IV
retour, je m'approchai de Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] et lui offris une partie de mon miel; cest une marque de déférence qu*il est d*usage de donner aux grands personnages.
La nuit venue, les indigènes partirent pour la chasse aux bœufs sauvages; pour une expédition de ce genre ils choisissent toujours une nuit obscure. Ils me permirent de les accompagner, me recommandant de me bien laver, comme ils Tavaient fait eux-mêmes, afin de ne dégager aucune odeur. Je voulais prendre deux sagaies, ils m*en firent laisser une, car les deux auraient pu se heurter dans ma main. Les bœufs sauvages ne paissent que la nuit, et, si Ton ne prenait pas toutes ces précautions, on ne parviendrait jamais à les surprendre, car ils sont toujours sur leurs gardes, humant lair de leurs narines et écoutant si quelque ennemi approche. On les entend, de loin, mugir, surtout les taureaux et Ton sait ainsi où ils se tiennent ; on s'arrange pour être sous le vent par rapport a eux, car autrement ils auraient vite fait d*éventer les chasseurs.
Nous commençâmes par tourner le troupeau et nous marchâmes sur lui, ayant le vent en pleine figure; dès que nous en fûmes â une petite distance, nous nous avançâmes très doucement avec la plus grande circonspection, arrachant avec nos mains la pointe des herbes et imitant, du mieux qu'il nous était possible, le bruit que fait une vache en train de paitre. Les bœufs que nous poursuivions ne nous eurent pas plutôt entendus qu'ils firent soudain silence, cessant de mugir et de brouter et dressant Toreillc. Nous nous arrêtâmes, aussitôt sans dire un mot, laissant trois ou quatre d'entre nous, qui étaient les plus expérimentes dans ce genre de chasse, continuer seuls à broyer l'herbe. Après avoir écouté quelque temps, ils crurent, à ce que je pense, que nous étions des congénères, et ils se remirent à paître; nous nous rapprochâmes davantage avec les plus grandes
précautions, imitant le bruit qu'ils faisaient. Deaan Murnanzak [Andrîa-Mananjaka] m*avait placé au dernier rang, dans la crainte que les animaux, apercevant ma peau blanche, prissent Talarme; il me donna en outre son € lamber » [lamba], qui était en soie noire, pour mieux me cacher, de sorte que, même eusseje été en avant, les bêtes n'auraient pu voir que ma figure, car Therbe nous venait au-dessus des genoux.
Nous arrivâmes enfin au milieu du troupeau. Un de nos compagnons, à ce qu'il m'a raconté plus tard, ayant un peu d'herbe dans la main et se dissimulant derrière un buisson, saisit le pis d'une vache et tâta si elle donnait du lait; sentant qu'elle n'en avait pas, il conclut qu'elle ne devait pas être maigre et il lui enfonça sa sagaie dans le ventre, puis la retira sans faire d'autre mouvement. La vache blessée fit un grand bond et poussa un fort gémissement comme si une voisine l'avait frappée d'un coup de corne, mais c'est un cas si fréquent chez ces bêtes que le troupeau ne s'en émut pas. Nos gens frappèrent ainsi trois ou quatre bêtes et s'éloignèrent avec l'intention de revenir le lendemain matin et de les rechercher à l'aide des traînées de sang, car il est dangereux de s'approcher d'elles pendant la nuit : en eiïet, quand elles se sentent dangereusement blessées, elles s'enfuient loin du troupeau et attaquent tout homme qu'elles rencontrent. On les retrouve d'ordinaire mortes ou épuisées dans un bois ou au milieu de la brousse. Au moment où nous nous éloignions, et, comme je venais de rendre à Deaan Murnanzack [Andria-MananjakaJ son < lamber » [lamba], un veau mortellement blessé se mit à mugir et à courir de tous les côtés, Taltention du troupeau fut dès lors éveillée et, soupçonnant quelque piège, il prit la fuite. Le veau vint sur moi et me renversa, je le saisis par une patte et appelai au secours, ce qui causa une hilarité générale ; on me plaisanta pour avoir appelé
au secours contre un pauvre petit veau qui n'en pouvait mais. Nous remportâmes, après Tavoir dépecé, et il nous fournit un repas excellent. J*ai entendu dire que, malgré le caractère sauvage de ces animaux, les vaches laissent manier leurs pis et que, pendant la nuit, on arrive parfois à traire leur lait dans une corne, mais, n*ayant jamais accompli cet exploit, je ne peux dire si c'est vrai ; on me Ta cependant si souvent raconté que je le crois.
Nous ne nous sommes pas bâtés dans notre marche, car nous avons trouvé en route, ainsi que notre bétail, une nourriture aussi bonne que celle qui nous attendait à destination : aussi, avons-nous mis pour faire notre voyage quelques jours de plus qu'il n'eût été nécessaire.
Le surlendemain de la chasse dont je viens de parler, le hasard nous fournit un divertissement d'un autre genre. Nos chiens, ayant senti des sangliers dans un fourré impénétrable, couraient tout autour sans pouvoir y trouver une entrée; ayant enOn découvert le passage que ces animaux s'y étaient pratiqués, ils cherchèrent à y pénétrer, mais le passage était défendu par un énorme sanglier qui leur livra bataille et blessa dangereusement l'un d'eux. Les chiens d'un côté, les sangliers de l'autre faisaient entendre de tels aboiements et de tels grognements que le bois était plein de leurs cris et qu'on eût pu croire que tous les sangliers de l'île s'étaient donné rendez-vous en cet endroit pour vider leur différend avec nous.
Nous déposâmes nos fardeaux à terre et quelques-uns d'entre nous s'avancèrent avec des fusils et des sagaies. Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] tua d'une balle le sanglier qui avait blessé son chien, mais aussitôt un autre se présenta pour défendre l'entrée, et il opposa une résistance si énei^ique que ni les chiens ni nous ne pouvions arriver jusqu'à la bande.
Enfin, avec nos hachettes et nos lances, nous avons ouvert un chemin de manière à les prendre à revers et nous pûmes alors abattre à coups de fusil quelques-uns des plus gros animaux de la bande qui, en nous voyant, avaient foncé sur nous. Les autres s*enfuirent, passant à travers la meute et courant de toutes leurs forces avec les chiens à leurs trousses. On ne saurait décrire le vacarme eQ'royable qui remplit Tair, surtout lorsque plusieurs de ces animaux eurent été blessés. Il y en eut sept morts et plusieurs incapables de se sauver.
Nous ne primes que Tun d'eux, le plus gras, car très peu de Malgaches mangent de la viande de porc. Quant à moi, je n'osai pas y goûter, à cause de mes nobles fonctions de boucher; dans le Sud de Madagascar, où cette viande est considérée comme impure et méprisable, j*eusse en en mangeant perdu tout prestige et il m*eût fallu abandonner ces fonctions, dont, quelle que fût mon opinion à leur sujet, j'appréciais trop les avantages pour les perdre volontairement par suite d'une gourmandise malencontreuse. Les indigènes sont, en efTet, très scrupuleux dans Tobservation des règles qui ont trait à Tabattage des bœufs; ainsi, lorsque la fille d'un roi épouse un homme qui n'est pas d'une famille princière, ses enfants ne sont pas admis à l'honneur de tuer les bœufs, quand même le père de son mari était un homme libre, chef de son village.
Chaque soir, nous avions la coutume de nous asseoir aux côtés du prince et de deviser de choses et d'autres pour passer le temps; en effet, les princes malgaches causent, pour la plupart, très familièrement avec leurs sujets, ce qui ne les empêche pas, d'ailleurs, de garder toujours une attitude digne et fîère; ce soir-là, la conversation tomba sur les songes, auxquels, dans toute l'tle de Madagascar, les habitants ont foi ; ils croient que leurs songes leur sont suggérés par le bon
démon (je ne sais quel autre nom donner aux divinités inférieures sous rinvocation desquelles ils mettent leur < Owley » [01 y ou Aoly]) qui leur dit de cette manière ce qulls doivent faire et qui les avertit des dangers qui les menacent, surtout après qu'ils ont invoqué ce démon et qu'ils ont offert à Dieu un sacrifice accompagné d'une prière.
