‹ Collection des meilleurs dissertationsChapitre 26 sur 54 · I. ;• uv. i · texte numérisé non relu

I. ;• uv. i

quelque chose à redire à rinformation qui lui avait été communiquée. Il répondit que non, et les exhorta à se bien conduire dans une affaire de cette importance. Il ajouta que, pour la décharge de sa conscience, il avait trois choses à déclarer au sujet de son ordre.

La première, qu'il ne connaissait point d'églises, excepté les cathédrales , où il y eût de plus beaux ornenœns et plus de reliques , et où le service divin fôt célébré par les prêtres avec plus de décence et de dignité que dans les églises des templiers.

La seconde, que nulle part on ne faisait plus d'auinônes que chez eux, puisque, par un décret général de Tordre, on la distribuait trois fois par semaine dans chaque maison.

La troisième, enfin, qu'il n'y avait point d'ordre religieux ni de nation dans le monde qui montrât plus d'ardeur que ses chevaliers à répandre leur sang pour la foi de Jésus-Christ ; et à ce propos il rapporta ee qui s'était passé dans la Palestine , lorsque le comte d'Artois, firère de saint Louis, choisit par préférence les chevaliers du Temple pour former l'avant-garde de soii armée (i).

(i) On trouve dans Baluze un Mémoire présenté par Jac^ qnes de M olay au pape, sur un projet de réunion des trois ordres des chevaliers templiers, hospitaliers et teutonîques, (brmé en 129a au concile de Salzbourg. Le grand-maître dit 4ans ce Mémoire, que, pour rendre la réunion possible, il serait nécessaire que les templiers se relâchassent à%

Il faut avouer que celte défense du grand-niaîtré était bien faible pour détruire les horribles accusa* tions dont il s^agissait : aussi les conunissaires lui firent-ils remarquer que tout cet extérieur était inutile pour le salut , sans le fondement de la foi chrétienne. Le grand -maître en convint, et se mit aussitôt à faire sa profession de foi , en disant : Je crois en un seul DieUj la Trinité^ et fout ce qui concerne la foi catholique.

Il allait poursuivre, lorsque Guillaume de Nogaret, garde des sceaux du roi, parut dans l'assemblée; et voyant que le grand-maitre perdait le temps à dé vains discours, il entreprit de le ramener au point de la question , en lui disant que la répulatian de Tordre était si bien établie sur le fait de Timpiété ,et des abominations qui font rougir la nature , qu'on lisait dans les Chroniques de Saint -^ Denis, que Saladin^ Soudan de Babylone, ayant reçu Thommage du grandmaître et des principaux de Tordre, et apprenant un malheur qui leur était arrivé quelque temps après ^ dit publiquement que les templiers étaient justement punis pour avoir prévariqué à leur foi, et pour s'être ^souillés d'impuretés exécrables.

Le grand-maître parut fort surpris de ce discours du Soudan , dont il assura qu'il n'avait jamais entendu parler. Et à l'égard de l'hommage qui lui avait été

beaiicoap, et qae les hospitaliers se réformassent en plusieurs p<HDts; ce qui iait supposer que la règle des pre-^ miers étaûl la plus austère» {EàiU J. C)

fendu par les chevalieps du Temple, il s^eSbrça de montrer que rien n'était plus innocent, puisque les templiers tenant des places et des forteresses situées sur les frontières de ce prince , n^avaient pu se dispenser de lui en rendre Thommage, sans quoi elles eussent été saisies ; et il raconta ce qui s^était passé à ce sujet du temps du grand-maitre de Beaujeu^ qui, se trouvant pressé de rendre Thommage, fît comprendre la nécessité de cette démarche à ceux qui y étaient le plus opposés.-

Ensuite le grand-maître demanda qu^il lui ftit permis d'avoir sa chapelle et ses chapelains , afin d'entendre la messe et d'assister à l'office divin, ce qu'on lui promit; mais sa demande prouve avec quelle rigueur il avait été traité jusqu'alors, puisqu'on ne lur avait pas même permis d'entendre la messe.

Tous ces faits sont tirés du procès- verbal des huit commissaires ; et il suffît de le lire pour sentir que l'ordre ne pouvait être plus mal défendu qu'il ne le fut par le grand-mattre. Aussi les commissaires ne crurent-ils pas rien devoir décider sur une si faible défense. On représenta sans doute qu'il serait odieux de condamner un ordre entier sur des faits^ si graves^ sans lui permettre de se justifier, et de répondre autrement que par la bouche d'un chevalier ^noran% qui n'avait pas la plus légère teinture des affairesv

XL Le roi fut donc obligé de donner des lettres^ patentes pour faire venir à Paris tous ceux des chevaliers détenus dans les provinces, qui voudraient en** treprendre la défense de l'ordre. Ces lettres étaient

conformes aux intentions du pape, qui avait enjoint aux commissaires d*in£>rmer également à charge et à décharge, en écoutant les défenses aussi hien que les accusations.

XII. En conséquence des ordres du roi , on amena à Paris soixante et quatorze chevaliers résolus de plair der pour défendre leur ordre. Ils comparurent devant les commissaires, dans la salle de Févéché, le samedi 14 mars de Tan i3io. On leur lut la commission du pape, et les articles sur lesquels le Saint-Père voulait qu^ils fussent interrogés. Dans ces articles étaient compris en détail les divers crimes dont les templiers étaient accusés, et que plusieurs avaient déjà avoués^ Ensuite on les remit en prison au Temple, où on leur envoya des notaires pour prendre leurs défenses par écrit. Le frère Pierre de Boulogne , prêtre et procureur-général de Tordre, dicta aux notaires une courte apologie, dans laquelle il souscrivit en faux contre tous les faits abominables dont on accusait les templiers, disant que c'étaient autant de mensonges exécrables, inventés et forgés à plaisir par les ennemis de leur ordre, qui était pur et sans tache; que si quelques templiers ont déposé ces mensonges comme des vérités, il fallait qu'ils fussent des gens lâches et pusillanimes, à qui la crainte de la mort ou Tépreuve des tourmens avaient arraché de pareilles confessions, ou des misérables corrompus peut-être par argent, par sollicitations, par promesses ou par mepaces.

Ils finissaient par demander pour Dieu qu*on leur

lit justice en les dëlivrant d'une si longue et si cruelle oppression 9 et que dès à présent on les admît à la participation des sacremens de l'Eglise.

