REFLEXIONS HISTORIQUES
«tm LA CONBtJJtTE Qt'X TENUE CHAULES VU
A l'égaad de jeamîœ d'arc,
X^RÈS qu'eue eut iTÈ FAITE PRISONlïIÈBE PAR LES A14<»ÀIS>
AU Si^GE DE COUPIÈaKE.
PAU DE L'ÂYER^Y (n).
On a reproché souvent à la mémoire de Char-
(i) Voyez la Justification âe Jeanne d'Arc, après la pièce çaivaÉite.
(3) Extn des Noéiçes des mss. du rei, t 3.
les TU d^avoir lâchement abandonné Jeanne d'Arc aussi tftt qu^elle fut tombée dans les mains des Anglais , en 1 43o 9 pendant le siège qu^ils faisaient de la ville de Compiègne.
On prétend que ce prince aurait dû la racheter à quelque pri^ que ce fût , en payant sa rançon à ceux qui étaient devenus maîtres de sa personne.
On ajoute que s'il ne pouvait pas y parvenir, il devait au moins déclarer, pour la sauver, qu'il ferait éprouver aux prisonniers anglais qu'*il avait faits et qu^il ferait à Tavenir, le même traitement que celui que Jeanne aurait souffert.
On finit en disant qu^il aurait dû employer du moins tons les moyens que la guerre pouvait lui donner, pour empêcher qu*oh ne rendît et qu'on n'exécutât contre elle les jugemens iniques dont elle fut la triste victime.
Il est certain que plus on est indigné de la manière dont Jeanne a été traitée, plus on souffre de tout ce qu'elle éprouva , et plus on est fâché de ne pas voir Charles VII fiiire les derniers efforts pour l'arracher des mains de ses ennemis. C'est ce qui parsut donner quelque poids aux critiques des auteurs et à celle que la postérité ne cesse pas encore de faire à ce prince.
Il est encore vrai que si Charles VII pouvait trou- Ver un moyen propre à délivrer une héroïne à laquelle il devait en bonne partie le recouvrement de son royaume, sa mémoire doit rester couverte de la tache d'une ingratitude révoltante.
Mais pouvaiuil le faire? C'est la question qu'il est
( Hi )
çëcessaire d^examiner, et c^est peut-être ce (pi^oiL n*a. pa^ fait ju$qu*à présent d*une man.ièce suffisante : tà^* chons de Féclaircir, en nous reportant aux circonsr tances dans lesquelles on se trouvait , aux usages igii s^observaient, et aux préjugés qui régnaient dans presque tous les esprits.
Il s'agit de voir, en premier lieu , si Charles a pu racheter Jeanne, c^est-à-dire être admis à payer sa rançon; en second lieu, s'il a pu déclarer qu'il ferait aux prisonniers anglais le même traitement, que celui que subirait la PuceUe ; en tcoisi^me lieu , s'il était possible de l'a^rachisr p^r la, force des mains de ses ennemis, qui instruisaient le procès contre eU^^^qui la condamnaient et qui la faisaient exécuter «
Ayant d'entrer en matière, j'obçeryerai que le si:lence des historiens sur les démarches , au moins de forme, que Charles aurait, pu fair<e pour i^éclamer Jeanne^, laisse la liberté de présumer qu'il a pu hasarder à cet égard quelques efforts sans succès..
Il parait naturel, au preinier conp^'ceil, de croire que Charles y II pouvait délivrer Jeanne, soit par v(ne d'échange, soit par lepajecoent d'une rançon, à quelque SQmme qu'on l'eût portée* S'il le pouvait, il serait impardonnable à ce monarque de ne l'avoir pa# £dt, et il serait juste de le condamner sans hésilt^*
Mais il me pandt que Charles TU n'a pas pu le Êôre, parce que ceux qui l'avaient prise n'avaient pas le pouvoir d'en disposer, parce qu'elle tomba inévitablement sous la puissance du roi d'Angleterre lui* ^me,L <ft parce qu'enfin celui-ci ne voulait pas et
n^ëtait même pas le maître de la lui rendre : trois circonstances dont il est nécessaire de rapporter la preuve.