Le lendemain matin, Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] vint me voir et, me trouvant seul, il me parla très librement de diverses choses; il m'engagea, en particulier, à prendre avec moi autant de viande de hœuf que je pourrais en emporter, car, après cette dernière étape, nous ne devions plus avoir l'occasion de tuer du bétail sauvage. Voyant qu'il se plaisait à causer avec moi, je lui dis que, si Ton devait croire aux songes, comme on l'avait dit la veille, j'aurais à supporter ce jour-là sa colère, car j'avais rêvé que j'étais dans la maison de mon père, entouré de mes parents et amis, avec les poches pleines d'or et en recevant de tous côtés des personnes présentes. Ce rèvc, lui dis-je, m'a fortement attristé, car, en me réveillant, je me suis retrouvé nu au milieu d'un bois, en pays étranger, au lieu d'être dans la maison paternelle; j'en ai en outre éprouvé une grande inquiétude, car j'ai toujours remarqué, en Angleterre aussi bien qu'ici auprès de mon maître Mevarrow [Andria-Mahavariana], qu'un songe dans lequel apparaît de la monnaie d'or en abondance est un présage certain de colère. A ces mots, Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] sourit et répondît : « Je m'étonne que vous, qui hier soir avez ri en entendant dire que Dieu envoie des songes par l'entremise des bons démons, vous soyez maintenant effrayé d'un rôve. Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, j'ose dire que cette fois vous serez déçu, car je ne sache pas que vous puissez rien faire qui me mette en colère ». Que les
lecteurs ne croient pas que je veuille les importuner avec cette histoire uniquement dans le but de leur raconter un rêve ridicule ; si j'en parle, c'est parce qu'il a servi de préface à un événement remarquable et que, le lendemain soir, il nous a fourni le thème d'une Conversation qui vaut la peine d'être rapportée .
Après avoir fait rôtir notre viande de bœuf et l'avoir laissée refroidir, nous en avons formé un paquet, un « enter » [entana], comme disent les malgaches, qui se porte sur le dos. N'ayant à pourvoir qu'à mes propres besoins, je partis très satisfait avec mon bœuf et mon miel, ayant à ma disposition une nourriture bonne et abondante et, grâce à mon miel mélangé avec de Veau, une boisson agréable.
C*était le dernier jour que nous devions passer dans la région où il y a du bétail sauvage; nous cherchâmes à cerner quelques bêtes plutôt dans le but de nous amuser que pour nous procurer des vivres. Malheureusement je fis manquer la chasse, par suite de mon inexpérience, en traversant le chemin par lequel s'enfuyaient les animaux, tout près de l'endroit où Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] , placé en embuscade, les attendait; ils s'élancèrent alors dans une autre direction. Le prince entra dans une si grande colère qu'il leva sa sagaye sur moi, menaçant de me tuer; je ne m'attendais pas à une semblable incartade de sa part et je m'éloignai le plus vite que je pus, allant me cacher dans la crainte qu'il ne m'infligeât quelque traitement barbare comme ceux que m'avait déjà fait supporter mon maître Deaan JMevarrow [Ândria-Mahavariana]; mais Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] avait des sentiments plus nobles et, quand sa colère fut calmée, il m'envoya chercher et me pria de venir m'assoir à côté de lui comme à l'ordinaire.
Ce soir-là, il m'invita à lui rendre compte d'abord des cou-
tûmes de mon pays et à lui expliquer notamment quel Dieu, mes compatriotes et moi, nous adorions, puisque je semblais avoir si peu d'égards pour les divinités de son pays, puis à raconter ce que j*avais vu dans mes longs voyages, de manière à faire passer la soirée à tous, le plus agréablement possible. € Et d*abord, dit-il, quel Dieu adorez-vous? » Tout le monde ayant fait cercle autour de moi, je leur demandai s*ils ne savaient pas qu'il existe un Dieu € au-dessus des cieux » ; je ne pouvais pas dire « au paradis », ce mot manquant dans leur langue, et je savais qu ils n'ont aucune idée de ce que les Chrétiens entendent par ciel, c'est-à-dire l'endroit où résident Dieu et les saints après cette vie. Ils me répondirent que si, qu' « il y avait un Dieu au-dessus de tout, souverain suprême de tous les autres dieux, démons ou esprits ». « C'est ce Dieu », dis-je, « que nous adorons, mais nous autres, nous n'avons pas de dieux inférieurs, et nous n'adressons nos hommages et nos prières qu'au Dieu suprême et unique, ne croyant pas utile d'en adorer d'autres ». « Et n'adressez-vous pas », me demandèrent-ils, € des prières et des invocations à l'un des démons protecteurs, ne lui faites-vous pas de sacrifices afin qu'il vous fasse connaître les volontés de Dieu, qu'il vous avertisse des dangers à venir et qu'il vous protège? Si vous aviez, comme nous, des « Owleys » [Aoly ou OlyJ, les bons démons, que nous invoquons en leur offrant des sacrifices, vous aur'aient assisté et, la nuit où vous étiez couché sur le sable, ils vous auraient annoncé en rêve le danger que vous couriez et ils vous auraient commandé de vous enfuir avant le jour. » A cela je répondis : « Tous les honnôles gens d'Angleterre s'inclinent devant la providence de Dieu, et je crois que c'est par la providence de Dieu que j'ai été sauvé de la mort. Pourquoi Dieu n'a-t-il pas jugé à propos que mes compa-
gnons eussent la vie sauve, c*est ce que je ne prétends pas savoir, mais je ne puis me figurer que les « Owleys » [ Aoly ou Oly], que vous adorez et priez renferment un esprit ou un dieu qui vient la nuit, pendant votre sommeil, vous faire des prédictions ou vous donner des conseils. Ces « Owleys » [Aoly ou Oly] sont faits avec du bois et des dents de crocodiles, plus ou moins ornés ; or, sachant et voyant de quoi ils se composent, j'ai la certitude que ce bois et ces dents de crocodiles ne sont pas des esprits vivante, capables de parler et de voir les choses présentes et, à plus forte raison, les choses à venir; or, à nos yeux, il est abominable d'accorder à des objets inertes Tadoration qu'on doit à Dieu seul, car le Dieu suprême nous a fait luimême la défense expresse d'en adorer d'autres ».
Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka], qui m'avait écouté avec attention, parla longuement à ce sujet avec quelques-uns des assistants, approuvant en partie mon raisonnement et cherchant à leur expliquer la nature des c Owleys 9 [Aoly], dont je compris alors que je m'étais fait jusque-là une fausse idée, ce qui n'a rien d'étonnant, car, j'étais tout jeune lorsque j'ai été réduit en esclavage et, n'ayant ni compagnons ni livres pour m'instruire, je ne me livrais pas aux observations et aux réQexions que j'ai faites depuis.
