‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 2)Chapitre 17 sur 61 · Voir plus haut, les notes 1 et 2 de la page · texte numérisé non relu

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arbre appelé c roe-bouche » [roi-potsy] ; il n'y en a pas de semblable en Angleterre, mais peu importe son espèce, car un arbre quelconque aurait certainement fait tout aussi bien TafTaire. Ayant arraché deux morceaux de racines, Tun dans TEst de cet arbre et Tautre dans TOuest, il les donna à Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana], en lui expliquant qu*il n'avait qu'à frotter le morceau arraché dans l'Est sur une pierre humectée d'eau et, avec cette eau, à asperger ses abeilles et leurs rayons de miel, pour que tous ceux qui viendraient voler ce miel et le manger enflassent en un quart de jour, — car les gens de ce pays ne comptent pas par heures — et mourussent au bout de trois jours, ayant la peau tachetée comme celle du léopard. Ce maléfîce agréa fort à Deaan Mevarrow [Andrian-Mahavariana], mais il s'enquit de ce qu*il lui faudrait faire pour que lui et sa famille pussent utiliser son miel. L' < Umossee » [Omasy] lui dit qu'il avait justement le remède dans l'autre morceau de racine, celui pris dans l'Ouest, qu'il suffisait de frotter un peu sur une pierre arrosée d'eau, pierre difl'érente de celle employée dans la première opération, et d'asperger les ruches avec cette eau. La première racine n'a plus alors aucune vertu. Le sorcier ajouta que, s'il voulait en user généreusement envers un voleur de miel qui commencerait à éprouver les efl*els de la première racine et lui sauver la vie, il n'aurait qu'à lui donner un peu de la seconde, de celle prise dans l'Ouest, qui s'appelle c Vauhovalumy » [Vahîveloma], c'est-à-dire la racine [ou plutôt liane] de vie, et qui fera disparaître l'enflure et les taches et rendra le malade à la santé.

Tout cela était fort bien, mais il s'agissait de savoir si toutes les belles promesses de 1' c Umossee » [Omasy] se réaliseraient. Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] était impatient d'en avoir la certitude. Aussi, après avoir aspergé ses ruches confor-

mément aux instructions du sorcier, il proposa à plusieurs de

ses gens de tenter Texpérience, leur offrant un boeuf pour leur peine ; personne n*osa se hasarder. Ayant eu vent de cette offre et connaissant Tincroyable crédulité des Malgaches, je compris de suite que V < Umossee » [Omasy] profitait de leur stupide ignorance pour les tromper et que le talisman qu*il avait vendu i mon maitre n*avait en réalité aucune vertu, que tout son effet se réduisait à frapper d'épouvante les voleurs crédules. Or, comme je possédais moi-même une grande quantité de miel, je pensai que je le sauvegarderais, si je pouvais me targuer avoir reçu, par un moyen quelconque, communication du secret. Je (is donc dire à mon maître que je consentais à tenter lexpérience, à condition que, si jV survivais, il me divulguerait sa recette. Il s'empressa de m'envoyer chercher et accepta mes conditions, me promettant, en plus, une forte récompense. Je me rendis avec mon maitre et plusieurs autres personnes à la ruche qui avait été aspergée avec le prétendu poison, et j'y pris du miel à pleine poignée et le mangeai, demandant aux assistants s'ils ne voulaient pas y goûter avec moi; naturellement, ils refusèrent et marquèrent par leurs minés effarées et leurs grimaces la frayeur que leur causait ma proposition fort malsonnante à leurs oreilles, s'écriant qu*ils n'y toucheraient pas pour mille bœufs ! Quand j'eus l'estomac plein et que je fus complètement rassassié, mon maître voulut me ramener chez lui pour pouvoir, au premier symptôme, m'administrer le contre-poison, mais je préférai aller me divertir avec mes camarades. Je voulais avoir le temps de trouver quelque moyen de maintenir tout le monde dans Terreur. J'eus la chance, en me promenant dans la prairie, de trouver un veau en train de téter sa mère et, comme personne ne pouvait me voir, j'attachai le veau avec mon « lamber » [lamba] et tétai la

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vache avec mes lèvres aussi longtemps qu'elle me donna du lait. Ce lait, joint au miel, produisit Teffet que je cherchais, car mon ventre enfla et fit entendre toutes sortes de gazouillements ; je rejoignis alors mes camarades qui, voyant le gonflement de mon estomac et entendant les borborygmes, s'écrièrent que j'étais empoisonné et me conseillèrent de courir à la maison. Étant passé derrière un buisson sous un certain prétexté, je me fouettai avec des orties, si bien que les boutons et la rougeur qui s'ensuivirent efl*rayèrent fort mes camarades qui constatèrent avec efiroi que je présentais tous les signes et symptômes d'empoisonnement annoncés par 1' < Umossee » [Omasy]. Je mis le comble à ma supercherie en poussant des gémissements et en me plaignant très fort; aussi plusieurs d'entre eux se mirent-ils à courir en avant, tandis que les autres m'aidèrent à gagner la maison.

Mon maître avait préparé l'eau avec le « Vauhovalumy » [Vahiveloma] ou la racine de vie. Tous les habitants du lieu, apprenant le danger dans lequel je me trouvais, affluèrent à la maison, me plaignant fort et admirant la science profonde de 1* « Umossee » [Omasy], qui, du reste lui-même, ne s'aperçut pas de ma supercherie. Je m'empressai de boire le médicament et, après un repos de trois ou quatre heures, je me présentai aux assistants tout à fait rétabli et n'éprouvant plus le moindre malaise. Tout le monde considéra dès lors le c Vauhovalumy » [Vahiveloma] comme une médecine précieuse, et 1' « Umossee » [Omasy] passa pour un très savant homme, ce dont il ne manqua pas de se prévaloir, se repentant d'avoir livré son secret à aussi bon compte et déclarant que dorénavant celui qui le voudrait connaître devrait le payer au moins vingt bœufs. Pour lui marquer sa reconnaissance, Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] l'invita à choisir lui-même dans son

troupeau les deux vaches et lés deux veaux qu'il lui avait prorois. G*est ce que fît le sorcier, qui continua ensuite son voyage.

Sur ma promesse de ne pas divulguer le secret, mon maître me montra les deux racines en me révélant le moyen de me les procurer et d'en faire usage ; puis, pour m'indemniser de mes souffrances et du danger que, croyait-il, j avais couru, il me fit don d'une vache et d'un veau. Je me félicitai d'avoir fait une aussi bonne journée.

Quand je retournai à la plantation, mes voisins et mes compagnons d^esclavage, qui avaient vu les terribles effets du poison, me prièrent de marquer toutes mes ruches afin que, quand ils iraient voler du miel, ils ne fussent pas exposés à mourir en prenant celui qui m'appartenait. C'était ce que je désirais, je plaçai donc une baguette blanche devant chacune d'elles et, depuis lors, personne ne toucha plus à mon miel ; on n'osait même pas passer auprès de mes ruches dans la crainte d'être attaqué par mes abeilles dont les piqûres, pensait-on, devaient avoir des conséquences plus dangereuses que celles des autres

Avec ma vache et mon veau, j'avais maintenant du lait à ma guise, et j'étais aussi riche que mes compagnons de servitude, sans parler des bénéfices que je retirais de mon miel dont je vendais de quarante à cinquante gallons [environ deux cents litres] par an, en échange de hachettes, de perles de verre, etc., à des gens qui en faisaient du toake [toaka, rhum malgache], surtout à l'époque de la circoncision et des autres fêtes.