Que ceux qui avaient Ëiit Jeanne prisonnière niaient pas eu la liberté d*èn disposer, c^est un &it qu'on ne peut révoquer en doute. Dès que Jeanne eut été prise , on fit supplier le roi d'Angleterre, par l'Université de Paris, de la livrer ûMx juges d'Eglise, comme étant accusée, par la voix publique, de sortilèges et d'autres crimes. On prétendait qu'à ce titre, elle devait cesser d'avoir les droits de prisonnière de guerre , et qu'elle n'était point dans le cas de pouvoir être délivrée par le paiement d'une rançon. Le gouvernement anglais n'estimam pas ce moyen encore suffisant pour la garder, il en employa un autre. Le roi d'Angleterre était incontestablement le chef de la guerre; Jean de Luxembourg, saisi de la Pucelle, et vassal <lu duc de Bourgogne, dont la cause était intimement unie à celle du monarque anglais , était du nombre de ceux qui servaieut sôus les drapea^ux du roi d'Angleterre.
Or, ce dernier, en qualité de chef de la guerre, savait le droit de retirer tel prisonnier qu'il voulait àe» mains de ceux qui l'avaient fait, lorsqu'ils étaient de son parti, en payant dix mille livres pour chaque priisonnier, de quelque état qu'il fût , même pour un prince ou un roi, Cette offre une fois faite en vertu du droit de guerre, le capitaine preneur était tout à fait désintéressé : il perdait ses droits sur le prisonnier; il ne pouvait plus en traiteic; il n^'Ç*^ ^^^^it plu^
que le gardien jusqu'au paiement , et le chef de guen^ était investi ^ sur le prisonnier, de tous^ les droits de celui qui avait fait la capture.
On ne peut révoquer en doute Texistence de ce droit; il est consigné dans* les anciens écrivains; il est rappelé expressément dans les argumens des manuscrits relatifs à la Pucelle Jeanne , et dans son procès.
Il fut formellement invoqué et mis en usage par le roi d'Angleterre. L'évéque de Beauvais le réelama en son nom j par les lettres qu'il fit notifier en bonne forme au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg : elles sont rapportées en entier dans le procès de condamnation de Jeanne.
Un ancien écrit du temps, copié en tète du manuscrit du procès de révision, de la collection de Brienne, porte (( que le roy d'Angleterre requesta Jeanne <( comme chef de guerre, en donnant dix mille livres « par le droit de guerre observé en France, qui est « que le chef de guerre peut ravoir ung prisonnier, de a quelque qualité qu'il soit, donnant dix mille francs « pour la rançon à celui qui le tient. )>
La lettre réquisitoriale de l'évéque de Beauvais s'exprime ainsi : «Combien que la prinse d'icelle fomme (( ne soit pareille à celle du roy, prince ou autre gens ce de grand estât, lesquels, toutes voyes, si prince es- ^< toient ou gens de tel estât, fîist 1' roy, 1' dauphin, il ou autre prince, le roy le pourroit avoir s'il vouloit^ (( en baillant dix mille francs au pmçmier, selçsgi droict^ u usaige et cousiume de France. »
Deux preuves se réunissent pour établir que le toi
d'Angleterre fit usage de son droit : la premièié est écrite d(Uis les lettres de. révéque.de Beauvais, qui offrent \d$, dix mille livres pour Tachât de Jeanne.; eUes en £>nt foi.
lia deuxième se tire d^une pièce originale dont FAca,dëmie vient 4*avoàr comxa^îssance.
