‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 2)Chapitre 18 sur 61 · IV · texte numérisé non relu

IV

arevo |;Fenoarivo], sur la frontière du pays des Merfaughla [Mahafaly]; ce prince avait trois frères : Deaan Mussecorrow [Andria-Masikoro] , qui habitait dans son voisinage, Deaan Âfierrer [Andrian-Afarana] qui vivait sur la montagne de Yonggorvo [Angavo] et dont nous aurons Toccasion de parler longuement plus loin et Rer Mimebolambo [Ramaimbolambo? *], le plus jeune, qui résidait à cinq milles de nous, à TEst* par conséquent tout près, et avec lequel il nous était à tout instant facile de nous concerter pour une entreprise quelconque ou pour nous secourir mutuellement. Pourtant, malgré cela, nous ne nous considérions pas comme étant en sûreté et nous eûmes soin de laisser Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] dans Tignorance de nos intentions jusqu*au moment où nous fîmes une expédition, après quoi nous nous tînmes sur nos cardes avec une grande vigilance.

Mais il me faut parler ici de Tattaque de la ville de Deaan Mundumber [Andria-Mandemba] par Deaan Murnanzach [Andria-Mananjaka], qui s^empara en celte occasion de trois cents tètes de bétail et fit de nombreux prisonniers, femmes et enfants, car il n*est pas d^usage de prendre' les hommes : on met à mort ceux qui ne réussissent pas à s*échapper. Parmi ces prisonniers se trouvaient la femme de Deaan Mundumber [Andria-Mandemba] et son unique enfant, une fille. Après le pillage, les vainqueurs se disposaient à incendier la ville, lorsque Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] les en empêcha et, s*avançant dans la plaine, attendit que son ennemi reprit courage et lui livrât bataille. Il le vit errer çà et là au loin, mais, comme il n*approchait pas, il se décida à rentrer chez lui, non sans donner une preuve de sa magnanimité, car il

1. Litt. : qui sent les anglier. — Peut-être Mibebolambo^ qui aime la viande de sanglier.

lui renvoya sa femme et sa fille, disant qu'il agissait ainsi non par égard pour Deaan Mundumber [Andria-Mandemba], mais par respect pour elles qui étaient les nièces du roi de Yung Owl [Ony ola (baie de Lovobé)'], Tun des plus grands princes de nie. Il ajouta qu*on ne pouvait penser que sa conduite avait pour but d*engager Deaan Mundumber [Andria-Mandemba] à lui rendre à loccasion la pareille, car il n*avait pas de femme et il avait, d'autre part, la certitude que, avec Taide de Dieu qui certainement favoriserait sa cause qui était juste, sa famille ne tomberait jamais entre les mains de son ennemi.

Apprenant que la ville de son fils avait été attaquée et prise, Dean Crindo [Andrian-Kirindra] jugea qu'il y avait lieu d'en tirer vengeance; il réunit une grande armée, menagant de ruiner le pays, de mettre tous les hommes à mort et de réduire en esclavage les femmes et les enfants. Il envoya un message à notre maître pour l'inviter à se joindre à lui, mais Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] refusa nettement, disant qu'il ne marcherait pas avec ses ennemis contre ses amis, mais il se garda de faire connaître son intention de prendre les armes contre lui. Les deux chefs envoyèrent des messages à Deaan Mephontey [Andria-Mafonty], qui refusa de prendre parti pour l'un ou pour l'autre, et il tint sa parole, car, ses domaines s'étendant dans TOuest de la rivière Manderra [Mandrary], qui forme la limite des Antenosa [des Antanosy], il craignait que ceux-ci ne missent à profit son absence pour piller ses villes et ravager son pays.