Je vécus de cette manière pendant environ trois ans, qui, ajoutés aux deux années et demie précédentes, font un total de cinq ans et demi, c'est-à-dire à peu près le temps que dure un apprentissage en Angleterre. Mon maître vint un jour voir

comment nous nous comportions; après avoir examiné avec plus d'attention que d'ordinaire ma manière de travailler, il me donna Tordre de revenir avec lui à la maison et me confia la garde de son troupeau de bœufs qui était à proximité de la ville. C'était une besogne moins pénible que celle qui consiste à travailler la terre, quoique je m'y fusse assez bien fait depuis que j'avais une plantation à moi, mais, comme c'était à mon maître qu'incombait dorénavant le soin de me nourrir et que, d'autre part, mon miel était à l'abri des voleurs, mon changement de situation ne me causa aucune contrariété. Je partis, poussant devant moi mon propre bétail qui s'était augmenté de deux génisses. Mon mobilier n'était pas assez important pour que je ne pusse l'emporter tout entier avec moi; j'étais cependant aussi riche et aussi bien pourvu que n'importe quel Malgache de ma condition et même plus que beaucoup d'entre eux.

Aussitôt arrivé à ma nouvelle résidence, je me construisis en moins de deux jours une maison et un parc pour mon bétail personnel. Mon travail le plus pénible consistait, comme autrefois quand j'avais ce même emploi, à rapporter tous les deux soirs à la maison, en parcourant quatre ou cinq milles, un vase ou calebasse pleine d'eau. Mais, étant esclave, je ne pouvais souhaiter une occupation plus facile.

Il n'y avait pas longtemps que j'avais repris la garde du bétail, lorsqu'éclata une guerre qui nous réduisit & la misère; ces guerres, que se font si fréquemment les Malgaches, sont un mal endémique à Madagascar; ce sont elles qui sont cause que tant d'entre eux sont vendus comme esclaves aux Européens ; ce sont elles qui dévastent ce pauvre pays et ruinent ce peuple, qui est d'ailleurs bon et sociable et qui a, comme je l'expliquerai plus tard, d'excellentes lois pour juger les procès et punir les

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crimes. Mais le roi d*un pays quelconque a rarement assez d*autorité pour forcer ses vassaux à lui soumettre leurs querelles et leurs différends, de sorte que ceux-ci ont recours aux armes, se tuant et se réduisant en esclavage, s*appauvrissant les uns les autres de la manière que je vais exposer, en racontant un événement dont j*ai eu grandement à souffrir.

Nous vivions en paix, et, depuis longtemps, aucun ennemi n*avait troublé notre tranquillité. Mais tous les Malgaches se plaisent à piller leurs voisins et à se voler mutuellement leur bétail; dès la première année de mon esclavage, j*avais vu mon maître et bien d*autres se livrer à ces razzias, dont leurs voisins se vengeaient à leur tour en leur rendant la pareille. Or, un jour que nous avions, moi, les autres gardiens et deux hommes armés de fusils qui, suivant Tusage, nous escortaient, mené notre bétail à Tabreuvoir qui était éloigné de la ville de cinq ou six milles, il arriva qu'au retour, quoique la plus grande partie du troupeau suivit tranquillement son chemin en broutant, quelques-unes des vaches se mirent à galoper vers le parc où étaient leurs veaux ; mes compagnons, qui connaissaient mon agilité, me prièrent de les rattrapper et de les arrêter jusqu'à ce que le reste du troupeau les rejoignit; mais elles avaient beaucoup d'avance et je fus quelque temps avant de les atteindre. Me retournant, je fus étonné de voir un de nos gardiens tirer sur une bande d'hommes qui poussaient notre bétail dans une direction opposée, puis accourir de mon côté; ces hommes, apercevant les vaches que je venais de rassembler, s'élancèrent après nous. Abandonnant mon bétail, je courus de toutes mes forces vers la maison de mon maître, où j'arrivai très effrayé et tout haletant, et j'appris à mon maître dans un langage saccadé qu'une troupe armée avait saisi notre bétail et que l'un de nos gardiens, le nommé Roy'n-

Bowra [Rainisoro?] avait tiré un coup de feu et tué un homme; mais je ne pus dire qui étaient les pillards. Pendant que nous causions de cette affaire, arrivèrent deux ou trois de nos gens qui nous dirent que ce coup de main était fait par Deaan Chahary [Andrian-Tsahary] et Deaan Frukey [Andriam-Piroky], deux (ils de Deaan Crindo [Andrian-Kirindra].

Or, il parait que notre maître avait quelque temps auparavant volé trois bœufs à Deaan Frukey [Andriam-Piroky] et que celui-ci, ayant découvert le nom de son voleur, usait de représailles. On donna Talarme, et Deaan Mevarrow [Andria- Mahavariana] commanda à ses gens de prendre leurs armes et de le suivre, ce qu'ils firent de bon cœur, car la perte atteignait tout le monde, le troupeau qui venait d'être enlevé comprenant leurs animaux comme ceux de notre maître. Tous les hommes, à Fexception de quelques vieillards et de quelques infirmes, partirent à la poursuite des pillards. Moi aussi, du reste, j*étais ruiné du coup, ayant perdu ma vache et mes génisses; mon veau, qui était dans le parc, appelait sa mère, comme tous les autres veaux dont les mugissements ininterrompus, s*unissant aux lamentations des femmes et des enfants, formaient un vacarme véritablement épouvantable et effrayant.

Deaan Frukey [Andriam-Piroky], qui avait procédé à cette razzia pour se venger, prétendait-il, de Tenlèvement de son bétail par mon maître, avait son village à deux ou trois milles de notre trou d'eau ou puits, mais il fit conduire nos bœufs beaucoup plus loin dans le nord, jusqu'à la ville de Deaan Chahary [Andrian-Tsahary] qui était mieux fortifiée que la sienne et mieux en état de soutenir l'attaque qu'ils s'attendaient avec raison à nous voir tenter contre elle.

Malgré leur colère et leur précipitation, nos gens poursuivirent les pillards avec une grande circonspection ; informés par

leurs éclaireurs que les ennemis s'étaient réfugiés avec leur butin dans cette ville qu^ils n'étaient pas en mesure d'assiégçr, ils ne cherchèrent pas à appeler leurs voisins à leur secours, ce qui eût pris trop de temps; s'éloignant sans bruit, ils allèrent à un endroit situé à environ cinq milles plus loin, où Tennemi avait tout son bétail d'élevage, dont ils s'emparèrent pendant la nuit, tandis que les gardiens, qui étaient sans méfiance, dormaient profondément à une petite distance de là. Ils reprirent alors le chemin de leur village emmenant toutes les bêtes en silence. Quant à nous, qui étions aux aguets, attendant leur retour d'une minute à l'autre, nous eûmes une grande joie en les voyant revenir avec un très grand troupeau contenant autant de bœufs, sinon plus que le nôtre ; il y avait en effet au moins cinq cents têtes de bétail. Nous crûmes tout d'abord qu'ils avaient recouvré nos animaux, et je me réjouissais fort à la pensée que j'allais pouvoir embrasser ma vache. Mais nous noas rendîmes bientôt compte qu'il s'agissait de bêtes étrangères, et, comme je n'avais pas pris part à l'expédition, je n'eus aucune part du butin.