Après avoir achevé ses explications, le Deaan [Andriana] se tourna vers moi et dit : « Je trouve étrange que vous attaquiez nos « Owleys » [Aoly], vous qui ce matin même m'avez raconté un songe et avez vu que les choses se sont passées comme il vous l'avait annoncé. Vous vous trompez à notre sujet. Ce ne sont ni le bois ni les dents de crocodiles, mais bien certains démons protecteurs des peuples, des familles et des particuliers, auquel nous rendons un culte et, si vous possédiez un de ces « Owleys » [Aoly] et que vous le mettiez sous l'invocation d'un
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de ces esprits gardiens, soyez sur qu*il vous servirait. Comment auriez-vous pu savoir, ce matin, que je me mettrais en colère contre vous, si Tun de ces bons démons n'était venu vous rapprendre et vous avertir? Et si vous n'aviez pas reçu cet avertissement, peut-être vous eussé*je tué, quoique je n'en eusse nullement Tintention, car les hommes en colère ne sont pas toujours maîtres d'eux et vous m'aviez provoqué, non pas que je croie que vous avez interrompu notre chasse i dessein, car je sais fort bien qu'il n'y a eu de votre part aucune malice, je veux seulement vous montrer que vos raisonnements ne sont pas d'accord avec les faits.
c Si les esprits de nos ancêtres ou ces démons gardiens ne révélaient pas aux hommes les dangers qu'ils courent, comment le sauraient-ils? Personne ne pouvait prévoir que je me mettrais en colère contre vous, vous ne m'en aviez jamais fourni l'occasion et, certes, vous ne songiez nullement à me mécontenter. De plus, rien ne semblait devoir produire un semblable effet. Vous ne vous imaginez pas, j'espère, que le Grand Dieu lui-même soit venu vous prévenir, lorsque les esprits inférieurs, qui sont si nombreux, pouvaient plus facilement le faire* Vous venez de dire que le Grand Dieu suprême vous avait ordonné de n'adorer que lui seul, est-ce que les blancs l'ont jamais vu, ce Grand Dieu? Vient-il souvent leur parler, et pour^ quoi ne nous rend-il pas visite à nous? »
Je répondis : « Aucun homme n'a jamais vu Dieu, mais jadis quelques-uns de nos ancêtres ont entendu sa voix, quand, il y a bien des siècles, il est descendu du ciel et leur a apparu dans un nuage. » c Mais, » observa-t-il, « si cette apparition s'est passée, il y a un si grand nombre d'années, et qu'elle n'a plus jamais eu lieu depuis, si aujourd'hui il n'y a au monde aucun homme vivant, noir ou blanc, qui ait jamais entendu la voix
de Dieu ou qui Tait vu dans un nuage, comment avez-vous la certitude que le fait est vrai? Et vous dites que cela s'est passé, il y a beaucoup de siècles, mais le récit de vos ancêtres peut très bien avoir été altéré ou mal interprété, de sorte que vous ne pouvez être assuré de son exactitude. » Je me trouvai fort embarrassé, car ces indigènes n*ont aucune connaissance de récriture et je ne pouvais, par suite, leur faire comprendre ce qu'étaient nos Livres sacrés. Je me contentai donc de leur dire que nous avions, pour conserver le souvenir des événements passés, un moyen qu'ils ignoraient et que, grâce à ce moyen, nous possédions un récit du commencement du monde, ainsi que de sa création par Dieu.
Je leur proposai alors de leur raconter, i ce sujet, un grand nombre de choses curieuses, et, à leur demande, je leur expliquai que le monde était primitivement dans un affreux chaos, environné de ténèbres, et que Dieu avait créé le soleil et la lune, les diverses espèces d'animaux, les poissons, les oiseaux, les arbres, les herbes et toutes les autres choses. Ils renouvelèrent leur première objection, avec plus de force, « car », dit l'un d'eux, « je veux bien que vous ayez un moyen, meilleur que le nôtre, de garder le souvenir des choses, mais j'ai la certitude que vous ne pouvez pas avoir la connaissance de ce qui s'est passé avant qu'il y eût un homme vivant pour le voir ». Je répliquai que Dieu avait révélé la genèse du monde et d'autres mystères à quelques personnes, et, comme ils m'écoutaient avec attention, je leur racontai la création de l'homme et celle de la femme que Dieu a formée avec l'une des côtes de l'homme qu'il lui a enlevée pendant qu'il dormait. A ces mots, tous les assistants, d'abord stupéfaits, finirent par éclater de rire, et Deaan Murnanzack [Ândria-Mananjaka] déclara que c'était faux et qu'il était réellement honteux de raconter sérieusement une semblable
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histoire, c Si votre récit était vrai, ajouta-t-il, la femme aurait une côte de plus que Thomme et l'homme en aurait, d'un côté, une de moins que de l'autre ». Par suite de mon ignorance qu'il me faut confesser, je commis une erreur grossière, que j'espère, les théologiens et tous les bons chrétiens me pardonneront en considération des circonstances au milieu desquelles je me trouvais. Je ne sus qu'insister sur la vérité de ce que je venais de dire et soutenir ce que j'avais entendu affirmer dans mon enfance par des personnes ignorantes, à savoir que l'homme possédait, d'un côté, une côte de moins que de l'autre et j'eus la mauvaise idée de faire reposer toute mon argumentation sur ce fait, offrant ma vie comme gage de la vérité de ce que j'avançais. Deaan Murnanzack [Ândria-Mananjaka] refusa mon pari, en se moquant de moi, et, ayant fait approcher une femme très maigre qui était dans l'assistance, il compta les côtes et trouva qu'elle en avait un nombre égal des deux côtés; il se livra ensuite à la même opération sur un homme et constata qu'il en était de même. Cependant je ne fus pas convaincu que la supputation ait été exacte, mais j'eus beau compter plusieurs fois, j'arrivai au même résultat que lui.
A partir de ce moment, je remarquai que le prince n'accordait aucune attention à tout ce que je pus dire au sujet de notre religion, et il ne cessa de m'opposer toujours sa même objection « que parler de ce qui s'était passé avant la création de l'homme était une sottise, que je ne pouvais avoir aucune preuve que Dieu avait adressé certaines paroles aux hommes et que tout ce que je prétendais savoir et raconter n'était que des histoires de vieilles femmes. Pourtant, ajouta-t-il, continuez et donnez-nous de plus amples détails sur ce Dieu qui, jadis, parla aux hommes ». Alors, suivant le récit de l'Écriture, je lui racontai la colère de Dieu contre les hommes dont la méchanceté
était devenue extrême, le déluge qui les fit tous périr ainsi que tous les animaux, sauf ceux qui étaient dans Tarche, et la précaution prise par Noé de faire entrer dans cette arche, pour les préserver, un mâle et une femelle de chaque espèce d*animaux.
A ce moment de mon récit, un des auditeurs souleva Tobjection suivante : « Si hommes et bêtes avaient tous été détruits, est-ce que Dieu, leur créateur, n^aurait pas pu en créer d^autres à son gré? » Je continuai sans lui répondre et parlai de Tarcen-ciel, leur expliquant que c'était un signe que Dieu n*en verrait plus de déluge sur la terre. Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] observa qu ils n'avaient aucun souvenir que leurs ancêtres eussent jamais parlé d*un semblable cataclysme ; mais « ditesmoi, ajouta-t-il, puisque tout le monde périt sauf Noé, ses fils et ses filles, si Noé était blanc ou noir? » Je lui répondis : « Je vois que vous n'accordez aucune créance à ce que je raconte ». < Il y a beaucoup de choses, répliqua-t-il, que j'ignore et dont je désirerais vivement être instruit; aussi suis-je prêt à croire tout ce qu'un homme raisonnable peut croire, mais la plupart des récits que vous nous faites ne sont que des histoires de vieilles femmes et j'ai la conviction que tous les blancs ne parleraient pas comme vous ». Telles furent les paroles qu'il me répéta plusieurs fois et qui mirent un terme à mon discours. Je fut fort peiné d'avoir, par suite de mon ignorance, si mal exposé les vérités de notre religion, mais je me plus à espérer que Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka], qui était un homme fort intelligent, se rendait compte qu'à mon départ d'Angleterre je n'étais qu'un enfant et que, par conséquent, je ne pouvais pas bien connaître les graves questions sur lesquelles je prétendais le renseigner.
