IV
as OUVR41GES ANCIENS
fique, finit par une escarmouche et que mon rachat n*eut pas lieu. Lés balles et les sagaies volèrent de tous côtés et les deux armées s^avaîicèrent, chacune pour appuyer son détachement. On me renvoya immédiatement, sous une forte escorte, dans les bols où, la nuit d*avant, j*avais laissé ma maltresse. L*espoir que j*avais eu de recouvrer ma liberté et de revoir mon pays ne fut donc qu^un rêve passager qui s*est dissipé rapidement et qui m'a fait sentir, plus encore qu'auparavant, la misère de mon esclavage.
Je ne sais par quel chemin j ai passé, car j'étais dans l'état d'esprit où se trouve un criminel qui marche au supplice; après quelques heures de marche, je me suis retrouvé à mon point de départ, les jambes prises dans un c parrapingo » [parapaingo] S sorte de lien analogue aux fers qu'on met aux pieds des criminels, car on craignait que je prisse la fuite. Mes anciens compagnons se pressèrent autour de moi, et ma maîtresse, ainsi que les autres femmes, me témoignèrent toute la joie qu'elles avaient de me revoir; mais j'étais trop triste pour leur parler et elles ne purent tirer de moi que des larmes et des exclamations sur mon malheureux sort. La mort fût venue i ce moment, que je l'eusse accueillie avec bonheur ; je fus bien près, du reste, deux jours plus tard de voir ce vœu réalisé.
Le lendemain, on nous apporta la nouvelle que Deaan Tuley- Noro [Andrian-Tolinoro] avait été obligé de se retirer devant Deaan Grindo [Andrian-Kirindra], quoique l'armée des Antenosa [des Antanosy] fût deux fois plus nombreuse que la nôtre, et qu'il s'en retournait dans son pays. Nous reçûmes en même
1. Le mot parapaiwjo est d'origine Soahili et n'est pas, que je sache, usité dans le Sud de Madagascar où Ton dit mirohy (litt. : être attaché); on remploie seulement dans le Nord-Ouest. G*e8t probablement dans ses visites aux ports du Nord et dans sa vie de pirate que Drury a connu ce mot, dont il s'est servi dans son récit sans y faire autrement attention.
tetnps Tordre de rentrer en ville ; on me délivra du « parrapingo » ' [parapaingo] et j'eus la liberté d'aller et venir i ma fantaisie.
Le lendemain, Deaan Mevarrow [Andrian-Mahavariana] et Deaan Sambo [Andriantsambo] rentrèrent en grande pompe dans la ville avec leur petite armée, comme s^ils avaient remporté une victoire éclatante, quand, d'après ce que j'ai su, le combat s'était réduit à quelques petites escarmouches dans la brousse et à des embuscades. Le Deaan [Andriana] s'assit devant sa maison, à la manière ordinaire, entouré de son frère, des autres chefs et de toute sa suite; suivant la coutume, ma maîtresse sortit de la maison en rampant et lécha les pieds du héros, puis les autres femmes l'imitèrent, et enfin les esclaves parmi lesquels je me trouvais. Comme je me relevais pour m'éloigner, mon maître m'ordonna de rester.
Se me tins debout à ses côtés, pendant qu'il faisait à sa femme le récit de ses exploits, et je l'entendis se moquer de la lâcheté dont avait fait preuve Deaan TuUey-Noro [Andrian- Tolinoro] en prenant la fuite avec une armée qui comptait le double d'hommes delà sienne. Tournant ensuite la tète vers moi, il prit un air irrité et me demanda ce que les hommes blancs m'avaient dit en m'appelant. t Mon Seigneur, lui répondis-jé, ils m'ont demandé comment je me portais *. — t Et rien d'autre? > — € Non, mon Seigneur >. — Sur ce, il se leva, arma son fusil et, m 'appuyant le bout du canon contre la poitrine avec le doigt sur la gâchette, il déclara que, si je ne lui disais pas toute la vérité, il me tuerait sur l'heure. Sa menace ne m'intimida guère, car j'étais dans une humeur noire et la vie avait en ce moment peu de prix pour moi; aussi, sans m'émouvoir, lui répétai-je la môme chose. Alors, il pressa la gâchette, mais, la Providence me réservant probablement une autre fin, le chien s'abattit sans allumer la poudre du bassinet; celle-ci était-elle
humide, ou bien fut-ce un miracle? c'est ce que je ne saurais dire. Mon maître se saisit alors de sa sagaie ^t voulut me la lancer; son frère et les autres notables s*élancèrent entre nous, lui reprochant sa barbarie et sa cruauté et lui disant qu'il eût mieux fait de me tuer au début plutôt que de me faire passer, à la moindre occasion et sans aucun motif, par les transes de la mort. Mon maître finit par se laisser persuader et reprit sa place ; il expliqua alors aux assistants qu'il avait des raisons de croire que les hommes blancs avaient comploté de faire quelque acte déloyal, car autrement pourquoi se seraientils approchés plus près de lui qu'ils ne devaient? La crainte manifestée en cette occasion par mon maître provenait de Tappréhension naturelle qu'ils ont des hommes blancs, dont une dizaine suffit pour mettre cinquante malgaches en fuite, d'autant que le capitaine Drummond et les autres portaient tous des pistolets à la ceinture, ce qui leur donnait un air effrayant.