En partant de Fenno-arevo [Fenoarivo], Deaan Crindo [Andria-Kirindra] ne laissa pas sa ville tout à fait sans défense, dans la crainte d'une attaque de Rer Mimebolambo

1. La baie de Lovobé est sur la côte Ouest de Madagascar, au Sud et tout près de Morondava.

f48 OUVRAGES ANCIENS

[Ramainbolambo] et d*Afrerrer [Âfarana], mais, quant à nous, il ne nous soupçonna pas un seul instant. Quand il se fut éloigné, Rer Mimebolambo [Ramaimbolambo] et Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] unirent leurs forces et se mirent en campagne pour voir ce qu*ils pourraient prendre. Ils s'emparèrent par surprise de trois villes dont les habitants n'opposèrent qu'une très faible résistance, enlevant à peu près deux cents têtes de bétail et cinquante esclaves. Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] sut que mon maître s*était joint à ses ennemis par ma présence dans leur troupe, que décelait ma couleur blanche. C'est sa femme qui le prévint de ce fait auquel il ne s'attendait pas et, comme elle lui faisait dire qu'elle avait peur de nous, il répondit qu'il aurait bientôt terminé l'aflaire dont il s'occupait et qu'alors il tirerait une vengeance éclatante de Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] ; mais nous primes nos précautions.

Au retour, Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] et Rer Mimebolambo [Ramaimbolambo] se partagèrent par moitié le bétail et les esclaves, et ils reconnurent qu'il était indispensable qu'ils habitassent la même ville. La nôtre était la plus forte, mais elle n'était pas assez vaste; celle de nos alliés était beaucoup plus grande et elle contenait un grand nombre de maisons vides abandonnées par ceux. qui étaient partis au début de la guerre ; il fut donc convenu que nous irions nous établir chez eux. Nous ne perdîmes pas de temps; car, de suite ayant regagné notre ville, nous empaquetâmes nos effets et, le même jour, nous partîmes pour Merhaundrovarta [Mihandronavaratra], la ville de Rer Mimebolambo [Ramaimbolambo]. Nous avons donc abandonné notre ville quinze jours après l'avoir bâtie, comme les sangliers qui changent de bauges tous les jours, allant d'un bois à un autre afin d'éviter les chiens.

Nous nous tenions constamment sur nos gardes de peur d^être surpris, car les diverses villes sont très proches les unes des autres et il était facile à nos ennemis d'envoyer quelques-uns des leurs se cacher dans les bois voisins de notre résidence afin de s*emparer d'une femme, d'un enfant ou d'un esclave allant au dehors chercher des ignames sauvages ou tout autre objet ; nous fAmes contraints de nous contenter de viande de bœuf pour toute nourriture; ceux qui possédaient du bétail partagèrent avec les autres.

Je fus heureusement chargé d'une fonction qui me permit de vivre convenablement .et que la Providence semble m'avoir réservée à dessein pour assurer mon existence en ce temps de disette. Les habitants de cette partie de l'île ne veulent manger que la viande des bœufs tués par un individu de famille royale. Mon maître, qui était seul avec son frère de race noble, se trouvait parfois obligé de s'en aller à cinq ou six milles pour tuer un bœuf, ce qui n'était pas quelquefois sans l'ennuyer; il songea donc que, les indigènes faisant grand cas des blancs, d'autant qu'il me croyait le fils du capitaine, c'est-à-dire d'un personnage qui est considéré dans le pays comme l'égal d'un roi, j'appartenais à une famille assez honorable pour être élevé à la fonction de boucher. Je n'avais du reste qu'à égorger la bête, que le propriétaire dépeçait ensuite lui-même ; en retour de cette opération, je recevais comme salaire un gros morceau de viande. Mon maître, comme bien d'autres, reconnaissait le ridicule de cette coutume, mais il savait aussi qu'il ne faut pas combattre ouvertement les superstitions du vulgaire, si folles et si absurdes qu'elles soient. Si Deaan Mevarrow [Andrian-Mahavariana], dans un accès de mauvaise humeur, avait refusé de rendre le service qu'on lui demandait, en déclarant qu'il s'agissait d'une idée sotte et surannée, une semblable innova-

tien eût occasionné une désertion presque générale, car ses sujets seraient allés se placer sous la protection d'un autre seigneur. Il me chargea donc de le remplacer; de cette manière, il parut se conformer à la coutume traditionnelle, tandis que, par un ingénieux expédient, il s'affranchissait d'une corvée basse et importune ^