Cette apologie fut écrite par les notaires , le mardi 7 avril i3io; et le même jour, les commissaires se firent amener les frères Pierre de Boulogne et Renaud de Bruyno, tous deux prêtres, avec sept chevaliers laïques. Ils présentèrent aux commissaires une apologie plus longue et plus étendue que la première, où ils persistaient à nier les faits et à récuser les témoignages et les aveux qu'on leur opposait, comme étant des effets de la crainte ou de la séduction. Ils y peignaient des plus noires couleurs la prétendue malice de leurs ennemis, et demandaient à être remis en honneur et en liberté.

Les commissaires répondirent que leur pouvoir ne s'étendait pas jusqu'à décider de leur sort, et qu'ils étaient seulement commis par le pape pour faire des informations dont ils rendraient un compte exact et fidèle à Sa Sainteté.

XIII. Le samedi suivant ii d'avril, les commissaires commencèrent à entendre les témoins , qui furent au nombre de deux cent quarante et un ; mais leurs dépositions ne sont pas venues jusqu'à nous. M. du Puy, dans son Histoire de la condamnation des templiers j n'en rapporte qu'une seule : c'est celle de Raoul de Presle, avocat dans la Cour du roi, qui dépose qu'étant à Laon, il y avait connu le prieur des templiers de cette ville, nommé^^re Germais de BeauvaiSj auquel il avait ouï dire qu'il se passai^

dans Tordre des choses si secrètes et si singulières , qu'il aimerait mienx <ja'on lui coupât la tête que de les rëvéler; qu'il y ayait surtout un point qui regardait le chapitre général, dont le secret était de telle importance, que si lui Raoul dePresle ou le roi même le voyait, rien n'empêcherait les firères assemblés de les tuer, s'ils le pouvaient. Du reste, il n'articula, dans sa déposition, aucun des crimes particuliers dont les templiers étaient accusés. Mais il faut remarquer que ce secret qu'ils gardaient sur ce qui se passait dans leurs assemblées, soit de chapitre, soit de réception , était un des points sur lesquels le pape ayait ordonné d'informer ; car il est dit dans les articles de l'information qu'il ordonne t

Que les templiers tiennent secrètement toutes leurs assemblées j au commencement de là nuit; que lorsque on les tient, on fait sortir tous les domestiques de la maison j et que toutes les portes sont tellement fermées j qu'ion ne peut approcher du lieu de V assemblée J ni entendre ou avoir aucune connaissance de ce qui s'y passe; que Von posait même des sentinelles jusque sur les fjoits de Vé- ^scj pour empêcher que personne n'en approchât lorsqiCon s'y assemblait; que Von observait les mêmes précautions et la même clandestinité à là réception des frères j ce qui avait donné de grands soupçons sur ce qui se passait dans des assemblées que Von cachait avec tant de soin.

XIV. Le jeudi 7 de mai i3io, les défenseurs de Tordre présentèrent un nouvel écrit, pour se plain-

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dre de la violence des procédures qae Ton avait faites contre les templiers, sans garder presque aucune forme judiciaire. Ils traitent toutes les confessions qui sont à leur charge, de témoignages extorqués par les tourmens et par la crainte du feu. Ils prétendent qu*après avoir menacé les accusés de la plus cruelle questiop, et de les &ire brûler vifs s^ils n'avouaient pas, on leur montrait des lettres du roi qU|i leur promettaient la vie, la liberté et des pensions considérables, s'ils faisaient les aveux que Ton désirait; qu'on leur ajoutait que l'entière abolition de leur ordre était résolue, et qu'ainsi ils ne devaient plus compter sur ynç société qui ne subsisterait plus. Leur Mémoire finissait par l'histoire du chevalier Adam de Yalinçourt, dont le Père Daniel a parlé dans son Histoire. Xy. Le dimanche suivant, dixième de mai, Pierre de Boulogne denoianda à parler aux commissaires, qui l'îldmirent à leur audience. Il était accompagné de trois autres chevaliers, et il dit qu'il avait appris que l'archevêque de Sens devait incessamment tenir à Sens un concile provincial pour juger quelques-uns de leurs confrères ; sur quoi il lut un acte d'appel du concile de Sens au souverain pontife. L'archevêque de riarbonne, président de la commission, dit qu'il étavt inutile, et contre Tusage, de signifier aux commissaires du pape un appel qui ne les regajsdait paSt Alor^ Pieri:e 4e Boulogne demanda qu'on le conduisît à l'archevêque de Sens, afin qu'il pût signifier sou appel à celui dont il appelait, et qu'on lui donnât deux notaires pour l'accompagner e^ pour transcrira

son acte d^appel. Les commissaires le remirent jus-* qu'au soir, afin de délibérer entre eux sur la réponse qu'ils feraient à sa requête. Ils prirent enfin le parti de répondre qu'ils n'étaient commis par le pape que pour informer des crimes de l'ordre en général , et que les archevêques avaient une pareille commission du pape pour juger les particuliers dans leurs conciles provinciaux ; qu'ainsi leur commission ne leuir donnait rien à voir sur ce que faisaient les prélats dans le jugement des particuliers de l'ordre , pour le^ quel ils étaient spécialement autorisés par le pape.

L'appel des templiers n'eut donc aucun effet. L'archevêque de Sens ne laissa pas de tenir son concile à Paris y pour juger un grand nombre de templiers; et ce fîit en conséquence de son jugement qu'il y en eut cinquante-neuf de brûlés à Paris, en pleine canipagne, derrière l'abbaye de Saint-Antoine-des- Champs.; d'autres fiirent dégagés de leurs vœux; d'autres condanmés à quelques peines canoniques, et d'autres, enfin, à une prison perpétuelle.

Xyi. Au mois de juin de la même année, l'archevéqpe de Reims tint un concile provincial à Senlis , où il jugea neuf templiers, qui furent brûlés vifs. Il est à remarquer que les cinquante-neuf qu'on brûla à Paris, ainsi que les neuf qui fiirent brûlés à Senlis, rétractèrent en mourant les aveux qu'ils avaient fiiits , comme leur ayant été arrachés par la crainte des tourT mens, et qu'ils persistèrent jusqu'au dernier soupir à dire qu'ils mouraient innocens, ce qui fit de grandes impressions en leur faveur sur l'esprit du peuple^.

XVII. Les commissaires ayant entendu tontes les. défendes de Tordre, et ouï deux cent trente et un témoins, qui tous, à Texception d'un très-petit nombre, avaient chargé les templiers de la plupart dés crimes énoncés dans les articles proposés par le pape, jugèrent à propos de mettre fin 'à leur information.