Quel a été le véritable motif de la retraite du roi Samuel, je ne sais; mais, quand le trouble occasionné par cette alerte fut calmé, j'ai fait de nombreuses questions sur tout ce qui s'était passé et voici ce que l'on m'a dit :
Le roi Samuel se proposait de marcher droit sur Fenno-arevo [Fenoarivo] et d'attaquer Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] à l'improviste ; il avait à traverser une grande plaine appelée AmbovoS puis une forêt. Deaan Crindo [Andrian-Kirindra], ayant été avisé de cette invasion plus tôt qu'il ne le pensait, dressa une embuscade dans la forêt, que ses gens connaissaient parfaitement, et, quand le roi Samuel, que paralysait la goutte et qui était porté à dos d'hommes, y eut pénétré avec une
i. Ambovo, lilt. : où il y a un trou d*eau, un puits ou citerne.
CONCERNANT MADAGASCAR iOi
grande partie de son armée, à un signal, les gens de Deaan Crindo [Andrian-Kirindra], sortant de leur cachette, l'attaquèrent avec tant de vigueur qu'il aurait été probablement fait prisonnier, sans la défense courageuse que firent les blancs et quelques-uns de ses plus braves soldats. Les Antenosa [Antanosy] durent se retirer dans la plaine où ils établirent leur camp, tandis que les gens de Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] prirent position, les uns à proximité de la forêt, les autres dans la forêt même, de manière à être protégés contre Tarmée ennemie dont Teffectif était très supérieur au leur, car, assuret-on, elle ne comptait pas moins de six mille hommes.
Les deux rois entrèrent alors en pourparlers. Samuel envoya un de ses chefs dire à Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] qu'il n'était point venu pour lui prendre du bétail ou des esclaves, mais que, ayant été élevé [en Europe] chez les hommes blancs, qui étaient tous ses amis, le devoir et l'honneur lui commandaient de lui demander satisfaction du meurtre des Européens qui avaient été si cruellement mis à mort par ses ordres, et que, si quelques-uns de ces blancs étaient encore en vie, il le priait de les lui remettre, afin qu'il les renvoyât dans leur pays natal .
Après avoir écouté avec attention le message du roi Samuel, Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] lui fit répondre qu'il avait lieu de s'étonner que Deaan Tuley-Noro [Andrian-Tolinoro] se préoccupât ainsi des afiaires d'étrangers; que, quant aux hommes blancs qui avaient naufragé sur la côte de son royaume, il les avait considérés comme envoyés par Dieu pour lui donner aide et assistance contre ses ennemis; qu'ayant à combattre de puissants voisins, et sachant que ces hommes blancs étaient braves . et habiles à la guerre, il avait réclamé leur concours et les avait traités avec tous les égards dus à des amis, qu'il leur avait donné
une nourriture aussi bonne que le pays le permettait et qu*il ne les avait laissés manquer de rien de ce qu il pouvait leur procurer; que, malgré ce traitement tout amical, ils avaient usé de violence envers lui et le prince Mumanzack [Mananjaka] et les avaient faits tous deux prisonniers ; que, bien qu*il n'eût nullement à rendre compte de ses actes à Tuley-Noro [Tolinoro] et encore moins à lui faire des excuses, il voulait bien Tassurer que ni lui ni le prince Mumanzack [Mananjaka] n'avaient assisté ou aidé d'une manière quelconque i la mise à mort des hommes blancs, et que le massacre avait été exécuté par quelques-uns de ses (ils et de ses neveux, qui avaient voulu ainsi punir l'arrestation criminelle de leur roi et de leur père, mais que, en spécifiant ainsi les faits, il voulait lui exposer simplement la vérité et qu'il ne fallait pas croire qu*il obétt à un sentiment de basse crainte, car, du moment que ses fils avaient cru devoir agir ainsi, il était tout prêt à les soutenir et à les défendre envers et contre tous, estimant en réalité qu'ils avaient traité les hommes blancs comme ils le méritaient. Il ajouta qu'à sa connaissance un seul des quatre jeunes gens qui avaient eu la vie sauve, était encore vivant et qu'il était l'esclave de Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana]; que, des trois autres, un était mort de maladie, un avait été tué par son maître à cause de sa méchanceté et le troisième s'était enfui ou s'était perdu, car personne ne pouvait dire ce qu'il était devenu; enfin que, quant au jeune homme encore vivant, il ne fallait pas songer à obtenir sa libération sans payer à son maître le prix que celui-ci fixerait.
