II. lO' LIV
SOUS la bannière de son banneret. Cette bannière n^ëtait point ëplo}ée; celui qui la portait ëtait entoure de valets h pied et à cheval, mais sans armes. Chaque bannière allait se réunir au pennon du chef sous lequel elle avait été départie , et Ton se rendait au camp, d^abord Tappelant et ses chevaliers, ensuite le défendant. Les juges s*y trouvaient. Dès que la troupe de l'appelant se présentait à eux, leur héraut prononçait le formulaire de serment de cette manière :
((Hauts et puissans princes, seigneurs, barons, (( chevaliers et escuyers , s*il vous plaist : vous toos (( et chascun de vous lèverez la main dextre en hauh « vers les saints, et tous ensemble; ainçois que j^us <c avant aler prometterez et jurerez par la foy et ser- « ment de vos corps, et sur vostre honneur, que nul c( d*entrevous ne frappera autre audit toumoy à son ((escient, d^estoc, ne aussi depuis la chainture en (( aval , en cjuelque façon qae ce soit, ne aussi ne bovh ((tera, ne tirera nul sUl n*est recommandé. Et d'au- <( tre part, se par casd*adventure le heaulme dieoîtde (( la teste à aucun , autre ne luy touchera jusque à (( tant ({uil luy aura esté remis et lacé , en vous soub- « mettant, se autrement le faites à votre escient, à ((perdre armures et destriers, et estre criés bannis du (( tournoy, pour une autre fois de tenir aussâ le dit et (( ordonnance, en tout et par tout tels, comme mes- (( sieurs les juges diseurs ordonneront les délinquans « estre pugniz sans contredit : et ainsy vous le joim « et promettez par la foy et serment de vos corps dt
« sur votre honneur* » A quoy tous les chevaliers de vaient répondre : u Oy ! oy ! »
Après que Fappelant était sorti de la lice avec sa troupe, le défendant y entrait pour faire la même cérémonie. A cela seul se bornait l'emploi de la journée, jusqu'aux danses d'usage après le souper. Alors se faisait la proclamation de la cérémonie du lendemain. Le roi d'armes et les poursuivans, placés sur l'échafaut des musiciens, faisaient faire silence, et le roi d'armes annonçait ainsi le tournoi :
« Haultz et puissans princes , comtes , seigneurs , (( barons, chevaliers et escuyers, qui estes au tournpy « partis : je vous fais à sçavoir, de par messeigneurs (( les juges diseurs, que chascune partie de vous soit (( dedens les rengs, à l'heure de midy, en armes et «prest pour tournoyier; car à une heure après midy «feront les juges coupper les cordes pour encorner mencer le toumoy, ou quel aura de riches et no- (( blés dons par les dames donnez.
(( Outre plus, je vous advise que nul entre vous ne (( doye mener dedens les rengs variez à cheval pour « vous servir, otitre la quantité : c'est à sçavoir quatre <( variez pour prince , trois pour comte , deux pour (( chevalier, et un pour escuyer, et de variez à piet (( chascun a son plaisir ; car ainsy l'ont ordonné les « juges. »
Après cet avertissement , les juges choisissaient deux des f^us belles dames entre les plus qualifiées, les conduisaient autour de la salle, précédées des hérauts ei poursuivans tenant des torches allumées, pour
remettre au chevalier d*honneur le couvre - chef de merci. Ce chevalier était dëjà désigné par les juges. Lorsque les dames étaient arrivées au lieu où il était, elles s^arrétaient, et le roi d'armes lui disait:
«Très-noble et redoublé chevalier (ou) très-noble (( et gentil escuyer, comme ainsy soit que dames et (( demoiiselles ont toujours de coustume d'avoir le cœur (( piteux , celles qui en cette compaignie sont assem- (( blées pourveoir le noble tournoy qui demain se doit ((frapper, doublant que en chastiant aucun gentil- (( homme qui , par cas de simplesse , pourroit avoir (( mespris, la rigueur de justice ne luy deust estre trop (( griefve et insupportable , et ne vouldroient nullece ment devant letirs yeulx voir battre trop rigoureu- (( sèment nul qui soit sans ce quelles ne le poussent ((nullement