L'évéque de Bayeux fut chargé de se rendre au* près du pape, pour lui faire part du résultat de la procédure ; aprè» quoi ce prélat vint à Pontoise, où le roi tenait son parlement. Uarcheyéque de Narbonne s^y trouva avec les autres commissaires. Ils eurent une conférence avec le roi , dans laquelle on convint qu'il n'y avait plus de nouvelle information à faire, quoique le pape eût dit à Tévéque de Bayeux que Ton pourrait peut-être rendre la procédure plus complète en interrogeant les templiers d'outre-mer sur la manière dont on y recevait les chevaliers. D'ailleurs, le temps pour le concile de Vienne approchait, et quelquesuns des témoins avaient déposé sur la conduite et k réception des templiers d'outre-mer. Ainsi, les commissaires chargèrent deux licenciés de porter au pape le registre de leurs procédures, avec une lettre datée de Fabbaye de Pontoise, le 5 juin de l'an i3if.

XVIII. Le concile général fut assemblé à Vienne, au mois d'octobre de la même année. Le pape y fît lire toutes les procédures qui avaient été faites sur l'affaire des templiers. Tous les évêques d'Italie, exisepté un seul, et tous ceux d'Espagne, d'Allemagne, de Danemarek, d'Angleterre, d'Ecosse, d'Irlande, sans exception, furent d'avis que l'on devait écouter

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les accusés dans leur défense ; ce fin aussi Tavis des évéques de France , excepté des archevêques de Reims , de Sens et de Rouen, qui prétendirent que Tordre ayant été défendu autant qu'il pouvait Tétre par-devant les huit commissaires du pape qui s'étaient assemblés à Paris, il n'y avait plus rien à écouter de nouveau pour avoir une pleine et entière connaissance de l'afiaire. Le pape voyant presque tous les Pères du concile dans une opinion contraire, ne se pressa pas de porter un jugement définitif; et il y eut diverses conférences à ce sujet, qui eurent apparemment pour objet de réunir les esprits dans un même sentiment, et qui durèrent j^usieurs mois.

XIX. Enfin, le mercredi 2ià mars de Tannée i3i3, le pape appela en conseil secret leâ cardinaux et plusieurs |M*élats, et prononça en leur prince une sentence qui cassait par provision , plutôt que par voie de condamnation. Tordre des templiers, réservant leurs personnes et leurs biens à sa disposition et à celle de TEglise.

11 publia ensuite la même sentence à la troisième session du concile, où le roi de France fiit présent, et qui se tint le 3 avril de la même année. Quoique ce jugement ne fôt que provisionnel, il e« tout Teffet d'un jugement définitif, et Tordre demeura pour jamais proscrit et aboli»

XX. Cependant le grand -maître vivait encore, et il fut question de décider de son sort et de celui desi trois principaux officiers de Tordre qui étaient avec \\û, Wous ne croyons pas pouvoir mieux remplir ce

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qui manque au récit du Père Daniel , à Tëgard du dernier acte de cette sanglante tragédie, qu'en met-, tant ici sous les yeux du lecteur le récit qu'en a fait M. Tabbé de Vertot, dans le livre 3 de V Histoire de Malte:

(c Les commissaires apostoliques se firent amener (( par le prévôt de Paris y Jacques de Molay, grandu maître des templiers, dignité, dit M. du Puy, qui (( régalait aux princes, ayant même, en cette qua- « lité, eu rbonneur de tenir sur les fonts un des entt fans du roi. Le second de ces prisonniers s'appelait c( Guij et était frère du dauphin de Viennois, prince « souverain de Daupbiné. »

Le Père Daniel a raison de l'appeler frère du dauphin d'Auvergne ; il a même fait une note pour remarquer qu'il était redevable de cette découverte au savant M. Baluze. M. Lancelot a démontré, dans un Mémoire lu à l'Académie des inscriptions et belles-* lettres, la vérité du sentimeDt de M. Baluze; et c'est une faute évidente échappée à M. de Yertot , quand il a dit que ce malheureux chevalier était frère du dauphin de Viennois : il a suivi en cela M. du Puy, qui avait fait la même fai^ite, dans laquelle il a entraîné la plupart des écrivains modernes. Reprenons le fil de la narration de M. de Vertot :

(( Le troisième se nommait Hugues de Péraldej (( grand-prieur ou visiteur du prieuré de France, et a le quatrième était le grand-prieur d'Aquitaine, qui^ <i avant sa détention , avait eu la direction des finan-? (( ces du roi. M. du Puy dit seulement qu*il avait en

« chaire aux finances du roi; ce qui ne signifie paÉ (( absolument qu^il en eût la principale direction.

(( Il ne paraît pas, par les actes de ce fameux pro-^ (( ces, que ces prélats les eussent de nouveau inter-^ « rogés, ni qu^on les eût confrontés contre des të« (( moins, quoique cette procédure fût dans la forme (( ordinaire de la justice : apparemment que ces com-^ (( missaires voulurent se conformer à la conduite quV (( vaient tenue le pape et le concile. On se contenta (( de Ta veu qu^ils avaient fait devant le pape et le roi y (( des crimes qu^on leur imputait ^ et ce fut sur cet u aveu, et suivant les intentions du souverain ponce tife, que ces juges convinrent entre eux, sHls perce sistaient dans leur première confession , de ne les (( condamner qu'à une prison perpétuelle.

(c Mais comme il était important de calmer les es- (( prits, effrayés de tant de feux qu'on avait allumés (( en différentes provinces du royaume, et qu'il fallait (( surtout convaincre le peuple de Paris que c'était (( avec justice qu'on avait fait brûler un si grand « nombre de templiers, on exigeait de ces quatre derc( niers^ qui en étaient les cbeâ, que s'ils voulaient (( qu'on leur sauvât la vie, et qu'on leur tînt la pa- « rôle que le pape et le roi leur avaient donnée, ils « fissent en public une déclaration sincère des abus c( et des crimes qui se commettaient dans leur ordre. (( Pour cet effet, on dressa dans le parvis de l'église (( cathédrale, un échafaud sur lequel des archers et (( des soldats amenèrent les accusés. Un des légats <( monta en chaire, et ouvrit cette tnste cérémonie

