‹ Collection des meilleurs dissertationsChapitre 42 sur 54 · PAR BONAMY · texte numérisé non relu

PAR BONAMY

Tous ceux qui ont parle de Jacques Cœur jusqu^à présent, se sont copiés les uns lés autres, et n^ont &it aucun usage des pièces de son procès, qui sont eu grand nombre répétait néanmoins dans ces sources qu^ils auraient dû puiser, s^ils avaient voulu nous donner un détail exact de sa vie. La communication que j'en ai eue, et la lecture des pièces originales, dont quelques-unes sont de la main de Jacques Cœur, m'ont mis en état d'en parler avec plus d'exactitude , et de relever les erreurs où sont tombés tous nos historiens, en racontatil les derniers évènemens de la vie de cet homme célèbre.

Au reste, ce qui concerne Jacques Cœur ne doit pas être indifférent à des Français ; c*est uù citoyen recommandable par son amour pour son roi, pour sa patrie, et estimable par les qualités du cœur et les talens dé l'esprit. Amat^eur du bien public, il ne sépara jamais ses intérêts particuliers de ceux de l'Etat. S'il employa ses richesses à faire des acquisitions considérables ; s'il profita de la favetir dont le roi l'honora, pour placer ses enfans dans des postes élevés, il

n'eu est pas moins vrai que son prince trouva toujours en lui un sujet reconnaissant, prêt à le servir dans les besoins de TEut. C'est ^ lui que Charles VII fut redevable du bon ordre qui régna dans ses finances^, de la suppression des abus qui s'étaient introduits dans la fabrication des monnaies, et du rétablissement du commerce , totalement tombé dans le royaume pendant les guerres funestes contre TAngleterre. Enfin, c'est à lui qu'est principalement due la gloire du r^gne de Charles VII : car sans vouloir rien diminuer ici des louanges que méritent les héros qui se signalèrent alors par les armes, il faut convenir que leur carrière n'aurait peut-être pas été aussi brillante qu'elle le fut, si Jacques Cçeur, par ses soins, n'eût procuré aux armées tous les secours d'argent , de vivres et d'artillerie nécessaires dans les expéditions militaires. Cependant, il s'en faut beaucoup que son nom soit aussi célèbre parmi nous que celui des Punois,des la Hire, des Saintrailles, des Chabannes, çl de tant d'autres qui ont si glorieusement aidé Charles VII à reconquérir son royaume.

La mémoire d'un homme uniquement occupé à remédier aux maux intérieurs d'un Etat, en y rétablissant l'ordre et l'abondance, qui font le bonheur des peuples, ne passe point à la postérité d'une manière aussi brillante que celle d'un conquérant ; les effets que produit un gouvernement sage s'opérant presque sans éclat, et étant d'une nature à laisser dans l'obscurité leurs auteurs et les moyens qu'ils emploient, frappent peu les esprits de la multitude, qui, trop

superficielle pour discerner le grand de Fëclatant, aitache ridée de grandeur aux actions qui font le plus de bruit.

Jacques Cœur serait probablement resté toute sa vie négociant, si Charles VII, qui reconnut pendant son séjour à Bourges les talens qu'il avait pour le gouvernement, ne l'eût engagé à les employer au bien de ^on Etat , et ne lui eût donné la direction d'une partie de ses finances, sous le titre de conseiller eu argentier du ro/ (i); mais il lui accorda en même temps la permission de faire le commerce, qu'il continua par ses facteurs j^usqu'à son emprisonnement.

Anobli dès l'an 144^? il vivait avec une splendeur conforme à la noblesse dont il était décoré, et aux richesses immenses qu'il avait amassées par des voies licites, lorsqu'en i45i, une intrigue de cour renversa cette fortune, trop grande pour être durable, quoiqu'elle fût légitime, le fit condainner à perdre tous ses biens , et l'obligea de s'enfuir de sa patrie pour aller mourir dans une terre étrangère. <( Ses richesses, dit

(i) La plupart de nos auteurs croient que Fargentier du roi était le surintendant des finances ; maïs M. du Gange dit que c'élaît celui à qui les trésoriers royaux étaient obligés de remettre tous les ans une certaine somme des rerenus du roi, pour être employée aux dépenses de sa maison ; e^ l'argentier était tenu d'en rendre compte à la chambre des comptes. Etienne de la Fontaine, qui exerçait cet office en i35i, n'avait que quatre cents livres de gages. (^Voyez l^ Çloss, de du Gange, au mot Argentarius^