Mon maître et plusieurs de ses compagnons, une fois le partage fait, abattirent quelques bœufs. Je reçus, comme les autres, des morceaux de viande en cadeau et nous fîmes un joyeux repas. Le lendemain, je retournai comme par le passé garder le bétail; mon maître répara les brèches que présentait l'enceinte de sa ville en y plantant des poteaux coupés dans ce but, et il fit tous les préparatifs utiles pour le cas où on viendrait l'attaquer. Mais il n'eut pas la patience d'attendre tranquillement chez lui la venue des ennemis, et, deux ou trois jours après, quoique les représailles qu'il avait exercées contre eux eussent dû le satisfaire, puisqu'il leur avait repris plus de bétail qu'il n'en avait perdu, il voulut absolument aller les

surprendre de nuit dans leur ville, laissant la sienne sans défense. Il obtint le résultat que méritait une conduite aussi inconsidérée.

En effet, le matin même qui suivit son départ, alors que, avec quelques-uns de mes compagnons, je faisais boire le troupeau, en veillant à ce que les bétes ne s*enfuissent point vers Tendroit d*où on les avait amenées, et qui était plus proche du puits d'eau que notre ville, une vingtaine d*hommes sortirent tout à coup d'un petit bois et s'élancèrent sur nous. Je réussis, avec trois ou quatre autres jeunes gens, h leur échapper en m'enfuyant à toute vitesse; mes camarades ne tardèrent pas à être rejoints et furent pris, ainsi que tout le bétail. Quelquesuns de ces hommes me poursuivirent en poussant des cris et des hurlements, menaçant de me tuer si je ne m'arrêtais pas. Je me retournai et, m'apercevant que je gagnais du terrain, je courus encore pendant au moins un mille et demi et arrivai à un bois que je connaissais et où je pus me cacher. Ils s'en retournèrent alors vers leurs compagnons et tous s'éloignèrent avec leurs prisonniers et leur bétail.

Dès que je les eus vus partir, j'allai en toute hâte à notre ville, où, dès mon arrivée, les femmes m'entourèrent, car elles virent à mon visage et à mon agitation qu'un malheur était arrivé. Je leur annonçai de suite la perte que nous venions de faire, et elles se lamentèrent à haute voix sur l'imprudence de leurs maris qui, obéissant à une colère aveugle, avaient, dans le but de se venger de leurs ennemis, laissé tout ce qu'ils avaient de précieux sans défense à la merci de ces mêmes ennemis, qui avaient certainement, disaient-elles, des espions chargés de les renseigner sur ce qui pouvait leur être avantageux.

Deaan Mevarow [Andria-Mahavariana] revint le soir et apprit, comme bienvenue, la nouvelle de ce qui nous était arrivé au

lever du soleil. Quant à lui, il n^avait rien fait, car, quoiqu'il fût arrivé devant la ville de son ennemi une heure avant le jour, celui-ci était si bien renseigné par les espions qu'il envoyait de jour et de nuit à la découverte que les habitants de la ville prirent de suite Talarme et, sortant de Tenceinte, vinrent à la rencontre des nôtres. Tout se borna, comme s'il s'était agi d une querelle de femmes, à un échange d'injures et aux interpellations suivantes : € C'est vous qui avez commencé! ». « C'est vous qui nous avez provoqués! » etc*. Ils tirèrent ensuite quelques coups de fusil les uns et les autres, mais sans qu'il y eut le moindre sang versé. Un peu après le lever du jour, un parent de Deaan- Frukey [Andriam-Piroky] accourut à son aide et Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] jugea bon de se retirer, non toutefois sans lui crier que < si son parent n'était pas venu avec ses gens à la rescousse, il aurait en quelques heures repris son bétail. » € Non seulement, lui répondit Deaan Frukey [Andriam-Piroky], je garderai ton bétail, mais je suis rentré en possession des bœufs que tu m'as enlevés par surprise, ainsi que tu l'apprendras à ton retour ». C'est ce que constata en effet Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana], qui fut profondément affecté de ce malheur, quoique nous eussions abattu un bon nombre des

1. Le Rév. A. Walen dit que, « lorsque les Sakalava partent en guerre, ils chantent et poussent des cris, allant de Tavant jusqu'à ce qu'ils aperçoivent leurs ennemis. Ils s'approchent si près les uns des autres qu'ils entendent parfaitement ce qui se dit d'un camp à l'autre. Alors, ils font halte, et l'une des bandes demande à l'autre : « Comment vous portez-vou^? » L'autre répond : « Comme vous voyez », ou bien : « Nous voici ». Puis, « Ailons-nous nous battre? » et l'autre crie : « Oui! Oui! battons-nous! ». Dès ce moment, le feu commence. Si l'un des guerriers vient à être frappé d'une balle, ses voisins prennent la fuite et les ennemis se précipitent sur le blessé, qu'ils achèvent à coups de lances et auquel ils enlèvent son fusil, ses lances et tout ce qu'il a sur lui... Ces sortes de guerres sont fort goûtées des Sakaiaves; les pertes d'hommes qu'elles entraînent sont minimes. » {Notes sur les Sakalava.)

bêtes étrangères et assuré ainsi des provisions. Jl jura de se venger de ses oncles et, ayant fait ses préparatifs, il partît trois jours après pour une nouvelle expédition.

Il me demanda si je voulais y prendre part, ce à quoi je consentis très volontiers, car il n'y avait de sécurité nulle part et on courait tout autant de risques à la ville qu*en campagne. Mon maître me donna donc un fusil, une cartouchière, une poire à poudre, et je commençai ma carrière de soldat.

Ayant un long chemin à faire, nous sommes sortis de notre ville à la tombée de la nuit, car Deaan Frukey [ Andriam-Piroky] avait abandonné avec tout son monde sa ville qui n était pas en état de soutenir un assaut et il s'était réfugié dans celle de son frère, qui est située à plusieurs milles plus au Nord. Nous avons marché très vite, sans faire de bruit, ne causant entre nous qu*à voix basse. Comme ma peau était blanche et que mes compagnons craignaient qu'elle ne se vit de loin dans l'obscurité, ce qui aurait permis aux éclaireurs ennemis de nous découvrir, je dus me barbouiller tout le corps de boue.

Nous sommes arrivés auprès de la ville deux heures avant le lever du soleil et nous avons envoyé deux hommes, qui la connaissaient bien, en faire le tour et relever les brèches ou points faibles de son enceinte. Ces hommes revinrent, ayant découvert deux brèches, ainsi que le passage secret qu'on réserve dans toutes les villes malgaches pour que les femmes et les enfants, en cas de surprise, puissent sortir et se réfugier dans les bois; en cet endroit, nous plaçâmes en embuscade une trentaine d'hommes qui ne devaient pas tirer de coups de fusils ni faire le moindre bruil, maïs seulement arrêter les femmes dans leur fuite. Notre armée se partagea en trois groupes dirigés respectivement par Deaan Mevarrow [Andrla-Mahavariana] qui se chargea de l'assaut de la plus difficile des deux brèches de

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l'enceinte, par un de ses chefs qui devait pénétrer par l'autre et par Deaan Sambo [Andriantsambo] qui avait à forcer les trois portes qui se succèdent lune à Tautre et qui ferment Tallée par laquelle on entre dans la ville. J'étais avec ce dernier, car mon maître n'avait pas voulu me prendre avec lui, pensant que je ne serais pas capable de marcher sur les épines des nopals qui forment les fortifications de ces villes.

