SVR ^^ PROCÈS DE LA PUGELLE
CAR DE L'AVERDY (i).
Uhistoire de la Pucelle d'Orléans a été, pour ainsi dire , épuisée par un grand nombre d'écrivains dont il est inut^ile d'indiquer les ouvrages; mais Texamen attentif du procès en lui-même, fait présumer qu'ils ne l'ont envisagé que par rapport aux faits historiques, et qu'ils ont parcouru légèrement les sources origi,n^les, sans faire assez d'attention à la nature de l'afiaire et aux formes qui y ont été suivies.
Peu dfi personnes doutent aujourd'hui de l'injustice de la condamnation de la Pucelle d'Orléans, ni de celle de la funeste exécution qui s'en est suivie. La révisioji du procès, faite plus de vingt ans après sa mort, et la nature n^éme des crin^es qui lui étaient imputés, ne laissero^it en effet aucune iuoertitude à cet égard ; mais cette révisi(^i sera la, niatière d'une £^utre Notice : elle s'appelle communénxent h procès
Ç^\) Extr. des Notices des rnanuscrits de la Bfbi'oL du roi, U \
d absolution j et celui-ci le procès de condamnation.
Il se présente à Tesprit une première réflexion. Comment les Anglais ont -ils pu se résoudre à sacrifier ainsi y par les mains des Français , une victime innocente ? conunent tant de membres des corps les plus illustres de la France ont - ils pu se résoudre à conunettre de sang-firoid une pareille horreur? C'est ce qui .parait d'^abord difficile à concevoir, et ce qu'il n'est peut-être pas cependant impossible de découvrir.
Que l'ambition d'un seul honune , Pierre Caucbon j évéque de Beauvais, qui n'eut cependant d'autre récompense connue que celle de devenir évéque de Lisieux, pour se soustraire à la haine de ses diocésains et à la poursuite de la Cour des pairs, dont il était justiciable comme évéque, comte et pair de Beauvais; que celle de quelques-uns des juges ait pu les porter à un pareil excès, on serait malheureusement autorisé par l'expérience à n'en être pas surpris; mais que des corps entiers de savans et un grand nombre de juges y aient aussi concouru, c'est ce qui me parait un problème, pour ainsi dire historique et moral, dans l'étude du cœur humain.
La France avait gémi sous les maux les plus ter*'' ribles pendant le règne malheureux de Charles YL L'assassinat du duc de Bourgogne, sur le pont de Montereau, commis en présence, et, suivant ce que l'on en croyait, par les ordres du dauphin, avait encore aggravé les malheurs publics et particuliers.
Le dauphin était devenu odieux au plus grand nombre après ce triste événement. On ne l'avait pjg!^
envisage comme la Pucelle Tavaii fait. Lorsque ses juges lui demandèrent si elle croyait que Charles YII avait bien, fait de commettre ce meurtre, elle dit qu^il a ëté un grand mal pour le royaume de France; mais que sans savoir ce qui pouvait exister entre ces deux princes , elle n'en avait pas moins été envoyée , par Dieu lui-même, au secours de Charles. Le roi d'Angleterre, gendre de Charles VI, avait été reconnu roi de France par son beau-père et par la presque universalité des sujets. Cette espèce d*exhérédation du dauphin, quoique radicalement nulle en elle-même, avait paru juste et raisonnable : Tindolence et la vie molle de Charles VII avaient achevé de le perdre de réputation; il n'existait plus en quelque sorte que par le petit nombre de gens vertueux et de braves guerriers qui tenaient encore le parti du roi de France. Orléans allait lui être enlevé ; il ne lui restait plus de ressource apparente ; sa perte paraissait devoir rétablir le calme après tant de troubles : telle était l'opinion de presque tous ceux des Français qui avaient perdu de viie, pendant ce temps d'erreur, le lien sacré qui aurait dû les tenir attachés à leur légitime monarque.
Tout à coup la fille d'un paysan de Domremy, près de Vauçouleurs, arrive à la cour de Charles VII. C'est Dieu, dit-elle, qui l'envoie; des anges et des saints lui apparaissent, lui parlent de sa part, l'instruisent, lui révèlent l'avenir ; elle promet , en ce nom toutpuissant, de faire lever le siège d'Orléans, de conduire Charles à Reims, de l'y faire sacrer, et qu'enfin
le$ Anglais seront chassés de la France; elle distin* gue le roi| confondu avec tonte sa cour, quoiqu'elle ne Teôt jamais vu; elle lui procure un signe venant du Ciel, pour établir sa confiance dans les promesses qu'elle lui £iit; elle lui révèle le secret d'une prière qu'il avait adressée, seul et en silence, à la Sainte* Yiei^e, et dont il est persuadé, par conséquent, que lui seul était instruit.