tx par un discours où il exposa fort au long toutes les (( impiétés et les abominations dont les templiers , dire sait-il, avaient été convaincus par leur propre aveu; « et pour ne laisser aucun doute à rassemblée , il K somma le grand -msdtre et ses compagnons de re- « nouveler devant le peuple la confession qu^ils avaient « faite, devant le pape, de leurs crimes et de leurs <( erreurs. Ce fut apparemment pour les déterminer à « faire cette déclaration, que, d^un côté, il les assura (c d*une pleine amnistie, et que, de Tautre, pour les (( intimider, des bourreaux dressaient un bûcher, i( comme si on eût dû sur le champ les y brûler, en i( cas qu*ils révoquassent leuic première confession, a Les prieurs de France et d'Aquitaine y persistéc( rent, soit de bonne foi, soit par frayeur, à Taspect « d*un si rigoureux supplice ; mais quand ce fut le « tour du grand-maître de s^expliquer, on fut bien f( surpris lorsque ce prisonnier, secouant les chaînes <( dont il était chargé, dVne contenance assurée, s*a- (( vança jusqu'au bord de Téchafaud ; puis élevant sa « voix, pour être mieux entendu :

(( // est bien juste ^ s'écria-t-il , que dans un si u horrible jour, et dans les derniers momens de ma « viej je découvre toute V iniquité du mensonge j et « que je fasse triompher la "ixérité. Je déclare donc ce à la face du ciel et de la terre j et j'awue h ma « honte étemelle J que j'ai commis le plus grand de ^( tous les crimes^ mais ce n'a été qu'en com^enant u de ceux que l'on impute as>ec tant de noirceur à n un ordre que la vérité nCoblige aujour^hui de

H recotma&re pour innocent; je n'ai même passé la a déclaration qiCon exigeait de moi, que pour sus- (( pendre les douleurs excessives de la torture, et (c paurfiéchir ceux qui me les faisaient souffrir. Je a sais les supplices quion a fait subir à tous ceux (( qui ont eu le courage de réiH)quer une pareille (( confession. Mais l'affreux spectacle qu'on me u présente n'est pas capable de me faire confirmer a un premier mensonge par un secorui; h une cona dition si infâme ,, je renonce de bon cœur à la (( ^iCj qui ne m* est déjà que trop odieuse. Et que (( me servirait-il de prolonger mes jours, que je ne a devrais qu'à la calçmnieP »

i( Ce aeigueur en eût dit davantage, mais on Tobli- (( gea de se taire.

(( Le frère du prince dauphin, qui vint après, tint i( à peu près le même langage , et protesta hautement a de Tinnocence de son ordre. Le lëgat ne fiit pas cece lui qui, dans cette scène, remporta Tapplaudisse- <( ment du peuple; mais il eut bientôt sa revanche. « On fit descendre le grandnnaitre et ses compagnons « de dessus Téchafaud, et le prévM de Paris les race mena en prison.

« Le roi, naturellement vindicatif, qui regardait la <c destruction des templiers comme son ouvrage, iru rite de la rétractation des chefs de cet ordre, le <( même jour les fit brûler tout vi& , et à petit feu , (( dans une petite île de la Seine, qui était entre le (( jardin de ce prince et le couvent des Augustins.

H Le grand-maltre, au milieu de ce cruel supplice.

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t( montra la même fermeté qu^il avait fait paraître t( dans le parvis de la cathédrale ; et tint h peu près <( les mêmes discours. Il protesta de nouveau de Tinix nocence de son ordre ; mais que pour lui il méri- « tait la mort, pour être convenu du contraire en préce sence du pape ou du roi.

« Mézerai prétend avoir lu une relation par lace quelle on rapporte que ce grand -maître n^ayant (( plus que la langue de libre ^ et près [ue étouffé dans « la fumée, s*écrià à haute voix : Clément j jtlge ini-^ (( que et cruel bourrenUj fe ï ajourne à compataU « tre dans quarante jours au tribunal du souverain i< Juge. Quelques-uns croient qu'il ajourna pareille- (( ment le roi à y comparaître dans un ani Peut-être (( que la mort de ce prince et celle du pape^ qui arri- (( \èrent précisément dans les mêmes termes, ont (( donné li«u, depuis^ à l'histoire de cet ajournements (( Les deux grauds-pirieurs de France et d'Aquitaine ((finirent leurs jours en prison; mais, selon Paul « Emile, l'un des deux fut brûlé avec le grand-maî- (( tre et le frère du dauphin de Viennois, apparem->> « ment pour s'être rétracté à leur exemple. »

C'est ainsi que M. l'abbé deVertot décrit la fin tragique du grand-maître et des principaux officiers de l'ordre, sur laquelle on ne peut nier que le* Père Daniel n'ait coulé un peu trop légèrement, ainsi qui^ sur un grand nombre de circonstances importantes de cette grande affaire.

XXL M. l'abbé de Yertot paraît avoir embelli le discours que le grand-maître tint sur l'échafaud; dans

le parvis de Notre-Dame; pour faire un désaveu dès crimes de Tordre, auquel les cardinaux ne s^alten-^ daient pas. On parlait dans ce siècle-là avec beaucoup plus de simplicité; et il n^y a pas d^apparence que lé grand-*mfiître ait usé d^une éloquence si noble et si pompeuse. M. de Yertot a tiré le fond de ce discoure de rfaistorien Paul Emile , qui y avait déjà ajouté dé sa propre rbétorique, sur lequel M. de Yertot, en lé traduisant; ou plutôt en le paraphrasant; a encore enchéri.

XXH. M. du Puy; dans Y Histoire de ta càndamnation des templiers j les fait parler avec plus de simplicité; et d*une manière plus conforme au génie de leur siècle. Yoici comment cet auteur habile et judi*^ cieux raconte le même événement :

(( Le grand-mdttre et trois autres des principaux (( officiers de Tordre furent conduits à PàriS; et deux (( cardinaux aussitôt envoyés après ; poui* déclarer « quelle était Tintention du pape touchant ces quatre « principaux chevaliers du Temple^

« Pour donc publier ce quHl était dé la volonté dû (c papC; ces cardinaux firent dresser un échafaud au « parvis de Notre'-Dame^ sur lequel étant élevés ; ils ce récitèrent le décret et la déposition de ces quatre (( chevaliers; comme ils avaient reconnu la déposi-* « tion de leur ordre eux-mêmes au pape et au roi^

