DE L'ORIGINE DES ARMOIRIES
BH GiNéaAL, ET EN PARTICUUER DE CELLES DE NOS ROIS.
PAR DE FONCEMAGNE (i).
La plupart des auteurs qui ont ëcrit sur les armoi* ries, en général, n'en ont fait remonter Torigine jusqu'à l'antiquité la plus reculée que parce qu'ils les ont confondues avec les images symboliques qui, dès les premiers temps, furent employées dans les enseignes militaires des nations et dans l'armure des guerriers. On convient aujourd'hui qu'à les considérer précisément comme des marques héréditaires de noblesse et de dignité , l'usage n'eu «aurait être plus ancien que le onzième siècle (a).
( i) Extr. des Mém. de VAcad. des Jnscnp. et Beiles-Leitm, (a) Si Ton convient que les armoiries sont les marques de noblesse et de dignité, composées régulièrement de figures et d'émaux déterminés, donnés ou autorisés par les sou- Tcraîns pour la distinction des personnes et des mai-
Deux sentimens partagent les critiques sur la véritable origine des armoiries , prises dans le sens que je
sons, il faut nécessairement avouer que ces sortes d'armoiries ne remontent pas au-delà du onzième siècle. C'est le sentiment de Yelser, du Chesne, Fauchet, du Tillet, Blondel, des frères de Sainte-Marthe, d'Olivier Urée, de Spelman, de Juslei, et de tous ceux qui ont pris soin d'examiner à fond cette matière.
La première raison qu'ils eu donnent est que de tant de tombeaux de princes, de seigneurs et de gentilshommes ayant le onzième siècle, il n'en est aucun où l'on remarque des armoiries. Les plus anciens n'ont que des croix et des inscriptions gothiques , et les représentations de ceux qui y sont enterrés. Qément lY , qui vivait au treizième siècle , est le premier de tous les papes qui ait des armoiries sur son tombeau , à Santa Maria de Gradin à Yiterbe. Quand on examine soigneusement les tombeaux qui paraissent plus anciens que le dixième ou onzième siècle, on s!2qperçoît qu'ils sont plus, récens et qu'ils, ont été refaits , s'il y parait quelque armoirie.^
On ne connaît aucun sceau, avant le onzième siècle,, où il y ait des armoiries. Ceux qui sont plus anciens n'ont que les images des personnes avec leurs noms.. Les armoiries sont encore ^loins anciennes sur les monnaies. Les premières monnaies de France où elles aient paru furent les deniers d'or de Phi)ippe-de-Yaloi$, où. ce roi était représenté assis sur une chaise, tenant un écu semé de fleurs de lis, et son épée de la droite. Ces écus furent forgés pour la première fois le I*' février, l'an i336, et, depuis, le i'^ février 1337. [Menestrier, De VOrig^àes arm., c. 3, pp. 53 et suîv.) ( Edijt, C L» )
Quoique le choix entre les deux opinions sur l'origine des armoiries puisse paraître assez indifférent en soi y je proposerai en deux mots ce que je pense. Je crois qu'il faut admettre ensemble les deux opinions, et que, séparées, elles ne peuvent nous donner complètement Torigine que nous cherchons : je m'explique. L'usage des armoiries s'introduisit d'abord par les tournois^ dont l'établissement a précédé de quelques années la première croisade. Il n'en £iut point d'autre preuve que le sceau de Robert- le- Frisou, comte de Flandre, cité par le P. Menestrier. Robert y est représenté à cheval , tenant d'une main l'épée nue, et de l'autre son écu chargé d'un lion : or, ce sceau est attaché à un acte de l'an 107 a , par conséquent antérieur de vingt- trois ans à- la croisade de 1 095. Mais les armoiries ne commencèrent pas dès lors à être fixes, k Bien qu'es tournois et batailles , (( dit Henri d'Outreman, dans son Histoire deValen- « ciennes, les chevaliers se servissent de quelques fi- «gures dans leurs écus, si est-ce que pour la plupart (( ils les changèrent à leur plaisir. » De plus, selon la remarque de Spelman(i), le droit d'avoir des armoiries fut restreint, dans les commencemens , aux seuls gentilshommes qui avaient assisté à quelque tournoi ; les autres nobles ne participaient point à ce privilège : il était réservé aux croisades d'en rendre l'usage plus général et la pratique plus invariable. J'ajoute que ce ■■ ■ ■ ■■ ■ ■ ■ ■ I ■■ I » -
(i) Spelman, in Aspilogià, cité par le P. Menestrier, Origine des armoiiies, p. 109.
iiit aussi depuis les croisades qu^elles devinrent hërëditaires. On conçoit aisément que les fils de ceux qui s'étaient approprié des symboles pour ces pieuses expéditions, se firent un point de religion et d'honneur de transmettre à leurs descendans Fëcu de leurs pères , comme un monument de leur valeur et de leur piété (i).