Le conseil du monarque hésite pendant long-temps; les informations que l'on fait faire sur ce personnage extraordinaire sont favorables; et pendant qu'on hésite, pour ainsi dire, encore, le roi se détermine à l'employer.
Elle réussit contre toute apparence; ce qu'elle a annoncé devient une vérité de fait : les Anglais sont battus , Orléans est sauvé. Charles traverse sans em* barras, et en conquérant, une partie de son royaume où il n'aurait pas trouvé d'asile quelques mois auparavant; les villes où il passe se soumettent volontairement, ou sont forcées de le faire ; l'onction sainte coule à Reims sur sa tête royale , en présence de Jeanne d'Arc : à compter de cette époque, il devient maître de son royaume; les affaires des Anglais tombent de jour en jour en décadence , lorqu'au siège de Compiègne, la Pucelle est prise par le bâtard de Yendôme, livrée k Jean de Luxembourg, ensuite au roi d'Angleterre; et son procès lui est fait par un évéque firançais et par l'inquisition romaine.
Quelles devaient être alors les idées répandues dans les deux partis?
Les vëritables Français, qui avaient seula^ conserve à Charles VII la fidélité que tous lui devaient , voyaient , dans un pareil événement, un secours inespéré du Ciel, un miracle subsistant de la droite de Dieu, une protection miraculeuse accordée à la bonne cause y une prophétesse suscitée exprès pour sauver la nation française du joug de F Anglais, pour la venger, et pour opérer le salut des descendans de saint Louis, que Tinjustice des hommes allait opprimer et détruire.
Quelques-uns d'entre eux , moins exaltés dans leurs sentimens, pouvaient soupçonner une adresse pratiquée avec intelligence et avec succès pour Ëtire renaître, le courage et Témulation dans le cœur du roi et dans celui des soldats; mais ils se taisent , et s'en servent habilement pour le bonheur commun. Alors, Tenthousiasme devient général; la Pucelle commande aux généraux, comme les femmes -juges commandaient aux Juifs; et, jusqu'à Tépoque du sacre de Charles YII, une poignée d'hommes devient une armée invincible par la valeur héroïque qui en anime tous les membres.
Il n'en devait pas être ainsi dans l'autre parti. Ceux qui l'avaient suivi se croyaient, mal à propos sans doute , mais enfin ils se croyaient fondés dans le choix du parti qu'ils avaient embrassé. Frappés du crime d'assassinat imputé au dauphin, complices involontaires, pour ainsi dire, par leur opinion person» nelle , de la dégradation de ce prince , ils ne pou-^ vaient pas croire que Dieu vînt au secours d'un criminel. On nierait sans doute aujourd'hui, et peui^
être quelquefois avec trop de lëgèretë y tout fiiit mi* raculeux; mais il n^en ëlait pas ainsi alors : on croyait à la magie, aax sortilëges, aux sorciers véritables, et à tout ce qui pouvait en dépendre. Ainsi, ce que les Français du parti de Charles YII prirent pour un miracle divin, ceux de TAnglais Tattribuèrent au pouvoir des démons , et les armées anglaises le crurent elles-mêmes; elles en furent découragées, comme le prouve la lettre du duc de Bedford au roi d'Angleterre (i). Les sorciers étaient alors punis par la peine du feu dans certaines circonstances. Ils en conclurent donc que le démon agissant par la voix de la Pucelle, elle devait ou renoncer à son empire, ou subir la peine légale : le maintien de la foi, celui de la religion Texigeaient à leurs yeux.