Cette réponse, parut, je crois, plausible au roi Samuel et fut la vraie cause qui le décida à retourner à Antenosa [dans le pays des Antanosy], bien plus, à mon avis, que la crainte de l'armée que vantait si fort mon mattrc et que tous les exploits imaginaires dont se glorifiait Deaan Grindo [Andrian-Kirindra].
Le roi Samuel s'efforça de justifier Tacte de violence qu avaieot commis les hommes blancs envers Deaan Crindo [Andrian- Kirindra], en disant qu*ils avaient certainement agi ainsi pour assurer leur fuite et reconquérir leur liberté, mais qu'ils avaient eu grand soin de ne lui faire aucun mal ni aucune offense ; il ajouta que, puisqu'il était impossible de Faire revivre les morts, si Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] lui envoyait six cents bœufs, il considérerait cette affaire comme réglée, et que, quant à moi, il paierait, pour me racheter, ce qu'on réclamerait. Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] lui fit répondre que le prix réclamé pour me libérer était deux fusils de boucanier; que, quant aux six cents bœufs qu'il lui réclamait, il n'entendait pas que personne au monde lui donnât des ordres, mais que, si ses adversaires avaient besoin de provisions, il était prêt à leur faire un présent pour qu'on ne puisse pas dire que Deaan Tuley-Noro [Andrian-Tolinoro] était- venu le voir et qu'il ne lui avait pas donné à manger; qu'en conséquence, il avait ordonné a ses gens de lui amener six bœufs et un taureau.
On prétend que le roi Samuel, trouvant cette réponse ofTen* santé, aurait. attaqué sur l'heure les Anterndroeans [les Antandroy], si le capitaine Drummond et les autres blancs ne l'en avaient dissuadé; en effet, un combat livré dans la brousse ne pouvait tourner qu'à l'avantage des Anternroeans [Antandroy], qui étaient maîtres du bois et connaissaient naturellement mieux leur pays que leurs ennemis. Voyant qu'il n'était pas possible d'obtenir d'autres conditions, les Antenosa [les Antanosy] acceptèrent le présent de Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] dont ils avaient réellement besoin, et entamèrent à mon sujet les négociations dont j'ai conté le triste résultat.
Les Malgaches ont une foi aveugle dans une foule de pratiques superstitieuses; il y a en effet, à Madagascar, des individus, des
sorciers qui se prétendent très experts dans la connaissance <les vertus magiques des racines, des arbres, des plantes, etc., et qui confectionnent avec ces objets des talismans ou des charmes, doués, suivant eux, d*effets merveilleux. J*ai à mentionner ici un de ces sortilèges que j'ai vu pratiquer à Toccasion des événements que je viens de relater. Un de ces sorciers ou « Umossee > [Omasy]\ comme les appellent les indigènes, conseilla à Deaan Grindo [Andrian-Kirindra], non pas pour rendre la viande de la béte malsaine et par suite empoisonner les ennemis, mais dans le but de produire quelque effet surnaturel, d*enlever i la queue d*un taureau blanc un morceau de peau et de saupoudrer la blessure avec une poudre spéciale qu'il lui remit; il recommanda en outre de faire boire à ce taureau, qui devait être blanc parce que Deaan Tuley-Noro [Andrian-Tolinoro] avait les cheveux grisonnants, de leau contenant un peu de cette même poudre*.
Le roi Samuel, qui était depuis longtemps très malade et que sa dernière campagne avait beaucoup fatigué, mourut deux mois après. Les Malgaches s'imaginèrent pour la plupart que sa
1. Omasy (par contraction de Olo masy, homme puissant, homme saint) ou Ombiasy, ce sont les devins, les sorciers, les médecins (car c*est à Taide de maléfices qu'ils prétendent guérir les maladies) que les Malgaches consultent à tout instant sur ce qu'ils doivent faire. Ce sont eux qui leur tirent la bonne aventure ou sikily et qui confectionnent, avec toutes sortes d'objets prétendus magiques, les talismans sans lesquels un Malgache ne se croyait pas jadis en sûreté et qui ont chacun leur vertu particulière. Voir plus haut, la note 1 de la p. 10.