Le signal de l'attaque devait nous être donné par un coup de fusil que devait tirer Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] lorsque lui et son chef auraient franchi les brèches. Nous avons attendu un quart d'heure avant d'entendre ce coup de fusil, mais, dès qu'il fut tiré, les habitants furent immédiatement debout, les armes à la main, tout prêts à combattre, et ils se massèrent derrière la porte du milieu; au moment où nous pénétrions par la porte extérieure, ils nous attaquèrent avec fureur; nous réussîmes toutefois à les repousser. Néanmoins, ils défendirent pendant longtemps la troisième porte; mais Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana], ayant eu un de ses meilleurs soldats tué à ses côtés d'une balle dans le ventre au moment où il tentait l'assaut, entra dans une telle fureur qu'il bouscula ses ennemis et, forçant, non sans peine, la brèche, il se précipita dans l'intérieur de la ville, suivi de ses compagnons; à peu près en même temps, nous parvenions à repousser nos adversaires et nous pénétrions dans la ville. Les cris perçants des femmes dont s'emparèrent ceux des nôtres que nous avions mis en embuscade, nous apprirent le succès de notre habile manœuvre; presque toutes en eflet furent faites prisonnières. Quant aux hommes, ils s'échappèrent dans les bois par une brèche qu'ils firent eux-mêmes au travers de leur palissade, nous laissant la liberté, dont nous usâmes à loisir, de brûler et de piller la ville.

Je me procurai de cette façon du coton, des gamelles en bois et des cuillers, et je retrouvai ma vache au milieu du bétail de mon mattre dont nous récupérâmes une bonne partie. J^avais donc toute raison de penser que j*allais rentrer en possession de mon bien, mais il eût été sage de nous méfier et notre confiance aveugle nous perdit!

Ayant réuni un important butin d*esclaves et de bœufs, nous poussâmes hors la ville, devant nous, le bétail sans nous faire escorter par des soldats, tant nous étions persuadés que nos ennemis étaient complètement défaits et dispersés. En réalité, ils se tenaient cachés dans les bois, nous observant et guettant Toccasion de prendre leur revanche. Ayant vu le troupeau qui cheminait sans escorte, ils n'eurent qu*à le détourner du sentier dans lequel nous l'avions engagé et à le pousser dans les bois, où nous le reperdîmes presque aussitôt après Tavoir conquis; car, quand nous cherchâmes à le reprendre, ils sortirent de leur cachette en grand nombre et nous tirèrent des coups de fusil, nous offrant même le combat. Ils nous tuèrent un homme; pendant l'assaut de la ville, il y avait déjà eu quatre morts et trois blessés, fous soldats fort braves et fort estimés. Cette perte fut très sensible àDeaan Mevarrow [Andria- Mahavariana] et à ses. compagnons, qui perdirent dès lors tout courage et ne se préoccupèrent plus que de se sauver avec leurs prisonniers afin d'éviter l'attaque de leurs ennemis. En conséquence, nous avons abandonné la route plate et découverte par laquelle nous étions venus et nous avons suivi à travers bois, pendant plus de dix mille, un chemin abominable, plein d'épines et de ronces, toujours en éveil de peur de tomber dans quelque embuscade. Pourtant, nous nous sommes arrêtés quelque temps pour fabriquer des brancards sur lesquels on pût porter nos blessés, puis nous avons repris notre marche

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avec une grande circonspectioD, nous imaginant, dès qu*un oiseau remuait ou voletait, que c^était un ennemi aux aguets. Une fois sortis de ce bois, nous avons suivi des sentiers peu fréquentés et sommes arrivés chez nous presque à la nuit. Il est d*usage qu*au retour d*une expédition, quel qu'en soit le résultat, le chef s'assoie devant sa maison entouré de ses compagnons. C'est ce que fît Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana], et aussitôt les femmes de la ville s'assemblèrent autour de nous pour connaître les nouvelles; dès que les assistants eurent été mis au courant de ce qui était advenu, malgré le nombre des esclaves que nous ramenions, tous manifestèrent une grande afQiction et les femmes, les parents, les amis des morts se livrèrent à des lamentations sans fin. Pourtant, on tua quelques bœufs, et, après nous être restaurés de notre mieux pour réparer nos forces, c&r nous étions tous éreintés, chacun s'en est allé se coucher dans sa maison.

Le soleil n'était pas encore levé que nous fûmes réveillés en sursaut par un coup de fusil; nos ennemis avaient jugé, d'après notre attitude de la veille, que nous étions découragés, et ils avaient résolu de ne pas nous laisser le temps de nous remettre. Ils nous avaient donc suivis et attaquaient notre ville, tout comme nous avions attaqué la leur; sans avoir toutefois autant de jugement et autant de courage que nous en avions eu. En eflet, au signal d'alarme, nous nous sommes hâtés d'envoyer sous bonne escorte les femmes, les enfants et les nouveaux esclaves au lieu de retraite ordinaire et nous y avons réussi; puis, nous nous sommes défendus aussi longtemps que nous avons pu, pas toutefois avec l'ardeur que nous eussions déployée en d'autres occasions, et nous avons fini par laisser nos ennemis piller, à leur tour, notre ville. Ils n'y trouvèrent

pas grand'chose, car les femmes avaient emporté tout ce w. 9

qu*elles avaient pu dans leur fuite, et, quant au bétail, il n*y avait dans les parcs que quelques veaux dont les mères avaient déjà été enlevées. Us avaient d*ailleurs tant de hftte de s en aller qu*ils ne cherchèrent même pas à emmener ces jeunes bétes qu*ils se contentèrent de tuer, emportant le plus de viande qu*ils purent. Us ne cherchèrent pas à nous reprendre les» femmes que nous leur avions enlevées; mais ils nous crièrent qu* « ils ne nous laisseraient aucun repos tant que nous ne les leur aurions pas rendues ainsi que leurs enfants »; nous leur répondîmes que « nous reprendrions notre bétail et que nous conserverions nos prisonniers ».

Nos ennemis parurent contents d*avoir pris cette revanche; mais nous, d*autre part, nous n'étions pas peu satisfaits d avoir pu leur tenir tète, quoique nous ayons été battus, car nous étions dans les plus mauvaises conditions.

Notre roi, Deaan Grindo [Andrian-Kirindra], ayant sur ces entrefaites appris ce qui se passait, tenta de nous réconcilier. 11 s*enquit auprès des deux parties des causes de la querelle et de nos revendications mutuelles; Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] fit dire qu'il était prêt à se conformer aux désirs du roi et à vivre i l'avenir en bonne intelligence avec ses oncles, si ceux-ci lui restituaient son bétail. De leur côté, Deaan Frukey [Andriam-Piroky] et Chahary [Andrian-Tsahary] réclamèrent leurs femmes et dirent qu'ils « consentaient à rendre ceux de nos bœufs qui étaient encore vivants, mais qu'ils en avaient abattu un tiers et qu'ils n'entendaient nullement en donner d'autres à leur place ». Le roi ne put ni persuader Deaan Frukey [Andriam-Piroky] de remplacer les bœufs de notre troupeau qui avaient été mangés, ni nous amener à rendre la liberté aux femmes que nous avions capturées, si l'on ne nous donnait pas d'indemnités pour nos bétes, car notre maitre lui fit déclarer

qu* < il aurait beau envoyer contre lui tous ses soldats, réunis à ceux de ses fils, il ne le contraindrait pas, lui, Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] , à donner la liberté à ses prisonniers, si Ton n^acceptait pas ses conditions qui étaient fort raisonnables».