Cest par les croisades que sont entrées dans le blason plusieurs de ses principales pièces (2) , entre autres les croix de tant de formes difilérentes, et les merlettesy sorte d*oiseaux qui passent la mer tous les ans, et qui sont représentés sans pieds et sans bec, en mémoire des blessures qu'avait reçues dans les guerres saintes le chevalier qui les portait. C'est aux croisades que le blason doit les nom de ses émaux (azur (3), gueules (4), sinople et sablé), s'il est vrai
(i) Une preuve que les armoiries ne remontent pas au-delà du dixième siècle, c'est que les armes les plus anciennes sont ce que Ton appelle des armes parlantes ; c'est - à - dire une sorte de rébus dont les images indiquent, d'une manière plus on moins exacte, le nom de la famille ou les qualités individuelles de la personne à laquelle elles appartenaient. Or, les noms de famille ne se sont eux-mêmes in* trodoits que vers celte époque. ( Edit, )
(a) C'est le sentiment de Pithou ; Mémoire sur les comtes de Otampagne, p. 49* Fbj. aussi F Anchtiychai^, des Armoiries*
(3) Cœruleum pigmentum quoddam Persœ et Arabes Lazurd pocant. (Bochard, Pïtaleg., I. 11, c. 12.)
(4) Gui est le nom de la couleur ronge parmi la plupart des Orienta lix.
que les deux premiers soient tires de rard3e ou èa persan y que le troisième soit emprunté de celui d\ine ville de la Caf^adoce , et le quatrième une altération de sabellina pelUsj martre zibeline (i), animal commun dans les pays que les croisés trayersèrent. Cest probablement par les croisades que les fourrures d'hermine et de vair, qui servirent d^abord à dotibler les habits y puis à garnir les écus (2) , ont passé de là dans le blason. Le nom même de blason^ dérivé de Talle • mand blaserij sonner du cor^ nous est peut-être venu par le commerce que les Français eurent avec les Allemands , pendant les voyages d*outre-mer (3).
(i) Sur ces étymologies , ooyez Menestrier, ubi suprà; et du Gange sur Joinville^ dissertation 6. En Angleterre, le terme de sable se prend encore dans le sens qu'indiqae ici Fauteur du Mémoire, et ce fait constant paraîtrait de nature à justifier l'étymologîe 'en question. {Edit. G. L.)
(a) On croyait que leurs longs poils pouvaient amortir les coups qui tombaient sur les boucliers. {Traité des marques nationales y p. 79.)
(3) Des chroniques du commencement du XII^ siècle parlent d'un château qui était connu sous le nom de Blason, et dont le seigneur, nommé TUbaud, est appelé Thibaud de.Biason^ Ce fait et plusieurs autres rapportés par le P. Menestrier, prouvent, selon lui, que l'on parlait alors de blason et d'armoiries, choses dont il n'est fait aucune mention dans les siècles précédens. Le même auteur nous apprend que divers termes héraldiques sont du douzième siècle, comme le mot de gueules, qui se trouve dans saint Bernard, celui de lambel, qu'on remarque dans la vie de Robert, roi de
Quelque parti qu*on prenne sur ce point de critique, il s*ensuivra de ce que je viens de dire, que des recherches qui auraient pour ohjet les armoiries de nos rois des deux premières races, porteraient à faux: on peut tout au plus demander si, jusqu'à la troisième, nos princes ont affecté quelque symbole particulier qui les distinguât. Presque tous les auteurs qui ont traite des antiquités françaises ont répondu à cette question (t) ; car il est de notre équité d'entendre d*un symbole ou national ou personnel, ce que la plupart ont imprc^rement appelé armoiries ^ pour avoir pris ce terme dans un sens trop étendu (a).