ayder, ont très - instamment requis et (( prié messeigneurs les juges diseurs que Tùn des plus ((notables, saiges et en tout bien renommés cheva- (diers ou escuyers, et auquel sur tous autres de celte (( assemblée mieux honneur seroit deu , demain de (( par elles ou dit tournoy deust porter au bout d'une « lance ce présent cœuvre-chief , adfin que quand il y (( aura aucun trop griefvement battu, et qu'il abbais- (( seroit le cœuvre - chief sur le tymbre de céluy qui (( combattroit, tous ceux qui le battroieiit le deus- (( sent à coup laissier sans plus les oser touchier; car (( de cette heure en avant , pour ce que ce joiu: là les (( dames le prennent en leur protection et sauve-garde : (( si vous ont, sur tous autres du tournoy, les dites da- «mes choisi pour estre leur chevalier ou éscuyer
(( d'honneur en prenant cette charge^ de laquelle elles (( vous prient et requièrent que ainsy le veuilliez faire ; (( et semblablement font messeigneurs les juges qui (( cy sont. »
Les dames lui présentaient le couvre^chef que portait l'un des juges. C'était ime espèce de coiffe, enrichie de broderies, de paillettes et de franges d'or. Le chevalier, en acceptant ce gage de leur merci, les embrassait et leur répondait :
((Je remercie humblement mesdames et damoi- (( selles de rhonneur (ju'il leur plaist à moi faire. Et ((Combien (qu'elles eussent bien trouvé autres (jui K mieux l'eussent sçeu faire , et qui méritent cet hon- (( neur mieulx que moy, néantmoins pour obéir aux « dames très voulentiers , en feray mon léal devoir, ((en leur suppliant qu'elles me veuillent tousjourspar- (( donner mon ignorance. »
Le chevalier d'honneur reconduisait les dames à leur place, et restait auprès d'elles, ayant devant lui un poursuivant tenant ime lance au haut de lacpielle les hérauts avaient attaché le couvre - chef. Yoici la proclamation que le roi d'armes faisait à l'égard du choix du chevalier et du pouvoir qui lui était accordé :
((On. fait à sçavoir à tous princes, barons, cheva- « liers et escuyers, cpie le plaisir des dames a été d'es- (dire pour chevalier (ou) escuyer d'honneur, ^e/^ pour (des grands biens, honneur, vaillance et gentillesse (( qui sont en sa personne : si vous f ay commandement ((de par messeigneurs les. juges diseurs, et les dames «aussi, que demain où vous verrez le dit chevalier
« ou escuyer abaisser le dit cœuvre-chief de plaisance i< sur aucun d'entre-vous que on battroit pour ses dé- (( mérites , nul ne soit plus si osé de le fraj^r ne tou- « chier; car de cette heure en avant les dames le pren- (c nent en leur defience et mercy, et se appelle le dit (c cœuvre-chief la mercjr des dames. »
On finissait le bal après cette cérémonie, lorsquHl plaisait aux juges de faire servir le viti et les ëpices : c^était le signal de la cessation des danses.
Enfin, le quatrième jour était celui du tournoi, celui où devait se terminer la fête préparée avec tant d*é» u clat, avec tout Tappareil que Ton vient de détailler.
Les dames se rendaient les premières au camp, et se plaçaient sur les échafauds qui leur étaient destinés : ces échafauds, souvent construits en forme de tours, étaient partagé; en loges et en gradins, ornés des tapis les plus riches, surmontés de pavillons magnifiques, et décorés de bannières et d^écussons. On ne pouvait trop embellir un lien qui n^était occupé que par les rois, les reines, les princes, les princesses et toutes les personnes de leur cour, les dames et demoiselles , qui faisaient Tâme et Tobjet de ces jeux à la fois galans et guerriers. Au centre de ces échafauds, à la place d^honneur, était la loge des juges.
C'était un beau spectacle de voir ces vieillards, blanchis sous le harnois , contempler avec tendresse ces essaims de jeimes guerriers dont la valeur leur rappelait leurs propres exploits.
Quelle récompense plus digne de leur vertu que l'honneur de présider une telle assemblée !
