SUR LE BLEU, COULEUR DE NOS ROIS
PAR BULLET (i).
Chaque souverain a une couleur qui lui est propre. On croit ordinairement que cette attribution est une suite des armoiries. Sans examiner la vëritë de cette opinion par rapport aux autres princes , on peut prouver que le bleu est la couleur de nos rois long-temps avant Tusage des armes : il est même fort vraisemblable que ce choix est aussi ancien que la monarchie.
Louis-le-Jeune , dans Tordonnance qu^il fit pour le sacre de son fils Philippe, parle ainsi:
(( Auparavant doivent avoir été mises sur Tautel la « couronne royale , son espëe enclose dans le fource reau, ses espérons d'or, le sceptre doré, la verge à (( la mesure d'une coudëe, ou plus, ayant au-dessus ((une main d'yvoire (2) : aussi les choses apellées ((sandales ou botines de soye de couleur bleu azuré, (( semées pai- tout de fleurs de lis d'or; et la tunique (( ou dalmatique de mesme couleur et œuvre , faicte
(i) Extrait du Rec. in-S^ ci-dessus indiqué.
(a) Nous suivons la version de Du Tillet.
(c en manière de chasuble^ de laquelle les sous-diacres (c sont vestus à la messe; et avec ce le surcot, qui est (de manteau royal, totalen^nt de mesme couleur et (( œuvre, fait à-peu-près en manière d'une chape sans a chaperon. Toutes lesquelles choses l'abbé de Saint « Denis en France doit de son monastère apporter à f( Rheims, et estre à l'autel pour les garder. »
Ces dernières paroles indiquent un usage. Puisque l'abbé de Saint-Denis avait coutume de porter ces orneméns au sacre de nos rois , il n'était donc pas nouveauw N'a -t- 01^ pas lieu de croire qu'ils étaient aussi anciens que le couroiuiement de Hugues Ca^t?
Guillaume Guiart^ décrit ainsi l'étendard de Philij^-Auguste à la bataille de Boùvines :
Gallon de Montigni porta.
Ou U chronique faux m'enseigne, De fin azur luisant enseigne A fleurs-de-Iîs d'or aornée, Pîrès du Roi fut cette joumëc A l'endroit du riche étendard.
Philippe, comte de Boulogne, fils de Philippe- Auguste, est peint sur là vitre de Notre-Pame de Chartres, priant Dieu a genoux, revêtu de son blason j ainsi que s'expriment nos anciens auteurs. Sa tunique, de couleur d'azur, est chargée de fleurs d^ lis sans nombre.
Ce même prince se voit au même endroit à cheval, armé de pied en cap, portant son écu d'azur semé de fleurs de lis.
Le couronnement de saint Louis est représenté sur la vitre de Téglise de son nom 9 k Pois^y. Son mant^u est de couleur d^azur, char^ de,^urs de Ij^d'or. .lie noieine roi.jçst peint sjax }es vibres de Notre- Dan^e de Char^*es , , portant sç^ éciu d^a^ur sç^é de %u|'s de lis^ d^une main, ^a baqnièire de la m^m^ coui* leur semée de fleurs de lis, de Tauti^e, ayant dessus sa.pgt,tede mqiUes ime veste de ceinte couleur;; et dans l'église des reli^euses de Boôs^» a|[aHt le manteau royal d'azur semé de fleurs dfs li^ .d'^r*
Philippe-lçrHaorcfi.est. r^ésenté fort jeune , à Royaur mqpt, avec une tunique de couleur d'azur. A Poissy, il est revêtu de son blason d'azur aux fleurs de li$
d.iXC» . "
Philippe -le -Bel paraît sur son trône }a couronne en tête, le sceptre à la main, vêtu d'une robe de couleur d'azur (l). . .,:
Louis de France, comte d'Evreux, fils puîné de Philippe-le-Hardi , est représenté, sur une vitre de l'église de Notre-Dame d'Evreux, revêtu d'une tunique de couleur d'azur semée de fleurs de lis d'or.
Charles de Valois et Philij^ de Valois, son.fiils, roi de France , sont peints à fresque dans l'église de la chartreuse de Bourg-Fontaine.Ils. ont chacun upe robe bleue chargée de fleurs de lis (3). .