France, écrite par Helgaud. Saint Bernard, dans la règle qa'il donne aux templiers, leur défend Pusage de ces lambeaux que les jeunes gens portaient. Les besans n'étaient pas connus avant ce siècle. C'est dans le même temps que le çair et l'hermine s'employèrent en habits et en armoiries. Elnfin, tout le jargon du blason, pour nous servir de l'expression du P. Menestrier, tire son origine du même siècle. La plupart de ces termes, qui nous paraissent aujourd'hui si barbares, étaient alors communs et dans l'usage ordinaire de la langue. Alors, on portait des sautoirs attachés k la selle pour monter k cheval ; on peignait des croix de diverses formes et couleurs pour se distinguer dans les croisades* Les macles, les fusées, les girons, les rustres, étaient des pièces des harnais de guerre, et les sadelaires étalent en usage aussi bien que les piles. [Voy. le Traite de l'orig. des araun pp« 64- et sniv.) ( Edit. C. L. )
(i) Foy. La Roque, Traité du blason. Il y expose, dans plusieuTB chapitres, les différentes opinions.
(a) Tel est le sentiment de La Roque, au lieu cité, p. 68.
Plusieurs ont écrit que les aimoiries des premiers rois de France étaient trois crapauds. Cette opinion est ancienne : on la trouve dans Raoul dePresles(i), qui écrivait sous Charles Y, et dans un ouvrage manuscrit cité par Sainte- Marthe , qui finit en i43o: elle a été suivie par Robert Gaguin et par du Tillet. Le faux Hunibalde dit la même chose dans Trithème(!i); mais il ajoute que les Francs , dès le commencement de leurs guerres avec les Romains ^ changèrent les trois crapauds en un lion. C'étaient trois couronnes , selon Paul Emile ; trois croissans y selon Fauteur d'un Abrégé manuscrit de THistoire de France qui fut présenté à Louis XII en 149S9 et selon Nicole Gilles ; des fleurs de marais nommées
C'est ainsi que Ton a pris à tort le croissant pour les armes du grand-seigneur : ce n'est qu'un symbole. (J^oy, la v^ note sur ce mémoire.) {Edit C. L.)
(1) Le texte imprimé de Raoul de Presles porte iroi$ croissans; mais on lit trois crapauds dans un manuscrit de la bibliothèque du Roi. {Mém, de l'Acad., t. i3, p. 633.)
(2) Dans une suite de lettres adressées à M. de Cipierre (^Mercure de 1695-96)^ Tabbé Harcourt prétend, d'après l'autorité de Trithèmc et de Hunibalde , que les lis étaient en usage plus de cinq cents ans avant CloviSf dont les des* cendans les auraient portés sans nombre jusqu'au quinzième siècle. Suivant le môme abbé, Francus, fils d'Authaire ( roi fabuleux, que d'autres critiques de même force font légner dans la Gaule Belgique, soltaute-dix ans avant Jésus-Christ) , avait des drapeaux ornés de fleurs de lis. Voilà une belle découverte ! ( Ediê. CL.)
glaïeul ou pavilléej selon le président Fauchet, en mémoire, dit- il, de Torigine des Francs, sortis par les Sicambres d'un pays marécageux; des abeilles, selon Chifilet , dans Texplication qu'il a donnée du tombeau de Childéric P% découvert en i658(i); des
(i) Le P. Daniel partageait ce sentiment, qu'il s'est efforcé de justifier dans son Histoire. Il prétend que la fleur qo'on nomme aujourd'hui et depuis long-temps fleur de Us, était dans son origine le fer d'une lance ou d'une sorte de javelot dont les Français se sei^vaient sous la première race ; que ce javelot devint d'abord le premier sceptre de nos rois; qu'ensuite la figure de l'extrémité de la lance passa jusque sur leur couronne, de là sur leurs habîllemens, sur leurs cottes d'armes, et, enfin, dans l'écusson de leurs armoiries. Il ajoute que ces bouts de lance ( semblables au fer des hallebardes de nos suisses d'église) s'appelèrent ^«ur^ de Hs sous la troisième race, parce que nos rois firent alors représenter dans leurs monnaies des fleurs de lis mt^iées avec ces fers de lance. Ses autorités, à cet égard, sont le passage d'Âgathias rapporté ci dessus, et l'existence de deux pièces de monnaie décrites par Le Blanc, où l'on voit le fer en question au milieu de plusieurs lis. Daniel explique à sa manière comment un bout de lance, qui, d'abord, n'eut rien de commun avec la fleur royale, a pu recevoir le nom de cette fleur. Suivant lui, le fer fleurdelisé, dans les monnaies dont parle Le Blanc, aurait été appelé originairement fermm HUi, ensuite, par corruption, ^i/rs de lis* Le P. GrifTet, dans ses observations sur l'Histoire de Daniel, n'a pas osé soutenir cette opinion. Après l'avoir exposée, il se borne à dire qu'il n'y a rien, dans notre histoire, de plus incertain que l'origine des fleurs de lis; et rien ne prouve mieux cette incerli-