(( Alors le grand-maître et le frère du dauphin; en

« présence du peuple ; supplièrent les cardinaux d'é-

« tre ouïs , çt dirent qu ils avaient déposé à faux con-

« tre leur ordre ) qu*il était tout saint ; quMls se désis-

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a taient de ce qu'ils avaient dit à Poitiers, et que ce (( qu'ils avaient fait, c'était à la persuasion du pape « et du roi , et qu'ils étaient prêts de mourir pour sou- (( tenir cette vérité. »

M. du Puy n'ignorait pas cependant que divers écrivains avaient rapporté le propre discours du grandmaître ; mais il le regardait plutôt comme l'ouvrage de ceux qui le rapportaient, que comme les propres expressions de ce malheureux seigneur ; car il ajoute :

(( Quelques historiens remarquent que le grandce maître dit quelques discours à la mort, mais on H n'en rapporte , dit-il , les propres paroles. Paul Emile ff en dit autant, mais en divers termes; ce qui fait (( croire que ce sont choses inventées et faites à plaisir. )>

XXIII. M. du Puy ne parle point, non plus que le Père Daniel, de l'ajournement que le grand -maître fit au pape pour comparaître au jugement de Dieu dans quarante jours, et au roi dans un an. Aucun historien primitif et contemporain n'a parlé de ce fait ; et Mariana était persuadé qu'qn avait renouvelé sur le pape Clément et sur Philippe-le-Bel, l'hisioire d'un ajournement qu'il prétend avoir été donné à Ferdinand IV, roi de Castille, par deux hoihmes que ce prince avait condamnés fort légèrement à la mort; ajournement qui fut si bien vérifié par la mort de Ferdinand , que la postérité lui donna le nom d'^joumé.

Mais quelque grande que soit l'aiitorité de l'histoire écrite par Mariana, peut-être serait-il aussi difficile d'établir avec certitude la vérité de cet ajourne-^

nienl de Ferdinand IV, que celle de Tajournemehl prétendu du pape Clément V et du roi Philippe- le- Bel par le grand-maître des templiers.

XXIV. Paul Emile paraît supposer qu'il y eut deux chevaliers qui furent brûlés avec le grand - maître* Les historiens contemporains^ et après eux M. du Puy, n'en marquent qu'un ^eul, qui était frère dtf dauphin d'Auvergne*

XXV. Guillaumie de Nangis, auteur contempo^ rain, dit expressément qu'à l'égard des deux autres ^ qui ne parlèrent point, ofi leur fit exécuter la sentence qui les condamnait à une prison perpétuelle.

XXVI. M. l'abbé de Vertot dit, en parlant de l'affaire des templiers, que c'est l'énigme la plus impé« nétrable que la malice des historiens ait laissée à dé* chiffrer à la postérités C'est en effet un problème historique des plus diûiciles à résoudre, que de savoir s'ils ont été justement ou injustement condamnés. On ne doit pas en être surpris : les affaires criminelles où les accusés ont un intérêt capital de déguiser la vé-* rite, sont quelquefois enveloppées de si épaisses ténèbres, que les juges qui les interrogent, qui les confrontent ^ et qui suivent avec la plus scrupuleuse exactitude toutes les voies qui peuvent les conduire à cette vérité, ont souvent bien de la peine, et se trouvent même quelquefois dans une espèce d'impossibi^^ lité de la démêler et de la connaître. Combien doit^ il donc être difficile de porter un jugement fixe et assuré sur une affaire si éloignée de nos temp, dont tous les témoins ont disparu depuis tant de siècles, et

clom nous n^avons pas même toutes les pièces authentiques! Cependant, le plaisir que les hommes trou» vent à citer à leur tribunal ceux qui ont autrefois exerce le pouvoir souverain , a porté la plupart des écrivains à juger de la conduite que le pape Clément y et le roi Philippe-le-Bel tinrent à Tégard des templiers. Les uns ont eu la hardiesse de la condam-^ ner ouvertement, et de dire que leur ordre avait été injustement sacrifié par le pape à la passion du roi. Les autres, plus mesurés, ont pris une espèce de milieu, en disant quHl n^était pas possible de décider cette question ; mais ceux mêmes qui ont paru s^attacher à ce principe , ne sont pas tellement demeurés neutres, qu'ils n'aient laissé entrevoir beaucoup plus de penchant pour la cause des templiers que pour la conduite des juges. D'autres, enfin, ont cru devoir prendre dans cette affaire le parti du pape et du roi f et ont soutenu qu'il ne s'y était rien fait qui ne fôt conforme aux règles de la justice»

Nous allons apporter quelques exemples de cette diversité d'opinions.

M. le comte de Boulainvilliers raconte ainsi l'affaire des templiers, dans son Abr^é de F histoire de France :

(( Le roi demeura persuadé que les templiers avaient (( fomenté la sédition, dans le chagrin qu'ils avaient (( de perdre sur leur argent comptant. »

L'auteur parle de la sédition qui arriva à Paris au sujet de la monnaie, puis il ajoute : « Et comme le (( roi n*oubliait jamais une injure reçue, on voulait

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<c que la ruine de cet ordre militaire , qui àrriVa dece puis, fôt dès lors projetée. » Et plus bas : (c En (( France, le roi ne le porta pas loin aux templiers. « Après s^étre assuré du pape, dont il avait besoin <( pour leur destruction, il trouva deux scélérats de « Tordre même, qui se rendirent dénonciateurs con- <c tre tout Tordre, de crimes abominables^ et la plu- << part hors d'apparence ou contradictoires ; tels qu^éu laient ceux imputés à Bonifàce, que Ton accusait « ensemble d'athéisme et de magie>.

ce Après avoir reçu cette accusation, le roi alla s^a- « boucher à Poitiers avec le pape ; et ayant extorqué (c de lui un^ consentement de saisir les biens et les « personnes de tout l'ordre, il les fit arrêter le 12 oc- <( tobr-e ï-3o7, dans tout le royaume à la fois.. Pour « lui , il se saisit personnellement du Temple , à< Paie ris, du trésor et des papiers. Le roi de Naples en fît « autant dans son Etat, à la prière de Philippe. On « enferma tous ceux qui furent arrêtés en France, « dans le château de Melun, dont on donna la garde « au confesseur du roi , pour mieux ménager leurs <( dépositions, et pour donner plus de cours aux accu- « sations.