Le roi d* Angleterre ^ qui avait réclamé Jeanne , «^adressa à Tassemblëe des trois ordres de son duchë 4e IMormandie et des pays de conquêtes faites par son père, qui se tint à Rouen au mois d^aoùt 14^09 pour qn Q]:]|,tenir des subsides : ces Etats lui accordèrent une somme de cent vingt mille livres , dont dix mille francs pour V achat de la PucçUçj que l'en dict estre sorcière : rimppsition fot assise et payée.
C'est c^ qui résulte d^im titre original qui existe encore, ^^ pi^ture et en parchemin, dans les archives du prieijiré royal de Saint - Martin - des - Champs , à Paris; et V Académie en possède dans sa bibliothèque une cppie coUationnée en forme , dont le prieur dé Saint-Mai^in et rarchiyiste dom Pravas lui ont fait présent. Cette, pièce est T^ssiette m$VOie di'nno. p^ie de cettç i^lpositi9^ ^slu^ le duché de Nopioa^idie; et il a été lu à rAçadémie une dissertation particulière à ce sujet (i).
Ainsi, il doit demeurei^ pour constant qu^-leroi 4'j^ngleterre avait le droit de retirer Jeanne des mains
TT
(i) Elle a été insérée dans les Mémoires de PAcadémie, parce qu'çUe Q'a qu'un rapport indirect avec i'affaLre de la, Pacelle,
de ceux qui rayaient prise. Il est prouve qu*il en a fait V achat j et non pas le rachat; oe qui justifie en même temps ceux qui ne la lui ont pas nyendue^ c*est-h-dire Jean de Luxembourg et le bâtard de Yendôme, mais qui ont élé forces de la lui abandonner , aux termes des droits, usages et coutumes alors établis. Il est encore prouve que le gouvernement anglais a paye les dix mille livres, pour avoir la cruelle satisfaction de la faire brûler vive ; et par conséquent il est. démontré que Charles ne pouvait pas payer une rançon pour Jeanne à ses capteurs; qu^ils ne pouvaient pas eux-mêmes la lui rendre ni Téchanger, et qu^ainsi Charles se voyait réduit ou à la retirer des mains du roi d^Angleterre , ou à la lui arracher de force , ou à Tabandonner .
Or, peut -on seulement imaginer que le roi d'Angleterre aurait rendu Jeanne à Charles YII? Et quand même il y aurait été disposé , le gouvernement anglais Taurait-il osé faire?
Les Anglais possédaient déjà la majeure partie de ^la France; Charles VII était aux abois; la prise d'Orléans , qui paraissait inévitable , allait achever de le perdre. Charles était regardé comme un prince sans ressource par ses adversaires, par ses serviteurs et par lui-même , puisqu'il méditait sa retrsdte en Espagne ou en Ecosse, dont les rois avaient toujours été amis de la maison de France.
L'arrivée de Jeanne d'Arc avait change en peu de temps tpute la face des affaires. L'Angleterre avait vu délivrer Orléans, malgré les forts inexpugnables qui
la resserraient; les Anglais avaient été battos; les villes le long de la Loire leur étaient enlevées; Char* les avait été sacré à Reims; un bon nombre des villes de la Champagne, de la Brie et du plat pays étaient rentrées dans le devoir : il n'était pas encore tout à fait vainqueur, mais il touchait au moment de recouvrer le royaume de ses pères.
Les Anglais étaient indignés de voir la France s'échapper de leurs mains par les faits d'une jeune paysanne qui se disait ministre des volontés du Ciel. Humiliés de se voir traiter ainsi , ils croyaient que Jeanne était sorcière : son nom seul leur inspirait une vive terreur; à sa vue, ils abandonnaient leurs drapeaux, ils prenaient la fuite, ils allaient se cacher.
Cette terreur panique s'était tellement emparée d'eux, que leurs généraux n'osaient plus rien entreprendre tant que Jeanne respirait, même en captivité. Ils attendirent sa mort pour entamer les sièges qu'ils préparaient, parce que leurs troupes étaient convaincues qu'il n'y avait que des défaites et la mort à attendre pour elles tant qu'une si puissante magicienne existerait.
