‹ Collection des meilleurs dissertationsChapitre 37 sur 54 · LETTRE CURIEUSE DU P. VIGNIER · texte numérisé non relu

LETTRE CURIEUSE DU P. VIGNIER

SUR CE SUJET (f).

J^AYÀis tou}oiuF$ OUÏ dire que Charles \Uy pour récompenser les services importans rendu» à FEtat par Jeanne d'Arc , avait anobli ses frères et leufs deseendans; mais ce qui vient de tomber entre mes mains donne sujet de douter si ceux qui se disent nobles de ce câté-là, ne sont point de la race même de cette héroïne, que Ton prétend avoir été mariée ^ malgré le nom de Pucelle qu'on lui a toujours donné , et qui f par conséquent, n'aurait pas été brûlée à Rouen par les Anglais , comme le marquent toutes nos histoires. Ce sentiment, quoique contraire à l'opinion publique , est appuyé sur deux témoignages rapportés par un homme très-digne de foi, et que son rare mérite et sa profonde érudition ont rendu fameux. Je parle du Père Vignier, prêtre de l'Oratoire, si estimé

(i) Extr. àaMerasre galant de novembre i683. C'est Donneau de Vîzé, éditeur du Mercure, qui annonce et rapporte la Lettre du Père Vignier. ( Edit C. L. )

dans celte cél^re congrégation , et qui est mort en^ 1661, âge de cinquante«six ans, dans ^a maison de Saint-Magloire. Pour être persuadé qu^il ne donnait point dans la bagatelle^ il ne faut que lire Téloge qu^en fait le Père d^Aehéry^ dans sa préface du cin^ quième tome de son grand ouyrage, intitulé A9/>^£fegiumj et imprimé à Paris , chez Charles Savreul^ en i663, {JUédiL in•4^)

Cet éloge fait connaître que le Père Yîgnier ne doit pas être suspect dans les témoignages que vous allez trouver dans une lettre de son frère , dont je vous envoie la copie.

A Monsieur de Grammoht

. A Richelieu , ce a novembre i6S3.

Vous mVvez trouvé bien hardi ^ monsieur, de vous dire que Jeanne d'Arc, dite la PuceUe d' Orléans ^ n'a point été brûlée à Rouen. Vous m'estimerez encore plus téméraire aujourd'hui , de soutenir qu'elle a été nuffiée, qu'elle a eu des enfàns, et que ceux qui descendent de celte illustre source, en font leur plus grande gloire. Je sais tout ce que les historiens disent de la cruelle mort de cette héroïne, et je ne fais pas dé doute que ceci ne soit mis au nombre des fables. Peut-être aussi qu'il se trouvera quelqu'un qui fera réflexi/9n sur la force de mes preuves, et sur l'autorité de celui de qui je liens une histoire si surprenante. Il n'était pas impossible au Dieu des armées, qui avait envoyé miraculeusement la PuceUe d'Orléans poinr

délivrer la France de Toppreasion de ses ennemis, de la tirer aussi de leurs mains, après Texamen d^un sordide Cauchon , ëvéque de Beauvais, et de plusieurs docteurs, canonises esclaves de la tyrannie anglaise. C'est ce qu'on peut inférer de ce que vous verres dansila suite de cette lettre, et ce qui fit que les Anglais exposèrent aux flammes, en sa place, quelque malheureuse criminelle , pour ne pas jeter Isl terreur dans leurs troupes, si elles eussent m en liberté le bras qui les avait mises tant de fi>is en fuite. Je vous ai dëjà dit, monsieur, que le Père Yignier de l'Oratoire, mon frère, fut celui qui découvrit ce que les Anglais et les Français mêmes ont tâche d'ëtoufier. Jj'élroiie amitié qu'il avait liée avec M» Yignier, marquis de Ricey, son proche parent, le fit résoudre de faire avec lui le voyagé dé Lorraine, où il allait intendi^nt de justice^ Ge ait là qu'en passant dans tontes les villes, bourgs et villages, il mettait en pratique ce qu'il dit dans sa préface de la Géfiéxlogie de la Vfiaiscn d'.4hace^ s'informant soigneusement <ic^s' antiquités et particuiaritjé^ des Uetix/Il fit dans Mëti une fort exacte repberelie', qui ne lui fut pas inutile, puisque le bonheur lui fift tomber entre les mains un ancien manuscrit des choses arrivées en cette ville. Je l'ai vu, et je vous.envrâe la copie de l'extrait qu*'^) en fit faire à Naqcy, par un notaire royal, et ^u'ii toe donna quelque teiaps appès son retoitr. EU^ es^ en. ces termes : ;

« L'an mil quatre cens treme^x, fqt M** éobeviti ce de MetzPhlin Marcou, et le vingtième jour de it^a^