2. Le Rév. A. Walen raconte que, lorsque les ^akalaves déclarent la guerre h des voisins, leur première opération consiste à prendre un veau mdie et un jeune coq. tous deux noirs, que VOmasy consacre et prépare comme animaux émissaires et qu*on conduit ensuite en un endroit où Tennemi doit passer; on les y abandonne, et il arrive quelquefois que la vue de ce veau chargé des malédictions de leurs adversaires arrête la marche des envahisseurs qui se disent : u Voici le veau noir qui est envoyé pour nous apporter la misère et la mort; retournons chez nous pendant que nous sommes encore en vie ».
mort était le résultat des maléfices dont avait fait usage le sorcier Anterndroea [Antandrôy]; it n'avait certainement pas cependant touché à la viande du taureau, puisqu'il y avait aussi des bœufs, et que les Malgaches préfèrent de beaucoup la viande de bœuf à celle du taureau,
Le lecteur doit probablement être curieux de savoir qui est ce roi Samuel, dont je viens de parler et qui porte un nom -chrétien, et pourquoi il cherchait à nous venir en aide et à mettre fin à nos maux. Sa résidence est auprès de la mer, et, comme il est en relations fréquentes avec les Anglais, il a 4icquis, en faisant le commerce avec eux, de grandes richesses, ce ^ui suffirait à expliquer pourquoi il avait de Tamitié pour notre nation, comme, d ailleurs, tous les Malgaches, sauf en quelques points éloignés de la côte. Mais il avait d'autres raisons pour être notre ami, et, comme son histoire est extraordinaire, je vais la conter telle que me l'ont dite, à difTérentes reprises, les indigènes. Les auteurs français qui ont écrit sur l'Ile de Madagascar parlent-ils de lui dans leurs livres? je l'ignore, car je n'ai pas eu l'occasion de les lire; je répète seulement ce que j'ai appris de la bouche des indigènes, sans m'inquiéter si mon récit est ou non conforme à ce que d'autres ont pu dire'.
La partie de Madagascar à laquelle les Français ont donné le nom de Port-Dauphin [Fort-Dauphin], s'appelle en malgache Anlenosa [Antanosy]*. Il y a quatre-vingt-dix ans environ, deux
1. L'éditeur des Aventures de Drury n'est pas véridique quand il prétend ne pas avoir lu les auteurs français parlant de Madagascar, car il est évident qu'il a emprunté sa carte et l'incident des aventuriers français à VHistoire de Flacourt ou h des extraits du même auteur dans le livre d'Ogilby [ou dans celui de Dapperj. (Ts'ole du cap. S. P. Oliver.)
2. Le nom malgache de Fort-Daupbin est Taolankarana, et le pays s^appelle Anosy, Antanosy, ce sont les habitants de la province d'Anosy, Dniry commet presque partout, comme nous l'avons déjà fait remarquer, l'erreur de donner aux provinces le nom de leurs habitants.
i06 OUVRAGES ANCIENS
navires français y jetèrent Fancre tout près de terre, en un endroit bien abrité '; je ne sais si c'était pour explorer le pays ou pour toute autre affaire. Les capitaines, trouvant que le pays était riche en bétail et en toutes sortes de productions et que lé sol était excellent, décidèrent que Tun d*eux s*y arrêterait pour y fonder une colonie; ils tirèrent au sort pour savoir qui resterait et le sort tomba sur le capitaine Mesmerrico (?), c'est du moins le nom que m*ont donné les indigènes, qui Tont vraisemblablement estropié, d'autant que ces événements se sont passés il y a longtemps et que les Malgaches n'ont ni livres ni archives, par conséquent pas d'histoire, mais seulement des traditions orales qu'ils se lèguent de père en fils. Le capitaine Mesmerrico (?) débarqua avec deux cents hommes blancs, bien armés, bien pourvus de munitions et de tous les matériaux nécessaires pour construire un fort. Les indigènes ne se furent pas plutôt rendu compte de leurs intentions, qu'ils cherchèrent à les en empêcher. Il en résulta une guerre dont les Français sortirent victorieux; le roi d'Antenosa [des Antanosy] fut tué, ainsi que son frère, et il y eut de nombreux prisonniers, au nombre desquels se trouva le fils du roi. Lorsque les Français, ayant vaincu les indigènes, eurent construit leur fort, les navires mirent i la voile à destination de la France, emmenant le jeune prince et beaucoup d'autres prisonniers.
