EXTRAIT
DUTRAITÉ DE RENÉ D'ANJOU, ROI DE SICILE ( i ),
Sur la forme observée dans un Tournoi , selon qu*il se pratiquait en France , en Allemagne , en Flandre et ailleurs.
De tous les monuniens qui nous restent sur la pratique des tournois , le Traité du roi Renë est assurément le plus fidèle et le plus curieux que Thistorien et le critique puissent consulter ; c^est un tableau complet, et tracé de main de maître, des usages, des mœurs, du cérémonial et des devoirs des chevaliers au quinzième siècle.
Uauteur adresse son ouvrage à Charles d'Anjou , comte du Maine. Ces deux princes étaient frères, et avaient une forte passion pour tout ce qui tenait à la chevalerie. Il paraît, suivant le préambule du Traité, que les princes et les hauts barons avaient seuls le droit de convoquer et d'ordonner un tournoi. Par haut baron, on entendait un chevalier banneret; ce qui prouve que la qualité de barpn était alors , parmi la noblesse, le premier titre après celui de prince.
(i) Publié en Allemagne, d'après un ancien manuscrit (par Du Vernois). Cassel , 1784^ in-8®. — Foy. la belle édition grand in-f^, fig., donnée en 1826, par M. ChampoUîon atné.
René d* Anjou suppose que le duc de Bretagne veut proposer au duc de Bourbon un tournoi , dans lequel le premier figurera comme appelant, Tautre comme défendant. Dans ce cas , voici ce que doit faire le duc de Bretagne :
Premièrement, il doit envoyer secrètement présenter Tëpée au duc de Bourbon, pour savoir s'il est dans l'intention de Taccepter. S'il défère à cette invitation, le duc de Bretagne en fera part à ses barons, chevaliers et écuyers , mandera le roi d'armes de la contrée , et à son défaut le héraut le plus notable , auquel il remettra une épée de tournoi , à fil rabattu , et le chargera de l'aller présenter publiquement au duc de Bourbon , et de faire la promulgation du tournoi avec toutes les cérémonies usitées. Le roi d'armes portera encore le rouleau d'armes , sur lequel seront peints les écnssons des chevaliers qui combattront du côté de l'appelant, pour le présenter au défendant. Il devra encore lui nommer les juges diseurs qu'il aura choisis parmi les barons, chevaliers et écuyers les plus reconunandables et les plus expérimentés. Ces juges devaient être au nombre de quatre, dont deux du pays du prince défendant. Cet ordre donné, le roi d*armes , avec une suite nombreuse et brillante , devait se transporter à la cour du duc de Bourbon , et dans une audience publique en lieu honorable , hors un lieu saint , lui présenter l'épée de cartel en la tenant par la pointe, et lui parlant ainsi :
«Très-hault et très - puissant prince et très-re- ((doubté seigneur, très-hault et très-puissant prince
« et mon très -redoublé seigneur le duc de Bretaigne , u voire cousin, m'envoye par devers vous pour la trèsce grande chevalerie et los de prouesse qu il scet estre <c en vostre très-noble personne , lequel en tout amour <( et bienvolance, et non pas par nul mal-talent, vous « requiert et querelle de jfrapper un tournoy et be- (( hourt d'armes , devant dames et damoiselles y pour « laquelle chose et en signifiance de ce , il vous en- « voye cette espée propre à ce faire. »
Si le duc de Bourbon se trouvait alors empêché d'accepter Tinvitation y il devait répondre :
« Je remercie mon cousin de Toffire qu il me fait, « et quant aux grands biens quHl cuide esire en mm, u je voudrois bien qu'il pleust à Dieu qu'ils fussent (( tels, mais moult il s'en faut, dont il me poise. D'au- H tre part il y a en ce roynulme tant d'autres seigneurs <c qui ont mieux mérité cet honneur que àioi, et bien (( le sçauront faire ; pourquoy je vous prie que m'en c( veuilliez excuser envers mon dit cousin; car j'ai des ' « affaires à mener à fin , qui touchent fort mon bon- (( neut, lesquelles nécessairement devant toutes autres n besongnes, il me lault aœompliré Sy lui plaise en ce <( atoir mon excuse pour agréable, en lui offrant en au- « très choies tous les plaisirs que je lui pourrois faire.»