Le bruit des fanfares , des trompettes et des clai* rons ne tardait pas à les annoncer. Cétait dans le même ordre et avec le même cortëge quHls étaient entrés dans la ville , qu'ils arrivaient au camp. Le chevalier d*h(mneur des dames marchait entre les deux premiers juges : il était armé de toutes pièces, le heaume en tête, son cheval caparaçonné à ses armes, la masse et Tépée pendant à sa selle, prêt en un mot à combattre, mais portant à la main la lance à laquelle était attaché le gage de merci. En cet état, les juges faisaient le tour du camp pour donner leurs ordres, placer les maréchaux, les conseillers, les assistans : ces derniers étaient distribués en divers lieux de Taréne pour donner leurs avis et leurs secours à ceux qui pouvaient en avoir besoin ; ils étaient en grand nombre. Tout étant ainsi disposé, les juges laissaient le chevalier d'honneur au milieu de Tarène , entre les deux cordes tendues pour séparer chaque parti des combattans. Le moment où ces cordes étaient coupées était celui du signal du combat. Ce cheva- Uer conservait autour de lui quatre ou six valets à cheval, autant à pied; les juges eux-mêmes le décoiffaient, prenaient son heaume pour le remettre aux dames, c'est-à-dire au roi d'armes, qui le portait devant les juges lorsqu'ils allaient se placer dans leur loge, et qui ensuite le portait dans celle des dames en leur disant :
(( Mes très-redoubtées et honourées dames et date moiselleSf véez-là vostre humble serviteur et che- « valim: ou escuyec d'honneur qui s'est rendu sur les
(crengs prest pour faire ce que liiy avez commendé, (c duquel véeas-cy le tymbre que vous ferez garder de- (c dens vostre escbaffaut, sUl vous plaist. ))
Un gentilhomme, nommé à cet effet, prenait ce heaume, Tarhorait sur un tronçon de lance, et le tenait élevé de manière qu'il pouvait être aperçu par les combattans, tant que le tournoi durait.
C'était à rappelant à entrer le premier dans la carrière. Il s'y rendait avec tous les chevaliers de son parti, et se mettait en marche du lieu qu'il avait in • diqué et où se trouvait son pennon. Le moment de monter à cheval était annoncé par ses trompettes, qui sonnaient l'appel dans la ville une heure avant le départ. Ils étaient suivis des hérauts et des poursuivans, qui criaient à haute voix: (c Lassez, lassez heaulmes, (c lassez heaulmes et yssiez hors bannières, pour con- (( voyer du chief, » Tous les chevaliers , à ce cri , se rangeaient sous les bannières de leurs bannerets, qui allaient joindre ensuite le pennon de leur chef. L'ordre de la marche, pour se rendre au camp, était ainsi observé :
Les rois d'armes , les hérauts et poursuivans ouvraient cette marche, après eux les trompettes sonnant et les musiciens jouant de leurs instrumens. Venait ensuite le pennon du prince, porté par un écuyer tranchant; le prince lui-même suivait, et après lui un de ses chambellans portant sa bannière. Ensuite , deux bannerets et leurs bannières poitées par des gentilshommes; les chevaliers qui devaient combattre sous ses bannières , et ainsi de bannerets en banne-
rets et de chevaliers en chevaliers^ par ordre de troupes et de bannières. Parvenus à la portée du camp, ils devaient y parader en élevant leurs épées à la hauteur de leur téte^ et en faisant le geste de vouloir frapper. Cet exercice , que Fon peut regarder comme un salut, étant fini, le parti s^avançait vers Feutrée de la lice qui n*éiait point encore ouverte; et là s*arrétant, le héraut du chef s^avançait devant les juges, et leur disait:
« Mes honourez et doubtez seigneurs , très-hault et (( très-puissant prince , et mon très redoubté seigneur (( le duc de Bretaigne mon maistre , qui cy est pré ((sentement comme appelant, se vient présen,ter dece vaut vous avec tout le noble bernaige que ci-voyez, k lequel avez parti sous sa bannière, très - désirant et (( prest de frapper le tournoy pour vous aujourd'huy «à lui assigné, à Fencontre de mon très -redoubté «seigneur le duc de Bourbon, et le noble bernaige « que soubz luy avez pareillement parti; vous réque- (( rant que vostre plaisir soit luy délivrer place propre (( a ce faire , adfin que ]es dames qui cy sont présente lement en puissent tantost veoir Fesbatement. )> A ce discours, le héraut des juges répondait: (( Haut et très-puissant prince , mon très-redoubté (( seigneur, messeigneurs les juges icy présens ont bien « oy et entendu ce que vostre hérault leur a dit de « par vous ; sur quoy font responce quUls ont vostre (( présentation pour agréable, et apperçoivent bien le (( grant et hault vouloir d'honneur et désir de valoir ((qui est en vous et en la baronnie , soubz vous ici