Un an après le départ des navires, les indigènes commencèrent à vivre en meilleure intelligence avec les Français, non pas qu'ils ne déplorassent en secret l'enlèvement de leur jeune prince et qu'ils obéissent de bon gré aux étrangers, mais ceux-ci,
1. Il y a quatre-vingt-dix ans, c'est-à-dire entre 1610 et 1620, iln^estpas venu de navires français dans le Sud-Est de Madagascar. Mais, en 1613, il y est venu un navire portugais qui a en effet enlevé le fils du roi du pays, du roi de Fanjahira (voir dans le tome II de cette Coll. Ouvr, anc. concernant Madag.^ pp. 61-63 et 121-131). Tout ce récit s*applique aux Portugais*.
d*un bon naturel et très serriabtos, s'étaient créé des amis parmi eux; ils s'étaient du reste mariés avec des femmes dû pays et vivaient paisiblement dans diverses villes éloignées les unes des autres; il n^y en avait pas plus de cinq ou six dans une même localité. Us avaient donné leur précieux concours aux Antenosa [Antanosy] dans la guerre que ceux-ci avaient faite i un roi du Nord, qui, grâce aux blancs, avait été facilement mis en déroute, perdant une quantité considérable de bétail et un grand nombre d'esclaves. Ils passèrent ainsi plusieurs années en pleine sécurité, abandonnant leur fort et s'installant ci et là dans le pays, où ils vivaient heureux et tranquilles avec leurs femmes et leurs nombreux enfants.
Les Antenosa [Antanosy], qui n'avaient pas oublié le traitement cruel infligé à leur prince, en voyant les blancs ainsi dispersés, jugèrent que l'occasion était excellente pour s'affranebir de leur joug, et ils complotèrent le massacre de tous les hommes blancs, le même jour ; ce fut un mercredi qu'ils choisirent pour accomplir l'extermination, et ils ne laissèrent pas la vie à un seul d'entre eux dans tout l'Antenosa [le pays des Antanosy].
Peu après, vint, suivant l'usage, un navire français. Les Maurominters [Maromainty ou Maromita '] ou esclaves, qui étaient affectionnés aux Français, allèrent en pirogue prévenir le capitaine que ses compatriotes avaient tous été massacrés. Celui-ci fut fort affligé de cette triste nouvelle, mais, n'ayant pas le moyen de tirer vengeance de cet acte criminel, il partit sans
1. M. Richardson et les P. P. Abinal et Malzac donnent comme étymologie du nom Maromita le mot français marmiton; je ne sais trop s'ils ont raison. Quand j'étais à Madagascar, des Malgaches m'en ont donné une antre, également douteuse l'ceux qui passent les rivières, qui vont et viennent. Le P. Webber dit que ce mot est usité dans toute Tile, et il me semble qu'il n'en serait pas ainsi s'il était une corruption du mot français marmiton qui du reste n'a rien à voir avec le sens du mot maromita qui signifie » porteur de paquets » et par extension « serviteur ».
tenter de mettre pied à terre, heureux d'échapper ainsi avec la vie sauve.
Libres désormais, les Ântenôsa [Anlenosy] revinrent à leur ancienne tradition et choisirent comme roi le plus proche parent du souverain défunt, qui n'avait pas laissé d'autre fils que celui que les Français avaient emmené prisonnier. II se passa plusieurs années avant qu'un navire français osât aborder à Port-Dauphin [Fort-Dauphin], mais il venait de temps en temps des navires anglais avec lesquels les habitants faisaient le commerce avec beaucoup de courtoisie et d'honnêteté.
. Quelques années plus tard, un bâtiment français, revenant de l'Inde, qui se trouvait à court d'eau et de provisions dans les parages de Madagascar, atterrit i Port-Dauphin [Fort-I)auphin] dans l'impossibilité où il était de gagner le Cap. Le capitaine, qui savait fort bien que les indigènes étaient les ennemis mortels des Français, et qui connaissait la cause de cette inimitié, recourut à un stratagème. Ayant embossé son navire aussi près que possible du rivage, de manière à pouvoir en cas d'alerte protéger avec ses canons les gens de son équipage qui descendraient à .terre, il débarqua en grande pompe, avec une suite brillante, prétendant que le roi de France l'envoyait Comme ambassadeur auprès du roi Antenôsa [Antanosy]. Les indigènes lui demandèrent s'il était Anglais ou Français; il répondit qu'il était Français et qu'il venait de la part du roi do France apporter des présents aux habitants [de TAnosy] et conclure la paix avec eux.
