Ou peut-être Tsimaromondry
Kosintanyl fut dangeureusement blessé, Mundumber [Mandemba] dut battre en retraite, ce qu'il fît en bon ordre, et il s en retourna avec huit cents hommes auprès de son père; il tenta, mais en vain, de lui persuader de se porter à la rencontre, de Deaan Woozington [Andrian-Kosintany] et de lui livrer bataille et force lui fut rester avec lui et de se contenter de fortifier la ville du mieux possible.
Quant à Deaan Frukey [Andrîam-Piroky] et à Trodaughe [Andrian-Torodaina], ils se postèrent dans un défilé entre deux collines et, s'étant barricadés à Taide de grands arbres qu^ils abattirent pour se mettre à couvert, ils arrêtèrent la marche en avant des ennemis qui eurent beau les attaquer vigoureusement, mais qui furent repoussés; malheureusement, Ryopheck [Raofika], guidé par un homme qui connaissait bien le pays, les prit à revers en suivant un sentier détourné, de sorte qu'attaqués simultanément par devant et par derrière, ils durent se retirer, ce qu'ils firent du reste très vaillamment en se frayant un chemin les armes à la main au travers de la troupe de Ryopheck iRaofika], qui, n'hésitant jamais à se jeter au plus fort de la mêlée, échappa avec peine à la mort.
Deaan Woozington [Andrian-Kosintany] ne tarda pas à arriver devant Fenno-arevo[Fenoarivo] qu'il attaqua, avec vigueur; il fut d'abord repoussé, avec non moins de vigueur, car Deaan Crindo ■ Andrian-Kirindra] et ses fils résistèrent courageusement à cet assaut jusqu'au moment où, accablés par le nombre, ils ne purent empêcher les ennemis de pénétrer dans la ville, qu'ils continuèrent du reste à défendre pied à pied. A la fin, Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] abattit lui-même quelques-uns des poteaux des palissades qui constituent les fortifications de ces pays, afin de permettre à ses gens de se sauver. Il avait tellement compté sur sa force et -sur son courage que, tandis qu'il
avait envoyé au loin toutes les femmes et tous les enfants de ses sujets, il avait conservé dans sa demeure sa femme et sa fille, qui tombèrent entre les mains de Deaan Woozington [Andrian- Kosintany] et qui furent emmenées en esclavage. La ville fut livrée aux flammes après que les vainqueurs se furent emparés de toutes les babioles qui constituent la richesse des indigènes de Madagascar et au premier rang desquelles figurent les perles de verre; comme les Malgaches cachent ces verroteries et autres bagatelles dans des trous creusés en terre, ils ne trouvèrent dans les maisons que des pelles et des houes en fer et des vases et des plats en terre ou en bois et, dans la ville, des baquets pleins d'eau et quelques bœufs que les habitants y avaient conservés pour leurs besoins pendant le siège, et qui se nourrissaient en broutant la paille des toitures.
Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] ne se consolait pas de la perte de sa femme et de sa fille; il en était comme fou. Ses fils lui demandèrent de se joindre à eux, comme il eût dû le faire au début, l'assurant qu'ils viendraient à bout de Deaan Woozington [Andrian-Kosintany]. Ils réunirent donc tous les hommes disponibles en un seul corps d'armée, qui atteignit un eflectif égal à celui des ennemis. Deaan Woozington [Andrian- Kosintany], qui ignorait cette décision, avait, comme le font toujours les Malgaches après avoir remporté la victoire, envoyé un détachement de mille hommes pour ravager le pays et rechercher les femmes, les enfants et le bétail qu'il serait possible de découvrir. Aussi fut-il grandement surpris lorsque Deaan Crindo [Andrian-KirindraJ parut à la tète de sa puissante armée et lui envoya dire qu'il devait ou restituer la reine et la princesse ainsi que tous les gens et le bétail qu'il avait pris, ou accepler le combat. Deaan Woozington [Andrian-Kosintany] lui fit répondre qu'il n'avait nul désir de garder sa femme ni
sa (ille, et qu*il n*était point venu dans son pays pour y razzier des esclaves ou du bétail, attendu qu*il en avait très suffisamment chez lui; Deaan Crindo [Andrian-Kirindra], ajouta-t-il, m'a porté un défi, en se vantant d*6tre le plus puissant de tous les rois de Madagascar, grâce au grand nombre d'hommes blancs qui sont ses hôtes, or je suis venu pour voir ces hommes blancs et je n'en ai point rencontré ; j'espère que Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] sera dorénavant moins orgueilleux; je consens très volontiers a lui renvoyer sa femme et sa fille, mais, quant aux quelques esclaves et au bétail capturés, mes gens les conserveront pour s'indemniser dans une certaine mesure des vols qu'ont à diverses reprises commis dans mon pays Mevarrow [Andria-Mahavariana] et les siens.