Cette réponse hautaine irrita fort Deean Crindo [Andrian- Kirindra] qui résolut de contraindre de vive force les deux partis i lui obéir. Il réunit une armée d'un millier d'hommes dans le but de marcher d*abord contre Deaan Mevarrow [Andrian- Mahavariana] ; il ne pouvait pas lever une armée plus forte, à cause du différend qu*il avait depuis longtemps avec son neveu Murnazack [Mananjaka], le fils de son frère aîné. Ce prince était tout jeune lorsque son père était mort et, comme, à cette époque, le pays était en guerre avec ses voisins, Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] avait pris en main le gouvernement, qu*il n*avait jamais voulu remettre depuis à son neveu.

Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] était non seulement un homme courageux, il était juste, généreux, honnête, doué en un mot de toutes les qualités qu*un habitant de ce pays sauvage peut avoir, comme nous allons le voir; aussi était-il très estimé et aimé dans tout le pays. Il avait trois frères, qui possédaient chacun une seigneurie et avec Taide desquels il pouvait réunir une armée presque aussi forte que celle de son oncle.

Lorsqu'il y avait la guerre avec des étrangers, tous ces chefs s'unissaient pour combattre Tennemi commun; c'est ce qu'ils firent, comme nous l'avons vu, contre les rois des Merfaughla [Mahafaly] et des Antenosa [Antanosy] ; mais ils se jalousaient entre eux et ils avaient une grande méfiance les uns des autres. Aussi Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] ne put-il mener contre nous une armée plus forte, à cause de la nécessité

dans laquelle il était de protéger sa ville et celles de ses fils.

Deaan Mevarrow [Andrian-Mahavariana] connut le danger qui le menaçait par un de ses amis de Fenno-arevo [Fenoarivo] qui vint de nuit le prévenir et qui rentra chez lui avant le jour, sans avoir été vu.

Mon maître avait un cousin avec lequel il avait des relations très amicales et dont le père était un des plus puissants vassaux de Deaan Crindo [Ândrian-Kirindra]; il résolut de se réfugier avec ses gens auprès de cet oncle, qui s*appelait Mephonley [Andria-Mafonty] ^ Tous nous eûmes bientôt empaqueté les objets, peu nombreux et de peu de valeur du reste, que nous voulions mettre hors de l'atteinte des ennemis; en ce qui me concernait, les provisions et les autres articles qui m'appartenaient et qui valaient la peine d*ètre emportés, consistaient simplement en un gallon [4 litres] de carravances [pois chiches ou « voanemba », une natte pour dormir, une hachette et une petite bêche pour déterrer les ignames sauvages. Quant aux houes, nous n*en avions plus besoin, puisque les travaux de culture étaient interrompus dans tout le pays, et, quant à nos plantations et à nos récoltes qui étaient entassées dans de petits magasins, nous les laissâmes à Tentière disposition de nos adversaires ou de quiconque voudrait s'en emparer.

Nous sommes arrivés, au bout d'une demi-journée, à la ville de Deaan Mephontey [Andria-Mafonty], qui accueillit mon maître avec de grandes marques d'amitié et qui lui promit sa protection, l'assurant qu'il le défendrait avec ses gens jusqu'à la dernière extrémité. On donna des maisons aux chefs et nous, les gens du commun, nous nous construisîmes des huttes au beau milieu de la ville, partout où il y avait des emplace-

1. Litt. : Le seigneur doux. — Peut-être, cependant, est-ce Andriamahafantina (litt. : le seigneur qui sait faire son choix).

ment libres; je fis la mienne toute petite, ne sachant pas combien (le temps j*étais appelé à y demeurer.

Deaan Grindo [Andrian-Kirindra] se présenta trois jours après devant celte ville, et, après avoir établi son camp, il se rendit auprès de Deaan Mephontey [Andria-Mafonty], lui demandant de lui livrer Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] et tous ses gens, ajoutant qu*autrement il aurait i les défendre à ses risques et périls. Deaan Mephontey [Andria-Mafonty] répondit courageusement : qu*il avait toujours eu Thabitude de protéger les étrangers qui lui demandaient asile, lorsqu*ils étaient de braves gens, qu*à plus forte raison il protégerait des amis et des parents; que, si Deaan Grindo [Andrian-Kirindra] voulait s^emparer d'eux, il faudrait qu*il recourut à la force, car, quant à lui, il userait de toutes ses ressources pour les défendre ». Deaan Grindo [Andrian-Kirindra] Ot alors ses préparatifs pour attaquer la ville le lendemain matin; quant i nous, nous disposâmes à la défendre. Au milieu de la nuit, nous envoyâmes les femmes et les enfants dans les bois par petites bandes, non |ms tous au même endroit, mais en différents lieux assez éloignés les uns des autres. Je reçus Tordre d'accompagner avec une escorte ma maîtresse, ainsi que quelques femmes et esclaves de sa suite. Après avoir marqué la cachette afin de pouvoir la retrouver, je suis retourné à la ville où nous avons fait bonne chère, cuisant et mangeant de la viande de bœuf, car nous avions encore à notre disposition un peu de bétail, celui dont j^avais été le gardien au commencement de mon esclavage et qui était loin de notre ville lorsque Deaan Frukey [Andrian- Piroky] s*était emparé de nos vaches laitières; le grand malheur était que nous manquions d'eau, car nous n'avions pas eu le temps d'en aller chercher la veille.

Le lendemain, nous fûmes tous debout au point du jour.

chacun au posle qui lui avait été assigné; je me tenais derrière mon maître, qui avait deux fusils que je devais charger et lui passer tour i tour. Les ennemis firent un tel feu de file que, pendant près d*un quart d*heure, la fumée nous empêcha de les voir; enfin leur feu se ralentit et nous leur répondîmes vigoureusement. Au second engagement, ils s*approchèrent davantage, et les sagaies commencèrent à voler de part et d autre; Tune de ces sagaies traversa mon « lamber » [lamba ou pagne] et m*écorcha la peau, ce qui au premier moment me causa de Teffroi, mais je ne tardai pas a me rassurer et je renvoyai par-dessus le rempart la lance qui m'avait atteint. Les bœufs nous donnèrent beaucoup d'ennuis; plusieurs d'entre eux, ayant été blessés, se mirent à courir çà et là, semant le désordre dans le reste du troupeau qui se rua de tous côtés comme des bêtes féroces. Après une lutte de quatre heures, qui fut très opiniâtre des deux côtés, Deaan Crindo [Andrlan-Kirindra], constatant qu'il ne pouvait pénétrer dans la ville, rassembla ses troupes et rentra dans son camp. Deaan Mephontey [Andria-Mafonty] et Deaan Mevarrow [Andrian- Mahavariana] étaient d'avis de tenter une sortie, mais le fils de Deaan Mephonty [Mafonty], Batœngha [Betonga], qui craignait une embuscade, les en dissuada non sans peine.