Le roi dont j'ai parlé plus haut était mort depuis un mois environ et on n'avait pas encore nommé son successeur, mais la vieille reine, la mère du prince qui avait été enlevé autrefois, vivait encore ; on lui amena donc l'ambassadeur qu'escorlaient des matelots chargés de nombreux objets sans valeur pour des Européens, mais qui en avaient beaucoup aux yeux des
Malgaches et qu*ils savaient devoir plaire à la reine. Le prétendu ambassadeur présenta ces objets au nom du Roi de France et la reine lui en témoigna toute sa satisfaction en faisant aux Français le meilleur accueil qu'elle put. Pendant toute la journée, ce fut un échange amical de cadeaux, de compliments et de toutes sortes de politesses à la mode du pays.
Le lendemain, la reine, ayant fait mander le capitaine, lui dit qu'il fallait que tous deux prétassent serment suivant la coutume malgache. Voici comment se flt cette cérémonie : L'Owley [Aoly] ou talisman sacré, dont nous avons déjà donné la description, fut apporté et suspendu à une traverse de bois que supportaient deux pieux fourchus, coupés à cet effet, ainsi que le poteau auquel fut attaché un bœuf donné par la reine. Quand on eut tué ce bœuf, on prit quelques poils de sa queue, de son museau et de ses sourcils qu'on déposa sur des charbons ardents placés sous TOwley [Aoly] , et on aspergea avec un peu de son sang le feu et la traverse à laquelle était suspendu le talisman; on fit ensuite rôtir le foie dont un morceau fut placé sur cette traverse, et dont deux autres furent piqués au sommet de deux sagayes plantées en terre entre la reine et Tambassa* deur. La reine prononça alors le serment suivant :
c Par le Dieu tout-puissant qui est au-dessus de nous tous^ par les Dieux des quatre points cardinaux, par les Mânes de mes ancêtres, je jure en présence de cet Owley [Aoly] sacré que ni moi ni aucun de mes descendants, ni aucun de ceux de mes gens qui entendent ce serment solennel, ni personne de leur famille ne tuera volontairement de Français, à moins qu'il n'ait à venger un meurtre commis par eux sur l'un de nous; si ce que je dis en ce moment n'est pas l'expression de la pure vérité, que ce foie que je vais manger se transforme dans mes entrailles en un poison mortel et me fasse périr sur l'heure! »»
iiO OUViUOES ANCIENS .
. Après avoir prononcé ces paroles, éUéprit sur Fune des lances le morceau de foie qi^i y était Gxé et le mangea; le prétendu ambassadeur accomplit la même cérémonie, et ils furent dès IprS' unis par une amitié réciproque et rivalisèrent entre eux d*amabilité.
Après être resté trois ou quatre jours à terre et avoir envoyé h bord toutes les provisions dont il avait besoin, le capitaine emmena la reine avec ses principaux sujets visiter son navire, où elle fut traitée avec de grands honneurs, ce dont elle fut extrême < ment satisfaite. Revenue à terre, elle resta quelque temps sur le rivage à regarder les Français, qui, sans prendre garde à sa présence, enlevèrent leurs vêtements et se baignèrent pour 3e laver et se rafraîchir. La reine noire ne pouvait se lasser de contempler la blancheur de leur peau, si différente de celle des indigènes, lorsque sa curiosité fut éveillée par la vue de Tun d*eux dont la peau était beaucoup plus foncée que celle des autres; s*étant avancée vers lui, comme il sortait de Teau et allait remettre ses vêtements, elle remarqua qu'il avait un grain de beauté au-dessous du sein gauche. L'empêchant alors de mettre sa chemise, elle regarda cette marque avec une grande attention et s'écria qu'elle était certaine que cet homme était son fils, ce fils qui lui avait été ravi tout enfant, il y avait déjà tant d'années. Pleurant de joie, elle le serra dans ses bras et cria à haute voix qu'elle avait enfin retrouvé son fils. Tous les assistants, noirs comme blancs, se regardèrent avec surprise, mais la reine, ayant repris ses sens, assembla ses sujets et leur dit, en leur montrant la marque, que cet homme était son fils. Ceux qui avaient connu le jeune prince vinrent examiner cette marque et s'accordèrent avec elle pour proclamer qu'il était bien certainement le fils de l'ancien roi.