Le lendemain, nous poursuivîmes notre route, marchant droit devant nous, car nous n'avions plus aucune chance de
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rencontrer du bétail sauvage et Deaan Murnanzack [Andria- Mananjaka] était pressé de regagner sa ville. Dans Taprès-midi, après avoir fait halte à un endroit où la route bifurquait, nous nous séparâmes, et il me donna deux de ses esclaves pour m'escorter avec mon bétail jusqu*à son parc à bœufs.
Je m'arrêtai pour passer la nuit sur les bords d*un cours d*eau qui forme la limite du territoire de Deaan Murnanzack [Andria-Mananjanka]etqui se jette dans leMadamvovo [Manambovo], le grand fleuve qui arrose le pays d'Anterndroea [des Antandroy], cours d*eau où je devais dans la suite abreuver mon bétail. En traversant les bois qui sont le long de cette petite rivière, nous avons rencontré une bande d'hommes et de femmes qui allaient chercher de Teau; ils m'ont regardé avec une grande curiosité, n'ayant encore jamais vu de blanc, et ils demandèrent à mes guides qui j'étais et d'où je venais ? Ceux-ci» par plaisanterie, répondirent qu'ils m'avaient trouvé dans la forêt au milieu du bétail sauvage et qu'ils me menaient à leur prince, et moi, pour m'amuser, je courus sus aux femmes en leur baragouinant des mots incompréhensibles ; une d'elles fut prise d'une telle frayeur qu'elle tomba en convulsions, ce dont je fus fort peiné, et ses compagnes eurent grand'peine à la faire revenir à elle.
La forêt où nous nous trouvions avait sept milles de large, sans clairières, depuis la rivière jusqu'à un mille du parc à bœufs ; je fus fort ennuyé en songeant au grand trajet qu'il me faudrait faire tous les deux jours pour mener boire mes bêtes, mais c'était bien à tort, car, comme nous étions une dizaine d'esclaves chargés de garderies bêtes, nous conduisions, chacun à tour de rôle, tout le troupeau à l'abreuvoir, de sorte que nous n'avions pas à faire ce voyage plus de deux fois par mois, et, comme il n'y avait pas de prairies sur la route, on n'avait
aucune difficulté avec les bêtes qui, poussées par la faim, avaient hâte de regagner leurs pâturages.
Les gens de ce pays n*avaient encore jamais vu de blanc et je fus tout d*abord pour eux un objet de curiosité, mais ils s*hahituèrent vite à moi et je leur fus très utile, car, toutes les fois quMls voulaient tuer un bœuf, ils avaient été jusque-là forcés de faire un long trajet pour aller trouver un membre de la famille royale. Ils n'eurent plus, à l'avenir, cette peine et j'en retirai de sérieux avantages. On m'envoyait souvent chercher et on me donnait toujours pour mon salaire quatre ou cinq côtes que j'emportais chez moi, sans compter la culotte, que je consommais sur place, rôtie. Je m'absentais rarement sans emmener avec moi un jeune gars qui ne demandait pas mieux que de m accompagner, car je le rétribuais en lui donnant une portion de viande. J'avais donc ma pleine suffisance de vivres, d'autant que les indigènes sont toujours disposés à partager ce qu'ils ont avec leurs voisins. Lorsque je revenais avec ma viande, je la faisais d'ordinaire bouillir, et j'en distribuais à tous mes compagnons, qui me rendaient la pareille toutes les fois qu'ils le pouvaient. Je dois, d'ailleurs, dire, une fois pour toutes que les habitants de cette ile aiment cette vie tout à la fois franche et cordiale.
Partout où l'on me mandait, je trouvais la maison bien propre, avec 1' € Owley » [Aoly] orné et placé bien en vue. J'étais souvent appelé pour tuer un taureau ou un bœuf offert en sacrifice, par exemple pour la cérémonie de la circoncision ou bien en cas de maladie. Depuis la conversation que j'avais eue avec Deaan Murnanzack[Andria-Mananjaka], j'avais pris l'habitude d'écouter par curiosité les prières des indigènes, et, une fois ou deux, j'essayai de les entretenir de nos dogmes chréliens. Quand je leur parlai de la résurrection au jugement
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dernier, ils me dirent que c*était un mensonge et qu*il était absurde de prétendre qu*il y eût des hommes qui étaient brûlés dans le feu après leur mort, car, « quand on est mort, direntils, on ne sent plus rien et, tant que nous n'aurons pas vu des hommes ressusciter, nous n'y croirons pas ». Je tentai de leur expliquer que Dieu s*était montré aux hommes et leur avait donné dix commandements, mais je vis bientôt que cela ne signifiait rien pour eux, car la nature leur a ins^piré ces mêmes commandements; ils possèdent en effet, des lois contre ladultère, contre le vol et contre le meurtre, et ils ont pour leurs parents un tel respect qu'ils les vénèrent et les honorent même après leur mort; ils inQigent même une amende à quiconque maudit les parents d'autrui; jamais ils ne profèrent de blasphèmes impies, et ils obéisssent i toutes ces lois, parce que, disent-ils, < elles sont opportunes et convenables et qu'on ne pourrait pas vivre en société si elles n'existaient pas et que par conséquent le Grand Dieu n'a pas besoin de les révéler ».
Il est vrai qu'ils ne semblent pas avoir la moindre notion du quatrième [troisième] commandement, sauf en ce qu'ils accordent de temps en temps un jour de liberté i leurs esclaves, mais sans leur imposer aucune pratique religieuse, et, quand je leur dis que nous sanctifiions un certain jour de la semaine, parce que Dieu s'était reposé ce jour-là, ils me demandèrent comment je pouvais affirmer savoir ce que Dieu avait fait avant qu'il y eût un homme au monde. Voyant que je perdais de mon prestige en leur parlant des mystères de notre religion et que j'allais être regardé par eux comme un fieffé menteur, je renonçai à les en entretenir.
En réalité, je n'avais aucun moyen de leur fournir la preuve de ce que je leur racontais, et l'incident au sujet de la côte
d*Adara que j*ai relaté plus haut a été fort humiliant pour moi. J*ai d'abord pensé que, si je n avais pas réussi à les convaincre, c'était a cause de mon ignorance; mais, depuis, il m'est venu des doutes et des scrupules et, en réfléchissant, je me suis convaincu que mon échec n'était pas entièrement dû à la faiblesse de mon intelligence, mais à ce que nos théologiens ne nous ont pas fourni des raisons assez décisives. Cela est si vrai que les théologiens eux-mêmes auraient grand'pèine, aujourd'hui que les miracles ont cessé, à prouver aux Malgaches ce qu'ils nous enseignent. Je me demande d'ailleurs quel est le miracle qu'on pourrait accomplir aujourd'hui pour prouver ce qui a eu lieu avant qu'un seul être existât. Sans doute il y a dans l'Ile de Madagascar des gens assez naïfs pour s'en laisser imposer par les « Umossees 9 [Omasy] ou sorciers auxquels ils attribuent un pouvoir surnaturel, mais ils ne vont pas jusqu'à croire que ces « Umossees» [Omasy] ont des rapports avec le Grand Dieu; ils s'imaginent qu'il y a des esprits ou démons, les uns bons, les autres mauvais, qui apparaissent en rêve et révèlent aux « Umossees » [Omasy] des choses secrètes, mais ils ne considèrent pas ces sorciers comme plus pieux ou meilleurs que les autres hommes, tout en les tenant pour plus savants. Quoi qu'il en soit, les principes religieux qu'on m'avait inculqués dans ma jeunesse m'ont empêché de prendre part au culte des indigènes, que je considérais comme idolâtre; j'étais du reste parfaitement libre d'agir à ma guise, car on n'a jamais songé dans ce pays à persécuter qui que ce soit à cause de sa foi religieuse, à la condition toutefois qu'on ne blesse pas et qu'on ne froisse pas les opinions de son prochain. Je n'ai pas oublié que, dans les premiers temps de mon esclavage, Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] avait menacé de me tuer parce que je
refusais de me joindre à lui et à ses gens dans une cérémonie IV. 12
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religieuse, mais cette menace était la conséquence de sa mauvaise nature et de son orgueil, comme Ta prouvé la conduite de Deaan Sambo [Andriantsambo] qui a arrêté sa colère et nous a réconciliés, sans que j*aie été contraint de participer à la cérémonie.