(( ]*an dessus dit, vint la Pucelle Jehanne, qiii ayok « este en France, à la Grange *oz* Ormes, près de « S.-Privé, et y fut amenée pour parler à aucun des a »ears de Metz, et se faisoit appeller Claude; et le <( propre jour y vindrent voir ses deux frères , dont <c Tun étoit chevalier, et s^appelloit messire Pierre j^ <( et Tautre PetàbJekan, ëcuyer, et cuydoiènt qu'elle (( fiist arse; et tantpst qu'ils la virent, ils la cognurent, c( et aussi fit^eUe eux. Et le lundi vingt et unième « jour dudit mois, ils amènent leur sœur avec eux à (( Boquelon; et lui donne le sieur ^Nicole, comme « chevalier, un roussin au prix de trente &ancs, et « ime^ paire de hoiissels; et sieur Aubert Boulle, un (c chaperon \ 9t sieur ]Nicole Gxognet , une épée« Et «('ladite Pucelle saillit sur ledit' cheval: très ^faabille^ (( ^nent , et dit plusieurs choses au aient Pï ieale* Comme « dom^ il entendit hien que c'estoit elle qui avoit esté « en France, et &t recoonoé par plusieurs enjsieignes <f pour la Piiœlle lehanne de Fraaœy qui amepet sa- <( cré le roj Ghàclef; a'>Reins; el vindrent dire pluc< sieurs qu'eUe avoh^stë arse en Normandie, et parce loitle [diii de sfs paroles>parabolesy et ne disoil ne «ibt n^an& de son intention, et disoit qa'elle. n'a voit « point de puissapce devant la S.^ean-^ptistCi.Mes <( quant ses frères l'eurent mené, elle revint tanioste^ <c feste de PentecMsste , en la ville de Mamelle , en olnef « Jehan Renat , et se tient là jusqu'à environ trois <c sepmaines, et pais se parût pour aller à Nostre- (f Dame -d'Alliance, le troisièide jour; et quant elle il volt partir, pluÂcurs de Mets l'allent voir à ladite

« Mamelle, et lui donnent plusieurs inelss, et ils cog- (( nurent que:c*estoit la puoelle Jehanne dé France. u A donc ly donnet sieur Geoffiroy dex tin chlx. ; et i< puis $k*en alloit à Erlon , en la duchë de Luxem* c( bourg , et y fut grande presse jusqu'à ten que le « fils le comte de Wnenbourg la meriet à Cologne, « dë.co&té son père, le comtq ^ 'Wnenhourg, et Taire moit ledit oomtertrès-for. Et quant elle en vauk « venir, il ly fit faire une très-belle curasse, pour le y (( armer, et. pris s'en yint.à ladite Erlon; et là fiit fait (t le mariage. de monsieur de Hermoise, chevalier, et cr de ladite Jeanne laPucelle; et puis après s^en vint (r ledit sieur Hermoise, avec sa femme la;Pucelle, « demeurer en Mets, en la maison que ledit sieur « avoit devant Sainte<rSeglenne ; et se tinrent^ là yûs* « qu'à tant qu'il leur plaisir aller. ». . « L'artic|e ci ^ dessus est extrait d'un anbien^manuscript de certaifies choses ^rrivëës en la* ville de Mets; et ce conformément le «éin du soùsoript^ no« 4aire royal, demeurant à Nancy; cy mis pour tëmoignilge, cejourd^uy xxv mars i%Jf5.CkiLiJSf. »

Le Père Vignier n'aurait paf ajouté béajucôup: de foi à ce . manuscrit ,: s'il: n'eût été fortifié ^^par : line preuve qu'il crût inoànt'estable, et que je laisse au ju* gement des savans. Comme il était fori aimé de tou« tes les personne de qualité de Lorraine, il les visitait souvent; et se trouvant im jour h, dîner, chez^ M. des Armoises, d'une illustre maison et de l's^ncieiEine.che* Valérie, il fit tomber la conversation sur la généalogie de ce seigneur ; mais comme ce n'est pas toujours le

fort des plus taobles de bien connaître ceux dont ils sont descendus, il lui dit qu^il en apprendrait plus dans son trésor que de sa bouche. Notre curieux ne demandait autre chose. Aussi, le dîner ne fut pas plutôt achevé, qu^en lui mettant un gros trousseau de clefs entre les mains, on le conduisit à ce trésor; Il y passa le reste de la journée à remuer quantité de papiers et de titres fort anciens. Enfin, il trouva le contrat dé mariage d'un Robert des Armoises, cheva* lier, avec Jeanne d^Arc, dite la Pucelle d'Orléans. Je vous laisse à penser, monsieur, si le Père Yignier iut surpris de cette confirmation, et quelle fiit la joie de son hôte quand il sut ce qu^il avait ignoré jusquV lors , et qu'il descendait de cette illustre personne , qu'il préférait à toutes les grandes alliances. Je crois vous avoir conté la rencontre que je fis de monsieur son fils, dans la galerie de Conflans. Il était arrêté devant le portrait de cette généreuse Pucelle, et disait à son gouverneur : « Voilà celle de qui je viens. » A quoj, sans l'avoir jamais connu, je fis réponse : «Votre nom, monsieur, est donc des Aviâoises?-^Et le vôtre ^ me dit ^ il incontinent, doit être Vignier: b M. dés Moulins^ qui était présent, vousf peut t^moî^^ giiér les civilités que* ce jeune gentilhbmmé me fii quand il apprit que j^étais frère de ce^ui qui sivait dé^ terré >Gei qu'il estimait de pli:^ honorable dans sa fàn mille, ir est vrai, imonsieur,* que vous m'avez. dit des rajsons capables de détirnire une nouveauté, contn) laquelle tout le monde se soulèvera ; mais vous m'avouerez qu'un contrat de mariage, ensuite. d'un n^a*

nuscrit dont vous voyez Textrait, est digne de considération.

Après la mort du Père Yignier, roriginal de cet ancien manuscrit eut la même destinée que tous ceux dont il est parlé dans Téloge que le Père d^Achérj a fait de lui ; mais comme il pourrait fiiire* découvrir ceux qui se sont emparés des autres à mon préjudice , je n^attends pas qu'on le mette en lumière tant que je serai vivant. S*il était en mon pouvoir, je le don* neràis de tout mon cœur au public y aussi bien que Textrait; et j'aurais une joie extrême d'exercer les esprits dés curieux sur une si belle matière. Je suis, monsieur^ votre, etc.

VlGWÏER. .

LETl^RE

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