Si le duc acceptait le tourne», il devait prendre Tépée de la main du roi d'armes en disant:
({ Je ne l'accepte pas pour nui mal<*talent, nuis pour ({ cuidier à mon dit oousin faire plaisir et aux dames ce esbatement. »
A quoi le roi d armes répond:
«Très-hault et très-puissant prince et très-redoubië « seigneur, très - hault et très - puissant prince et mon «très-redoubtë seigneur, le duc de Bretaigne, votre <r cousin , vous envoyé ici les blazons de huit cheva- (( liers et escuyers en un rolle de parchemin , h celle u fin que de huit vous en eslisez quatre de ceux qui ({ mieux vous seront agréables pour juges diseurs. »
Alors le roi d'armes devait déplier le rouleau, à Tinspection duquel le duc de Bourbon disait :
(' Quant aux juges diseurs dont vous me montrez « ici les blazons, les seigneurs de tel lieu et de tel H me plaisent très-bien pour chevaliers, s*il leur plaist, cf et les seigneurs de tel lieu et de tel aussi pom* « escuyerâ. Et pour ce vous leur porterez lettres de « créance de ma part : et aussi prierez à mon cousin (( le duc de Bretaig&e qu'il leur veuille escripre de la (f sienne part qu'ils soient contents dé ce accepter; et «que le {dus tost qu'il leur sera possible me facent (( sçavoir le jour du dit tournoy, et le lieu aussi. »
Le duô de Bourbon ayant élu les quatre fuges diseurs^ sur le champ le roi d'armes devait dépêcher deux poursuivans , l'un au duc de Bretagne pour rapporter les lettres de créance aux seigneurs diseurs élus , l'autre auxdits seigneurs , on les suppliant de choisir la ville où le tournoi devait avoir liefu, et de s'y rendre pour y recevoir les lettres de créance.
Tout étant ainsi disposé, le duc de Bourbon devait faire remettre au roi d'annes deux aunes de drap d'or, ou de velours , ou de satin cramoisi , sur lesquelles on devait faire mettre l'effigie des seigneurs chefs
du tournoi^ auxquels, en leur présentant lesdites lettres, il adressait ce discours:
« Nobles et doublez chevaliers, honnourez et genu tils escuyers, très-haults et puissants princes les ducs <( de Bretaigne et de Bourbon, mes très-redoubtez sei- (( gncurs, vous saluent, et m'ont charge de bailler ces « lettres de par eux, qui en partie sont de ciëance, ((laquelle vous sçaurez puis après cpie aui*ez leu les- (( dites lettresi, et à telle heure cju^il vous plaira. »
Lecture faite de ces lettres, les seigneurs diseurs requéraient le roi d'armes de répéter la créance haut et à intelligible voix , ce cjue cet officier faisait ainsi :
(( Nobles et doubtez chevaliers, honnourez et gen- (( tils escuyers,, je viens vers vous pour vous adviser, (( recpierir et notifier de par très-haultz et très-puis - ((sants princes, et mes très-redoubtez seigneurs les (( ducs de Bretaigne et de Bourbon , que sur le plaisir (( que vous leur desirez faire , vous vueuillez prandre « la charge de ordonner, et estre juges diseurs d'un (( irès-noble tournoy et behourt d'armes, qui nouvel- (( lement en ce royaulme par eux à esté empris, les- <( quels seigneurs d un conunun assentement sur tous (( autres, vous ont sur ce choisis et esleuz, pour la (( grande famé de prud'hommie de sens et los de ver- (dus qui de long -temps continiient en vos nobles (( personnes. Si ne vueillez estre de ce refusans, car (( moult de bien s'en pourra en suivre. »
Ici, l'auteur du Traité rapporte les avantages des tournois.
Le premier, dit- il, est de mieux faire connaître
rancienneté de la noblesse par le port des armes et ]a forme des timbres des chevaliers admis.
Le second /les punitions que Ton infligeait à ceux des gentilshommes qui s^étaient mal comportés, et les exhortations qu'on leur faisait publiquement de ne rien faire contre l'honneur de la chevalerie.
Le troisième , le moyen offert par cet exercice aux jeunes chevaliers d'apprendre à se servir avec adresse de leurs armes, et de.se familiariser à leur usage.
Le quatrième, enfin, de mériter par de hauts faits ou le pardon de leurs offenses envers les dames , ou un degré d'amour de plus de la part de leurs maitresses.
Tous ces avantages étaient expliqués par le roi d'armes aux seigneurs juges, et il ajoutait:
« Si vous requiers encore derechief de par mes dits (( très-redoubtez seigneurs , mes nobles et doublez .«chevaliers, honnourez et gentils escuyers, que de tt tant, de tels et si hauts biens vous vueillez estre prin- « cipale occasion, en telle manière , que par vos sens, « ordre et conduite, la chose sorte à effet, et par fas- (( son que renonunée et bruit partout puisse aller de (( maintenir noblesse , et d'accroislre honneur, adfin « qu*au plaisir de Dieu chascun gentilhomme dores en (( avant puisse estre désireux de continuer plus sou- (( vent l'exercice d'armes. »
Si les seigneurs invités ainsi à servir de juges acceptaient cette charge^ ils répondaient au roi d'armes :
a Nous remercions très - humblement nos très- (( redoubtez seigneurs de l'honneur qu'ils nous font ,