Les Français, ne comprenant rien à cet incident dont ils
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ne pouvaient préToir les conséquences, commençaient à être inquiets, de sorte que lé capitaine, mis au courant des paroles de la Beine par quelques Malgaches qui parlaient français, prit à part le héros de Taventure et, dans Tintérét de tous, rengagea à répondre, avec autant d*astuce que possible, aux questions qui lui seraient posées. La reine fit demander à cet homme s'il savait dans quel pays il était né, il répondit qu'il l'ignorait, ayant été emmené tout enfant loin du lieu de sa naissance ; elle lui demanda alors s*il la reconnaissait, il répondit qu'il ne pouvait l'affirmer, mais que, autant que sa mémoire pouvait le servir, elle ressemblait à une personne qu'il avait l'habitude de voir dan$ soa enfance. Cette dernière réponse confirma les indigènes dans leur opinion, d'autant, pensaient-ils, qu'il avait les cheveux aussi noirs qu'eux et que la blancheur de sa peau provenait probablement de ce que, depuis son départ de l'ile, il portait des vêtements. Ils conclurent donc que cet homme était bien leur prince et ils relevèrent de suite à la dignité de roi, comme le plus proche héritier de leur ancien souverain. Il lui demandèrent quel était son nom, et, ayant appris qu'il s'appelait Samuel, ils lui donnèrent celui de Deaan Tuley-Noro Panzacker [Andrian- Tolinoro Mpanjaka], composé de son nom primitif Noro et du mot Tuley [Toly] qui signifie « retour, arrivée », et des mots Deaan [Andriana] et Panzacker Anienosa [Mpanjaka ny Anianosy\ qui sont des titres signifiant : le premier c Seigneur », comme on a pu déjà le remarquer, et les autres « roi des Anlanosy » .
Le capitaine et les autres Français furent surpris de voir cet homme jouer si bien son rôle, car ils ne s'aperçurent pas, tout d'abord, qu'il était aussi désireux de devenir leur roi, quoiqu'ils fussent des sauvages, que les Antenosa [Antenosy| Tétaient de le choisir pour tel. Il se trouvait ainsi tout d'un coup
Ii2 OUVRAGES ANCIENS
à la tète d^^une armée de douze mille homnfies, et maître, pour y vivre à son gré, d un beau pays, vaste et fertile.
Le navire partit, le laissant à terre; mais depuis cette époque, lorsque les Français avaient besoin de se ravitailler, ils relâchaient à Port-Dauphin [Fort-Dauphin] et trafiquaient avec le nouveau roi.
Trois ou quatre ans environ avant notre naufrage, un navire français y fit relâche. Quelques-uns des hommes de Téquipage s*étant enivrés à terre, se prirent de querelle avec des indigènes et leur dirent que le roi Samuel n'était pas leur souverain légitime, lequel était encore vivant en France. Ces paroles inconsidérées pouvaient avoir des suites très fâcheuses pour Samuel, qui prit de suite une mesure énergique dont personne ne peut le blâmer; ayant fait amener Thomme qui avdt tenu ce langage, il le fît mettre immédiatement â mort, et il ordonna aux autres de partir de suite, les prévenant que, si jamais ils revenaient dans son pays, eux ou leurs compatriotes, ils ne sortiraient pas vivants de Tile*.
Celte aventure était connue de celui de nos matelots qui nous déconseilla de relâcher à Port-Dauphin [Fort-Dauphin] et lui avait fait dire que le roi Samuel était Tennemi mortel de tous les blancs, mais il avait mal compris Thistoire qu*on lui avait contée; de là, Terreur qui nous a été si fatale.
La conférence entre Deaan Crindo [Andrîan-Kirindra] et le roi Samuel me fit connaître ce qu'étaient devenus les jeunes
1. Cette histoire semble être une version altérée de la curieuse carrière de Le Vacher, dit La Case, né à La Rochelle qui, ayant épousé Andrian Nong [Andrianony?], la princesse d'Ambolo, se fit élire chef de cette province sous le nom d' Andrian Pousse [Andriamposa?J. Dans le récit qui précède, les faits réels se trouvent étrangement mélangés avec les détails de l'histoire d'Andrian Ramach [Andrian-dRamaka] que les Portugais enlevèrent à Tsiamban [Tsiambany] son père, à Fort-Dauphin. (Note du cap. S. P. Oliver.)
gens qui avaient été faits prisonniers avec moi, ou du moins ce que les indigènes en savaient. J'appris aussi que le prince que nous avions arrêté avec le roi Deaan Grindo [Andrian-Kirindra] n'était point à proprement parler son (ils, mais son neveu Deaan Murnanzacfa [Andria-Mananjaka], dont il avait usurpé les droits comme nous le verrons plus loin. Les Malgaches désignent par le même mot Zaffu [Zafy^ mot qui signifie les descendants] les petits-flls et les neveux aussi bien que les (ils, de sorte qu'il en résulte souvent des confusions.
Mais j'en reviens à ma propre histoire. La querelle entre mon maître et moi ayant pris fin, grâce à l'intervention de Deaan Sambo [Andriantsambo] et des autres chefs, mon maitre m'ordonna d'aller travailler aux plantations, en me disant que c si j*arrachais les pois chiches ou voêmes [c voanemba », sorte de haricots] avec les mauvaises herbes, comme je l'avais fait la première fois, lui m'arracherait les yeux ». Je partis très content, me souciant peu de l'endroit où je serais, pourvu que je ne le visse point, car il m'était devenu plus odieux que jamais.
