‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 2)Chapitre 11 sur 61 · I. Pihaliff litt. : qui sert à creuser · texte numérisé non relu

I. Pihaliff litt. : qui sert à creuser

il pouvait s'abreuver et empêcher d'entrer soit dans ses plantations, soit dans celles des voisins. Dans ce pays, la terre appartient à tout le monde; chacun fait paître ses animaux et plante où bon lui semble.

Cette occupation ne me déplut pas trop, car il y avait trois ou quatre jeunes garçons de la même ville et à peu près de mon âge qui gardaient aussi des troupeaux. Le plus ennuyeux, c'est qu'il y avait un long trajet à faire pour mener nos bêtes au puits ou trou d'eau et pour les en ramener ; de plus, j'avais à porter un grand vase de bois d'une contenance d'environ trois gallons [13 à 14 litres], que je devais remplir d'eau et rapporter à la maison, car toute l'eau que nous consommions venait de l'endroit où nous menions le bétail s'abreuver. Toutefois, nous avions des loisirs, car nous réunissions nos troupeaux, et lorsque, pendant la grande chaleur, nos bêtes restaient couchées i l'ombre, nous allions courir pendant plusieurs heures les bois à la recherche d'ignames sauvages.

Depuis le temps que j'habitais ce pays, je n'avais pas encore vu comment les indigènes obtenaient du feu. Enfin, un jour, voulant faire rôtir quelques ignames, je demandai à mes camarades avec quoi ils faisaient leur feu; ils me tendirent leurs mains, en me disant : voici, et l'un deux me montra immédiatement comment ils opéraient. Prenant un bâton semblable à une baguette de fusil coupée en deux et un autre beaucoup plus gros, tous les deux du même bois, il frotta le premier sur le second jusqu'à ce qu'il se forma d'abord de la poussière, puis de la fumée et bientôt après du feu *.

\. C*est encore aujourd'hui le procéda* employé par les Antandroy elles Mahafaly qui ne connaissaient pas jusque tout récemment l^usagc des allumettes. Nous (A. et (i. (irandidier) l'avons souvent vu employer. Allumer du feu par frottement se dit en malgache Mamositm ou mifosUsa et Afositsa, ce sont les morceaux de bois qui servent à produire le feu.

Nous allions quelquefois voler dans les bois le miel des voisins, que nous mangions tel quel, avec la cire, et, quand nous avions des loisirs, nous recherchions un animal que j'appellerai le cochon souterrain et que les indigènes nomment « tondruck » [tandraka] ^ ; il est de la grosseur d'un cljat, mais il a le nez, les yeux et les oreilles du cochon ; son dos est couvert de soies, et il n'a pas de queue; ses pattes ressemblent à celles du lapin. Il se nourrit surtout de scarabées et de mollusques terrestres, qu'il déterre avec son groin ; ses portées sont de plus de vingt petits, qu'il allaite tous. Pendant la partie la plus froide de l'année, car, quoiqu'à Madagascar il n'y ait pas, à proprement parler, d'hiver, il y a cependant une saison dont la température est relativement et sensiblement plus froide, cet animal se cache dans le sol d'une très curieuse manière, creusant sous terre une galerie qui s'en va d'abord en ligne droite sur une longueur d'environ deux pieds, puis qui zig-zague, les divers tronçons, qui forment entre eux des angles plus ou moins obtus, ayant de deux à trois pieds de long. En faisant son terrier, il rejette la terre derrière lui avec ses pattes de devant et, avec ses pattes d'arrière, il la tasse si bien qu'elle est aussi compacte que s'il n'avait point passé par là. Après être ainsi arrivé à une bonne profondeur, il remonte, toujours en zig-zaguant de la même manière, jusqu'à ce qu'il soit revenu à un demi-pied de la surface du sol. Là, il s'arrange une toute petite cavité ou chambre, juste assez grande pour qu'il y puisse loger, et il y dort pendant quatre ou cinq mois, selon les apparences sans prendre de nourriture durant tout ce temps. Ce qui est le plus étrange, c'est qu'en, se réveillant de ce long sommeil, il est aussi gras qu'au moment où il s'est terré. On a grand'peine à découvrir la

i. Le tandraka ou trandraka est le Centetes ecaudatus des naturalistes, animal particulier à Madagascar.

