Voir plus haut, p. 10, et note
2. C^e r«'cit rappelle un peu celui de R. Boolhby dans le chapitre v de sa Description de Madagascar (1644) (voir le tome III des Ouvrages anciens concernant Madagascar, publiés par A. et G. Grandidier, pp. 97-99). — Chez les Sakalaves, on consacre les talimans ou oly de deux manières di fiérentes : ou bien Ton prie simplement Andriananahary, c'est-à-dire Dieu, de bénir ïoly et de lui accorder comme attributs certaines vertus spéciales, ou bien, après Favoir enduit de graisse, on le fait passer dans le feu, en prononçant certaines formules cabalistiques. Les Sakalaves considèrent les oly comme des objets sacrés très précieux; quand quelqu'un d'entre eux vient à perdre le sien, il voit dans ce fait l'annonce d'une grande catastrophe (Rev. A. Walen)
tenait à la main et il fit une prière en commun avec tous les assistants. Ils renversèrent ensuite par terre le bœuf dont les pattes étaient attachées, et le Deaan [FAndriana, le seigneur] lui coupa la gorge, car ces sauvages n*ont point de prêtres, et c'est le principal personnage, soit du pays, soit de la ville ou de la famille, qui accomplit les rites religieux. Les assistants s'étant assis tout autour sur des nattes, mon maître m^ordonna de m'asseoir aussi et de prononcer les mômes paroles que les autres. Je refusai. Il continua ses dévotions et, quand il eut achevé, il prit TOwley [Oly] d'une mahi et sa sagaie de Tautre, puis, «'avançant vers moi, il me demanda ce que je préférais : ou bien participer à la cérémonie d'actions de grâces ou être transpercé de sa lance. Estimant que ce culte à TOwley [Oly] était une idolâtrie coupable et qu'on ne devait pas rendre à ce vil objet des hommages qui n'étaient dus qu'à Dieu seul, je répondis que je préférais mourir plutôt que d'adorer leurs faux dieux. Il remit l'Owley [Oly] à sa place et, revenant à moi, il me prit par le bras pour me conduire hors de la ville et me tuer. Son frère et tous les assistants tâchèrent de lui parler raison et le supplièrent de ne pas me tuer, mais en vain.
Deaan Sambo [Andriantsambo] prit alors une résolution énergique; il lui déclara qu'il allait le quitter à l'instant et que jamais plus il ne le reverrait, s'il commettait un acte aussi cruel, et aussitôt il se leva pour partir. Le voyant s'en aller, Deaan Mevarow [Andria-Mahavariana] le rappela et lui dit qu'il me faisait grâce de la vie, mais que mon existence serait dorénavant très dure, car il entendait tirer vengeance, d'une manière ou de l'autre, du mépris que je marquais à leurs croyances. Son frère répondit que peu lui importait, pourvu que j'eusse la vie sauve, et il me fit signe do l'œil de me mettre à genoux et de lécher les pieds de mon maître, ce que je fis en lui deman-
dant pardon et en le remerciant de m'épargner. M'étant relevé, j'allai^ de .mon propre mouvement, ra'agenouiller devant Deaan Sarabo [Andriantsambo] dont je léchai très sincèrement et de bon cœur les pieds, en lui exprimant toute ma gratitude de m'avoir ainsi sauvé la vie deux fois.
Tout étant apaisé, je reçus Tordre de reprendre mes anciennes fonctions de gardien de bœufs. Mon bétail, qui était agile et vagabond, me causait parfois beaucoup d'ennuis, car les bœufs malgaches sont énormes et sautent facilement de hautes clôtures. Ce sont en somme de belles bêtes, les plus grandes de leur espèce qu'on trouve dans le monde entier; elles ont entre les épaules une bosse, assez semblable à celle des chameaux, qui est formée de graisse et de chair et dont quelques-unes pèsent, autant que j'ai pu m'en rendre compte, de soixante à quatre-vingts livres; leur pelage, toujours d'une belle couleur, est parfois rayé comme celui du tigre, parfois noir tacheté de blanc ou blanc tacheté de noir, ou bien moitié blanc, moitié noir. Les vaches ne donnent pas autant de lait qu'en Angleterre et elles ne se laissent pas traire tant que le veau n'a pas d'abord tété ; aussi garde-t-on le jeune veau auprès de sa mère pendant toute l'année jusqu'à ce qu'elle soit de nouveau pleine; on laisse rarement passer une saison sans la mettre à profit.
On trouve aussi dans ce pays des moutons, qui ressemblent à ceux de Turquie et qui ont de grandes et lourdes queues; mais leur toison n'est pas laineuse comme celle des nôtres, elle est formée de poils semblables à ceux des chèvres. Il y a aussi des chèvres, mais en petit nombre; elles sont semblables à celles des autres pays. Les habitants n'élèvent pas de porcs, mais il y en a beaucoup dans le pays à l'état sauvage, qui font de très grands dégâts dans les plantations, renversant parfois les clô-
tures et arrachant, détruisant les patates et les autres produits du sol. On tend des pièges pour les prendre, mais personne dans le pays d*Anterndroea [des Antandroy*] n'en mange, sauf les gens pauvres et de basse caste.
Pendant que je gardais paisiblement mon troupeau et que tout paraissait calme et tranquille, une nouvelle imprévue changea tout à coup la face des choses et appela mon maflre à la guerre, cette fois pour de bon.