« la Tbàumasière (l), foreût le plus grand de ses criée mes, et donnèrent envie à des vautours de cour d^en (c [)oursuivre la confiscation , et de lui faire faire soa (( procès par dés juges intéressés et enrichis de ses (c dépouilles. »

C'est cette chute et les tristes effets dont elle fut suivie , que je vais décrire d'après les monumens authentiques. Les mêmes monumens me serviront encore à faire voir que Ton doit regarder comme absoluinent chimérique , tout ce que nos historiens ont dit jusqu'à présent sur la retraite et sur la mort de Jacques Cœur dans l'île de Chypre. Ce ne furent pas ses richesses seules qui lui suscitèrent à la cour des ennemis puissans, à la tête desquels était Ailtoine de Chabanues, comte de Dammartin ; la Êiveur dont Jacques Cœur jouissait auprès du toi, qui paraissait lui donner trop de part dans sa confiance, ne fut pas un lïioindre objet de leur jalousie, et leur fit chercher les moyens de le perdre dans son esprit.

La mort d'Agnès Sorel, maîtresse de Charles VII, fut le premier prétexte qu'ils employèrent pour y parvenir. Cette demoiselle étant venue voir le roi à l'abbaye de Jumiéges, où il était alors pour achever la conquête de la Normandie, elle y mourut le 9 février 1 45o , et Ton prétendit qu*elle avait été empoisonnée par Jacques Cœur. Jeanne de Vendôme, de l'ancienne maison des seigneurs de ce nom, femme

(0 Hist^de Berrî, p. 88,

de François de Montberon, seîgneur de Mortagnesur- Gironde, se rendit son accusatrice, et déposa si formellement de Tempoisonnement, qu'on ne douta point que Taccusation ne fôt bien fondée. En conséquence, Jacques Cœur fut arrêté le 3i juillet i4^i^ à Taillebourg , où il s'était rendu auprès du roi ; et saiis aucune information juridique ni aucun jugement rendu , ses biens furent saisis et mis en la main du roi, qui en prit cent mille écils pour la guerre de Gnienne, et destina ses terres à Antoine de Cbabannes, à Guillaume Gouffier et à plusieurs autres, qui furent en même temps ses ennemis, ses geôliers et ses juges.

Cependant ce crime prétendu ne fut point avéré , et Jacques Cœur daigna à peine se défendre d'une pareille accusation. Il avait été nommé par Agnès Sorel Tun de ses exécuteurs testamentaires ; c'était au moins une preuve qu'elle ne l'avait pas soupçonné d'une telle noirceur. Jean Cœur, archevêque de Bour^ ges, et ses frères, dans un Mémoire qu'ils firent pour la justification de leur père , nous fournissent une autre preuve de la fausseté de cette accusation, en nous apprenant un &it que nos historiens ont ignoré : c'est qu'Agnès Sorel était tnorte en couches , et que son enfiint avait vécu six mois après la mort de sa mère ; « ce qui est, disent-ils, preuve claire que jamais ne (( fut empoisonnée, et ce apperra par le procès de (( M* Robert Poitevin , médecin du roi , et l'un des a exécuteurs testamentaires d'Agnès Sorel. » Aussi ^çmxie de Yendème fut-elle convaincue de calççri"

nie, et condamnée à faire amende honorable à Ja^-gués CœurÇi).

Il semblerait qu^après cela on aurait dû Tëlargir. En effet, par la première commission pour le faire arrêter, les commissaires n^avaient charge que de rexaminer sur les poisons et sur une prétendue conspiration contre le roi, dont il se purgea aussi facile-i ment que de Taccusation du poison donné à Agnès Sorel. Mais il y avait trop de gens intéresses à ne pas laisser déclarer innocent un homme dont ils avaient déjà en partie partagé les biens; ceux à qui il avait prêté de l'argent sans intérêt, et dont nous avons en^ core une longue liste, se trouvaient tout d'un coup quittes de leurs dettes par la condamnation de leur bienfaiteur : ainsi il ne faut pas s'étonner s'il s'éleva contre lui tant d'ennemis qui lui cherchèrent d'autres crimes pour le rendre coupable. Ils obtinrent donc du roi une autre commission pour faire infor* mer sur de nouvelles accusations : les principales