<c II restait en Orient le grand-maître de l'ordre , « nommé Jacques de Mola/j qui résidait dans l'île u de Chypre, avec environ soixante de ses chevaliers, « et qui y faisaient rude guerre aux Turcs. On leur (( écrivit ce qui se passait en France , et aussitôt ils se (( rendirent à Paris. Gui, frère du dauphin de J^ien- (( noiSj et Hugues de Péralde, avec le grand-maître,

« étaient les principaux de cette bande. Dès qu^ils fu- « rent arrivés, on les arrêta au même jour, et on ins^ (€ truisit leur procès, hors les trois dont il a été parlé, (c le pape s'étant voulu réserver la condamnation de y< ce qui les regardait.

(( On se servit de tous les moyens imaginables pour <( les porter à confesser les chefs d^accusation, en tout (( ou en partie : les promesses, les menaces, la tor- (( ture, les tourmens les réduisirent tous à la néces'- (( site de confesser. On employa d^ailleurs toutes les (( précautions possibles pour assurer la vérité de ces « confessions ; car on les engagea à les répéter Fun « après Vautre devant la noblesse et les principaux « bourgeois. On les conduisit ensuite sur des écha*^ (( fauds, pour faire pareille reconnaissance devant (( tout le peuple. Les uns, intimidés, persistèrent; les (( autres désavouèrent; de $orte que les impressions (( que Ton en prit dans le public furent assez diffé^- (( rentes. Enfin, on les condamna au feu comme hère rétiques, relaps et incorrigibles. Il y en eut trente- (( sept brûlés vifs à petit feu, devant Saint- Antoine- « des-Champs, et trente-neuf à la pointe du Palais. Ils. (( protestèrent tous de leur innocence, et désavoué- (( rent leurs confessions; mais on les empêcha de s*ex- (( pliquer et de parler au peuple; plusieurs avaient (( des bâillons dans la bouche; et enfin, l'Univerc( site de Paris fit un décret pour leur condamnair (( tion.

« Ce qui se passait en France fut, à la poursuite <( du roi, imité dans tous tes autres Etats chrétiens;

« mais lès procès n'y furent pas conduits si vtte. Oto (( laissa mourir la plupart de ces chevaliers en prison;^ <( et après la condamnation et abolition de Tordre , « prononcée au concile de Vienne^ on laissa ceux qui ^c restaient. La poursuite dura jusqu'en i3i4. Cepen- K( dant la justice divine se répandit sur les dënon-* a ciateurs ; Tun fut pendu pour un crime nouveau, et <( l'autre fut assassiné, n

Ainsi parle cet auteur, recommandable, sans doute y. plus par la force de son imagination, et par la har-r diesse de sa plunie , que par son exactitude et par la ^idité de son jugement.

\. Il y a premièrement dans son récit une faute considérable contre l'exactitude. Il suppose que le grandmaître apprit que l'on avait arrêté en France tous les chevaliers du Temple , lorsqu'il était dans l'île de Chypre, et que, sur cette nouvelle, il se rendit à Paris, où il fut arrêté lui-même, quoiqu'il soit constant, par tous les monumens de ce lemps-là, que le grand -maître fut arrêté à Paris le même jour que tous les autres chevaliers qui étaient en France. « Le « grandrmaître avait toujours été à Poitiers » (où était le pape), dit l'auteur de la première Vie de Clément y, donnée au public par M. Baluze , a d^où il 1 u était p£^ssé à Paris. Quelques cardinaux étaient con- « venus depuis long «temps de sa prise, et en lais- « saient l'exécution au roi Philippe. )> Et plus bas, il ajoute : « Le lendemain de l'emprisonnement des che- <( valiers, etc. n

Toute la suite de son discours prouve manifeste-

ment que le grand - maHre fut ^arrêté le même jour que tous les autres chevaliers du royaume.

On voit de plus que le récit de M. de Boulainvilliers est tellement tourné , que les chevaliers paraissaient tout à fait innocens des crimes qu^on leur impute. Toutes leurs confessions sont extorquas par la violence des tourmens , et il ne dit pas un mot qui ne tende à les justifier.

M. Tabbé de Yertot, dans son Histoire de Malte j affecte de prendre un milieu.

(c II y a, dit- il ; trop de variété dans les anciens (( historiens, et trop de partialité entre les modernes, <c pour pouvoir prendre aueun parti avec sûreté. Parmi ce ces^xlerniers, les uns se plaignent qu^on a accusé <c les templiers, et qu^on leur a fait leur procès sur (( des intelligences avec Saladin ; et ils. opposent à (( cette accusation qu'après la bataille de Tiberiade , <( ce prince victorieux fît couper la tête à tous les « templiers ses prisonniers de guerre , ce qui ne s*ac- (( corde guère avec cette prétendue intelligence.

(( On ne trouve pas plus de vraisemblance dans (( Taccusation qu'on leur intenta , d'avoir vendu la* (( ville de Saint^Tean-d'Acre à un des successeurs de « Saladin, puisqu'il est constant , par tous les écrivains «contemporains, que trois cents templiers périrent à (( la défense de cette place, que le grand- makre de (( Beaujeu fut. tué sur la brèche, et qu'il n'échappa i( de ce massacre que dix de ses chevaliers , qui se (( jetèrent dans une barque et gagnèrent l'île de <( Chypre. »

Voilà comme Ton voit les templiers clairement justifies sur deux accusations graves et importantes. Mais il faut remarquer que ces accusations n'entrèrent pour rien dans le procès , puisqu^il nVn est point parle dans les articles sur lesquels le pape ordonna que ces chevaliers fussent interrogés, ni dans ce prodigieux nombre d'interrogatoires qui nous sont restés , et dont M. du Puy nous a donne le précis. Il est vrai qu'il en est fait mention dans les Chroniques de Saint- Denis, comme de deux crimes dont les templiers avaient été convaincus; mais le témoignage d'un historien ne peut jamais prescrire contre des actes authentiques; et il prouve seulement que plusieurs avaient cru ou soupçonné les templiers coupables de trahison et d'intelligence avecSaladin; que ces bruits s'étaient répandus parmi le peuple , et avaient fait grand tort à la réputation de cet ordre ; mais ils ne sauraient prouver que ces accusations aient fait la matière de leur procès, contre l'autorité des actes, qui n'en parlent pas.