Il y eut des deux côtés quelques hommes tués et aussi quelques blessés qu'après le combat nous transportâmes hors de la ville, auprès de leurs femmes. Nous enterrâmes les morts le long de l'enceinte et nous envoyâmes des éclaireurs observer les mouvements de l'ennemi. Quand nous sûmes que nos adversaires se tenaient tranquilles et étaient occupés à abattre des bœufs et â aller chercher du bois pour faire cuire la viande, et que par conséquent il n'y avait aucune crainte qu'ils nous attaquassent ce jour-là, nos gens se mirent, eux aussi, à abattre des bœufs

et à préparer leur repas. Malheureusement nous avions très soif et beaucoup d'entre nous avaient la langue pendante hors de la bouche, tant la chaleur était excessive. Il n*y a pas de mal plus intolérable que le manque d'eau, et les souffrances qu*engendre la soif sont horribles.

A mon arrivée dans le pays d*Androy, j'ai été, pendant quatre jours, soumis à cette terrible épreuve, et je sais par mon expérience personnelle, qui a été dure, que les tourments de la^ faim ne sont pas comparables aux tortures de la soif. Cette fois, je souffris moins longtemps que mes compagnons, car mon maître, m'ayant envoyé avec deux autres esclaves porter des provisions hors de la ville à notre maltresse et à ses suivantes, j'ai découvert, chemin faisant, un peu d'eau avec laquelle nous avons pu nous désaltérer.

Ce n*est pas sans difficulté que je retrouvai l'endroit où j'avais laissé ma maîtresse la nuit précédente; nous finîmes cependant par y arriver et nous trouvâmes toutes les femmes fort inquiètes de notre sort. Ma maltresse était assise, les jambes croisées, et pleurait, car, ayant entendu la fusillade cesser tout d'un coup, elle s'imaginait que la ville était prise et que son mari avait été tué. Notre vue dissipa ses appréhensions. Je cueillis quelques larges feuilles sur lesquelles je servis à ma maîtresse les morceaux de viande rôtie que j'avais apportés sur mon dos. Celle-ci n'avait certes pas les manières nobles et distinguées des belles dames d'Europe de son rang, mais elle fit un aussi bon repas, et avec autant d'appétit, que l'une quelconque de ces belles dames qui se serait trouvée dans la même situation. Quand elle eut terminé son repas, je distribuai le reste des provisions entre ses servantes, qui étaient mes compagnes d'esclavage; puis, je renvoyai les deux hommes qui nous avaient accompagnés et je restai auprès d'elle, suivant

i36 OUVRAGES ANCIENS

Tordre qui m*avait été donaé. Nous avions apporté une assez grande quantité de viande crue, que je fis cuire pendant la nuit sur un feu que j^allumai dans un fourré très épais afin qu*il ne fût pas possible de Tapercevoir à distance; de jour, la fumée nous aurait trahis. Dans les environs, je trouvai des racines sauvages [babo {Dioscorea sp, ?)] que je déterrai et dont le suc étancha notre soif, car en cet endroit il n'y avait pas d*eau ; jusqu^à mon arrivée, les malheureuses femmes a avaient pas osé creuser la terre pour chercher ces racines, dans la crainte que le bruit attirât Tattention de Tenncmi.

Le soir venu, nous nous installâmes tous très confortablement autour du feu, et je leur Os le récit du combat et des dangers que j*avais courus. Je fis, en outre, rôtir la viande qui restait et je la suspendis dans les arbres, hors de la portée des chiens sauvages et des renards' [fosa]. Quand fut venu le moment de se coucher, je dis à mes compagnes que je n'avais pas de lit, ayant dans ma précipitation oublié d*apporter ma natte. Elles se moquèrent de moi â ce sujet et nous nous couchâmes tous les uns auprès des autres et passâmes ainsi la nuit, très innocemment du reste ^.

Levés au point du jour, nous prêtâmes Toreille pour ouïr le bruit de la fusillade, mais nous n*entendtmes rien. Peu après, les deux mêmes hommes revinrent, apportant une nouvelle provision de viande. Deaan Crindo [Andrian-Kirindra], nous racontèrent-ils, avait envoyé à Deaan Mephontey [Andria-Mafonty] un message le menaçant, s*il ne forçait point Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] à sortir de sa ville et à se sou-

1. Il n*y a pas de renards à Madagascar, mais des fosa (Cryptoprocta ferox) qui sont des félins plantigrades.

2. Les mœurs Malgaches ne permettent pas d'accepter cette assertion comme exacte.

mettre au jugement que lui, le roi, avait rendu au sujet de la querelle engagée avec Deaan Frukey [Andriam-Piroky], de cerner sa ville avec son armée, jusqu'à ce que tous les habitants fussent réduits par la famine, et de faire en outre garder, de manière à le rendre inaccessible, Tendroit où Ton puisait Teau. A ces menaces, Deaan Mephontey [Andria-MafontyJ avait résolument répondu qu*il ne craignait nullement de mourir de faim, vu qu*il avait dans sa ville assez de bœufs et de provisions de toutes sortes pour pouvoir y vivre tous en sécurité pendant trois mois, et que d'ailleurs il avait des soldats capables de se frayer un chemin hors de la ville quand bon lui semblerait; que, par conséquent, il l'engageait à ne pas risquer un nouveau combat et i se contenter de Téchec qu'il avait subi.

Quand ces hommes nous eurent raconté tout ce qu'ils savaient, ils s'en retournèrent à la ville. De notre côté, après que j*eus appointé des bâtons pour toute la bande, nous partîmes à la recherche de racines [babo]; ma maîtresse elle-même vint avec nous. Toutes les femmes enlevèrent, pour ne pas les salir, leurs « lambers » [lamba], dont quelques-uns étaient dans un état tel qu'une chiffonnière anglaise n*aurait pas daigné les ramasser; celui de ma maîtresse, pourtant, était en soie de diverses couleurs, très grand, le bas orné d'une belle frange^ et il lui descendait presque jusqu'aux pieds'.

J'ai passé quelques jours eu cet endroit très agréablement,

1. Le vêtement principal et on peut dire national des Malgaches est le lamba ou morceau d'étoffe que portent, sans distinction de classes, tous les individus des deux sexes. Quelques-uns de ces lambas sont faits avec la soie de diverses chenilles que cardent les habitants, formant des vêtements riches, solides et de belle apparence, coupés dans leur longueur de larges bandes d'une couleur très vive ; ils sont en outre ornés de bordures variées et de franges. Le lamba se porte enroulé autour du corps, un pan rejeté sur Tépaule gauche ; il tombe presque jusqu'aux chevilles.

i38 OUVRAGES ANCIENS

dans une oisiveté complète. Il y avait, ea outre de ma maîtresse, une douzaine de femmes. Aussi ne me préoccupai-je nullement de savoir combien de temps durerait la guerre, car mon existence était douce, je n*avais rien à faire et on nous envoyait chaque jour des provisions; quant aux périls que je pouvais courir, je n*en avais nul souci, puisque je n*avais que ma vie à perdre et que je n'y attachais pas un grand prix, ayant perdu tout espoir de jamais rentrer dans mon pays. Mais nous n*avions pas encore éprouvé toutes les calamités d'une guerre civile.