Il y avait six semaines que je me trouvais dans ma nouvelle résidence, lorsque j'appris que Dean Crindo [Andrian-Kirindra] avait attaqué et brûlé la ville de Rer Mimebolambo [Ramai mbolambo] et avait tué deux hommes et emmené en captivité plusieurs femmes et enfants, ainsi que la plus grande partie du bétail. Je fus fort affligé de cette nouvelle, car quoique Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] eût plusieurs fois essayé de me tuer, je ne pus m'empêcher d'être peiné du malheur qui frappait sa famille dans laquelle j*avais si longtemps vécu.
Il nous arrivait toutes sortes de nouvelles sur les péripéties de la guerre, qui avaient tout juste autant de valeur que celles de nos journaux de Londres ; aussi n*en tenais-je pas compte : un jour, par exemple, on nous annonçait une grande bataille, qui le lendemain était démentie. D'ailleurs nous vivions, loin du théâtre de la guerre, dans la paix et Tabondance, et si, de temps à autre, il nous arrivait d'apprendre que nos amis avaient éprouvé des pertes, comme nous ne nous ressentions pas de leurs infortunes, la nouvelle nous fournissait tout simplement le sujet d'une conversation dans laquelle, à l'exemple des politiciens de café, nous critiquions la conduite de nos chefs à propos de choses que nous ne connaissions que d'après des rapports fort incertains ou môme que nous ne connaissions pas du tout. Ce dont nous nous préoccupions surtout c'était de mener une vie aussi agréable et aussi heureuse que les circonstances nous le permettaient.
Parmi les divertissements que nous avons imaginés pour nous
distraire, en voici un qui vaut, je crois, la peine que j'en parle. II a été inventé par mes chefs et nous a rapporté autant de profit que d'agrément. Certaines familles ont leurs villages cachés au milieu des bois, à l'écart de toute ville ; leurs habitants mènent une vie indolente et agréable, ne venant jamais dans les grands centres de population et ne prenant souci en aucuQe façon des disputes et des guerres de leurs voisins. Us ne s'inquiètent pas de savoir qui est le seigneur d'un domaine ou le souverain de tout le pays. Us n'élèvent pas de bétail, dont les mugissements pourraient les trahir et attirer les voleurs ; ils se contentent des produits de petites plantations et de ce que leur fournit la nature, ce qui suffit amplement à leurs besoins. Le vacher de Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka], qui était mon chef, avait autrefois vécu de cette vie et, par suite, il connaissait quelques-unes de ces résidences cachées. U pensa que, en raison de ma couleur extraordinaire, on pourrait me faire passer à leurs yeux pour un prince de la famille royale, car ils sont fort ignorants, non pas davantage du reste que beaucoup d'Européens qui se figurent que leurs princes sont au-dessus du reste des hommes par leur constitution physique plus parfaite et par leur aspect. U fut convenu que je prélèverais un tiers des présents que nous parviendrions à obtenir, que Tautre tiers reviendrait a mon chef, et que le troisième tiers se partagerait entre ceux qui composeraient ma suite. On me donna un beau c lamber » [lamba] de soie, deux ou trois rangs de perles de verre que je mis autour de mon cou et un fusil que je portai sur mon épaule. Je devais prendre le nom de Rer Mimebolambo [Ramaiinbolambo], attendu que, ce prince étant celui dont la résidence était la plus éloignée, il y aurait moins de risques qu'on découvrit notre supercherie, d'autant qu'aucun des individus que nous allions visiter n'avait jamais vu un seul membre de la famille
royale. Vingt de nos voisins s'offrirent pour former mon escorte, et, pendant trois ou quatre jours, nous répétâmes nos rôles afin de pouvoir les bien jouer, les hommes de mon escorte s*habituant à me servir et à me donner le nom et le titre que j*avais choisis.
Enfin nous partîmes, au bruit des conques qu*on sonnait i Tarrière-garde, suivant Tusage, formant un cortège vraiment solennel. Nous avions à franchir une douzaine de milles pour arriver à destination; quand nousn*en fûmes plus qu'à un demimille, mon chef prit les devants avec un autre homme pour aller avertir les individus que nous voulions mystifier que le plus jeune frère de Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka], Rer Mimebolambo [Ramaimbolambo], de passage dans le pays et sachant qu'il y avait en cet endroit des habitants, les priait de lui donner quelques provisions pour lui et pour sa suite. Nous fîmes halte jusqu'au moment où nous pensâmes que le message avait été délivré et les préparatifs effectués, puis nous nous remîmes en marche dans l'ordre et avec le cérémonial voulus. Quand nous fûmes entrés dans le petit village, je vis qu'une natte avait été étendue pour que je pusse m'asseoir, et tous les habitants, hommes, femmes et enfants, vinrent me lécher les pieds en rampant sur les mains et les genoux. Les hommes de ma suite remplirent consciencieusement leurs rôles, me rendant les honneurs dus au personnage que je représentais. En cBet^ je ne fus pas plus tôt assis que l'un courut chercher de l'eau, tandis qu'un autre, ayant apporté une calebasse pour la recevoir, la tint à la portée d'un troisième qui me lava les pieds. J'ordonnai au premier de mes hommes (en réalité mon chef) de me procurer une maison. Il n'y en avait que cinq dans la localité, plus quelques cabanes pour les enfants; il choisit une des meilleures, laissant le propriétaire s'arranger comme il pourrait.
Les habitants restèrent debout, pétrifiés par Tadmiration, car jamais, de toute leur vie, ils n*avaient vu quetqu*un commander avec autant d*autorité. Leur chef les appela à part et les consulta j
au sujet du présent qu*il y avait lieu de m'ofTrir, en rapport avec ma dignité. Quelques-uns revinrent bientôt, m'apportant plusieurs gallons * de mil ou sorgho et une plus grande quantité de pois chiches '; quant au chef, un noble vieillard, il ne revint que le soir avec quatre hommes chargés, deux d*autant de miel qu'ils en pouvaient porter et les deux autres d*une quantité égale de pois chiches.
Le tout fut placé devant moi et le vieux chef, s'étant assis i une certaine distance, me dit d*une voix tremblante d*émotion qu*il espérait que j'accepterais son présent, tout minime qu'il fût, mais qu*il ne pouvait m^oBrir davantage, ayant été pris à I*improviste. J*eus pitié de lui et le réconfortai de mon mieux en lui disant que j'étais très satisfait et que son cadeau était sufflsant et que je n'en attendais pas autant de lui. Je le priai de rester assis et de me tenir compagnie pendant que mes gens se rendaient chez quelques-uns de ses voisins, car je les avais envoyés de différents côtés afin d'obtenir le plus de cadeaux possible, ordonnant d'une façon toute particulière qu'ils m'apportassent eux-mêmes tout ce qu'on leur donnerait et qu'ils y goûtassent devant moi, de peur que 1' « Umossee » [Omasy] n'ait ensorcelé ces objets.