Il est vrai que le grand -maître fit mention de ces crimes dans la justification devant les commissaires du pape ; mais on ne voit nulle part que ces commissaires les lui aient jamais reprochés. Il n'en parla sans doute que parce qu'il savait qu'on en avait parlé dans le monde, et qu'il se croyait en état de réfuter ces bruits populaires avec avantage. Il était dans des circonstances où l'on tâche de tirer parti de tout , et où l'on cherche souvent à répondre à ce qu'on ne demande pas, quand on croit le pouvoir &ire avec

solidité, plutôt qu'à ce qu'on demande, et qu'on ne peut pas réfuter si facilement. Reprenons le discours de M. Tabbé de Vertot.

u A l'égard des crimes contre la chasteté , et de K ceux que la nature même ne souffre qu'avec hor- <( reur, ces écrivains prétendent qu'on ne doit point <( se prévaloir de leur confession ; qu'on leur présence tait d'un côté une amnistie avec la promesse de la <( vie , de la liberté et d'une bonne pension, et que, <( de l'autre, ils voyaient les feux allumés pour les (( brûler; qu'il n'est pas étonnant que des hommes H faibles se soient laissés intimider ps^r la crainte d'un <( si affreux supplice.

« D'autres historiens soutiennent au contraire « qu'on ne peut réfléchir sur la suite des procédures, « sur le nombre infini des témoins tant templiers (( qu'autres, sur la qualité des juges, sur la confor- « mité des accusations faites contre les chevaliers dans (( tous les royaumes de la chrétienté, sur la quaUté (( même des coupables, sur le témoignage de plusieurs (( écrivains étrangers, sur le peu de penchant que le « pape avait d^abord à les condamner, et sur ce qui (( se passa au concile de Tienne ,* qu'on ne peut , dire Sent -ils, réfléchir sur la nature et l'amas de ces c( différentes circonstances, sans être persuadé de la (( justice de leur condamnation. U y a bien de l'appa- (( rence, ditMariana, jésuite, qu'ils n'étaient pas tous « innocens, ni aussi tous coupables. C'est le senti- « ment de cet écrivain sage et judicieux, qui dit que C( ces supplices parurent cruels à beaucoup de monde,

<c et quHl n'était guère vraisemblable que ces désor^ « dres eussent infectd tous les particuliers d'un si <( grand corps, répandu dans toutes les provinces de « la chrétienté. »

Le Père Daniel , ainsi que M. du Puy, ont pensé différemment. Ils ont cru que l'ordre était véritablement coupable des crimes dont on l'accusait; et il est certain qu'à juger par les actes du procès qui nous restent, il parait difficile de le justifier.

XXVII. Il faut d'abord établir pour principe qu'il n'est nullement question de savoir s'il y avait plusieurs particuliers dans l'ordre qui fussent débauchés, impies 9 sacrilèges, sans foi, sans mœurs et sans religion; il y a tout lieu de le penser, puisque tous les historiens du temps conviennent assez uniformément que l'ordre des templiers était tombé dans un grand relâchement; que l'oisiveté, le luxe, la dissipation, la mollesse, les fréquens voyages d'outre-mer, et le commerce des chevaliers du Temple avec les infidèles, dans le temps de la décadence des croisades, avaient introduit beaucoup de désordres parmi eux. Il s'agit donc de savoir si ces désordres, qui avaient infecté plusieurs particuliers, étaient véritablement avoués du corps, s'ils étaient autorisés par les super rieurs de l'ordre , s'ils avaient passé en maximes et en règles de conduite , si même on en avait fait dés statuts. Car op ne saurait croire la distance infinie qui se trouva entre les vices personnels des particu<t liers qui forment un corps, et ceux du corps même; ]es désordres peuvent s'y maintenir dans le plus grand

nombre des membres avant que d*y être pubUcfuement autorises. Les principes établis par les règles des fondateurs restent long - temps les maximes des corps où elles sont le moins pratiquées*

XXyiII. On ne peut nier que les pièces qui nous restent de ce grand procès, ne prouvent clairement que Tordre des templiers était parvenu à ce dernier degré de corruption, où Ton substitue aux premiers statuts qui ne contiennent que des principes de vertu, des statuts directement contraires, qai ne sont &its que pour autoriser les crimes les plus in£àmes et les plus odieux.

On voit dans le précis des pièces publiées par M. du Puy, qu'on y interroge principalement les chevaliers sur ce qui s'était passé à la cérémonie de leur réception et dans les chapitres. La plupart avouent tous les faits rapportés par le Père Daniel; les dépositions, qui sont innombrables, sont presque toutes uniformes à cet égard , et varient seulement dans quelques circonstances. Dans l'information qui fut faite à Paris par le confesseur du roi , Ton prit la déposition de cent cinquante templiers, et entre autres de Gui., frère du dauphin d'Auvergne et du grand-maître. Tous, avouèrent les crimes qui se commettaient à la récepr tion des chevaliers; plusieurs y ajoutèrent que, dans les chapitres généraux , on adorait une idole dont ils décrivaient la figure; d^autres dirent qu'ils n'avaient aucune connaissance de cette idole , parce qu'ils, ne s'étaient trouvés à aucun de ces chapitres.

Ainsi , à s'en tenir au témoignage des actes qui

nous restent, il n*est pas permis de douter qne Tordre des templiers ne fiât entièrement corrompu dans ses cbefs comme dans ses membres; et c'est ce qui a persuadé M. du Puy et le Père Daniel ^ que Tordre entier était véritablement coupable de tous. les crimes dont on Faccusait.

XXIX. La première difficulté qui se présente d'à** bord contre leur sentiment, est le peu de vraisemblance qu'il y aurait à supposer un ordre entier coupable de pareilles abominations; mais quelque parti que Ton prenne sur cette affaire , Ton sera également effrayé par le dé&ut de vraisemblance. Si Ton dit que les £dts rapportés dans les infi>rmations ne sont point vraisemblables, on pourrait répondre qu'il n'est pas moins contraire à la vraisemblance de dire que tant de prélats , tant de conciles provinciaux , et un concile même général ^ aient jugé un ordre entier coupable sur des dépositions fausses, et visiblement ex-^ torquées par la crainte des tourmens (i).