(i) Mon., t. a, pi. ^o, (a) Ihîd,, pi. 47-
( aii )
Le roi Jean, dans son portrait fait de son temps, est revêtu d'une robe bleue (i).
Charles y, dans son portrait, qm paraît original, est représenté avec une robe bleue semée de fleurs de lis d*or. Dans une miniature faite du temps de ce [Nrince, son manteau royal est peint en outre - mer semé de fleurs de lis d*or (2).
Dans un inventaire de la vaisselle d*or et d^argent de la chapelle de Charles YI, donné au public par du Peyrat , on voit deux calices dont le pomineau était émaillé d'azur semé de fleurs de lis d*or.
Alain Chartier décrit ainsi Tentrée du roi Char« les VII dans la ville de Paris, en i437 2
(c A l'entrée de la porte sainct Dcns , xm enfant , (c en guise d'un angele, qui portoit'ùn escu d'azur à a trois fleurs de liz d'or, et sèmbloit qu'il volast et u descendit du ciel. Le Roi étoit armé de toutes pièces (( sm* un beau coursier, et avoit un cheval couvert de « velours d'azur en couleur, semé de flem*s de liz d'or
« d'orfikViteriél'Sôn roi dermes devant lui, portant sa « coite "^diftirmes n^oult riche de velonrs azuré à trois r( fleùi^ dé liz d'c»r dé brodéure : *ét estoient les fleurs (f de liz d'or, brodées de grosses perles; et un autre <( cscuyér d'escuyriej sur un grant destrier, qui por- « toit une grant espée en escharpe, qui estoit toute « semée de fleurs de liz d'or d'orfavrerie. »
(i) Mon., t. 2, pi. 55.
(2) Ihid., t. 3, pi. 12.
Le même autem* raconte en ces termes Fentrëe de. ce prince, en i449> ^™s la ville de Rouen :
. (c Le Roy estoit armé de toutes pièces , monté sur « un coursier couvert jusqu- aux pieds de velours azuré
« semé de fleurs de liz d'or Derrière les pages du
« Roi étoit Havart , Tescuyer trenchant, monté sur un H grand dextrier, qui portoit un pannon de velours « asuré à quatre fleurs de liz d'or de brodeure , bor- (( dées de grosses perles, »
Il serait inutile de continuer, depuis ce règne jusqu'à nous, la chaîne des monumens qui démontre que le bleu était la- couleur de nos souverains, puisque cela n'est ignoré ni contesté de personne.
Lies rois de la troisième race avaient suivi sur ce point ceux de laseconde.
Charles-le-Chauy^ est représenté, à la tête d'une Bible écrite de son temps, avec mie timique bleue chargée d'ornem^ns d'piv S^qhlapiyde, attachée à l'épaule , est de cotdeuF de pourpre, ornée de pierreries sur les bords et en bas. L'impératrice, son époyse, qui est à sa gauche, est vêtue d'une robe rougp ornée de bandes d'or : eO^ fqi^ w^ \i)ï}e }j^^ Au côté droit du prince sont «es dmx éfsnyèrs^ Le premier, qui tient son épée , pvrtè «ine tonique rouge et une chlamyde bleue. Le second, qui tient ^ haste et son bouclier, une tunique blanche et une chlamyde rouge. Charles-le-Chauve a la timique bleue comme roi de France], [et la chlamyde de pourpre comme empereur. Son épouse est parée des mêmes couleurs par une semblable raison. Les habillemens des
ëcuyers de ce prince désignent également ses deux dignités.
Eginhart, après nous avoir dit (l) queCharlcmagne s^habillait à la française^ ehtratn dans le détail de ses vétemensy nous assure ipi'il p(»*tait un sayon de couleur bleue : Sago Deneto amictiis erat
Dans la Chronique de RomùaM II (2)9 on Ik que cet empereur portait un manteau ou espèce de chasuBle de couleur bleue : Amphihalo ^enetx) amictus erat.
Le moine de Saint-Gall, qui vivait sous les carlovingiens (3) , dit qiie rbabillement de dessus de ces princes était un manteau blanc ou bleu : UUimum habitus eorum erat pallium canum^ a)el saphirinuv^ quadrangulurrij duplex; sicformatiim^ut, cùmimponeretur humerisj ante et rétro pedes tangeret, de lateribus verb vix genua contegeret (4). C'est ainsi que Charlemagne est représenté à Rome , dans relise de Sainte -Susanne, en un tableau à la mosaïque où. il esl à genoux devant saint Pierre , qui lui met entre les mains un étendard bleu parsemé de roses rouges.