Notre plantation se trouvait à environ cinq milles de la ville, et mon maitre n'y venait pas plus d'une fois par mois. Il ne se préocccupait pas de ma subsistance, pas plus du reste que de celle de ses autres esclaves; à nous, à pourvoir nous-mêmes à tous nos besoins. Il faut dire, toutefois, que chacun de nous pouvait cultiver pour son usage autant de terre qu'il voulait et qu'il avait un jour par semaine pour y travailler. Dans le commencement, j'eus quelque difficulté à me suffire à moimême; quand j'avais terminé le travail de mon maître, les jours de clair de lune, je courais les bois à la recherche d'ignames sauvages, dont souvent je n'arrivais à récolter qu'une petite
quantité, à peine suffisante pour un repas, et que je devais IV. 8
pourtant économiser de manière à ce qu*elle me servit pour le jour suivant*.
Mes compagnons d*esclavage me furent d'ailleurs aussi serviables qu'ils le pouvaient dans leur triste situation. Ils avaient des plantations à eux et ils me donnèrent des voëmes [sorte de haricots] et quelques autres aliments dont ils disposaient, surtout lorsque, les nuits étant noires, je ne pouvais me tirer d'affaire. Une nuit ou deux chaque semaine, je travaillais à défricher la pièce de terre que j'avais choisie pour y faire mes plantations et à la débarrasser des mauvaises herbes au moyen du feu; j'y plantai des patates, plantes qui poussent vite et qui pouvaient me fournir promptement un aliment agréable. Je menai une misérable existence pendant deux ou trois mois, mais ce ne fut qu'au bout d'un an que je fus parfaitement installé et eus des vivres en abondance.
Le miel est un des produits du pays les plus utiles; on en peut récolter des quantités considérables, à la condition de prendre certain soins. II y a en effet énormément d'abeilles et, lorsqu'on leur prépare des ruches, des « tohokes » [tohoka] * comme disent les indigènes, elles s'y installent d'elles-mêmes. C'était pour moi un plaisir que de préparer ces ruches, qu'on fait avec le tronc d'un arbre dit € Fontuoletch » [Fantsi-olotsa] ; on en coupe un tronçon d'environ un mètre de long, que l'on fend dans sa longueur, et qu'on évide grossièrement avec une hachette, puis on rattache les deux parties et on a ainsi un cylindre creux, au bas duquel on pratique un trou pour permettre aux abeilles de pénétrer dans l'intérieur et qui constitue une ruche excellente.
i. Tout ce passage n'est guère d*accord avec les habitudes de paresse et de nonchalance des habitants du Sud de Madagascar! 2. On dit plus généralement tohotra.
J*avais à peu près deux cents de ces ruches, mais on me ▼olait souvent mon miel. Un jour, je découvris» en le suivant à la trace, un de mes voleurs, qui était un enfant ; je le menai à son père, qui, quelques jours après, me donna, sans grande discussion, comme indemnité pour le miel qui m*avait été pris et pour la destruction de mes abeilles, deux hachettes, une bêche et dix cordons de perles jaunes. Je fus enchanté de cette aubaine et me considérai dès lors comme aussi riche qu un négociant de la « Cité ».
Bientôt, le hasard me fournit un moyen sûr de ne plus être volé. Je vais faire le récit de cet incident qui donnera une idée de la superstition des indigènes. J*ai déjà parlé des « Umossees » [Omasy]^ qui prétendent être magiciens, sorciers et diseurs de bonne aventure. L*un de ces < Umossees » [Omasy] vint un jour d*Anlenosa [du pays des Antanosy] dans notre pays [d*Androy] et s arrêta, au cours de son voyage, dans la ville de mon maître qui précisément^ ce jour-là, avait été dans les bois visiter ses ruches, dont il avait trouvé un grand nombre vides, et qui était revenu en colère, menaçant de tuer quiconque il surprendrait en train de lui voler son miel. L' « Umossee b [Omassy], étant venu le saluer et, apprenant de quoi il s'agissait, lui dit qu'il pouvait lui donner un talisman qui empêcherait à l'avenir tout vol de son miel, mais qu'il n'osait le faire parce que la personne qui mangerait le miel volé en mourrait; Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] répondit qu'il lui était bien égal que tous ses voleurs mourussent. Il fut dès lors convenu que r « Umossee » [Omasy] recevrait deux vaches et deux veaux en échange de son talisman, après qu'on en aurait constaté TelTet.
Le lendemain, le sorcier alla dans les bois et y choisit un