Le vieux chef recouvra bientôt ses esprits et commença à parler hardiment, disant qu'il n'était pas étonnant que mon père et mes frères fussent les rois du pays, puisque Dieu et les démons nous avaient distingués des autres hommes. « Si je vous
1. La galloQ est une mesure aaglaise coatenant environ 4 litres 1/2.
2. Garravances ou pois chiches, ce sont les voanemba des Malgaches, sorte de petits haricots ronds.
avais rencontré seul dans un bois, ajouta-t-il, je serais tombé à vos genoux et je vous aurais rendu bommage, car sûrement les « Varzachars » [Vazaba*] ne peuvent être plus blancs que ce jeune prince ». Il continua ainsi, passant en revue tous mes traits et me vantant à sa manière, car il était très disert, et je ne savais trop quoi lui dire ni quand il s'arrêterait. Par bonheur, un homme de ma suite qui avait la réplique facile, revint à ce moment et lui répondit d'une plaisante manière, en disant : c Je ne m'étonne pas, vieux père, que vous soyez surpris de la couleur de la peau, des jolis traits et de la taille élégante du prince; songez, bon vieillard, que Dieu ne nous a pas créés égaux, mais qu'il distingue ceux qu'il charge de gouverner les hommes en leur donnant une couleur et une forme particulières, aGn qu'aucun homme ne puisse ignorer leur qualité. Si nous avions tous le même aspect et la même couleur, nous choisirions l'un d'entre nous, celui que nous croirions le plus sage et le plus vaillant, pour être notre seigneur et roi; puis, s'il cessait de nous plaire, nous l'abandonnerions pour aller vivre sous les ordres d'un prince voisin, ou nous le remplacerions par un autre. Mais, lorsque Dieu crée un homme pour commander et gouverner les autres hommes, vous pouvez être sûr qu'il lui donne une beauté plus parfaite, un aspect plus auguste, de sorte que chacun, en le voyant, reconnaisse de suite l'élu de Dieu et, tombant immédiatement i ses genoux, admette sans discussion son autorité et son pouvoir, qu'il tient de Dieu. » « Oui, oui, répliqua le vieillard, c'est bien comme vous le dites, car je me rappelle que mon père allait une fois, tous les deux ou trois ans, porter du miel à Deaan Mernindgarevo [Andria-Manongarivoj, le père de Deaan Crindo [Andrian-Kirindra], et qu'il m'a dit qu'il
i. Vazaha, ce sont les étrangers d outre-mer, les blancs.
était de couleur rougeàtre, mais que ses cheveux étaient noirs comme les nôtres. » « Oui, dit Tautre, il était un peu différent, mais pas beaucoup; son père Deaan Mungazaungarevo [Andria-ManozonarivoJ a épousé une femme de Port-Dauphin [Fort-Dauphin] qui, parait-il, était la fille d*un blanc. » c Oui, oui, interrompit le vieillard, c'est vrai; mais je n'entends rien à ces marques que, d'après vous. Dieu donne aux princes. Tous les princes ont-ils donc sa couleur claire et sa belle prestance? et Dieu les a-t-il tous marqués pour être rois? » c Je ne sais, répondit l'autre, mais celui-ci est le plus blanc de tous ». Ce dialogue commençait à m'ennuyer fort, lorsqu'heureusement arrivèrent plusieurs habitants que Ton avait envoyé chercher et qui m'apportèrent des présents et me léchèrent les pieds. Ainsi prit fin la conversation.
Mes compagnons avaient imaginé cette bouffonnerie pour s'amuser aux dépens de ces pauvres paysans; ils la menèrent avec une grande ingéniosité jusqu'au bout sans qu'aucun d'eux s'aperçut de la supercherie. Ils me racontèrent qu'un de ces paysans ayant demandé comment il pourrait savoir à qui il devait offrir ses hommages, ils lui répondirent brusquement : « Croyezvous que Dieu n'a pas distingué les princes des autres hommes? Vous le reconnaîtrez de suite à sa couleur claire et à sa belle prestance ».
Mais j'en ai dit assez sur cette farce, qui se termina si bien que nous avons un instant songé à visiter d'autres villages, mais nous étions si bien pourvus de tout ce dont nous pouvions avoir besoin, chacun de mes gens ayant sa pleine chaîne que le lendemain, nous retournâmes à notre parc à bœufs, tout le monde, excepté moi qui étais obligé par ma haute dignité d'observer le décorum, portant son « enter » [entana] ou paquet. Aussitôt arrivés chez nous, nous avons partagé notre butin
conformément à nos conventions, et, après en avoir fait la répartition entre tous les ayants-droit, je me suis trouvé à la tète de provisions suffisantes pour plusieurs mois.
Ce genre d*existence me plaisait fort, mais ma mauvaise fortune ne me permit pas de le mener plus longtemps, car il n*y avait pas un an que j'étais dans ce pays quand je reçus Tordre de revenir chez mon maître avec mon bétail, et trois hommes, envoyés par Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana], arrivèrent pour m'escorter. La guerre civile durait depuis dix-huit mois et avait ruiné les deux partis, si bien que mon maître avait besoin pour vivre du bétail que j*avais mené au loin, le reste ayant été ou mangé ou enlevé par les ennemis, qui se trouvaient du reste dans une situation tout aussi mauvaise, sinon pire.
Nous suivîmes le même chemin qu*à Taller, traversant les forêts qu*habite le bétail sauvage et chassant sur notre route, jusqu'à ce que nous arrivâmes à la ville de Deaan Afferer [Andrian-Afarana] qui est située au sommet du Yong-gorvo [Angavo].
Je fus très triste tout le long du chemin et, pour la première fois, je songeai à me sauver, au risque de ma vie, jusqu'à un port de mer; mais il devait s'écouler bien du temps avant que j'eusse l'occasion de mettre ce dessein à exécution.
En arrivant à la ville de Rer Mimebolambo [Ramaimbolambo], où habitait encore mon maître avec tout son monde, je ne trouvai que des gens mornes et abattus. Mon arrivée fut pourtant accueillie avec joie, car, grâce à mon troupeau qui s'était notablement accru, ils se trouvaient plus riches que tous leurs voisins, amis ou ennemis; aussi me remercièrent-ils de la peine que je m'étais donnée. Ce fut du reste toute la récompense que j'en eus; mon maître, qui était d'humeur chagrine, ne daigna même pas me féliciter. Heureusement, mes fonctions de boucher
CONCERNANT MADAGASCAR iSS
me procurèrent le salaire habituel, et je pus vivre tout aussi bieo que les autres.
Je fus encore chai^gé de la garde du bétail, non seulement de celui de mon maître, mais encore de celui de tous les habitants de la ville, dont aucun n*était disposé à envoyer ses enfants ou ses serviteurs au dehors. Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] n'osait pas commander à ses autres esclaves un travail qui les eût exposés à être pris par Fennemi, car leurs parents et amis en auraient été offensés et l'auraient abandonné pour aller vivre sous les ordres d*un autre seigneur, mais, quant à Fesclave blanc qui n'avait ni parents ni alliés pour pleurer sa perte s'il venait à être tué ou à être capturé, on pouvait parfaitement l'envoyer au danger.