Chaque matin, nous avions Thabitude de prêter attentivement Toreille pour percevoir le bruit de la fusillade. Un jour, un messager arriva seul sans nous apporter de viande; s*étant assis, comme c*est la coutume invariable de tous les Malgaches et plus spécialement des esclaves avant de parler, il nous annonça que Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] avait levé le siège et que mon maître renvoyait nous chercher. C'était une heureuse nouvelle; nous nous hâtâmes de déjeuner et, chantant et riant, aussi gais qu'une bande de mendiants, nous nous mimes en route, car ma maîtresse avait le plus grand désir de rejoindre son mari, et, dès qu'elle fut auprès de lui, elle tomba â ses genoux et lui lécha les pieds; quant à lui, il l'accueillit à la mode du pays, c'est-à-dire en frottant son nez contre le sien.

Si Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] avait levé le siège aussi précipitamment, c'est qu'il avait appris que Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] venait de lui enlever six cents tètes de bétail, et qu'il aurait même pu prendre tout le troupeau s'il n'avait pas simplement voulu amorcer une querelle. Nous demeurâmes encore une semaine avec Deaan Mephontey [Andria-Mafonty], jusqu'au moment où nous fûmes assurés de n'avoir plus rien à craindre.

CONGRRNANT MADAGASCAR 139

Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] avait, nous dit-on, envoyé demander à Deaan Murnanzak [AndriaJtfananjaka] pourquoi il s'était emparé de son bétail et s'il entendait prendre parti pour Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana], et Deaan Murnanzak [Andria-Mananjaka] avait fait répondre qu'il avait agi ainsi dans le seul but de revendiquer son droit de souveraineté que Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] allait sans doute lui contester aussi injustement qu'il l'avait usurpé.

C'était un événement fâcheux, d'autant qu'il survenait juste au milieu de circonstances défavorables. Deaan Murnanzak [Andria-Mananjaka] était un rival redoutable, et on estimait qu'il serait fort à craindre le jour où il jugerait bon d'affirmer son droit. Or, c'était certainement avec intention qu'il avait choisi le moment où Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] était affaibli par ses combats avec Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana], Deaan Sambo [Andriantsambo] et leur ami Deaan Mephontey [Andria-Mafonty]. Crindo [Kirindra] comprit son erreur et s'efforça d'apaiser ses ennemis de la veille en leur envoyant des messagers leur dire que son seul but avait été de corriger ses petits-fils et de tâcher de ramener dans le pays la paix que ceux-ci avaient compromise de concert avec son fils Frukey [Andriam-Piroky], et que, bien qu'il eût commencé par punir ses petits fils, Frukey [Firoky] aurait aussi été châtié s'il ne lui avait pas obéi, que, dans ces conditions, il espérait qu'on apprécierait ses intentions et qu'à l'avenir ils seraient tous bons amis.

Trois ou quatre jours après, nous avons quitté la ville de Deaan Mephontey [Andria-Mafonty], non sans le remercier chaleureusement de tous ses témoignages d'amitié et de son hospitalité, et nous avons repris le chemin de chez nous, mais, arrivés â notre village, nous n'y avons plus trouvé une seule maison et nous

avons constaté avec tristesse que nos plantations avaient été également toutes détruites et que nos granges et nos magasins avaient été incendiés, en sorte que nous n'avions plus, pour nous nourrir, que ce que nous pouvions trouver dans les bois et quelques bœufs qui appartenaient aux plus riches d*entre nous et qui avaient échappé au pillage. Ceux-ci furent, d'ailleurs, très généreux et partagèrent ces bœufs avec nous tous.

La ville étant détruite de fond en comble, Deaan Mevarrow {Andria-Mahavariana] décida d'en construire une nouvelle. Il partit à la recherche d'un endroit convenable et choisit un bois si épais qu'un chien même n'y pouvait pénétrer. Les fortifications se trouvaient ainsi déjà à demi-construites. Tous les hommes se mirent à abattre les arbres et à couper les ronces et les buissons que les femmes et les enfants traînèrent au loin, de manière à pratiquer une vaste clairière; au bout de trois jours, nous eûmes nettoyé une surface assez grande pour y construire nos maisons. Mais nous étions en plein été et nous n'avions pas tant besoin de maisons que de défenses contre nos ennemis; nous commençâmes donc |)ar nous fortifier au moyen de troncs d'arbres coupés à la longueur de seize à dix-huit pieds, que nous enfonçâmes en terre les uns à côté des autres de manière que personne ne pût se glisser entre eux. Ne nous considérant pas comme suffisamment en sûreté avec une seule palissade, nous en établîmes tout autour de la ville trois autres concentriques, ne laissant libres qu'une seule entrée, étroite, défendue par quatre portes successives, extraordinairement épaisses et solides, et un petit passage secret pour permettre aux femmes, aux enfants et aux esclaves de s'éloigner au cas où des ennemis viendraient nous attaquer, et que nous aménageâmes de manière que des étrangers ne pussent facilement le découvrir.

Les palissades étant achevées, chacun de nous s'occupa de

construire une maison pour lui et sa famille. Nous autres, les esclaves de Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] , nous construisîmes tout d'abord la maison de notre maître; les uns coupèrent le bois, les autres ramassèrent les feuillages pour faire les murs, tandis qu'une bande -d'une trentaine d'hommes, dont je faisais partie, alla au loin, à une douzaine de milles environ, chercher des < annevoes » [anivo] * ou branches d'un palmier qui ressemble au cocotier, branches qu'on fend en deux et avec lesquelles ils couvrentleurs maisons. Les toits qu'ils obtiennent ainsi sont plus beaux et plus solides que n'importe quel toit de chaume d'Angleterre, mais les arbres qui donnent ces feuilles sont si rares et si clairsemés qu'un seul homme n'aurait pu faire un nombre suffisant de voyages pour rapporter de quoi couvrir la maison, et, tout nombreux que nous étions, nous dames en faire deux pour en avoir la quantité nécessaire.

Une fois la demeure de notre maître achevée, nous nous sommes occupés de nos propres cabanes. Comme dans la ville de Deaan Mephontey [Andria-Mafonty], je me contentai d'une petite hutte, car, malgré nos palissades et nos fortifications, j'ignorais si nous pourrions nous maintenir longtemps en cet endroit; les événements ne tardèrent pas à prouver que j'avais raison. Je construisis donc une paillette tout juste assez grande pour que je pusse m'y étendre tout de mon long et y faire du feu, au cas où j'aurais, par hasard, des vivres à faire cuire.

Nous étions installés, depuis une semaine environ, dans notre nouvelle ville, quand arriva, envoyé par Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka], un messager avec une suite de vingt hommes, qui étaient chargés de sonder les sentiments de Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] et, s'il y avait lieu, de solliciter son

1. V Anivo ou Anivona est une sorte de palmier que les Malgaclies emploient dans la construcLion de leurs maisons.

amitié. Il s^aperçut vite qu'il avait toutes chances de succès, et, dès le soir même de son arrivée, il fit connaître Tobjet de sa mission. Deaan Mevarrow [Ândria-Mahavariana] déclara qu'il allait réfléchir et que, après avoir consulté son monde, il ferait connaître sa réponse le lendemain matin. Puis, suivant Tusage en de pareilles circonstances, il assigna au messager la maison d'un de ses esclaves pour qu'il pût se reposer, et il lui fit donner un bœuf pour sa nourriture et celle de ses compagnons.