Le procès a donc pu être le fruit d^une erreur gé-
(i) « Toutes choses , dit Bedfort , réussissaient pour voas « ici, jnsqa'aa temps da siëge d'Orléans, aoquel temps II a été « frappé par la main de Dieo un coup terrible sur vos gens, « qui étaient assemblés en grand nombre au même lieu « d'Orléans; revers causé en grande partie, ainsi que je le « reconnais , par la folle et funeste croyance ^ et la crainte « superstitieuse qu'ils ont conçue d'une femme, vraie disci- « pie de Satan, formée du limon de l'enfer, appelée la Pu- « celle, laquelle s'est servie d'enchantemens et de sortilèges, «c Ce revers et cette défaîte, non seulement ont fait périr « Ici une grande partie de vos troupes, mais en même « temps découragé ce qui restait de la manière la plus éton- « nante ; et de plus, ont excité vos ennemis k se rassembler » en plus grand nombre. »
ïïétsle, ou celui d^une injustice réfléchie et délibérée ^ ou plutôt celui de deux causes réunies, en plaçant Perreur dans les uns, et Tinjustioe délibérée dans les autres. Serait - ce donc trop hasarder que d'indi* quer surtout cette dernière eônjeciore, qui peut s^ac* corder avec la nature du cœur humain, dont la sensibilité, quand elle est trop mise en mouvement par les motifs de la religion, peut être quelquefois sus^ ceptible de commettre une injustice en croyant remplir un devoir? La révision du procès nous apprendra peut-être des iniquités particulières qui retomberont sur quelques-uns des juges, chefs d^uHe intrigue cri-* minellé; mais retomberont <- elles sur tous ceux qui eurent pan à cette malheureuse afiaîre 7
Quoi qu*il en soit, il n*y a que Texamen le plus exact et le plus impartial des deux procès qiii peut rendre vraisemblable cette conjecture, ou la faire rejeter. Si on n*a pas suivi rigoureusement les formes, si on a précipité les opérations, si on a agi sans le concours de tous les juges, si on a soustrait à Taccusée des connaissances qû^on aurait dû lui donner, si on lie lui a pas laissé le temps de revenir sur elle-même, si on n*a pas plus cherché encore à la faire mourir quh, la détromper, sans doute la Conjecture est inadmissible pour une partie des juges; mais si le Contraire est arrivé sur chacun de ces points, et si on découvre en même temps des réticences et des calomnies pour induire en erreur ceux qui ont été appelés en délibération , elle ne sera plus dénuée de vraisemblable.
(La Notice de M. de TAverdy est divisée en qua*
ire parties : la première contient tout ce qui a précëdé le procès; la seconde , Tinstruction jusquau jour où on a formé des articles, afin d'avoir des avis doctrinaux sur ce qui y était contenu; la troisième , ce qui a été fait jusqu'au moment où l'espèce de rétractation de la Pucelle paraissait devoir mettre fin aux instructions ; la quatrième , enfin , ce qui s'est passé jusqu'à la mort de cette héroïne.
On ne cherchera point à analyser ici lés Notices du savant académicien, qui ne sont elles-mêmes qu'une analyse. C'est dans l'excellent et curieux travail de M. de l'Averdy , qui remplit un gros vol. in - 4% qu'il faut lire les détails de ce fameux et trop funeste procès. On se bornera à établir ci-après, pour l'intelligence des observations propre à l'auteur des Notices, le fait de l'exécution de Jeanne d'Arc, et la justification de cette héroïne, d'après les pièces du procès de révision. On trouvera, dans ce dernier extrait, les motifs ou plutôt le prétexte du jugement de condamnation.)
Sentence d'exécution.
Le 3o mai i43l, Jeanne d'Arc fut confessée, communiée et citée. L'évêque de Beauvais et les principaux assesseurs la visitèrent extrajudiciairement ; elle fut conduite, à neuf heures du matin, dans la place du Vieux-Marché de Rouen, avec la mitre de ceux que l'inquisition destine aux flammes, et sur laquelle étaient écrits ces mots : hérétique j relapse ^ apostate j idolâtre j suivant le récit historique inscrit, après la
mort de Jeanne d'Arc , dans les registres du parlement anglais, séant alors à Paris. Il s^ trouva assemblé une grande multitude de spectateurs. Jeanne fut placée sur un échafaud, vis^à-vis des deux juges, assistés des évoques de Noyon et de Boulogne -sur- Mer, de onze assesseurs dénommés au procès-verbal , et de plusieurs autres docteurs et maîtres dont les iloms ne sont pas rapportés.
Le procès- verbal porte quMl lui fut fait une admonition salutaire et propre à Tédification du peuple ^ par Nicolas Midi, docteur en théologie, dont le texte du discours fut ce passage de saint Paul : Si Tun des membres souffre^ les autres souffrent aussi; et c'est tout ce qu'en dit le manuscrite
La prédication finie ^ Tévêque de Beauvais, sans faire lire la cédulè d'abjuration, contre ce qu'avaient décidé les assesseuirs, sans faire aucune question, 9ans laisser à l'accusée le temps de parler, dit à cette prétendue hérétique ^ qu'il venait de faire comiHunier, de songer à son salut et à ses maléfices, à s'en repentir, à s'exciter à une véritable contrition, à la pénitence, nécessaire au sàlut, et spécialement de s'attacher aux conseils des deux frères prêcheurs qu'on lui avait donnés pour la porter, sans interruption, à suivre leurs sages avis, et dont l'un d'eux avait été du nombre des opinans dans les deux jugemens, F. Martin Làdvenu.