(( présente; pour laquelle cause, et adfin (jue le tour- (( noy ja par plusieurs jours cynieyaiit {«roclamë puisse «en bonne heure estre joyeusement accomplj, ils « vous assignent place là dedens ceste lice y vers la (( partie droite ; pour ce vous y pouvez entrer de par « Dieu, quand bon vous semblera. )>
Alors s'ouvraient les barrières de la lice. Les chevaliers y entraient dans le même ordre qu'ils étaient rangés ; les trompettes et musiciens passaient entre les deux barrières. Les chevaliers se formaient en front de bataille près de la corde qui séparait Fintervalle libre entre les deux partis. Les bannières étaient pla* cées immédiatement après leurs maîtres , c'est-à-dire que les chevaux de ceux qui les portaient étaient à la queue des chevaliers auxquels elles appartenaient; leurs autres servitem*s , tant à pied qu'à cheval , les entouraient, sans cependant les dépasser. En entrant dans le camp , les chevaliers devaient parader et saluer de leurs épées ou de leurs masses, comme ils avaient déjà fait avant que d'obtenir la permission d'y entrer.
Le parti de l'appelant ainsi rangé à la droite du camp, celui du défendant y entrait dans le même ordre et avec les mêmes cérémonies; il en occupait la gauche.
Quoique René d'Anjou ne parle point clairement de la disposition des chevaliers prêts à combattre, on peut cependant s'en former une idée en réfléchissant à l'usage des armes dont on se servait alors, et à la manière de faire la guerre. L'exercice des tournois en
était Timage. Les chevaliers servaient sous les bannières de leurs suzerains; eux-mêmes étaient servis, relativement au rang qu'ils occupaient dans Tordre de la noblesse, par des gentilshommes et des domestiques à pied et à cheval qui les entouraient. Ces bannières étaient donc des espèces de troupes ou compagnies qui se distinguaient entre elles, et qui toutes se réunissaient sous le pennon du chef commun. Cet arrangement supposait un ordre et une discipline fondés sur le devoir et Thonneur ; ce qui vaut bien autant qu'une discipline ordonnée par des règlemens souvent contraires au génie de la nation à laquelle on les donne. D'après ces faits, attestés par tous les hi&^ toriens, je me figurerais ainsi la disposition des chevaliers prêts à combattre. Je vois d'abord tous les che* valiers du même parti rangés en haie et en première ligne , s^Mirés entre eux par des distances qui laissaicnt aux combattans le moyen de faire mouvoir plus aisément leurs chevaux ; car il faut observer que la cavalerie ne combattait point alors en masse, et que chaque cavalier était toujours environné de sefvans à pied. Un banneret se trouvait au centre de sa troupe, qui couvrait sa bannière , toujours portée derrière son cheval ; et derrière chaque chevalier se trouvaient ses valets à cheval : ainsi la seconde ligne, plus serrée que la première, pouvait être formée des écuyers portant les bannières et des valets servans à cheval. Telle est l'idée que je me forme de la disposition de la cavalerie ancienne et à la guerre et dans les tournois. D'après cette idée , il m'est facile de concevoir les
exercices des anciens chevaliers sur Farène. Je les vois se mêler par troupes au signal du combat, se joindre corps à corps , et se frapper de taille vigoureusement et à Tenvi. Si Tun faiblissait sous les coups de son antagoniste ; si ses armes se brisaient ou ëch^ paient de ses mains, et si son cheval s'abattait, je vois ses servans empresses à rétablir ses armes , lui en donner de nouvelles, quelquefois même lui présenter un nouveau cheval, tandis que d'autres le préservent de nouveaux coups ou d'une défaite entière. C'était le devoir des honunes qui le servaient ; mais ces mêmes hommes ne pouvaient que défendre leur maître, sans jamais attaquer le chevalier qui le combattait. Us étaient vêtus d'armes défensives, parce que leur zèle ou leur imprudence pouvait les exposer à recevoir des coups ; mais ils n'en avaient point d'offensives à eux propres. Les servans à pied portaient une courte jaquette, une salade en tête et des gantelets aux mains; un tronçon de lance, dont la longueur était déterminée, leur servait à soutenir leur maître quand ils le voyaient prêt à tomber par terre. Les servans à cheval étaient armés de brigandines, espèce de cuirasses , de salades, de gantelets et de harnois de jambes; ils portaient aussi un tronçon de lance, de trois pieds de long, pour parer les coups qu'on pouvait leur porter dans la presse.