Il manda alors tous les chefs et hommes libres pour délibérer avec lui sur cette aflaire importante. J'ai assisté à cette réunion. Deaan Mevarrow [Ândria-Mahavariana] et son frère Deaan Sambo [Andriantsambo] s'étant assis, les notables prirent place à côté d'eux et les hommes libres se rangèrent derrière eux. Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] ouvrit la séance en annonçant que Deaan Murnanzak [Andria-Mananjaka] lui avait envoyé un très honorable messager pour solliciter son amitié et son assistance.

€t Nous ne devons pas oublier, ajouta-t-il, que ce prince s'est montré notre ami, et un ami précieux, dans la querelle que nous avons eue autrefois avec Deaan Termerre [Andrian-Teramaro]. Nous lui devons donc de la reconnaissance. Quant à Chahary [Sahary] et Frukey [Firoky], ils seront toujours nos ennemis irréconciliables, tant que nous garderons leurs femmes et leurs familles, et vous êtes certainement d'accord avec moi pour ne pas les remettre en liberté tant qu'il ne nous auront pas restitué tout le bétail qu'ils nous ont pris et qu'ils refusent obstinément de nous rendre. De plus, ils sont fils de Deaan Crindo [Andrian- Kirindra], qui, malgré ses protestations de vouloir rétablir la paix entre nous et de rendre à chacun justice, sera certainement partial à leur égard; la conduite qu'il vient de tenir envers nous est trop récente pour qu'il soit besoin de la rappeler. Le droit

de Deaan Murnanzack [Aiudria-Mananjaka] à revendiquer le pouvoir souverain est incontestable. En effet, Deaan Crindo [Ândrian-Kirindra], qui s'est emparé du pouvoir, a-t-il bien gouverné au gré de tous, c*est un point que nous u*aborderons pas; ce qu*il nous importe de savoir, c'est si Deaan Murnanzack [Ândria-Mananjaka] est assez puissant pour mener à bien sa revendication et pour nous protéger, nous et les autres amis qui se rangent de son côté. Voilà ce qu^il y a lieu d'examiner avec le plus grand soin, car les hasards de la guerre sont grands et vous avez, tout comme moi, des femmes, des enfants, des esclaves et du bétail que vous pouvez perdre; discutez donc sa proposition et faites-moi connaître votre résolution, qui sera la mienne. »

L'assemblée délibéra longuement, et, après avoir discuté ce qui conviendrait le mieux à leurs intérêts et avoir pesé les circonstances dangereuses dans lesquelles ils se trouvaient, elle s'accorda à reconnaître qu'ils n'avaient rien de mieux à faire que de s'unir à Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka]. Elle chargea l'un de ses membres de faire connaître au Deaan [à l'A ndriana] le résultat de leur délibération. L'orateur désigné prit la parole au nom de tous et dit qu'ils le priaient, si toutefois il partageait leur manière de voir, de conclure un traité solennel d'amitié avec Deaan Murnanzack [Ândria-Mananjaka] et qu'ils le suivraient et le soutiendraient fidèlement et de toutes leurs forces.

Les délibérations et la composition de cette assemblée me rappelèrent étrangement notre Parlement de la Grande-Bretagne. En effet, bien que je ne fusse qu'un enfant lorsque j'ai quitté mon pays, je me rappelle avoir souvent, dans l'hôtellerie que tenait mon père, entendu des messieurs discuter sur la question de savoir quelle était l'autorité d'un roi sur ses sujets, les uns

soutenant qu^il avait tout pouvoir d^ leur commander et de faire ce que bon lui semblait, les autres, au contraire, prétendant que; sans Parlement, il ne jouissait réellement d'aucune puissance. Ils discutaient ensuite sans pouvoir se mettre d'accord sur Torigine des Parlements et sur leurs attributions, cherchant à qui revenait l'honneur de les avoir introduits en Angleterre. Les uns disaient que les Parlements remontaient aux Saxons, d'autres qu'ils étaient d'origine toute moderne, d'autres encore émettaient des opinions différentes. Quant à moi, je ne trouve pas utile de fouiller l'histoire des temps anciens, car il n'est pas douteux que les Parlements existaient avant les époques saxonne et romaine. Je crois que l'Angleterre et les autres pays étaient jadis, comme est aujourd'hui Madagascar, sans connaissance des belles-lettres et de l'argent monnayé; il était alors impossible aux princes et aux seigneurs de commander à leurs sujets et de disposer d'eux contrairement à leurs désirs ou à leur intérêt. Ces princes étaient, du moins je le suppose, comme mon maîire qui n'avait pas et ne pouvait pas avoir d'armée ni de domaine particulier; quand un voisin venait solliciter leur secours, ou qu'un ennemi les avait oflensés, leurs sujets s'assemblaient devant la maison du chef et délibéraient sur les mesures à prendre pour leur sécurité et leur bien. La guerre était-elle décidée, ils prenaient les armes et leur seigneur les menait au combat, tout comme mon maître, puis chaque homme rentrait dans sa famille. C'étaient les sujets qui constituaient eux-mêmes l'armée, et leur seigneur, n'ayant pas de soldats à lui pour imposer sa volonté, ne pouvait par conséquent les contraindre à faire ce que la majorité d'entre eux jugeait inopportun.

Telle fut jadis, sans doute, la situation dans tous les pays du monde, et elle serait demeurée telle si les sujets n'avaient dans la suite des temps imprudemment octroyé tout pouvoir à leur

chef, en lui donnant Targent et Tautorité nécessaires pour lever une armée et Tentretenir à ses frais; il en est résulté qu*il a pu, quand il a voulu, remployer suivant son caprice et, grâce à elle, abuser méchamment de ses sujets. Mais en Tétat de nature, lorsque les hommes ont commencé à se grouper en sociétés, la forme du gouvernement était telle que je viens de Fexposer, et, tout en accordant aux savants le respect qui leur est dâ, je ne crois pas qu'il soit nécessaire de feuilleter beaucoup de volumes pour découvrir Torigine des Parlements britanniques, qui sont antérieurs à toutes leurs histoires et à récriture elle-même et dont le pouvoir est fondé sur la base la plus solide : la raison et la nature.

L'assemblée s*étant prononcée, Deaan Mevarrow [Andria- Hahavariana] fit mander, le lendemain matin, le messager et lui annonça qu'il avait consulté ses gens et qu'ils avaient décidé, à l'unanimité, de soutenir Deaan Murnanzack [Ândria- Mananjaka] ; il demanda que le traité d'amitié fût conclu avec le cérémonial d'usage. On tua un bœuf dont on fit rôtir le foie qui fut piqué à l'extrémité de deux lances; puis l'envoyé de Deaan Murnanzack [Ândria-Mananjaka] et un chef que délégua Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] le mangèrent en prononçant les imprécations consacrées, demandant a Dieu de maudire a jamais celui qui manquerait à son serment et de changer pour lui ce foie en un poison mortel. Quand ils eurent prêté solennellement ce serment, on partagea le bœuf entre tous les assistants qui le mangèrent en commun, puis l'envoyé s'en alla avec sa suite.

Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] regretta d'avoir édifié sa nouvelle ville ; car, autrement, il eût été habiter auprès de Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka], dont le domaine était à une douzaine de milles au delà [dans l'Ouest] de Fenno-

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