Se flattant de persuader aux autres que Jeanne était sorcière, le gouvernement anglais voulait, en lui appliquant les peines de ce crime, et rassurer les ^dats, et profiter en même temps de l'occasion pour présenter Charles comme son complice. Il espérait flétrir la réputation de ce prince en le rendant odieux , et surtom arrêter, par ce moyen, le penchant si naturel qui ramène les sujets, et prindpalement les
Français 9 ^ Tobëissance qu*ils doivent à leur lëgitime souverain, lorsqu'ils ont eu le malheur de sVn ëcarter.
Il est donc démontré que , dans de pareilles circonstances y la régence anglaise n'aurait pas consenti à rendre Jeanne, en se privant d'une ressource qui formait son principal espoir : elle n'y aurait consenti qu'autant que Charles aurait abandonné sa couronne* Si les Anglais lui avaient remis la Pucelle , ils lui auraient livré un moyen infaillible, suivant eux, d'achever de conquérir en peu de temps tous ses Etats, soit par une soumission volontaire, soit par des vie-* toires consécutives que la terreur ferait naître à cha* que instant en sa faveur.
Quand même le gouvernement anglais aurait été assez peu conséquent pour être porté à rendre Jeanne à Charles YII , il n'aurait pas osé le faire : les Anglais et tous leurs partisans auraient regardé une pareille conduite comme la plus positive et la plus odieuse des trahisons, et il aurait pu en résulter les plus grands troubles au préjudice du roi d'Angleterre.
Tous ces faits sont attestés par l'histoire des deux nations, par les deux procès de condamnation et de révision de Jeanne d'Arc, et par les dépositions una-* nimes d'un grand non]J>re de témoins. On doit en conclure que Charles YII était absolument hors d'é-» tat de racheter Jeanne, et que tout était réuni pour opposer une barrière insurmontable au désir qu'il en avait, et qu'il ne pouvait pas n'en pas avoir.
Serait -on plus fondé à prétendre qu'il aurait dû
essayer de la sauver, en dëclarant qu^il ferait subir aux prisonniers anglais le même traitement qu*on. ferait éprouver à la Pucelle?
C'est une accusation récemment intentée contre ce prince, et dont les contemporains n*ont pas même eu> la pensée, parce qu'elle était impossible à mettre alors, ^ en avant. Les Anglais n'avaient rien fait à Jeanne, considérée comme prisonnière de guerre, qui fât susceptible de reproches. Elle n'était point enchaînée; on la gardait avec soin dans des châteaux«forts, comme les autres prisonniers : c'est encore un fait prouvé dans les procès. On ne cessa pas d'en agir ainsi à son égard, jusqu'au moment où elle fut soumise à l'instruction qu'on dirigea contre elle, comme hérétique et comme sorcière.
Il est vrai que, de ce moment, on la traita en criminelle : elle eut les ceps de fer aux pieds; elle fut attachée à une grosse chaîne qui enveloppait son corps pendant la nuit. Il y a même lieu de croire qu'on l'a tenue enfermée comme une bête féroce pendant un temps , et jusqu'à ses premiers interrogatoires , dans une cage de fer où elle ne pouvait pas se tenir debout. Si personne ne l'a vue dans cette cage,, au moins a-t-on la preuve, au procès, qu'elle a été commandée pour elle, qu'elle a été pesée, et qu'elle a été portée au château de Rouen, où elle était enfermée.
Le reproche qu'on fait à Charles VU de n'avoir pas traité de même les prisonniers anglais, dicté sans doute par un juste sentiment d'humanité, ne renferme-t-il pas cependant quelque chose d'inhumain ?'
Il efti été injuste d'agir ainâ , et il était impossible de mettre à éxecution on pareil moyen, et par consé^ent de remployer à effrayer. Enfin , il ne pouvait se cmcilier avec les lois de h. représaiUe.