Le lendemain matin, on partagea le bétail que nous avions pris à l'ennemi : mon maître reçut dix bœufs, son frère six, les notables un chacun, les libres un pour deux, et nous, les esclaves, un pour quatre. Je n'avais pas besoin de viande, puisqu'à chaque instant j'étais appelé de côté et d'autre pour tuer des bœufs; je dus pourtant me résigner à tuer l'animal que je possédais en commun avec mes camarades, qui eux, manquaient de vivres. La vie que j'ai menée en cet endroit a été assez agréable, car j'échangeais fréquemment avec mes voisins du bœuf contre des pommes de terre [des patates et du manioc] * ou d'autres vivres.

Nous connûmes alors les ravages faits dans le pays par Deaan Crindo [Andrian-Kirindra]. Dès le commencement des hostilités, les partisans de Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] avaient abandonné leurs villages et étaient allés avec leurs familles et leur bétail du côté de la mer, au delà de la résidence de Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka], mais dans une région où ils étaient encore sous la protection de ce prince. Lorsque Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] arriva aux villages ainsi désertés, il les brûla et il saccagea de fond en comble les

1. I.es nobles avaient trop d'intérêt à maintenir cette coutume pour avoir Tenvie de la modifier; ils y tenaient au contraire essentiellement, car non seulement elle contribuait à leur prestige et prouvait leur supériorité sur les gens du peuple, mais surlout elle était pour eux la cause de repas plantureux sans bourse délier. (A. et G. Grandidier.)

2. 11 n'y avait pas de pommés de terre dans le Sud de Madagascar.

plantations, détruisant tout, jusqu^aux racines des plantes, comme s*il voulait réduire le pays à la famine.

Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] marcha de concert avec son frère Mussecorrow [Andria-Masikoro] contre les envahisseurs, et il se renseigna si bien que, en se faufllant à travers un bois, il arriva presque sur eux sans quMls s*en aperçussent, pendant qu*ils étaient occupés à ravager une très grande plantation de pommes de terre [de patates ou de manioc] et quelques champs voisins. Divisant son armée en quatre corps, il les attaqua de quatre côtés à la fois, pendant qu'ils se livraient à leur méchante besogne ; c est lui qui mena Tattaque de front. Il se mirent à la hâte sur la défensive, mais les autres corps, faisant tous feu ensemble, en tuèrent un grand nombre et jetèrent la terreur parmi ceux qui réussirent à s*enfuir tout en opposant cependant une énergique résistance; ils battirent en retraite jusque dans un bois où il fut impossible de les suivre.

Là, Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] rallia ses hommes et reforma leurs corps respectifs, dont Tun était sous ses ordres et les autres sous ceux de ses trois (ils qui raccompagnaient dans cette expédition, Mundumber[Mandemba], Chahary [Sahary] et Frukey [Firoky]. Son armée était beaucoup plus nombreuse que la nôtre; il y en a qui ont prétendu qu'elle comptait le double d'hommes. Murnanzack [Andrian-Mananjaka] le savait fort bien et il savait aussi que son oncle était plein de cou* rage; il résolut pourtant de lui tenir tête. Il se retira dans la plaine, où il chercha un champ de bataille favorable et, après avoir mis ses troupes en ordre, il attendit l'ennemi qui ne tarda pas à l'attaquer avec fureur; il le reçut à coups de fusils et à coups de lances. Ayant remarqué que son frère Mussecorrow [Andrian-Masikoro] et ses gens commençaient à céder