La guerre n'était plus poussée aussi vigoureusement qu'au début, car les courages s'étaient refroidis des deux côtés et le pillage était moins lucratif que pendant les premiers mois. Toutefois, nos ennemis Chahary [Sahary] etFrukey [Firoky] ne tardèrent pas à savoir que nous avions du bétail et, un jour, comme je faisais paître le troupeau à quelque distance de la ville, ils arrivèrent avec deux cents hommes et s'en emparèrent, lis me poursuivirent avec fureur, poussant des hurlements sauvages, tirant des coups de fusil et lançant sur moi leurs sagaies en criant : c Tuez-le, mettez-le en pièces ! » etc., mais je parvins à leur échapper et je me réfugiai dans un épais fourré tout plein de buissons et d'arbustes épineux, si bien que j'eus toute la peau du corps, des pieds à la tète, horriblement déchirée ; je m'y cachai de mon mieux. Us continuèrent à me poursuivre en poussant des cris féroces et ils avaient déjà commencé à se frayer un passage à travers le bois, quand, au moment où je me croyais perdu, je les vis tout i coup battre en retraite aussi vite que possible. C'est qu'en entendant ce vacarme, nos gens étaient
accourus, et mes agresseurs avaient dû songer à se sauver, sans plus s*occuper de moi. Ne pouvant emmener les bétes, mais, résolus i nous faire le plus de mal possible, ils ne prirent la fuite qu'après les avoir toutes tuées ou blessées. Je fus forcé de rester un certain temps tapi dans ma cachette, de peur que quelque ennemi fût poussé de mon côté, mais, quand enfin le bruit de la fusillade s'éloigna, je me glissai en rampant hors du fourré et j'aperçus, étendu à terre et blessé, un des chefs ennemis, tenant deux sagaies dans sa main ; il me regarda en face avec des yeux brillants et il allait m*adresser la parole, lorsque, lui arrachant une de ses sagaies, je lui dis que c'était maintenant à mon tour et je lui portai un coup mortel. Quand nos gens me virent tout couvert de sang, la peau profondément déchirée en maints endroits, ils crurent que j'avais reçu de nombreux coups de lance. Une fois remis de mon effroi et plus calme, je ressentis de vives douleurs, car mes pieds n'étaient qu'une plaie et j'avais dans le corps un grand nombre de grosses épines. Les femmes et les enfants arrivèrent bientôt pour aider à transporter jusqu'à la ville le bétail abattu ; on constata alors qu'il ne restait pas plus de quinze bêtes encore vivantes, qui toutes étaient gravement blessées. Je racontai à Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] que j'avais pris deux lances à un homme grièvement blessé, qui était étendu à l'entrée du fourré; je n'osai point dire que je l'avais achevé, attendu qu'il avait parmi nous des proches parents qui auraient pu se venger en secret sur moi de son meurtre, car ils pleurèrent sa mort et demandèrent le corps pour l'enterrer, ce qui leur fut accordé.
Qnand je rentrai à la maison, ma maîtresse, émue de pitié à ma vue, ordonna à un esclave de laver et de panser mes blessures, et elle-même me donna des soins et l'aida à arracher
les épines qui me faisaient beaucoup souflrir; plusieurs jours s*écoulèrent avant que je revinsse à la santé. Quoiqu'il fût certain que nous allions souffrir de la famine, j'éprouvai une grande joie à la pensée que je n'aurais plus de troupeau à garder; nous eûmes cependant pendant quelques jours, tant qu'elle demeura fraîche, plus de viande que nous n'en pouvions manger.
Quand je fus rétabli, mon maître m'envoya dans les bois chercher, pour lui et sa femme, des ignames sauvages, car, la viande étant maintenant toute consommée, on avait grand'peine à trouver dans les environs de quoi manger. Nous commençâmes alors à sentir cruellement les misères que la guerre civile entraine avec elle. Il me fallait parfois aller fort loin pour trouver une quantité d'ignames suffisante pour mon maître et pour moi, et rarement j'en rapportais assez pour mon repas du lendemain matin ; tout ce que je pouvais faire, en cherchant et travaillant du matin au soir, était de contenter mon maître. J'avais néanmoins toujours soin de m'assurer au moins un repas chaque jour ; j'allumais du feu dans les bois et je faisais rôtir quelques unes des racines que j'avais découvertes.
Un matin, juste au moment du lever du soleil, j'ai de bonnes raisons pour me rappeler l'heure, mon maître était assis à la porte de la ville avec quelques-uns des chefs, parlant de leur pénurie et de leurs misères et se plaignant n'avoir pas mangé de bœuf depuis longtemps ; il demanda à ses interlocuteurs s'ils ne connaissaient personne ayant des bœufs. Ils lui répondirent qu'aucun de ses sujets ni de ceux de Rer Mimebolambo [Ramaimbolambo] n'en possédait, mais que, sur le territoire de Deaan Mephontey [Andria-Mafonty], à quatre ou cinq milles, il y avait un homme qui en avait. Il m'appela immédiatement avec un autre esclave et nous donna l'ordre d'aller lui
chercher une de ces bêtes, en la choisissant parmi les plus grasses. Je commençai par m*excuser, lui disant qu'il ne me plaisait pas de voler les bœufs d'autrui; de plus, ajoutai-je, c je suis le seul homme blanc de tout le pays et, si Ton me voit même de loin, on me reconnaîtra et on saura que c*est vous qui m'avez envoyé ». Il me répondit d'un ton bref que c'était sa volonté, et il ordonna à mon compagnon d*aller de suite chercher une corde. Je le priai à genoux d*en envoyer un autre à ma place, mais en vain, et, détournant la tète, il se mit à parler à d*autres personnes. A ce moment, j'aperçus plusieurs de mes compagnons d'esclavage qui se dirigeaient vers les bois ; je m'éloignai tout doucement pensant que, ne me voyant plus, il en désignerait un autre pour faire l'expédition projetée; mais, s'étant retourné et me voyant me sauver, il épaula son fusil et tira sur moi ; le plomb traversa le chapeau de paille que j'avais sur la tète et j'étais si près que la bourre m'atteignit dans le dos. Puis, voyant qu'il ne m'avait pas tué, il saisit deux sagaies et, avant qu'on pût le retenir, il les jeta dans ma direction. Dans sa fureur, il m'appela de cent noms injurieux, car les habitants de ce pays ne blasphèment pas. Il finit cependant par se calmer, et il consentit, sur la prière de ses amis et en voyant ma résignation, à me pardonner, mais il exigea que j'obéisse. Gomme il n'y avait pas moyen de faire autrement, je partis avec l'autre esclave qu'il avait désigné, mais non sans me lamenter hautement sur ma mauvaise fortune et les misères de mon esclavage.
Nous arrivâmes vite à destination et, après quelques allées et venues, nous aperçûmes une demi-douzaine de vaches en train de paître. Notre premier soin fut de regarder de tous côtés pour voir si le gardien était dans le voisinage. Pour ma part, de ma vie, je n'ai eu une plus grande appréhension;
le moindre bruissement produit par de petits lézards qui jouaient au soleil et couraient sur des feuilles mortes me faisait reflet d'hommes s*élançant sur moi d*une embuscade. Enfin, après avoir écouté avec la plus grande attention et avoir bien exploré tous les alentours, nous nous sommes aventurés à sortir du bois et, ayant fait choix d*une bête très grasse, mon compagnon lui jeta autour du cou la corde qu'il avait portée jusque-là enroulée autour de sa ceinture. Nous eûmes beaucoup de peine à Temmener loin du troupeau, nous y parvînmes pourtant et, la poussant à travers bois, car nous n*osions pas suivre les sentiers ni traverser les endroits découverts, nous sommes arrivés chez nous vers midi, sains et saufs. En quelques minutes, la bête fut dépecée par une douzaine d'hommes qui taillaient et coupaient tous à la fois, tant nous craignions que le propriétaire ne s'aperçût de son absence et suivît notre trace; la viande fut divisée en deux cents morceaux, qui furent répartis entre autant de personnes. Mon compagnon et moi, nous reçûmes un pis et un morceau de la culotte, ce qui est la part allouée d'ordinaire à ceux qui amènent un animal de cette manière ou qui le prennent à Tennemi ; chaque habitant de la ville n'en eut naturellement qu'une petite portion, si bien que le bœuf tout entier fut mangé séance tenante et que, le lendemain, nous nous trouvâmes dans la même situation qu'avant. On était en hiver, et les ignames, dont les pieds étaient desséchés, ne se trouvaient plus aussi facilement, de sorte que nous mourions presque de faim. Était privilégié celui qui faisait un repas par jour et, quand les enfants, qui étaient à jeun depuis vingt-quatre heures, réclamaient à manger, leurs mères les rudoyaient en criant : < Quels gloutons vous êtes ! N'avez-vous donc pas mangé hier ! » Tels étaient les tristes et lamentables entretiens que pendant plusieurs mois ont eus les malheureuses
mères avec leurs enfants affamés. Les maux dont nous souffrions se reflétaient sur nos visages amaigris et pâles. Il n*y avait plus ni batailles, ni pillage; nos ennemis n'avaient pas le cœur à nous inquiéter et nous aussi, nous les laissions tranquilles. Triste existence que nous avons menée pendant les huit ou neuf mois qui ont suivi la perte de notre bétail! Nos adversaires étaient du reste encore plus malheureux que nous, car Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] et son frère, qui habitaient de lautre côté, troublaient souvent leur repos, les privant de la seule jouissance à laquelle ils pussent prétendre, c'est-à-dire de dormir le plus longtemps possible pour oublier leurs maux.