TH OUVKAOES ANCIENS

retraite de ces animaux, car, lorsqu^on a trouvé Tendroit où Tun d'eux à commencé à creuser son terrier, il est difficile de suivre sa trace sous terre et d'arriver jusqu'au trou dans lequel il est tapi tant il met d'astuce dans son travail ; mais nous ne regardions pas à notre peine, car sa chair est exquise. Il a la peau aussi brune et aussi plissée que celle du cochon. On mange aussi les hérissons S mais il s'en faut de beaucoup que leur chair soit aussi succulente; ils se nichent dans des trous d'arbres où ils restent cachés pendant toute la saison froide, c'est-a-dire durant quelques mois, sans prendre non plus, selon toute apparence, aucune nourriture.

La garde du bétail me plaisait assez, sauf pendant la saison chaude, parce qu'il était alors fort pénible de faire, tous les deux jours, plusieurs milles pour conduire les bètes au puits où elles s'abreuvaient. Pendant la saison fraîche, nous n'avions pas à prendre celte peine, car il tombe alors une si forte rosée qu'il suffit de mener les bœufs au pâturage dès le point du jour. Cette rosée est si abondante que les habitants de cette partie du pays d'Anterndroea [des Antandroy | ', lorsque leur village est loin d*un puits, vont aux champs munis de deux plats et d*un vase en bois, et, au bout d'une heure, ils ont recueilli de huit à dix gallons [<lc 40 à 45 litres] d'eau. Il faut dire, toutefois, que celte eau ne se peut se conserver d'un jour à l'autre; le lendemain ou au plus tard le surlendemain, elle se gftte et aigrit. Il y avait un an environ que je menais cette vie lorsque mon maître partit en guerre. A vrai dire, il allait, comme je l'appris plus tard, piller une peuplade qui habite dans l'Ouest et contre

1. Les hérissons malgaches appartiennent aux genres Enculus (Ericulus spinosus) et Echinops (Echinops Telfairii).

2. Antandroy est le nom des habitants de la province la plus méridionale de Madagascar; le pays s'appelle Androy, C'est Drury qui a, le premier, cité ce nom.

laquelle les habitants du cauton où je me trouvais nourrissaient une haine implacable, parce qu elle avait jadis surpris de nuit dans sa ville et massacré le père de Deaan Crindo [Andrian- Kirindraj *.

Mon maître me dit que je n'aurais plus dorénavant à n'occuper du bétail, parce qu'il partait pour la guerre et qu'il avait iiae autre mission à me confier. Je m'offris à l'acoompagiier; il refusa parce qu'on devait marcher jour et nuit et que je n'étais pas en état de supporter les fatigues de ce long et pénible voyage, mais il me chargea de veiller sur sa femme 4oiit il me constitua le gardien. U m'enjoignit formellement de coucher dans la même maison qu'elle et de ne jamais la laisser sertir sans Taocompagoer. Après avoir donné à sa femme des instructions dans ce même sens, il prit congé de nous et se mit en route avec la plupart de ses gens.

lia vie fut très facile. Ma maitresse était très bonne pour moi ; je sortais avec elle^ je mangeais en même temps qu'elle, je couchab sous le même toit; en un mot nous observions très ponctuellement, tous les deux, les ordres de mon maître. Elle ne témoigna aucun ennui, ni aucun désir d'agir autrement; quant à moi, je ne jouissais pas de la même tranquillité d'esprit, le souvenir de mes amis et de mon pays, l'idée que je ne les reverrais probablement jamais m'attristaient en effet au point que parfois je ne pouvais retenir mes larmes.