(i) Ce sont les propres termes du Mémoire cité ci-dessus, où Jeanne de Vendôme, fille de Pierre de Vendôme II du nom, est appelée la damoiselle de Mortaing, parce qu'elle avait épousé en secondes noces François de Montberon , seigneur de Mortagne-sur-Gîronde , lieu situé environ k cinq lieues au-dessous de Blaye. Les enfans de Jacques Cœur parlent ainsi dans ce Mémoire : <c A la vérité la da- « moîselle de Mortaing et Jacques Colone en (des poisons) (( avoîent déposé formellement, lesqueulx depuis s'en sont « desdits, et en ont esté condampnez à faire amande honor « rable à leur dîct père. »

ëlaient qu'il avait Êiil sortir du royaume de l'argent et du cuivre en grande quantité ; qu'il avait renvoyé à Alexandrie un esclave chrétien qui s'était réfugié en France 9 et avait abjuré le christianisme depuis son retour en Egypte j qu'il avait contrefait le petit scel du secret du roi, et ruiné le pays de Languedoc par des exactions sans nombre, par d'affreuses conçus-^ sions colorées de différens prétextes propres à faire retomber sur le prince loul le mécontentement des peuples. On l'accusait enfin d'avoir, sans la permission du roi et du pape, transporté chez les Sarrasins une grande quantité d'armes qui n'avaient pas peu contribué, disait-on, au gain d'une victoire remportée par ces infidèles sur les chrétiens.

Mon but n'est point d'entrer dans tout le détail du procès de Jacques Coeur, ni de discuter tous ces che& d'accusation et les réponses qu'il y fit j ce qui demanderait un Mémoire particulier- Je me bornerai à rapporter historiquement la suite de la procédurç; et j'observerai d'abord que les enfans de Jacques Cœur prétendirent toujours que Tarrêt donné contre leur père était un jugement inique. Les avocats du parlement de Paris dirent qu'il y avait eu au procès nullité, injustice, iniquité manifeste et erreur expresse; ce que Louis XI reconnut aussi en i463^ lorsqu'il dit dans ses lettres que Jacques Cœur (( avoit (( été constitué prisonnier à la poursuite de plusieurs (( ses haineux et malveillans, tendans à le dépouiller (( et eux enrichir de ses biens. » En effet, le malheureux Jacques Cœur, s^rrété d'abord sur un fait re-

connu faux 9 livré, non aux juges ordinaires , mais à des commissaires intéressés, fut traité comme un criminel dont on avait résolu la perte. On le transféra du château de Taillebourg à celui de Lusignan, où il fut interrogé le lo septembre i^Si, par Guillaume Gouffier, premier chambellan du roi, qui fit aussi les premières informations, et interrogea les témoins. Les enfans de Jacques Cœur se plaignirent que les juges n^entendaient que des ennemis de leur père ^ i( gens, disaient-ils, paillards, perdus, infâmes, ac- « cusés de meurtres et décriés pour leurs crimes, » dont quelques-uns mêmes, dans la suite, ayouèrent qu'ils avaient été gagnés pour déposer contre Jacques Cœur. Ce fut en vain qu'il voulut se justifier par des témoins qu'il offrait d'administrer ; on exigea de lui qu'il le fît par lettres, quittances, décharges et autres papiers qu'il disait avoir. Jacques Cœur répondit que s'il était en liberté, il lui serait aisé de constater son innocence par ce moyen ; mais qu'il lui était impossi-^ ble de recouvrer tant de pièces nécessaires à sa justi-> fication, qui se trouvaient éparses en différeps endroits, et dont quelques-unes pouvaient être sur ses vaisseaux dans le Levant, et d'autres entre les mains de ses facteurs et sertiteurs qui travaillaient sous lui^ et qui avaient été obligés de prendre la fiiite. il demanda en particulier à ses juges qu'on permît à Guillaume de Varie, son principal facteur, anobli par Charles YII , de revenir dans le royaume pour l'assister, comme celui qui était plus au Ëiit de ses affaires ^ et plus en état de satisfaire ses juges sur les connais-^