On voit, par ce monument et par ces témoignages, que le bleu était la couleur des rois de la seconde
(i) P. 102, au t. 2 de Du Chesne.
(2) Au t. 7, col. i55, des Historiens d'Italie ^ donnés par M. Muralorl.
(4) Da Gange, Dîsserlalion 5 sur VlUstoire de saint Louis, p. i58.
race. Le manteau blanc, qae portaient quelquefois ces princes, était la marque de la souveraineté indépendante. Lorsque l'empereur Charles IV vint à Paris, notre roi Charles V lui envoya un cheval noir pour faire son entrée , et il alla à sa rencontre sur un cheval blanc, pour marquer sa souveraineté entièrement indépendante y dit l'historien du temps. Par la même raison , saint Louis est représenté , sur les vitres de Notre-Dame de Chartres , monté sur un cheval blanc.
Il ne nous reste aucune peinture de la première race. Les historiens de ce temps-là , si concis même sur les évènemens les plus importans, ne nous donnent aucune lumière sur le point que nous examinons. Au défaut des monumens et des témoignages, nous présenterons un raisonnement assez solide pour en tenir lieu,
Les omemens royaux sont pour le peuple la dignité même ; en être revêtu, c'est à ses yeux être roi. Qu'on juge de là avec quelle attention Pépin, en s^emparant de la couronne , aura conservé les babil lemens de ceux qui l'avaient précédé sur le trône. On peut donc conclure sûrement que le bleu était la couleur des mérovingiens, puisque les carlovingiens ont été si exacts à le porter.
M. ChifUet dit (i) que, dans deux manuscrits du quatorzième siècle qui se conservent dans la biblio-
{i) De ampulla Remensi, c, 12.
thèque royale à Bruxelles, on voit deuK peintures qui représentent le baptême de Clovis. Le fond de Tune et de Tautre est bleu. On ëtait donc persuade, dains ce siècle, que cette couleur avait été celle de nos premiers monarques*
Je crois avoir trouve la raison du choix de nos souverains dans le goût que les Gaulois avaient pour le bleu. Ammien Marcellin nous apprend que les femmes de cette nation étaient vêtues de cette couleur (i): les Gaulois faisaient les dix-neuf vingtièmes des sujets de Clovis. Il est vraisemblable que ce prince, pour gagner leur affection, aura voulu entrer dans leur goût, et se sera revêtu d'habillemens de la couleur qu'il voyait leur être agréable. C'est par ce motif qu'Alexandre , après avoir conquis la Perse , imita les habillemens du peuple qu'il avait vaincu. La condescendance de Clovis en ce point ne surprendra pas, si on fait attention que ses anciens sujets se portèrent avec empressement à prendre les manières et les façons des nouveaux. Les Gaulois, au rapport de l'auteur que nous venons de citer (i), étaient extrêmement propres dans leurs habits; et on n'en voyait point parmi eux , quelque pauvre qu'il fftt , qui portât
(i) Adhibitâ uxore, multo fortlore, et glaucâ. L. i5, sur la fin.
(2) Gain tersi tamen pan diligentlâ cuncU et mundl; nec in tractibus illts, maximèque apud /Iffuitamam, poteiit Meri^ çel fandna, Ucet perquàm pauper, ut alifn\ fntstris squalcre panno» mm* L. i5, sur ia fin.
des vétemens dëchirés. Les Français prirent d^eux ce goût pour l'ël^ance des habillemens, goût qu^ils ont conservé jusqu^à nos jours , goût avoué de toutes les nations de l'Europe, qui, malgré leur rivalité, se font une espèce de loi d'imiter nos parures et nos modes. Si on va plus loin , et que Ton demande qu'est-ce qui pouvait avoir déterminé les Gaulois à préférer le bleu à toutes les autres couleurs, j'en indiquerai la raison. Il croissait dans leur pays une grande quantité
de guéde ou pastel; ainsi ils pouvaient, sans aucune dépense , teindre en bleu. Il faut même qu'anciennement cette teinture ait été bien commune et presque universelle, puisqu'on disait vaidier pour teinturier. (^Hist d'Amiens, t. i, p. 66.)