Les deux rois conclurent donc la paix et prêtèrent le serment obligatoire. La cérémonie consiste à tuer un bœuf dont chacun d'eux mange un morceau du foie piqué à la pointe d'une sagaie 1, en demandant a Dieu que celui qui manquera à son serment et tirera le premier coup de feu, tombe raide mort. Après diverses réjouissances, Deaan Woozington [Andrian- Kosintany] s'en retourna chez lui, et Deaan Crindo [Andrian- Kirindra] reconstruisit sa ville, ce qui ne lui demanda guère plus de temps qu'il n'en avait fallu à ses ennemis pour la détruire. Quant aux divers chefs, chacun regagna sa résidence respective avec ses gens.
Quand le calme fut rétabli, je fus envoyé à plusieurs milles de la ville avec trois jeunes Malgaches, esclaves de notables du pays, pour y garder deux cents têtes de bétail. 11 nous fallait pourvoir nous-mêmes à notre subsistance; or, parmi toutes nos vaches, il n'y en avait pas plus de cinq ou six qui
\ . C'est une coutume de la côte Est et non pas du Sud ou de FOuest.
donnaient du lait et, pour toute autre nourriture, nous avions à la chercher dans les bois et à nous la procurer où et quand nous pouvions. Ma maîtresse me donna un pot en terre pour faire bouillir mon lait, une calebasse pour boire et une natte pour me coucher; de son côté, mon maître me remit une hachette avec laquelle je devais couper des branches pour faire les clôtures, ainsi qu'une lance dont je devais me servir pour défendre son bétail contre les voleurs; il me donna, en outre, un morceau ou bande de toile neuve pour me vêtir suivant la mode du pays, celui que je portais depuis mon arrivée étant hors d^usage. Cette bande, pour les gens du commun, est à peu près de la dimension d'une serviette ; on l'appelle « lamber » [lamba] *, terme dont je me servirai désormais.
Nous menâmes notre troupeau à l'endroit que l'on nous avait fixé, et nous nous mîmes de suite à nous bâtir une hutte qui fut bientôt achevée, car elle ne nous demanda pas plus d'un jour et demi de travail; puis, nous construisîmes deux enclos, un grand pour le gros bétail et un petit où nous puissions séparer les mères de leurs veaux afin de pouvoir les traire. Notre hutte, qui était toute petite et dont le toit était très mal fait, était un bien misérable logis, d'autant que nous étions en pleine saison des pluies, qui est l'hiver de Madagascar et pendant laquelle il fait parfois très froid. Nous y entretenions continuellement du feu et nous considérions comme privilégié celui qui réussissait à se coucher le plus près du foyer; nous n'avions en effet pour nous protéger contre le froid que nos « lambers » [lamba] que nous enlevions de dessus notre corps et qui nous servaient de couvertures. Ce fut alors que je .sentis toute la rigueur de mon esclavage, car je mourais presque de faim, n'ayant aucune
i. Le lamha est une bande d(3 toile laige d'environ 1 mètre et longue de 2 mètres qui est le vôtement ordinaire de tous les Malgaches.