Quoi! parce que les Anglais étaient injustes et l>arbares à Fégard de Jeanne, Charles aurait dû &ire brûler yik tous les prisonniers de cette nation, et les tenir dans les fers! Quelle rëyolte n'aurait-il pas excitée dans tous les esprits, s'il en Jiyait seulement fait la menace? Les Anglais n'auraient -ils pas annoncé qu'ils en feraient autant aux cbeyaliers français qui étaient prisonniers? ne tenaient-ils pas le duc d'Or* léans prisonnier en Angleterre? ceux qui suivaient yoiontairement Charles auraient-ils continué à combattre pour lui, au hasard d'un pareil stxll tous les soldats n'auraient-ils pas déserté? les sentimens d'humanité, si naturels à la nation firançaise, n'auraientils pas rangé Charles dans la classe des tyrans et des barbares , et éloigné de lui tous les siens à jamais ? n'aurait - on pas fait aussii6t la distinction du traitement d'un prisonnier et de celui d'une criminelle, ou du moins d'une accusée?
II est vrai que les juges de Jeanne la condamnèrent après une instruction aussi amjde qu'inique. Mais quels étaient ces juges et tous ceux qui eurent part au procès? Lès juges étaient Français; leurs as^ sesseurs l'étaient aussi; c'étaient des Français qui, ayant à leur tête l'Université de Paris, avaient donné des avis doctrinaux contre elle. 11 n'y a pas un seul Anglais qui ait agi dans les procédures : ils se con-
tenifttôHi d^employer la séductiom et lea menaces les plus violentes contre ceux des opinans qui avaient peine à entrer dans leurs vues politiques et criminelles.
Ainsi, si Jeanne fut condannëe comme sorcière, le roi pouvait se plaindre de Finjustice du jugement, et en donner les preuves. Mais qui devait-il punir? Etaienuce des prisonniers &its les armes à la main? ëtaient^ce des hommes qui croyaient eux-mêmes à la prétendue magie de Jeanne, dont ils avaient tant d'effroi?
Le gouvernement anglais avait d'ailleurs ferme, pour ainsi dire, la porte à ce moyen de réciprocité, et il avait cherché à Técarter. Yoici comment on fît pailler le jeune roi d'Angleterre, dans une lettre écrite en son nom aux potentats de l'Europe, aux évéques, aux seigneurs et aux villes du royaume de France* Ce n'est que par un effet de son zèle pour l'exaka* (ion de la foi, de son dhéissance à l'Eglise, qu'il a livré Jeanne aux jugés ecclésiastiques, pour lui faire son procès, ce Sans, ajoute-t-il..., en vouloir éstre prinse ti par les gens et officiers de notre justice séculière^ (( aucune vengeance ou punition, ainsi que faire nous <( étoit raisonnablement licite, attendu que les grànts «c dommaiges et inoonvéniens , les horribles homicii»xi des et détestables cruautés, et autres maux innux< mérables qu'elle avoit commis à rencontre de nos- (c tre seigneurie et loyal peuple obéissant. »
Enfin, le droit de représailles ne pouvait pas avoir lieu par rapport à un prisonnier de guerre regardé ^omme coupable d'un délit qu'on poursuivait en jus-
lice. En effets le preneur ne pouvait pas empêcher les poursuites judiciaires contre son prisonnier. Le pro-* ces de condamnation en fournit un exemple dans la personne d*un prisonnier fait par Jeanne d^Arc ellemême ^ qui fut saisie malgré sa réclamation , par la justice royale ) condamné et exécuté à mort. Les juges de Jeanne voulurent d^abord lui en faire un Crime^ comme d*un fait d^ cruauté et de manque aux devoirs d*un militaire ; mais quand le fait fut éclairci , ils ne lui en parlèrent plus.