Pour ne rien omettre de tout ce qui concernait les tournois, il faut dire encore ce que c'était que les cordes tendues entre lesquelles nous avons déjà remarqué que les juges avaient placé le chevalier d'honneur.
Ces cordes ëtaient tendues d^un bout du camp à l'autre, dans toute sa longueur, et attachées aux barrières de la lice. Il y en avait deux , entre lesquelles était un espace libre qui séparait les deux lignes de combattans : c'était dans cet espace qu'elles avançaient pour se mêler et combattre. Quatre hommes , armés chacun d'une hache , et placés à cheval sur les barrières où elles étaient attachées , se préparaient à les couper au signal du roi d'armes, qui criait à haute voix et par trois fois : u Soyez prests pour cordes cou- (( per, vous qui estes à ce commis. » Ce cri était précédé d'un appel sonné par les trompettes. Lorsque le roi d'armes voyait que tout était prêt pour donner le signal, il rappelait aux chevaliers leur serment et les règles du combat en ces termes :
« Or ouez, or ouez, or ouez!
(( Messeigneurs les juges prient et requièrent entre ((VOUS, messeigneurs les tournoyeurs, que nul ne (( frappe autre d'estoc ni de revers, ne depuis la chain- ((ture en bas, comme promis l'avez, ne ne boute ne u tire, s'il n'est recommandé; et aussi que se d'adven- ((ture le heaulme cheoit à aucun de la teste, qu'on (( ne luy touche jusques à ce qu'on luy ait remis ; ((et que nul d'entre -vous aussi ne veuille frapper ((par haine sur Tung plus que sur l'autre, si ce n'es« ((toit sur aucun qui pour ses démérites frist recom- (( mandé.
((Outre plus, je vous ad vise que depuis que les (( trompettes auront sonné retraite et que les barrie- «res seront ouvertes, ja pour plus longuement de-
^( mourer sur les rengs, ne gaignera nul Temprise (( après ladite sonnade. »
Les juges donnaient le signal ; aussitôt le roi d*armes criait : <( Coupez cordes et hurtez batailles quand (( vous vouldrez ! »
Aux coups de haches, les serviteurs de chaque chevalier criaient le cri de leurs maîtres tous à la fms; les cordes tombaient, et les champions entraient en lice. INous ne les sinvrons pas dans leurs escrimes ; on se figure aisément un combat de cette espèce. Le temps de le finir arrive ; les juges font sonner la retraite; tout cesse; les barrières sont ouvertes; il est permis à tous de se rendre à leurs logis en troupes ou séparément , il n*y avait point de règle à cet égard ; il n*y avait plus que quelques cérémonies au sujet du chevalier d'honneur et du signe de merci qu'il portait. Les pennons et les bannières se réunissaient à lui ; il se {nrésentait avec le cortège à Téchafaud des dames , d'où le gentilhomme qui tenait son heaume descendait , montait sur un cheval qui lui était préparé, et, marchant devant le chevalier d'honneur, dont il portait toujours le heaume, il prenait le chemin de la ville, où il rentrait suivi des bannières.
Restait à distribuer le prix , cérémonie non moins intéressante que celles que l'on vient de décrire.