SOUS Teffort de leurs adversaires, il se résolut à un effort vigoureux et, jetant au loin son fusil, ayant seulement à la main six petites lances, il fit appel à ses principaux compagnons pour venir avec lui, s*ils Tosaient, au milieu même de Tarmée ennemie, et s'élançant en avant, suivi de ses soldats qu*excilait sa bravoure, il engagea, en dépit des balles et des sagaies un combat corps à corps, ne se servant que de ses lances ; ses vaillants compagnons, l'imitant, culbutèrent la division ennemie qui se trouvait devant eux et qui, incapable de soutenir un semblable choc, s'enfuit précipitamment. Dans leur élan, Deean Murnanzack [Andria-Mananjaka] et les siens allèrent jusqu'à Tendroit même où combattait Deaan Crindo [Andrian-Kirindra], qui aurait été transpercé d'un coup de sagaie sans l'intervention généreuse de son neveu qui défendit que l'on tuât son oncle.

Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] laissa ses gens poursuivre l'ennemi et courut au secours de Mussecorrow [Masikoro] qui, honteux de sa défaillance, tentait à ce moment une pointe hardie, mais qui aurait été vaincu sans l'aide de son frère. Les ennemis ne tardèrent pas à être en déroute et s'enfuirent en désordre vers les bois, où Deaan Murnanzack (Andria- Mananjaka) les poursuivit, afin de les empêcher de se rallier, jusqu'à ce qu'il les vit reprendre, découragés, le chemin de leurs villes.

Deaan Crindo (Andrian-Kirindra), voyant qu'il ne pouvait venir à bout de Murnanzack (Mananjaka), malgré cela, ne resta point inactif et, autant par politique que par esprit de vengeance, il décida d'empêcher Deaan Mevarrow (Andria-Mahavariana) et Rer Mimebolambo (Ramaimbolambo) de rejoindre et de renforcer l'armée de son adversaire. Il fit donc ses préparatifs pour nous attaquer, mais il n'eut pas plus tôt fait con-

nailre ses intentions qu*un ami de Deaan Mevarrow [Andrian- Mahavariana] vint pendant la nuit Tavertir. Mon maître se concerta immédiatement avec Rer Mimebolambo [Ramaimbolambo] sur les moyens à employer pour nous défendre, et, comme la ville renfermait une grande quantité de bétail et qu'en cas de combat il en eût résulté de graves inconvénients, il lui proposa d*en envoyer une partie chez Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka], où plusieurs de ses partisans avaient déjà mis le leur en sûreté. Deaan Rer Mimebolambo [AndriandRamaimbolambo] ne consentit pas à se séparer de ses bétes; quant à mon maitre, qui désirait en conserver quelques-unes afin de ne pas mourir de faim au cas où on viendrait à lui prendre ce qu'il possédait, il en choisit quarante, et plusieurs de nos gens Timitèrent et en mirent aussi quelques-unes de côté, qui plus, qui moins, de sorte que quatre-vingt-onze bétes furent séparées du reste du troupeau pour être emmenées chez Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka]. Voyant ce qui se passait, j appréhendais fort d'être désigné pour mener ce troupeau, car je ne savais pas si, en quittant la ville où nous étions, je trouverais ailleurs le même comfort, et d'ailleurs le nombre des bêtes était trop grand pour qu'un homme seul pût en prendre facilement soin, aussi tâchai-je de me dissimuler, mais je n'échappai point au sort qui m'attendait, vu qu'on me considérait comme le plus capable de mener à bien la mission qu'il s'agissait de remplir; on n'envoya avec moi aucun autre esclave, mais six hommes armés furent chargés de m'escorter et, au besoin, de me défendre. Je partis, après avoir pris congé de mes amis et de mes connaissances.