CONCEHNANT MADAGASCAR 93
nourriture bonne et substantielle, sauf quand, de temps en temps, nous prenions au piège un de ces petits oiseaux qui courent à terre *.
Nous fûmes trois mois sans manger d'autre viande. Il nous prit alors une envie folle de manger du bœuf et nous pensâmes à tuer une des bétes qui nous étaient confiées et à la faire cuire en cachette. Après avoir discuté divers projets, j'en proposai enfin un qui fut agréé, et qui consistait à tuer une vache en lui perçant le flanc avec un bâton aiguisé et de teindre de sang la corne d'une autre vache appartenant au môme propriétaire, de sorte qu'il pût croire que l'accident était dû à un coup de corne. Mais une contestation s'éleva au sujet de la bète qu'il fallait tuer, car aucun de nous ne voulait admettre que ce fût l'une des siennes; je résolus la question, en faisant tirer la victime au sort avec quatre brins de bois de longueurs différentes, et je m'arrangeai, en conservant dans ma main le plus long, pour que le sort favorisât mon maître.
Quand nous eûmes terminé notre opération; le gardien que le sort avait désigné courut prévenir son maître qu'une de ses génisses avait été tuée par une autre. Le propriétaire accourut avec sa famille et, voyant une vache dont la corne était teinte de sang, il en conclut que c'était elle qui était cause de l'accident et, dans sa colère, il lui administra des coups ; puis il découpa la béte morte, dont il nous donna un bon morceau, ainsi que les entrailles et les pattes, et il s'en retourna chez lui.
Ayant très bien réussi dans cette première entreprise, il nous vint l'idée de tuer une autre génisse, car, ayant reçu de la viande des mains de nos maîtres, si quelqu'un venait nous
1. Probablement un oiseau coureur du genre Coua ou peul-ôtre la caille ou Kibo {Turnix nigricoUis) qui est très commune dans le Sud de Madagascar.
voir, car, quoiqu 'éloignés de notre ville, il y avait diverses habitations dans le voisinage, et nous demandait comment nous avions de la viande de bœuf, nous pouvions répondre que c'étaient nos maîtres qui nous l'avaient donnée. Malheureusement le succès nous rendit trop hardis. Un jour nous tuâmes un animal qui n'appartenait pas à notre troupeau et qui s'était égaré parmi les nôtres. Or, ce jour-là, nos maîtres vinrent voir leur bétail qu'ils trouvèrent renfermé dans les parcs, sans qu'aucun de nous veillât sur lui ; ils se mirent à notre recherche, et, ayant entendu dans la forêt où nous préparions notre repas un bruit ressemblant â celui que fait un arbre en tombant, ils se dirigèrent de ce côté et sentirent l'odeur de viande rôtie. Nos chiens, qui, tout comme nous, étaient affamés et qui ne songeaient, eux aussi, qu'à leur ventre, tout vigilants qu'ils fussent d'ordinaire puisqu'ils dressaient les oreilles au bruit fait même par une souris, n'aboyèrent pas cette fois et ne nous prévinrent pas de leur approche, si bien qu'ils nous surprirent et tombèrent tout d'un coup au milieu de nous avec leurs fusils armés, en criant : t Vonne terach com boar î » [Vonoy terak-amboa!], ce qui veut dire; c Tuons ces (ils de chiens! » Je n'ai pas besoin de dire quelle fut notre frayeur à leur vue, car nous avions toute raison de craindre qu'ils nous missent de suite à mort, et, en efTet, mes trois compagnons ne s'en tirèrent pas à bon compte. Ils nous demandèrent d'abord à qui était la bête que nous avions tuée ; ayant appris qu'elle appartenait â un étranger, ils nous dirent que le crime n'en était pas moins grand, car, du moment que nous avions pris l'habitude de tuer des animaux en cachette, les leurs avaient certainement été mis parfois à contribution quand nous n'en avions pas d'autres sous la main et qu'en conséquence ils allaient nous punir. Les maîtres de mes camarades saisirent chacun son esclave et, en
un instant, les mutilèrent ^ Quant à moi, voulant à tout prix échapper a un châtiment semblable, je me jetai éperdûment aux pieds de mon maître, lui disant quel soin j^avais pris de son troupeau et ajoutant que, plutôt que de subir une telle mutilation, je préférais courir le risque de perdre la vie ; je le priai de se contenter de tirer sur moi d*une distance convenable. Après m*avoir écouté, il m*emmena hors du bois et m^attacha à un arbre; puis, se plaçant à une grande distance, à environ 80 yards [à environ 70 mètres], il parut me viser avec soin, fit feu et me manqua. Je ne puis affirmer qu*il le fit exprès, mais je le crois ; il jugea sans doute que la leçon était suffisante.