Je crois donc avoir prouvé que Charles YII ne pouvait pas menace de traiter les prisonniers anglais comme on traitait Jeanne , et qu'il ne devait pas le fidre f sous peine de passer à la fois pour un prince barbare et injuste , d'être abandonné par tous ses serviteurs, de perdre son royaume, et de ne laisser après lui qu'une mémoire abhorrée.
Reste à savoir si du Inoins il pouvait essayer d'ar-* rocher Jeanne à ses juges, réunir toutes ses forces, fondre sur la Normakidie et attaquer Rouen, jusqu'il ce qu'on lui rendît Jeanne , ou qu'elle fôt du moins soustraite à la vengeance judiciaire de ses ennemis.
La question de savoir s'il convenait d'attaquer la Normandie s'était élevée du vivant de Jeanne d'Arc. Des membres dm conseil du roi soutenaient que , pour profiter des premiers succès et de la présence de cette héroïne, il était à propos de négliger la Champagne, la Brie et la Picardie, pour aller attaquer d'abord la Nwmandie, et se rendre ensuite à Reims, où le roi
devait être sacré : cette opinion avait bien des partisans dans le conseil du roi.
Ce fut Jeanne elle-même qui la combattit , et qui fit prévaloir Tavis contraire. Ce &it, prouvé au procès de révision, fait déjà connaître combien il était difficile d^enlever au monarque anglais un pays qui était son ancien patrimoine, dans lequel il était maître depuis si long-temps, et où il était plus assuré qu^ailleurs de la fidélité de ses vassaux et de Tobéissance des peuples*
Il est vrai que lorsque Jeanne fiit conduite à Rouen , Charles avait déjà fait des progrès assez considérables dans les parties orientales et méridionales de la France. Mais sa capitale, loin d^étre sduniise, était encore à la tête die là révolte; les pays qui la séparaient d^avec la Normandie étaient encore en bonne partie sous la domination anglaise; les chemins pour y parvenir présentaient à chaque pas de nombreux obstacles; enfin , on avait pris pour cette sanglante tragédie le temps de Thiver, où Ton ne pouvait pas faire une guerre ouverte en campagne, ni des sièges de villes;
D^ailleurs, au niilieu des désordres et des troubles d^une guerre civile , Targent manquait souvent pour des entreprises longues, difficiles et dispendieuses. De plus , Tobéissance dépendait presque toujours de la volonté des capitaines, et la jalousie avait éloigné de Jeanne plusieurs d^entre eux, quoiqu'ils fussent sincèrement attachés au parti de Charles .VU •• Y\^^^ toire nous l'apprend. Enfin , les secours de l'Angleterre étaient à la porte de la Normandie. Un feeul échec aurait détruit la réputation de Charles, et;C'é-'
tait cependant elle qui faisait sa plus gtande force. Il aurait couru risque, en attaquant mal à propos la Normandie , de manquer la conquête du «urplus de ses Etats. Il aurait eu peut-être bien dé là peine à conserver ce quHl avsdt déjà remis sous son obéissance.
Nous lisons dans Phistoire, que long- temps après avoir soumis le reste de la France y Charles-ler-'Yictorieux n'était pas encore msdtre de h, Normandie t il se vit obligé de faire des trêves avec rAngleterre> Il ne trouva qu'en i449 ^^ moment avantageux pour attaquer cette provinôe avec succès : ce ne fut qu'alors qu'il put parvenir à la soumettre; ce ne fut qu'alors que put s'exécuter à la lettre ce que Jeanne avait annoncé pendant l'instruction de son procès, que les Anglais finiraient par perdre tout en France. Concluons donc , avec vérité , que Charles YII était absolument hors d'état d'exécuter, de toutes les manières possibles, ce qu'on lui reproche aujourd'hui de n'avoir pas fait dans le temps.