Nous suivîmes des chemins détournés et peu fréquentes, nous tenant toujours sur nos gardes dans la crainte d'être surpris par nos ennemis, qui heureusement se trouvaient encore sous le

coup de leur défaite et qui ne soupçonnèrent pas qu'un aussi riche butin était à leur portée. Au bout de deux jours, nous sommes arrivés à la ville de Deaan ASerrer [Andrian-Afarana], qui est bâtie sur la colline de Yong-gorvo [Angavo], et nous nous y sommes arrêtés pendant deux jours pour laisser reposer nos bêtes. Comme nous nous disposions à continuer notre route nous entendîmes la sonnerie d*une conque * ; tout le monde fut aussitôt en émoi, s'attendant à une attaque des ennemis, et courut défendre le passage qui est situé en haut de la colline et qui seul donne entrée à la ville, quand se présentèrent deux messagers venant annoncer à Deaan ADerrer [Andrian- Afarana] que Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] était au bas de la colline, venant lui faire visite. Quand les deux frères eurent échangé les politesses d*usage, les gens de mon escorte s'approchèrent de Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] et lui annoncèrent que Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] avait envoyé quelques bœufs pour être placés sous sa protection. Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] les chargea de le remercier de ses preuves d*amitié et de Taide qu'il lui avait donnée et de l'assurer que son bétail recevrait les mêmes soins que le sien propre, car il les mettrait ensemble. Après s'être acquittés de leur mission, ces hommes prirent congé de moi et retournèrent chez mon maître.

Quand Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] vint voir nos bœufs et qu'il sut que j'en avais la charge, il parut surpris et me demanda si j'étais vacher, disant qu'il n'avait jamais entendu dire qu'un blanc eût été préposé à la garde du bétail. Je lui répondis que c'était la volonté de mon maître, qu'il ne

1. Dans le Sud et dans rOuest de Madagascar, la conque marine, la trompette des Tritons de la mythologie, VAntsiva des Malgaches, sert pour les cérémonies royales et à la guerre. (A. et E. Grandidier.)

CONCERNANT MADAGASCAR ibô

m'appartenait point de discuter avec lui et que je n'avais qu*à lui obéir.

Trois jours plus tard, Beaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] retourna chez lui et, aidé par trois de ses esclaves qu*il désigna à cet effet, je le suivis, marchant à Tarrière-garde avec une douzaine d'autres qui portaient des provisions et des nattes pour leurs maîtres. Au bas de la colline, je trouvai un pays tout différent de celui où j'avais vécu jusque-là; en effet, le sol, au lieu d'être sablonneux, était d'une autre couleur et d'une autre nature, formé d'argile jaune et semé de pierres qui me blessaient les pieds, mais je ne tardai pas à m'y faire. Les arbres y étaient également différents, plus droits, et plus élancés. C'était le pays dont j'avais tant de fois entendu parler et que si souvent j'avais désiré voir à cause des bœufs sauvages qui y sont si abondants que les bois sont percés de larges voies pratiquées par leurs allées et venues, de sorte que je pus y faire avancer mon troupeau plus facilement que dans les autres forêts.

Vers midi, nous nous reposâmes dans un bosquet. Toute celte région est belle et bien arrosée de sources et de ruisseaux. On me montra plusieurs bœufs sauvages qui se tenaient sous les arbres ; désirant les voir de près, je pris un fusil et m'avançai vers eux. Arrivé à une trentaine de mètres, je me mis à ramper sur le sol, me dissimulant le mieux que je pus dans l'herbe qui était très haute; ayant réussi à approcher tout près, je vis tout à coup trois autres taureaux qui accouraient vers moi, les -yeux brillants, les oreilles dressées, l'écume à la gueule; ils devaient fuir devant quelques chasseurs. Très effrayé, je tirai sur eux pour tâcher de les faire changer de direction ; j'eus la chance d'en blesser un si grièvement qu'il tomba, mais, comme je m'attendais à être attaqué par les deux autres, je me couchai

à plat ventre sur le sol sans bouger. Quelque temps après, n*entendant pas d*autre bruit que les cris que poussaient au loin mes compagnons, je me soulevai et m*aperçus que tous les animaux s'étaient enfuis, sauf le blessé qui labourait le sol de ses sabots. Je n*osai pas m'approcher de lui jusqu'à l'arrivée de mes camarades, qui mirent un terme à ses souffrances, en lui coupant la goi^e, et à mes transes en exaltant mon courage et mon adresse de tireur. Car, tandis que je m'attendais à être raillé à cause de ma frayeur, je fus au contraire loué pour un acte de courage qui n'était en réalité que le fait du hasard.