Et sur le champ, his peractisj sans lui laisser lé temps d'ouvrir la bouche, et sans consulter personne j Tévéque de Beauvais déclara qu'ayant égard à ce qui
est constaté, que cette femme n^avait jamais abandonné ses erreurs et ses crimes horribles , n^mdùt criminibusf mais qu'elle s'était cachée, par nne ma^ lice diabolique, sons une fausse apparence de chan<» gement et de pénitence, en parjurant le saint nom de Dieu, en tombant dans des blasphèmes plus damnables encore que les précédens , ce qui la rend obstinée, incorrigible, rechute en hérésie, -et indigne de la grâce et de la communion dé TEglise^ qui lui avaient été miséricordieusenient accordées par la d^niène sentence; et qu'en conséquence, après aimr tout considéré, et ënteAdû la mûre délibération de pluisiéurs personnes habiles , ils ont rendu leur sentence définitive, dont.révéque fit aussitôt la lecture.
Elle est toujours adressée à la personne dé l'accusée. On y lit d'abord une. nouvelle moralité sur lé devoir des pasteurs, lorsqu'un membre de l'Eglise est hérétique obstiné , d'empêcher la contagion du mal ^ et, en suivant les instituts des saints Pères, de;les sé^ parer dû milieu des jiiâies, plutôt que de taisser leur venin ise répandre dans le sein de l'Eglise; abus évident et coupable des textes de ces saints docteurs dé l'Eglise. Ils n'ont entendu parler, et n'ont parlé eii effet que de la peine spirituelle de roxcommunica^ tien, et non de la peine du feu. Ces saints prédicat teurs d*une religion toute de douceur et de charité^ étaient bien éloignés de cette pensée , eux qui exhor* taient sans cesse les fidèles à ne pas se révolter^ mais à souffrii: le martyre^ ainsi qu'ils leur en ont si souvent donné l'exepiple eux-mêmes»
1' J* UVi 22 ,
« Sui; quoi| continue la sentence, nous, juges comte |)étens> nous yous ayons déjà déclarée coupable de a diverses erreurs p de crimes ^ de schisme , d*idolàa Urîie, d^invocations de démons et de plusieurs autres; « après quoi, nous vous avons admise à retour, parce a que Iwus y avez renoncé , et que vous avez promis « de n*y plus reUïniber, suivant la cédule que vous « avez souisorite.
<( Cepeddant, est*il dit ensuite^ votre cœur étant a séduit par le princb du schisme et du mensonge, « vous êtes retombée dans vos erreurs, de votre aveu, fc ea tids confessionièus iterùm, ptoh dohrl incidisse u siùut canis ad 'vbmUiun} vous ave» déclaré que H c'est avec un cœur dissimulé, et non slneènsment u et de bonne foi , qiie vous y avez renoncé : c'est If pourquoi nous, étant sur notre tribunal, voué dé- « clarons relapse et hérétique par notre présente sen- (( lence, et nous prononçons que vous êtes un mem- « bre pourri; et comme telle, pour que vous ne gâtiez « pas les autres^ nous vous déclarons- re jetée et re- (c ttanchée du sein de l'Eglise (dont elle venait à « Tinsiant de réeevoir ks sacremens), et nous vous f( livrons à la puissance séculière, en la priant de H modérer son jugemeiit à votre égard, en vous é vice laût la mort et la mutilation des Membres ; et si C( vous montrez ^ vrais sentimens de repentir, le saa eilement de pénitence vous sera administré. » {Elle venait d'être absoute et de communier.)
Ici finit tout ce qu'ail y a dans le procès manuscrit de condamnation : le ministère des jttges d'Eglise était
consommé suivant eux; leur prétendue horreur de là mort ne leur permettait pas de dresser un procèsverbal de Texécution. Cest par Pbistoire et par le procès d^absolution seulement, qu*on sait ce qui put se passer de la part du bailli de Rouen, Il suffit dé dire, pour le présent, que Jeanne fut conduite au bûcher. Il y avait vis-à-vis de TéçhaËiud, suivant les mêmes registres du parlement anglais, un écriteau où on avait écrit : Jeanne j qui s^estJàU nommer la Pm celle, menteressej pernicieuse, abuseresse du peu* ple^ devineresse^ superstitieuse, bhsphémeressç de Dieuj présomptueuse j malcréante de la foi de Jé^ sus - Christ j idolastre, cruelle, dissolue, invocatrice du diable j apostate ^ schismatique et hérétique^ Ellô fut brûlée vive, à petit feu, le aS juin i43i : ses os et ses cendres, ainsi que;son cœur, qui n^étsdt pas consumé, furent jetés dans la Seine (i}.