Quelque puissantes que soient les raisons que je yiens de rapporter, quelque difficile qu'il me paraisse de pouvoir y répondre, il reste cependant au fond du cœur un mécontentement secret contre l'inaction de Charles VIL
On l'attribue encore, malgré soi-même, & l'indolence à laquelle ce prince était naturellement porté, et à laquelle cependant ce roi, qui est un de nos grands monarques, ne se laissait aller, si on peut s'exprimer ainsi, que par excès. Malgré ma conviction, j'ai éprouvé moi-même ce sentiment en écrivant ces L 7« Liv. 23
réflexions; il in*a fait rechercher encore plus attenli-' vement si Charles pouvait avoir eu d^autres motifs pour ne pas remplir ce qu^il devait à Jeanne, et voici quel en a été le résultat.
Mais, pour concevoir ces moti&, il faut &ire une supposition : il est nécessaire de s^imaginer qu^on vit dans le temps où les faits se sont passés ; il Ëiut se persuader, pour un instant, qu'on croit de bonne foi aux sorciers et à la puissance supérieure qu^ils exercent au nom et en vertu du pouvoir du prince des ténèbres ; il faut se remplir de Thorreur quMls doivent exciter, de Tindignation qu*ilè doivent inspirer, de la erainte qu'ils doivent répandre dans une âme forte d'ailleurs, du mépris et de la juste colère dont on doit être rempli pour ceux qui les emploient; il faut aussi être parfaitement soumis de cœur et d'esprit à toutes les censures ecclésiastiques sans distinction, croire à la puissance directe des clefs sur la puissance temporelle; en un mot, être en tout un homme du commencement. du quinzième siècle.
Cette supposition, quoique nécessaire, doit parai- "4re au premier coup-d'œil bien éloignée de nous. Cependant, lorsqu'on ne croit plus à ce qu'on doit croire, on est plus disposé à ajouter foi à ce qu'on ne doit pas croire, parce que l'homme, cet être si borné malgré sa grandeur, a besoin de croire à quelque chose.
Les Anglais, comme je l'ai observé, en faisant condamner Jeanne comme sorcière par des Français, n'avaient pas seulement le projet de se venger d'elle et de faire disparaître la terreur dont leurs soldats étaient
saisis : ils voulaient persuader encore \ tous les sujets de Charles yil, à la cour de Rome et à TEurope en^ tière^ que cô prince était véritablement complice des prétendus crimes de Jeanne, dont il avait retiré tout le fruit.
On a vu qu^il aurait agi en vain pour sauver une accusée que ses ennemis tenaient prisonnière dans un pays. dont ils étaient tout à fait maîtres : des démarches répétées de sa part n'auraient donc pu servir qu'à donner de nouvelles forces h des imputations si dangereuses dans des esprits tels que ceux que je viens de dépeindre..
Tel était le but du prédicateur qui harangua Jeanne et le public le jour do la prétendue abjuration de cette héroïne. Il osa dire :
(c France, tu es bien abusée > qui à toupurs esté là a chambre très-chrestienne , et Charles qui se dit roy, « de toy gouverneur, s'est adhéiié comme hérétique t( et scismatique, tel il est, aux paroUes et faicts d^une «femme inutile^ diffamée, et de tout déshonneur f< plaine ; et non pas . luy, seulement , mais tout le <( clergié de son obéissance et seigneurie , par lequel (( elle a esté examinée et non reprinse, comme elle a (( dict et dudict roy. »
Jeanne d'Arc sentit tellement le danger d'un pa^ reil reproche pour ce prince , auquel elle resta attachée jusqu'au dernier soupir, que, malgré le supplice affreux qui la menaçait, et la nouvelle fureur qu'elle allait inspirer à ses ennemis contre elle , elle interrompit le prédicateur pour s'écrier :
a Par ma foy, révérence gardée, je vous ose bien « dire et jurer , sous peine de ma vie, que c^est bien (( le plus noble chrestien de tous les cbrestiens, et (( qui mieux ayme la foy et TEglise, et n^est point « tel que vous le dictes. » Sur quoi le prédicateur dit à rhuissier : Faites-la taire.