Pendant que l'on dépeçait le taureau que je venais de tuer, je ne pus m'empècher de le regarder avec curiosité; ces animaux, que les indigènes appellent bœufs sauvages et qui le sont en effet, ressemblent tant, à tous les points de vue, aux bœufs anglais, que je n'ai constaté aucune différence entre les deux races et, depuis que je les connais mieux, je n'en ai pas trouvé davantage, sauf peut-être que nos taureaux anglais ont les cornes un peu plus courtes et que leurs mugissements sont plus bruyants

Une fois la bête dépecée, nous fîmes rôtir une partie de la viande, nous réjouissant que nos maîtres nous eussent laissés en arrière de peur que nous troublions leur chasse, car nous étions plus favorisés qu'eux puisque nous avions mangé avant eux et qu'il nous restait encore assez de viande pour préparer leur souper à l'endroit qu'ils nous avaient fixé pour le rendez-vous général. Cette viande n'est pas d'aussi bonne qualité que celle des bœufs domestiques, surtout lorsque l'animal a couru longtemps avant d'être tué; il arrive assez souvent en effet qu'après avoir blessé quelqu'une de ces bêtes, il faut la poursuivre pendant plusieurs milles avant de s'en

emparer, et leur viande est alors fort médiocre, surtout quand c*est un taureau. Mais les gens affamés se contentent de ce qui leur tombe sous la main, et ces animaux sont d*un grand secours pour les habitants des régions qui viennent les chasser en temps de disette. Il existe encore du bétail sauvage dans une autre vaste région, toute boisée, qui mesure plusieurs centaines de milles; j aurai donc Toccasion d'en reparler et je dirai alors quelle est leur origine ou du moins celle qu*on leur attribue.

Nous avons fait halte à midi et, la nuit, nous avons couché dans un charmant bois. Tout ce pays, pendant plusieurs journées de marche, abonde en miel sauvage, en sangliers, en fruits excellents et sains produits les uns par des arbres, les autres venant en terre ; leur variété est telle que Thomme en trouve assez pour satisfaire, et au delà, sa faim et sa soif sans se donner la peine de cultiver et de planter. Beaucoup de malgaches vivent de cette manière.

Parmi les fruits les plus précieux et les plus agréables qui poussent en terre, il faut citer le € faungidge » [fangitsa *], que je vis en cet endroit pour la première fois. Mes compagnons, m*ayant emmené dans un bois très épais, me montrèrent la manière de le découvrir; ils cherchèrent d'abord une plante grimpante, fort grêle, qui s'enroule autour des arbres et atteint leur sommet en se divisant en plusieurs branches comme la vigne sauvage; elle ne donne jamais de fruits, autant du moins que j'ai pu le constater. Je fus très étonné quand mes

i. Flacourt parle de cette liane qu'il appelle Fanghits, « Les Fanglûts sont des racines qui viennent monstrueusement grosses; quelques-unes ont le goût doucereux, mais moins agréable que le Vahalaye [Vahilahy (Voir la note de la page suivante)] et sont plus humides. Elles appaisent la faim et la soif tout ensemble; il s'en trouve de plus grosses qu'un homme. Elles se mangent crues et se digèrent facilement, en provoquant les urines ; elles ont Técorce rougeâtre et elles croissent sous un petit buisson. » (Flacourt, Histoire de Madagascar, 1658 et 1661, p. 117.)

compagnons me dirent que c'était cette plante dont la racine produisait le faungidge [fangitsa]. Ils ne creusèrent pas au pied même de la liane, mais, s'étant éloignés de cinq à six mètres, ils sondèrent avec le fer de leurs lances tout le sol d*alentour, afin de voir où il sonnait le creux, et, fouillant en cet endroit, ils en retirèrent un gros tubercule.