Nos maîtres prirent ensuite congé de nous en jurant que, si jamais nous commettions encore une semblable faute, ils nous mettraient sur le champ à mort. Je fus outré de Tinjustice de ces hommes, qui nous avaient punis très sévèrement parce que nous avions cherché à assouvir notre faim, tandis qu*eux, quoiqu'ils possédassent un nombreux bétail, ne se faisaient pas faute d'aller voler les bœufs de leurs voisins, nous contraignant à les accompagner dans ces expéditions.
Je soignai de mon mieux mes pauvres camarades, dont les maîtres ne s'occupèrent nullement ; je fis chaufTer de Teau, je lavai le sang dont ils étaient couverts, je pansai, comme je pus, leurs blessures et je fis leur besogne pendant tout le temps que nous restâmes encore en cet endroit, veillant le troupeau tout entier et trayant les vaches. Ils n'étaient pas encore rétablis quand nous reçûmes l'ordre de ramener le bétail à la ville, et ils ne purent pas m'aider à l'y conduire, marchant encore avec grand'peine; c'est le messager venu pour nous apporter cet ordre qui me rendit ce service.
1. Cette partie du récit, comme d'autres du reste, n*est certainement pas véridique !
A mon arrivée en ville, j'appris que c'était Deaan Tuley-Noro [Andrian-Tolinoro], roi des Anlenosa [des AntanosyJ*, qui apportait du trouble chez les Anterndroea [Antandroy], auxquels il venait demander compte du massacre des hommes blancs fait par ordre de leur roi Deaan Crindo [Andrian- Kirindra], massacre qui remontait à deux ans et demi. J'appris alors que les capitaines Drummond et Steward, M. Bembo et tous ceux qui s'étaient sauvés dans la nuit qui avait précédé ce massacre, étaient avec ce roi, qui leur laissait leur pleine liberté, et qu'ils attendaient toujours la venue d'un navire qui pût les rapatrier.
Ce Deaan Tuley-Noro [Andrian-Tolinoro] est le roi Samuel* dont j'ai déjà parlé et dont je raconterai plus tard l'histoire; ses domaines sont dans l'Est de la rivière Manderra [Mandraryj.
Dès mon arrivée, on m*enleva la garde du bétail et on me plaça sous la surveillance de deux hommes qui reçurent l'ordre de ne pas me perdre de vue et de m'empêcher de m'enfuir auprès du roi Samuel. Le lendemain, nous apprîmes que les Antenosa [les Antanosy] n'étaient qu'à dix ou douze milles de notre ville, ce qui remplit tout notre monde d^effroi et le mit dans un état de grande excitation. On se hâta d'envoyer au loin dans les bois, d'un côté, le bétail et, d'un autre, les femmes, les enfants et le pauvre Robin, les mains attachées derrière le dos. Mais bientôt arriva un message destiné à ma maîtresse, qui lui ordonnait de m'envoyer de suite au camp de mon maître, car les autres blancs devaient me racheter en échange de deux fusils de boucanier. Ma maîtresse était fâchée de se séparer