Tous les témoins de la révision, ceux mêmes qui avaient été assesseurs, conviennent unanimement qu'un des buts principaux que les Anglais se proposaient, dans ce procès, était d'impliquer dans l'affaire Thon-* neur de Charles YII , qu'ils ne pouvaient pas poursuivre en personne, et de le perdre dans l'esprit de toute l'Europe ecclésiastique et séculière. Aussi les lettres qu'on fit écrire par le roi d'Angleterre aux potentats de l'Europe , et aux prélats , seigneurs et villes du royaume, ne respirait qae ce dessein, et tendent à diffamer ce prince.
L'attaque est bien plus formelle encore dans les lettres de garantie du roi d'Angleterre en faveur des juges de la Pucelle : il y dit « qu'il veut empêcher a que ceux qui pourroient avoir eu pour agréables les a maléfices et les erreurs de Jeanne, et qui vou- « droient troubler les jugemensde nostre mère saincte « Eglise, ne tirent les juges en cause devant le pape^ « le concile général, ou ailleurs; » expressions qui ne peuvent évidemment s'appliquer qu'à Charles VII.
Le roi d'Angleterre déclare qu'il veut soutenir les juges en tout; il s'engage à les aider et à les défendre en jugement ou hors jugement; il en charge tous ceux de son lignage, tous ses représentans et toùf ses
sujets, par toutes voies et manières possibles, sans dëki ni difficulté; il appelle à leur secours tous les ]?ois, princes et seigneurs ses alliés et confédérés; et par^là même il fait de Taffaire de Jeanne une partie intégrante de la guerre qui subsistait entre lui et Charles YU, en même temps quHl s^efforçak de comprendre cet objet lui-mtéme dans les diverses trêves qui eurent lieu avant la fin de la guerre.
On présentait fortement ces insinuations h Rome , en peignant Charles. YII comme un fauteur de sorciers et d^hérétiques ; on les y inculquait profondément. Elles y poussèrent même de telles racines, que lorsque Charles YII £it maître de son royaume et de la Normandie, il n*osa pas faire agir ses juges royaux en feveup de la mémoire de la Pucelle. Il ne put pas même obtenir de^ Rome les actes nécessaires pour y parvenir, parce que les Anglais Ty accusaient de s^é^ tre servi des moyens sinistres de la Pucelle. Il-n'eut d^autre ressource que celle de faire agir directement les parens de Jeanne, au nom desquels lè rescrit apostolique ne fut accordé qu'en i455, et seulement après un changement de pontificat.
Si Charles YII, dans de pareilles circonstances, non content àes premières démarches qu'il avait pu faire pour retirer Jeanne des mains de ceux qui l'avaient faite prisonnière, eût pris hautement son parti après qu'elle eut été livrée aux juges d'Eglise; s'il eût employé les moyens qu'on lui ^reproche de n'avoir pas mis en oeuvre; s'il eût tenté sans succès de la délivrer^ il aurait été bientôt dénoncé partout comme fauteur et
eomplioe d^hërëtiques et de sorciers, comme em^ ployant Tan magique pour gagner des batailles; il aurait couru le risque de voir bientôt fondre sur lui les censures et les excommunications ecclésiastiques. Eh ! comment calculer à présent les funestes eSets qui pouvaient en résulter contre lui , dans ce temps d'une profonde ignorance , où la France et P Angleterre ne pouvaient ôtre habitées que par des hommes du commencement du quinzième siècle?
Nous ne devons donc pas blâmer légèrement la mémoire des princes , puisque , après un temps aussi long, lorsque nous ne pouvons plus savoir toutes les circonstances de détail qui déterminèrent souvent, avec un empire absolu , la conduite des rois malgré eux-mêmes, nous apercevons encore de si grands ineonvéniens par rapport à celle que nous désirerions vivement que Charles TII eût pu tenir en faveur de Jeanne d*Arc (i).
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