sances dont ils avaient besoin ;* mais ils lui refusèrent cette grâce , aussi bien que la demande qu'il fit d'avoir des avocats et un conseil pour le guider dans ses défenses. On lui offrit seulement de lui donner des personnes de sa connaissance, telliBS qu'il les voudrait choisir : néanmoins, sur la réquisition qu'il fit de plusieurs personnes qu'il nomma, entre autres de l'évêque d'Agde , en qui il avait confiance , ses CQnamissaires ne voulurent pas y consentir. Us poussèrent même la rigueur jusqu^à lui refiiser la consolation de voir son fils aîné, Jean Cœur, archevêque de Bourges, prélat respectable par sa piété, sa droiture et sa générosité, et dont la mémoire est encore aujourd'hui en bénédiction dans son diocèse. Jacques Cœur n'avait demandé à le voir que pour lui donner, en présence de ses juges, des enseignemens touchant les pièces qu'on exigeait de lui, « parce que, disait-il, ses K geps, Êicteurs et serviteurs qui avaient ses beso- (( gnes, feraient plus pour ledit archevêque qu'ils ne (c feraient pour les autres. » Mais ils furent inexorables sur cet article, et lui donnèrent deux de ses facteurs, M* Jean Thierri, secrétaire du roi, et Pierre Jober, changeur du trésor, quoique Jacques Coeur remontrât qu'ils ne se connaissaient point en matière de finances. Ces deux hommes, qui étaient honnêtes gens, furent donc ceux que députèrent ses juges pour recouvrer dans le Languedoc tous les titres servant à la justification de Jacques Cœur. On les fit venijp devant lui pour recevoir leurs instructions ; mais après leur avoir fait promettre par serment qu'ils ne lui fe-

raient entendre par signes, ni ne lui diraient autre chose que ce qui était dans un écrit qu'on leur remit entre les mains, Jacques Cœur leur indiqua les personnes et les lieux où ils pourraient trouver les papiers qu'on lui demandait. Ces deux députés voulaient qu'on mît dans leur commission qu'il leur serait aussi permis de faire entendre les témoins ; ce qui leur fat dénié : les juges leur enjoignirent seulement de recouvrer les lettres et titres qu'ils pourraient trouver.

Cependant Jacques Cœur fut encore changé de prison : on le conduisit de Lusignan au château dé Maillé, où l'on continua les informations. Quoique ce ne fût pas toujours les mêmes commissaires qui les fissent, c'était le même esprit qui les guidait. Après Antoine de Chabannes, on n'en voit pas de plus animé contre Jacques Cœur qu'un nommé Ottù Chastelaiïij trésorier de Toulouse, ennemi déclaré de Jacques Cœur, et qui paraît avoir été l'âme (i) de toute l'intrigue tramée contre lui. Jacques Cœur perdant toute espérance d'obtenir justice dé pareils ju-

(i) Othon Chastelain ou Castellan était un Florentin qui avait fait fortune en France , où il s'était établi. Il était en procès, en i4-4-6, avec Marie d'Anjou, femme de Charles VU, et avait été fait trésorier de Toulouse dans le temps que Jacques Cœur était en faveur;. mais après sa disgrâce, il lui succéda dans sa place d'argentier du roi , dont il ne jouit pas long-temps : car ayant été accusé de quelques malversatioiis, il fut arrêté prisonnier à Lyon en i4.55, par Jean de la Gardette , prévôt de l'hôtel du foi , ce prince étant alors dans cette ville.

ges, n'eut plus d'autre ressource que de s*avouer clerc, et d'appeler de la procédure de gens qui étaient tous laïques, et par conséquent incompétens. Car on voyait alors des gens mariés qui étaient clercs tonsu<» rés ; et Tévêque de Poitiers avait réclamé comme tel Jacques Cœur, dans le temps qu'il était prisonnier à Lusignan, ville de son diocèse, comme fit aussi Tarchevéque de Tours, pendant sa prison à Mailla et h, Tours. Mais les commissaires n'eurent pas plus d'é^ gard à leur réquisitoire, dont ils ne firent aucune mention dans leur procès, qu'à l'appel de Jacques Cœur.

Comme il persistait toujours à soutenir son inno^ cence, et qu'il offrait de s'en rapporter, sur certains chefs, à l'évéque d'Agde, au cardinal d'Etouteville, et au roi lui-même , à qui ses juges n'avaient garde dô «'adresser, ils lui proposèrent un délai de deux mois pour justifier de ses faits, à commencer au i" juillet 1452, jusqu'au i" septembre suivant. Ce fut Antoine de Ckabannes, alors chef de la commission, qui, après plusieurs interrogatoires, lui annonça qu'on le lui accordait. Ce délai était une suite naturelle du Voyage * en Languedoc ordonné par les commissaires, pour recueillir toutes les pièces essentielles au procès. Mais les deux députés ne purent agir que quinze jours après le commencement du délai ; car leurs lettres de commission ne sont datées , de Mehun - sur - Yèvre , que du 17 juillet i452. Aussi Jacques Cœur, qui en sentait l'inutilité, ne l'accepta-t-il qu'en remontrant co]aibien ce temps était court pour tant d'opérations,

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