A Madagascar, il arrive souvent que des bandes se mettent en
campagne pour surprendre leurs ennemis de nuit, au moment
où ceux-ci ne s'y attendent pas. Dans ces expéditions, tous
les assaillants portent généralement à la main un morceau de
viande, qu'ils jettent aux chiens afin de les empêcher d'aboyer
lorsqu'ils entrent au milieu de la nuit dans la ville qu'ils veulent
piller, puis l'un d'eux tire un coup de fusil, sans faire d'autre
bruit; les habitants se lèvent naturellement en sursaut et, au
moment où ils sortent de leurs huttes basses en se courbant,
ils tombent percés de coups de sagaies. Les aggresseurs
s'emparent des jeunes gens et des femmes qu'ils emmènent
avec tout le bétail qu'ils peuvent réunir, puis ils brûlent la
ville et rentrent chez eux par des sentiers détournés. Deaan
Mevarrow [Andria-Mahavariana], avec son frère et quelques
autres des sujets de Deaan Crindo [Andrian-Kirindra], avait
traité de cette manière plusieurs villes sans défense du roi de
Merfaughla [Mahafaly]-, qui, pour se venger, vint avec une
armée de trois mille hommes chez les Anterndroea [Antandroy],
résolu soit à livrer à leur roi Deaan Crindo [Andrian-Kirindra]
i. Le pays s'appelle en réaliU^ Androy^ et Antandroy, ce sont les habitants de la province d'Androy. Drury donne toujours, par erreur, aux provinces de Madagascar le nom de leurs habitants.
2. La province de Mahafaly est comprise entre la rivière Manambahy, à l'Est de laquelle est l'Androy, et l'Onilahy ou rivière de Saint-Augustin.
CONCERNANT MADAGASCAK 87
un combat en rase campagne, soit à Tattaquer dans sa ville de Fenno-arevo [Fenoarivo]* qu'il voulait brûler. Il lui envoya donc un messager pour Tinformer de ses intentions. [Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] répondit qu'il n'avait qu'à venir et qu'il l'attendait de pied ferme dans sa ville, et, de suite, il convoqua tous ses gens, leur ordonnant de se préparer au combat et de se concentrer soit à Fenno-arevo [Fenoarivo], soit dans les villages voisins. Il avait quatre fils, tous chefs de petites villes ayant sous leurs ordres un certain nombre de sujets et d'esclaves, et beaucoup de neveux et de petits-fils. Ses fils s'appelaient Deaan Mundumber [Andria-Mandemba], Deaan-Frukey [Andriam-Piroky], Deaan-Trodaughe [Andrian- Torodaina] et Deaan Chahary [Andrian-Tsahary] ; malheureusement ce dernier était parti, avec cinq cents hommes habiles dans le maniement des armes, pour faire du commerce en Feraingher [Fiherenana] ', c'est-à-dire à la baie de St-Augustin. En temps de guerre, les femmes, les enfants et le bétail se cachent au milieu des bois, de sorte que l'ennemi ne puisse les trouver lorsqu'il parcourt le pays. Toutefois, les femmes et les enfants ne restent pas au même endroit que le bétail, de peur que les beuglements des bœufs ne donnent l'éveil à l'ennemi. Pour qu'on ne puisse les suivre, les femmes en gagnant leur refuge trainent sur le sol derrière elles une branche d'arbre qui efTace les traces de leur passage. Mon maître et ses gens, avisés par leurs ennemis qu'ils allaient venir brûler leur ville, s'empressèrent Je cacher de celte façon leurs femmes, leurs enfants et leur bétail, que je fus chargé de garder. Je ne puis
1. Litl. : [ville] pleine de mille [hommes]. — Il y a à Madagascar un très grand nombre de villes et de villages portant co nom.
2. Le pays de Fiherenana s'étend de la rivière Onilaliy ou Saint- Augustin à la rivière Mangoky.
.donc donner un compte rendu de cette guerre que d*après le , récit que m'en ont fait, à leur retour, les assistants et que je vais reproduire.
. Le roi Deaan Woozington [Andrian-Kosintany], son fils Chemermaundy [Tsimaherimandry ] * et son neveu Ryopheck [Raofika], renommé pour sa bravoure, sont entrés à la léte de Tarmée des Merfaughla [Mahafaly] dans le pays des Anlerndroea [des Antandroy] sans rencontrer de résistance. Deaan Crindo [Andrian-Kîrindra], après avoir, mis à Tabri les familles et le bétail de ses gens, avait en effet concentré tous ses gens dans sa ville, ayant décidé d*y attendre son adversaire, mais Deaan Mundumber [Andria-Mandemba], Frukey [Firoky] et les autres jeunes chefs, furieux que les envahisseurs pénétrassent ainsi tranquillement dans leur pays, demandèrent avec insistance au roi la permission de se porter à leur rencontre avec deux mille hommes et de les arrêter dans leur marche Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] ne voulut d'abord rien entendre et refusa de sortir de sa ville; toutefois, il finit par consentir à ce qu'un corps de deux mille hommes partit sous les ordres de Deaan Mundumber [Andria-Mandemba] et de Frukey [Firoky]. Ces deux princes se comportèrent vaillamment et firent preuve d'un grand courage; ils envoyèrent un messager prévenir Deaan Woozington [Andrian-Kosintany] qu'ils venaient par ordre de leur père lui souhaiter la bienvenue et qu'ils espéraient bientôt le rencontrer. Ce roi leur fit répondre qu'ils pouvaient être assurés de le voir bientôt et qu'il exigerait d'eux la bienvenue promise. Il tint parole et vint de suite leur livrer bataille; après une lutte acharnée, au cours de laquelle le fils de Deaan Woozington [Andrian-