C'était dans l'assemblée du soir qu'elle avait lieu. Tout le monde s'y rendait, comme de coutume , a^ès le souper.
Les juges y acccnnpagnaient le chevalier d'honneur, devant lequel on portait sa lance surmontée du
couvre -chef. Il se présentait aux dames, les remerciait de rhomieur qu^elles lui avaient fait, «en les « suppliant quelles luy veuillent ses deffaulî pardon- (( ner, et excuser sa simplesse. )> On détachait ensuite le couvre -chef, que le chevalier rendait aux dames en les emlnrassant ; droit qui le dédonmiageait de celui qu'il eût pa acquérir au prix en combattant , et qui le flattait peut-être davantage. Les juges le reconduisaient encore à son rang.
Lorsque le moment de donner le prix était airivé, les juges et le chevalier d'honneur, précédés du roi d'armes, des h^auts et poursuivans, allaient choisir parmi les dames celle qu'ils jugeaient le plus convenable et deux demoiselles pour l'accompagner, et ils les conduisaient, à la lumière de plusieurs flambeaux, dans une chambre particulière, d'où l'on venait pompeusement pour remettre au chevalier qu'on en avait jugé digne, le prix qui lui était destiné. Voici l'ordre qui était observé à ce sujet :
Les trompettes, les clairons et les musiciens ouvraient la marche au bruit de ledrs instrumens; ils étaient suivis de tous les hérauts et poursuivans; après eux le roi d'armes seul. Venait ensuite le chevaher d'honneur, tenant un tronçon de lance de la hauteur de cinq pieds. Suivait la dame qui devait présenter le prix: elle le portait couvert du couvre -chef de merci, et soutenue par les juges-chevaliers; à ses côtés marchaient les deux demoiselles , qui tenaient les bouts du couvre -chef; elles étaient aussi soutenues par les juges -"écuyers. Ce cortège faisait trois £>is le
tour de la salle où les chevaliers étaient assembles. Au troisième , la dame s^arrétait devant le chevalier couronné, et le roi d'armes prenait aussitôt la parole et lui disait:
«N (ses titres) véez-ôy cette noble dame, ma-
(( dame de (tel lieu, etc.), accompaignée du chevalier <( ou escuyer d'honneur et de messeigneurs les juges, u qui vous vient baille]" le prix du tourooy, lequel <( vous est adjugé comme au chevalier (ou escuyer) « mieux frappant d'espée et plus ferchant les rengz <(qui ait aujourd'hui esté en la meslée du tournoy, <( vous priant madame que le veuilliez prendre en (( gré. ))
La dame présentait alors le prix au chevalier, qui l'acceptait. Ce moment était celui où la salle retentissait de cris d'allégresse et de félicitation. Les hérauts et les poursuivans ne prononçaient que le cri du chevalier. A cette joie universelle succédaient les danses, qui finissaient par ]'usage d'offrir le vin et les confitures.
Les frais de toutes ces fêles étaient à la charge comnmne des deux chefs du tournoy. C'était aux juges à les ordonner et à les régler, et, sur les éiats qu'ils en fournissaient, ils étaient payés par les chefs.
Il serait difficile de trouver un monument plus authentique, et qui répandît plus de jour sur ces exercices célèbres de l'ancienne chevalerie, que le Traité que nous venons d'extraire et de commenter. Rien n'est mieux fait pour convaincre de la réalité de cette institution ceux qui, par ignorance ^ la regardent
comme frivole. Elle avait sans doute ses défauts; mais quelle est rinstitution humaine qui soit parfaite ? Fondée sur la i*eligion et la galanterie ^ elle offre un contraste fraf^mnt de magnificence et de simplicité , de valeur et de douceur; un mélange d'adresse et de fi>rce, de patience et de courage, et, comme le remarque un savant en ce genre, de belles actions produites par un motif chimérique et des fonctions presque serviles, ennoblies par un motif élevé ; mœurs à la fois grossières et respectables, dont Fétude serait plus utile aux peuples policés de TEurope que celle - des Grecs et des Romains.
