger, pour contenir, par sa pré-' sence, ceux qui auraient voulu mettre la main sui^ les richesses qui s'y trouvaient.
On interrogea d'abord cent quarante chevaliers. Il n'y en eut que trois qui nièrent absolument tous les crimes qu'on leur imputait y les autres avouèrent la plus grande partie. Il y en eut qui dirent qu'ils avaient tâché d'expier leurs péchés, en les confessant aux pénitenciers; qu'ils avaient même songé à quitter l'ordre, ou du moins à faire le voyage de Rome au jubilé de i3oo, pour se faire absoudre. Les chevaliers qu'on interrogea dans les provinces, firent presque" tous les mêmes aveux.
VIII. Le pape publia une bulle datée de Poitiers, le 5 juillet de l'an i3o8, par laquelle il réglait la* manière dont il fallait procéder dans cette affaire. Il y permet à chaque évêque et à chacun des inquisiteui*s, d'examiner les templiers qui ont été arrêtés dans leurs districts; mais il en réserve le jugement aux conciles provinciaux qui seront tenus par les métropolitains. Il défend à ces conciles provinciaux de prendre connais-' sance de ce qui regarde l'ordre entier ; il leur permet seulement de juger les particuliers. Il se réserve le jugement de l'ordre, et par conséquent le jugement
du grand - maître et des principaux précepteurs ou commandeurs, sans lesquels il était impossible d^instruire le procès de Tordre en général.
Le pape donna ensuite des lettres en explication de sa bulle, par lesquelles il ordonne aux évéques de s^associer, dans Texamen des templiers de leur diocèse, deux chanoines de leur cathédrale, deux frères prêcheurs et deux frères mineurs^
IX. Un grand nombre de templiers ayant été brûlés, et quelques autres absous par des jugemens particuliers, il iiit question de procéder au jugement de Tordre en général, et par conséquent du grand -maître et des principaux officiers de Tordre. Le pape nomma pour cet effet huit commissaires, qui furent Tàrchevêque de Narbonne, les évéques de BayeuXj de Mende et de Limoges; Mathieu de Naples, archevêque de Rouen j Jean de Mantoue, archidiacre de Trente; Jean de Montlaur, archidiacre de Maguelonne, et Guillaume Agaron, prévôt d'Aix.
Ces huit commissaires se rendirent à Paris au mois d*août iSog, et ciièrent tout Tordre de France à comparaître en leur présence, le premier jour après la Saint-Martin, dans la salle de Tévéché. Le lendemain, ils envoyèrent la même citation dans tous les archevêchés du royaume. Le 22 de novembre de la même année, ils tinrent leur première séance dans la salle du palais épiscopal, à Paris. Jacques de Molay, grand-maître, comparut le 26 décembre de la même année. Il avait été transféré de Chinon à Paris, avec les autres officiers de Tordre , et ils étaient tous
dans les fers. L'ëvéque de Paris s*ëtait transporté dans la prison du grand-maître, pour ]ui notifier la citation des huit commissaires, et il avait répondu qu'il comparaîtrait. Les commissaires lui demandèrent s'il était venu pour défendre Tordre. Sa réponse est remarquable : il dit qu^il lui paraissait étrange que TEglise ro* maine voulût procéder avec tant de promptitude à Tabolition d'un ordre qu'elle avait elle-même établi , confirmé et décoré de plusieurs privilèges, sans se souvenir que la sentence de déposition contre Tem* pereur Frédéric avait été suspendue pendant trentedeux ans; qu'il n'était pas aussi savant qu'il convien- .drait pour défendre l'ordre, mais qu'il le ferait de son mieux; que, du reste ^ il se regarderait et mériterait que tout le monde le regardât comme un misérable et une béte, s'il ne prenait en main la cause d'un ordre dont il avait reçu tant de biens et d'honnjeurs ; qu^à la vérité il lui serait bien difiicile de le défendre , étant prisonnier du pape et du roi , et n'ayant rien, pas même quatre deniers à employer dans une occasion si importante, puisqu'il n'usait, non plus que les autres chevaliers, que des cho$es qu'on leur fournissait ; qu^ainsi il demandait secours et conseil, son intention étant que la vérité sur les accusations fut connue de toute la terre ; qu'il recon* naissait sans peine que quelques-uns de ses confirères avaient été trop ardens à ^soutenir leurs droits et leurs privilèges contre l'autorité des prélats; qu'après tout, il était résolu de s'en rapporter aux témoignages des princes et des évéques; mais que l'affaire était diffi-
Hlé, et quHl n^ayait avec lui pour conseil qu'un bon frère servant.