Cette liane a des racines qui s'étendent au loin et dont quelques-unes seulement portent un de ces « faungidge » [fangitsa], de sorte que, si Ton commençait les recherches à partir de Tendroil où la plante sort de terre, l'exploration serait longue et pénible; c'est pourquoi les malgaches emploient le procédé dont je viens de parler. Le premier « faungidge » [fangitsa] que je vis ainsi extraire du sol avait à peu près le volume d'un tonnelet de la contenance d'un gallon [4 litres 1/2] ; c'était un tubercule rouge et mou à l'extérieur, avec une peau mince comme une feuille de parchemin, contenant à l'intérieur, qui est de couleur blanche, un jus laiteux, ayant le goût de la pastèque, mais sans pépin; c'est un aliment très sain qu'on mange toujours cru et qui sert tout à la fois de nourriture et de boisson.

Le € verlaway » [vahilahy '] est une racine du même genre, qui en diffère fort peu à ,tous les points de vue, sauf que sa peau, quiestrencore plus mince, est si dure qu'il faut l'enlever avec un couteau. Il y en a une variété, dite « verlaway-voler » [vahilahi-vola] , qui est vénéneuse; j'ai vu une fois un homme qui, en ayant mangé, tomba fort malade et enfla, mais on lui

1. Vahilahy ou la liane mâle. — « Vahalaye, c'est une espèce de racine d'une rampe [liane] qui vient dans le pays des Ampatres [dans TAmpatrana ou Androyj, des Machicores [des Masikoro] et des Maafales [des Mahafaly] ; elle devient grosse comme la tète d'un homme et a le goût des poires de bon-chrétien et l'écorce grise; elle se mange crue et cuite. » (Flacourt, Histoire de Madagascar, 1658 et 1661, p. 117.)

fit boire de la graisse fondue et il se rétablit; cette variété malsaine se reconnaît facilement à sa plus belle apparence et à ses feuilles plus petites.

Le lendemain, j*ai assisté à une chasse intéressante. Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] nous ayant permis de raccompagner, nous allâmes dans une vaste plaine où nous aperçûmes un taureau qui y était seul. Voulant s*amuser, le prince nous fit arrêter et, avec deux autres chasseurs, il poussa mon troupeau vers le taureau qui commença à mugir et à labourer le sol de ses cornes, comme s* il se préparait à combattre; mais, quand il vit que c*étaient des vaches qui s*avançaient vers lui, il se montra disposé à faire plus ample connaissance avec elles. Le Deaan [l'Ândriana] et ses compagnons qui se dissimulaient derrière elles les laissèrent d*abord pattre un peu, puis ils les firent avancer jusqu*à ce qu'elles entourassent le taureau, et, au moment où il reniflait sous la queue de Tune d'elles, Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka], qui était caché sous le ventre d'une autre vache, lui enfonça sa sagaie dans le flanc; le taureau se mit alors à courir, mais non avant qu'une autre sagaie fût adroitement plantée dans son corps. Alors commença un divertissement, assez semblable aux « corridas » espagnoles, si j'en crois ce que j*en ai entendu dire. Le taureau parcourut presque un mille à fond de train avant de s'arrêter, puis, comme il le fait toujours quand il se sent grièvement blessé, il se retourna et fit face aux hommes qui le poursuivaient. Chacun doit alors se tenir sur ses gardes, car ce jeu n'est pas sans dangers; ce fut le cas cette fois-là. L'un d'entre nous lui ayant jeté sa lance, il s'arrêta et fonça sur lui avec fureur; un autre le sagaya alors par derrière; il se retourna aussitôt contre lui et le poursuivit. Les chasseurs se dispersent de manière à entourer l'animal

afiû de pouvoir le frapper de quelque côté qu*il se tourne, en ayant soin toutefois de se tenir à une certaine distance, aussi bien pour ne pas se blesser entre eux que pour lui laisser la place nécessaire pour évoluer, jusqu'à ce qu'ils unissent par le tuer. Ce divertissement tourne parfois au tragique et, un jour, dans une circonstance semblable, j*ai assisté à la mort d'un homme.