M. de laChaize, dans son Histoire de saint Louis j raconte un fiiit qu'il a tiré de Guillaume de Tyr, et qui, s'il est véritable, suffirait seul pour rendre croya-

^Ai

(i) M. Raynonard fait rcmarçier la dirersîté des )ug£mens prononcés par les différens conciles, et il trouve qu'elle suffit seule pour prouver l'injustice de la condamnation des templiers. Ainsi , à Bologne, à Ravenne , à Salamatiqne, à Tarfagone et à Mayence, ils furent absous, et rien ne pi'ouve qu'ils aient été condamnés en Angle^terre^

bles les crimes dont cet ordre fat accuse dans la*suite. En II 63, le prince des Assassins eut quelque désir d^embrasser la religion chrétienne ; dans ce dessein , il envoya des ambassadeurs au roi de Jérusalem , pour lui déclarer qu^il était disposé à recevoir le baptême, et qu'il priait seulement qu'on le délivrât d'un tribut qu'il payait aux templiers : cette condition les alarma. Le roi: de Jérusalem leur offrit un dédommagement au tribut qu'ils perdraient par la conversion de ce prince mahométan ; mais comme ils ne croyaient pas apparemment leur revenu suffisamment assuré sur la promesse du roi de Jérusalem , ils prirent le parti d'assassiner les ambassadeurs, lorsqu'ils retournaient vers leur prince. Le roi de Jérusalem, justement indigné d'une action si noire , pria le grand-maître Odon de Saint-Amand de lui livrer le principal auteur de l'assassinat , qui s'appelait Gautier du MesniL Odo» répondit qu'il avait mis Ce chevalier en pénitence, et qu'il défendait , de la part du pape, qu'on lui fît aucun mal. Le roi de Jérusalem ne laissa pas de faire arrêter du Mesnil ; mais la iuort de ce prince , qui afrivâ pendant que l'on instruisait son procès, délivra le criminel de la punition qu'il méritait. Le prince mahométan , averti de cette perfidie , en conçut une horreur qui retomba sur la religion niéme qu'il voulait embrasser.

S'il était permis de juger de la cause des templiers sur de simples préjugés, ne pourrait -on pas dire : De quels crimes ne devait pas être coupable un ordre militaire où l'on était en possession, depuis plus d'un

siècle, de commeltre impunément des assassinats dans de pareilles circonstances ?

XXX. On accuse le roi Philippe-le-Bel de n'avoir poursuivi Tordre deis templiers avec tant de chaleur^ que par avarice et par vengeance, (c Plusieurs, dit <( Villani , prétendaient que cet ordre avait été détruit c( à cause de ses grands biens. Le pape, à la vérité, (( les donna aux chevaliers de THôpital ; mais comme a le roi et plusieurs princes et seigneurs s'en étaient (( déjà emparés, il fallut les racheter, et il en coula (( de si grosses sommes aux hospitaliers, que leur ordre (( fut plus pauvre après cette acquisition qu'aupa- (( ravant. i)

Mais M. du Puy s'inscrit en faux contre le témoignage de cet historien , et il prouve , par des pièces authentiques, que Philippe-le-Bel ne profila point de la dépouille des templiers; et que, dès le commencement de l'affaire , il pnt toutes les précautions possibles pour se laver à cet égard de tout soupçon de Gupiditéet d'intérêt; Le pape déclara^ dans une bulle adressée aux huit commissaires chargés d'instruire le procès de l'ordre général, que le roi de France n'a été mu dans cette affaire par aucun sentiment d'àvarice j n'ayant jamais eu intention de s'approprier aucun des biens dudit ordre j dont il laissait Vad^ mimstration générale au Saint- Siège j et l'administration particulière dans chaque diocèse j aux évéques.

On voit plusieurs lettres de Philippe du pape, qui ne permettent pas d'en douter. Dans l'une, il ap-

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prouve ï^birdonnance da pape , qui voulait que les biens des templiers fussent employés au secours de la Terre sainte, et il promet d*en maintenir Texécution.Dans l'autre, il déclare quHl n*a pas (ait saisir les biens des templiers pour en profiter, mais uniquement pour en empêcher la dissipation , et quHl aurait soin que ces biens Rissent remis incesisamment entre les mains de ceux que lé pape aurait chargés de les conserver. Il est vrai que le roi nomma des commissaires pour travailler conjointement avec ceux du pape à l'inventaire et à la conservation de ces biens; mais comme il s'agissait des biens situés dans son royaume, parmi lesquels il devait se trouver plusieurs seigneuries qui relevaient de sa couronne , il n'était pas naturel qu'il en abandonnât la direction aux seuls commissaires du pape. Il eut même la précaution de ne nommer^ pour la régie de ces biens, aucun de ceux qui étaient chargés de l'administration de ses finances, afin d'ôter tout soupçon qu'il voulût en tirer aucun profit. Uhistoire nous a conservé les noms de ces commissaires royaux chargés de veiller avec ceux du pape à la régie des biens des templiers.

C'étaient Guillaume de Gisors, archidiacre de l'église de Lizieux; Girard de Sabbanac, Jean Petit ^ docteur en droit; Bernard Barrans , natif de Toulouse, Guillaume Pisdoue et Renier Bourdon. Ces deux derniers étaient valets de chambre du roi , d'où M. l'abbé de Yertot conclut, ce semble assez mal à propos^ qu'il n'y eut que la forme du dépôt de changée , et que le roi resta toujours maître de ces biens^

( aaS )

Il est pourtant certain que les biens dès teinpli^rs furent d^abord mis en séquestre , et que Ton n*en prit seulement que ce qui ^tait nécessaire pour Tenlretien des prisonniers ) pour les transporter d^uti lieu à un autre, pour les gages de ceux qui les gardaient , et pour les autres frais de la procédure , et qu^enfin ils furent donnés à Tordre de Saint-Jean de Jérusalem y qui en jouit encore aujourd'hui. M. du Puy rapporte une transaction passée le i4 février i3i5) entre le roi Louis- Hutin et Fouque de Yillaret, grand-maître des hospitaliers, qui prouve : i^ que Philippe -le - Bel ne toucha jamais aux immeubles des templiers; ^® que pour subvenir aux frais immenses de ce grand procès, il eut seulement quelque argent Comptant, et une partie des meubles des templiers.

M. Tabbé de Verlot oppose à ces pièces un Mémoire préseiité à Philippe - le - Bel , dans lequel on propose un arrangement sur les biens des templiers, (jui lui aurait donné occasion de placer avantageusemeitt un de ses enfans, en le faisant grand -maître d'un nouvel ordre militaire, auquel on donnerait tous les biens des templiers avec ceux de tous les autres ordres militaires. Cet historien , après avoir fait le précis du Mémoire, ajoute cette réflexion : U appât était séduisant pour un prince qui se voyait trois enfans mâles. Mais on peut dire que ce Mémoire ne mérite aucune considération , puisqu'il est certain qu'il n'eut aucun effet, et que le roi ne pouvait ignorer que les arrangemens qu'on y propose ne seraient jamais suivis.

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