Les commissaires lui représentèrent que, dans le cas d^ërésie et de péché contre la foi, on ne donnait point de conseil aux accusés ; qu'il devait se souvenir de tout ce qu'il avait confessé lui-même contre son ordre; que cependant, s'il en voulait entreprendre la défense, on l'écouterait, et qu'on lui accorderait même un délai , s'il voulait du temps pour délibérer.
On lui fit ensuite lecture des lettres apostoliques qui établiissaient la commission, et de diverses procédures qui avaient été faites contre lés templiers, et on les lui expliqua en français, parce qu'il était sans lettres, et qu'il ne savait même ni lire ni écrire. Quand il entendit l'interrogatoire qu'il avait prêté h Chinon, et qu'il vit, par les réponses qu'on lui lisait^ qu'il était lui-même convenu de la vérité de toutes les accusations que l'on imputait à l'ordre, il témoigna une extrême surprise; il fit par deux fois le signe de la croix, et se récria à Timposture avec la dernière vivacité, jusqu'à dire que si les commissaires devant qui il parlait eussent été d'autres gens, il saurait bien les confondre autrement (i). On lui représenta que les défis militaires, qui étaient en usage parmi les
(i) Il parait prouvé d'une manière authentique et incontestable, dit M. Raynouard, que le grand-maître n'a jamais fait d'aveu à Chinon. Plusieurs bulles du pape où il est question de ces aveux, sont du a des ides^ dat^ qui répond au
gens de guerre, ne pouvaient avoir lieu à Tëgard dés commissaires, a Plût à Dieu, dit-il, que Ton en usât (( avec des gens aussi pervers, comme les Sarrasins (( en usent en pareil cas, c*est-à-dire qu^on leur cou<^ (( pât le cou ou qu^'on les fendît en deux. >)
Il demanda ensuite un délai jusqu'au vendredi suivant, qui lui fut accorde ; on lui offrit même un plus long terme s*il le désirait.
X. Le vendredi venu, le grand-mattre comparut, et remercia d'abord les commissaires du délai qu ils avaient bien voulu lui accorder, et de celui qu'ils lui avaient offert. On lui demanda s'il voulait se porter pour défenseur de Tordre. Il répondit qu'il était un gentilhomme sans lettres j mais qiCil se souvenaH d^ avoir ouï lire certaine lettre apostolique où il était dit que le pape s'était résen^' le jugement de sa personne et de celte des principaux officiers de Vordrei qu'en conséquence il demandait à être con^ duit au pape, qui devait être son juge ; qu'au r'este, il n'avait qu'un mot à dire à Sa Sainteté, savoir, qu'il tâchait autant qu'il pouvait de faire honneur à Jésus^ Christ et à l'Ëglise»
Les commissaires lui ayant dit qu'ils n'étaient f^int chargés du jugement de sa personne, mais seulement de celui de Tordre, lui demandèrent s'il trouvait
II août (noas croyotid qa'oti doit lire au la août), tandis qae les iaterrogaloires n'ont eu lieu qae le samedi après la féie de F Assomption (i5 août), ainsi que le lundi et le mardi iuivam^ (fii'iL J. C)