De là, nous sommes allés coucher dans un bois où nous avons déterré un assez grand nombre de « faungidge » [fangitsa] ; nous nous nourrissions ainsi fort agréablement avec les seuls fruits du pays. Lanuit, j'attachais mes veaux, afin que les vaches ne s'écartassent pas, et je me relevais deux ou trois fois pour veiller à ce que mes bêtes ne se mêlassent point au bétail sauvage, car elles s'en vont volontiers avec eux et, comme elles courent presque aussi vite, il est difficile de les rejoindre.

Le lendemain, nous fîmes halte vers midi auprès d'une source qui descend de la plus haute montagne de Tile, le Vohitch-Maner [Vohimena] ou la Montagne rouge; vohitch [vohitsa] signifie, en eflet, montagne ou colline. Je menai mes bêles dans une belle vallée, couverte d'une herbe excellente; un taureau sauvage vint les y rejoindre et couvrit une de mes vaches. J'avais bonne envie de le tuer, quoiqu'il me fît grand'peur, car ces taureaux sont réellement effrayants à voir; je me cachai sous une vache, mais l'appréhension que j'avais était telle que je lançai fort maladroitement ma sagaie et que ce n'est pas lui que je blessai, mais une de mes propres bêtes. Comme la blessure n'a pas été mortelle, je n'en ai rien dit, non pas tant pour éviter la colère de mon maître que dans la crainte d'être en butte aux moqueries de mes compagnons pour avoir blessé une vache domestique au lieu d'un taureau sauvage.

Le soir, nous fimes halte de bonne heure, en un endroit bien situé où il y avait de bonne eau, et nous nous mîmes en quête de miel sauvage et de « faungidge » [fangitsa]. J*eus la chance d'apercevoir dans un vieux tronc d'arbre un grand trou plein de miel ; j'allumai du feu et, au moyen d'un tison fumant, je chassai les abeilles; j*abattis ensuite un c vounturk » [Vontaka *] dont le tronc me servit à faire une espèce de sceau pour y loger ce miel. Ce « vounturk » [Vontaka] est un arbre ou une plante, car je ne sais comment le désigner, d'une forme et d'une nature très singulières. Il pousse tout droit et est haut d'environ quinze à dix-huit pieds. Mince à la base et gros au centre, il s'amincit de nouveau vers son sommet qui ressemble à une quille et que surmontent deux ou trois branches portant de très longues feuilles; au printemps, ces branches ont des fleurs, mais je ne les ai jamais vues porter de fruits ; l'écorce est blanchâtre, de la couleur du plomb oxydé par l'air, et garnie d'épines longues de quatre à cinq pouces qu'on abat facilement avec une sagaie. C'est cette écorce qui soutient l'arbre; dès qu'on l'a tranchée, il ne tient plus debout et tombe immédiatement; on coupe alors un morceau du tronc de la longueur qu'on désire et on retire avec la main la substance spongieuse de l'intérieur, jusqu'à trois ou quatre pouces du fond, et on obtient de cette manière un récipient léger et facile à transporter. Ce fut dans un vase de ce genre que je logeai mon miel. Le « vounturk » [Vontaka] fournit en outre un suc qui est bon à boire et, dont on peut se servir pour faire bouillir les aliments, lorsque l'eau manque. Je trouvai en outre quelques a faungidge » [fangitsa]. A mon

1. Le Vontaka [Pachypodium Lemairei] est un grand arbre épineux. [Guillaume Grandidier.) Ce vontaka du Sud et de rOuest de Madagascar ne doit pas être confondu avec le <' vontaca » de Flacourt (Hist. de Madagascar ^ p. i21) qui est le Voavontaka de la côle Est et le Boroky ou Mokotra des Sakalava (Brehmia spinosa [Strycfinos L.]).

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