Souvent ma maltresse me demanda si j'étais malade ou si je manquais de quelque chose. J'hésitais à lui exposer le motif

1. Dans les Archives coloniales ^ Correspondance de Madagascar, carton I, pièce 25, il y a un mémoire sur Télat de Tîle Dauphine rédigé le 3 mars 1670 iiar M. de Grandmaiaon sur l'ordre de Champmargou, où il est parlé des chefs du Sud « Dian Manhall », « Raotte la betsiler (des Endrenavonlles) » et « Dian Crainte ». Ce dernier est- il le « Deaan Crindo » [Andrian-Kirindra] de Drary?

<le mon chagrin. Enfin, un jour, m*armant de courage, je lui avouai que je désirais beaucoup voir mes trois compatriotes qui avaient été épargnés et faits prisonniers en même temps que moi. Elle me dit de ne pas m'inquiéler à ce sujet et me promit de me mener les voir, ajoutant qu'elle était curieuse de nous entendre parler dans notre langue. S*étant informée de leur résidence, elle apprit qu'ils n'étaient pas tous ensemble, mais que l'un d eux se trouvait à une petite distance, à quatre ou cinq milles environ. Dès le lendemain matin, nous allâmes lui faire une visite; comme il était allé porter à manger aux travailleurs dans les plantations, on alla le prévenir que nous le demandions et il accourut de suite, ayant grand désir de me voir. Nous nous embrassâmes très affectueusement, traduisant nos sentiments plus par des larmes que par des paroles. Nous avions été très bons amis à bord, où je prenais plaisir à lui donner souvent du punch, car c'était un garçon bien élevé et il jouait agréablement du violon. Nous pleurâmes ensemble sur notre triste destinée et sur nos infortunes réciproques et nous ne pûmes voir sans une grande tristesse notre misérable accoutrement, car nous étions complètement nus, â l'exception d'un petit lambeau d'étoffe enroulé autour de la ceinture, et notre peau était tachetée comme celle d'un léopard, car, n'étant pas habituée dès l'enfance à être ainsi exposée au soleil, elle était toute desséchée et souvent couverte d'ampoules. Nous convînmes que, si jamais l'un de nous retournait en Angleterre, il avertirait les parents de l'autre. Nous nous demandâmes ce qu'étaient devenus nos deux autres compatriotes, mais aucun de nous n'en savait rien. Pendant tout ce temps, ma maltresse nous observa avec une grande attention et parut prendre part à notre chagrin. Enfin, nous nous séparâmes â notre grand regret, non sans verser encore des larmes.

Il n'y avait pas deux heures que nous étions rentrés à la maison lorsqu'arriva un message de notre seigneur et maître qui nous annonçait qu*il avait réussi dans son entreprise etqu^il sérail de retour dans une quinzaine. Ma maîtresse et toutes les femmes dont les maris étaient absents se mirent de suite à fabriquer du toake (toaka ou rhum malgache]. Quant à moi, le chagrin m'avait rendu malade, mais je ne tardai pas à me rétablir.

Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] fit une entrée triomphale dans sa ville, au son des conques qui sont les trompettes des Malgaches et précédé d'hommes qui dansaient tout en jouant avec leurs armes. A la porte, Tavant-garde déchargea ses fusils contre le sol, ce qui est le signe de la victoire. Ensuite venaient, avec leurs guerriers, mon maître et son frère, Deaan Sambo !Andriantsambo]. Quand ils furent tous assis devant la maison de Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana], sa femme, ainsi que toutes les autres du reste, vinrent selon Tusage lui lécher les pieds * ; les hommes qui étaient restés en ville accomplirent la même cérémonie. Quant à moi, je me tenais à l'écart en simple spectateur; m'ayant aperçu, il m'appela. Je m'avançai alors vers lui dans la posture en usage dans le pays quand on approche d'un grand personnage, c'est-à-dire avec les mains levées en l'air et dans une attitude respectueuse et suppliante, et, en arrivant auprès de lui, je le saluai avec la formule usuelle « Salamonger Umba » [Salamanga é Ambo! '], toutefois sans m'agenouiller comme l'avaient fait les autres, car, autant par fierté que par une idée religieuse, il me répugnait de les imiter et de faire devant ces hommes un acte d'adoration qui n'est dû qu'à Dieu seul. Mais je ne pouvais fournir, cette expli-

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