Tout le monde désirait la paix, mais sans trouver le moyen de la rétablir. Les succès de Deaan Murnanzack [Andria* Mananjaka] avaient enlevé à ses ennemis tout espoir de se tirer avec honneur do Timpasse où ils étaient, quand la Providence suscita un événement qui mit fln à cette situation. Rer Vovvern [Ravovona], le roi de Feraingher [Fiherenana], c'est-àdire de la baie de Saint-Augustin et de ses environs, ayant déclaré la guerre à notre ennemi commun Woozington [Hosintany], envoya dans notre pays [d'Androy] un ambassadeur du nom de Ry-Nanno [Ranaona?], homme habile et expérimenté qui avait pour mission de réconcilier entre eux les divers rois d'Anterndroea [des Antandroy] et d'obtenir leur amitié et leur assistance pour l'entreprise qu'il voulait faire dans Tintérèt de tous. Cet envoyé ne fut pas plus tôt arrivé à Fenno-arevo [Fenoarivo] que la nouvelle s'en répandit dans tout le pays et parvint jusqu'à nous. Deaan Grindo [Andrian-Kirindra] n'hésita pas à autoriser Ry-Nanno [Ranaona] à porter ses propositions de paix à son neveu Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka], auprès duquel il se rendit de suite.
Ce ne fut pas sans quelque hésitation et un peu à contre-cœur
que Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] accueillit les ouver-^ tures qu*il lui fit en vue de la conclusion de la paix. En effet, il était indigné contre son oncle et ses fils, qui, avec une barbarie impardonnable, avaient détruit le bétail de leurs parents et compatriotes, avaient dévasté leurs plantations et commis mille autres actes sauvages ; ce prince en était presque venu à oublier ses propres griefs et à considérer Deaan Grindo [Andrian- Kirindra] comme Tennemi de tout le pays, comme un homme qui, poussé par ses passions brutales, se plaisait à semer partout la ruine et la misère, malgré les exemples de modération qu'il lui avait donnés au début de la guerre. En effet, comme nous lavons dit, Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] s*était conduit avec une admirable générosité envers Crindo [Kirindra] et Mundumber [Mandemba] ainsi qu'envers leurs gens, leurs villes et leurs propriétés, montrant ainsi qu'il cherchait seulement à obtenir justice et à vider leur différend et qu'il avait en abomination le meurtre de ses concitoyens et la ruine du pays. A ce que m'a raconté Ry-Nanno [Ranaona?], ce fut par piété que Deaan Murnanzach [Andria-Mananjaka] se décida enfin à consentir à la réconciliation, car il pensa que Dieu n'aimerait jamais un homme qui, le pouvant, se serait refusé à délivrer ses frères des misères dont ils souffraient; c'est cette unique considération qui l'amena à renoncer, en plein succès, à poursuivre ses justes revendications, son intérêt étant en opposition avec le bien public. Telles furent les pieuses résolutions de cet homme remarquable, qui cependant s'était moqué de notre religion ou plutôt de la manière dont je la lui avais maladroitement exposée. Il serait à souhaiter que nos prêtres, qui prétendent avoir la connaissance parfaite de la volonté de Dieu, donnent en exemple aux chrétiens de pareils hommes et enseignent à tous, grands et petits, à se montrer aussi justes et aussi
bons que l*était dans tous ses actes ce vaillant prince noir, qui n*était pourtant qu*un païen illettré.
Après avoir terminé ses négociations avec Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka], Ry-Nanno [Ranaona] se rendit auprès de Deaan Afferrer [Andrian-Aferana], sachant bien que celui-ci acquiescerait aux résolutions de son frère. Puis, il vint nous trouver pour mettre un terme au différend existant entre nous et nos ennemis Ghahary [Sahary] et Frukey [Firoky] qu'il condamna hautement de persister follement à se ruiner eux-mêmes et à ruiner tout le pays pour satisfaire des ressentiments privés, et, après leur avoir déclaré que leur conduite était scandaleuse et jugée très sévèrement par tous les rois de Tile, il n*eut pas grand*peine à opérer la réconciliation.
Dès que la paix fut rétablie entre les rois Anterndroea [Antandroy], il annonça que Rer Vovvern [Ravovona] avait déclaré la guerre à Woozington [Hosintany] à la suite d'insultes et de grossièretés que celui-ci lui avait faites, notamment parce qu'il avait osé donner à un chien son nom de Rer Vovvern [Ravovona] *. L'envoyé ajouta qu'il reviendrait, Tété suivant, solliciter leur appui contre ledit Woozington [HosintanyJ, mais que son seul désir, pour le moment, était de mettre un terme aux querelles qui désolaient l'Androy et qu'il se réjouissait d'avoir réussi, puisque maintenant la paix était conclue et publiquement proclamée par tout le pays.
Quand Ry-Nanno [Ranaona] avait eu sa première entrevue avec Rer Mimebolambo [Ramaimbolambo] et Deaan Mevarrow {Andria-Mahavariana], j'avais remarqué qu'il tenait ses yeux
. 1. Le clûen est pour les familles royales du Sud et de TOuest de Madagascar un animal impur. L'un de nous a vu chez les Sakalava un noble seigneur perdre son rang et être renié par sa famille parce qu'un chien avait uriné sur son lamba sans qu'il s'en aperçût. (A. et G. Grandidier.)
CONCEKNANT MADAGASCAR 193
fixés sur moi et me regardait avec un air de pitié ; son palabre terminé, il me cria en mauvais anglais : « Toi, Thomme blanc, viens ici ! » et il me demanda mon nom ; puis, se tournant vers mon maître, il lui dit : « Cet homme est parmi vous comme un oiseau blanc au milieu de corbeaux. Dans notre pays, nous voyons fréquemment des blancs, car il y vient souvent des navires, mais ils sont bien vêtus et ils mangent et ils boivent avec les chefs. Ce pauvre jeune homme a un aspect minable; pourquoi le laissez-vous aller tout nu? Je vous en prie, soyez bon envers cet infortuné et ne le traitez pas cruellement ». Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] répondit : « Je ne Tai pas traité assez cruellement; vous ne savez pas comment ses amis se sont comportés envers Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] s. « Si, répliqua Ry-Nanno [Ranaona], je connais très bien l'histoire ; Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] les a traités d'une façon barbare, en leur refusant le libre passage jusqu'à un port de mer où ils pussent trouver un navire et retourner dans leur pays. Si Rer Vovvern [Ravovona] avait cet homme blanc chez lui, il lui donnerait des vêtements et il le soignerait comme son propre fils, jusqu'à ce qu'un navire vînt el l'emmenàf. »
J'écoutai ce discours avec émotion et je cherchai l'occasion de parler en particulier avec Ry-Nanno [Ranoana], ce que je fis le soir même. Il avait amené quelque bœufs que Murnanzack
[Andria-Mananjaka] lui avait donnés, sachant que nous n'en
avions point; on me fit venir pour en tuer un, et je lui dis en mauvais anglais que j'irais le voir dans la nuit. J'y allai, en effet ; il me reçut avec une grande bienveillance et, quand nous fûmes assis, il s'enquit de mon naufrage et de tous mes malheurs, dont je lui fis une relation complète, lui disant combien mon maître s'était montré cruel à mon égard et combien grandes
étaient les misères de mon esclavage. Je ne pus m'empècher de