Ne considérant même la chevalerie que sous les rapports que la noblesse actuelle pourrait avoir relativement à sa destination, avec la noblesse de ces temps anciens, son histoire serait infiniment utile au jeune gentilhomme qu'on élèverait sur des principes dignes de son état. 11 y apprendrait qu'un chevalier réunissait en lui seul toute ia force nécessaire pour les métiers les plus rudes; qu'à cette force il devait joindre Padresse des arts les plus difficiles, avec les talens d'un excellent homme de cheval , et que l'éducation qu'on donnait alors à la jeune noblesse était loin de cette éducation molle et efféminée qu'on lui donne aujourd'hui. Je ne puis me refuser au plaisir de transcrire ici le récit que nous fait l'historien de la Vie de Boucicaut, rapporté par M. de Sainte-Palaye dans le premier de ses Mémoires sur l'ancienne chevalerie. Ce récit peut faire juger des exercices par lesquels la jeunesse , endurcie à la peine et à la IL io« Liv. 5
fati^ie, préparait son corps au métier de la guerre.
(( Maintenant , dit Tbistorien en parlant du jeune «c Boucicaut, il s^essayoit à faillir sur un coursier, tout ce armé , puis autrefois couroit et alloit longuement à <( pied pour s'accoutumer à avoir longue haleine , et (( soufirir longuement travail ; autrefois férissoit d'une « coignée ou d'un mail grande pièce et grandement. c( Pour bien se duire au barnois, et endurcir ses bras « et ses. m.iins a longuement ferir, et pour qu'il s'ac- « coutumast à légèrement leyer ses bras, il faisoit le «soubresaut armé de toutes pieoes, fors le bacinet, (( et en dansant le faisoit armé d'une cotte -d'acier; (c sailloit sans mettre le pied à l'étrier , sur un cource sier, armé de toutes pièces ; à un grand hoB|ime mppté ce sur un grand cheval sailloit de derrière à clievau- <i chon sur ses épaules , en furenant le dit homme par ce la manche à une main; sans ^utre avantage
ce En mettant une main sur l'arçon de la selle d'un «grand coursier et l'autre emprez des aureilles, le a prenoit par les crins en pleine ten^e, et saiUoit par
ce entre ses braa de l'autre part du coursier. Si
ce deux parois de piastre feussem à une brasse l'une tt près de l'autre qui iussem de la haulîeur d'^ne tour^ c( à force de bras^ et de janUpies, saiis autre aide, oioq- « toit tout au plus haut saiis cheoir ne au monter iie. au «dévalob. Item, il montoit au revers d'une grande ce échelle dressée contre un mur, tout au plus haut sans ir toucher des pieds, mais seulement sautant des deux ce mains ensemble d'échelon en échelon , armé d'une ce cotte d'acier, et ôté la cotte, à une main sanst^lus,
(cmontoit plusieurs échelons.... Quand il esioii au lo- «gis, s'essayoit avec les autres escuyers à jeter la (( lance où autres essais de guerre, ne jà ne cessoit... »
Ce rëcit, dit M. de Sainte -Palaye, paraîtra peutêtre romanesque à ceux qui ne sont pas instruits de nos anciens usages : il suffit, pour le rendre vraisemblable, de renvoyer aux Mémoires de Sully, où Ton voit le détail des exercices dont Henri IV était continuellement occupé, plus de deux siècles après celui de Boucicaut. {Voy. t. 13, p. 288 de ces Mém.) (1). Tant que Henri vécut, il entretint dans sa cour Fancien esprit de la chevalerie , par le modèle qu'il en offrait sans cesse aux yeux de ses guerriers : pourrait-on, même de nos jours, en suivre un plus beau?
Après ce que nous venons de mettre sous les yeux des lecteurs , il serait superflu de parler des autres exercices de l'ancienne chevalerie. Notre objet est de rappeler au souvenir de la noblesse les moyens que ceux dont elle tire son plus beau lustre employaient pour se rendre dignes du corps illustre dont ils faisaient partie ; piquer par ce moyen son émulation, et lui retracer quelques - uns de ces exercices qu'elle devrait adopter, autant par honneur que par utilité.
(1) Edît. H? Amsterdam (Trévoux), 1723, petit ia- la.
( Edit C L, )•