IV
pleurer en faisant ce récit, qui lui tira aussi des larmes des yeux. Il me dit qu*il essaierait de m*acheter à Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana], et il me consola du mieux qu'il put. Je restai longtemps avec lui, et, quand je fus de retour dans ma hutte, Tespoir de ma prochaine délivrance me tint éveillé toute la nuit. Le lendemain, quand il se fut entretenu avec mon maître de leurs affaires particulières, il lui demanda s*il était disposé à vendre son homme blanc, disant qu'il lui donnerait en retour, à son choix, un bel esclave, jeune et capable de rendre plus de services que moi, ou un bon fusil de boucanier.
J'étais assis au milieu de mes compagnons d'esclavage, attendant avec impatience le résultat de la négociation, quand mon maître m appela, ce qui me fit espérer qu'il allait conclure le marché. Au lieu de cela, il lui dit : « Vois cet esclave blanc! eh bien, il n'a pas son pareil pour soigner le bétail, pour déterrer des ignames sauvages et pour récolter de bon miel; quoiqu'un fusil de boucanier soit le prix d'un bon esclave, je ne le donnerais pas pour deux ». By-Nanno [Ranaona] lui offrit alors trois ou quatre esclaves en échange, mais Mevarrow [Mahavariana] finit par déclarer nettement qu'il ne se séparerait de moi à aucun prix. Puis, se tournant de mon côté, il me demanda pourquoi je n'allais pas chercher quelques ignames sauvages, comme ses autres esclaves qui venaient de partir.
Je pris donc ma hachette, ma pelle et ma lance et je m'en allai dans les bois; mais, au lieu de déterrer des ignames, je m'assis et me mis à pleurer à chaudes larmes. Il me fallut pourtant me décider à chercher quelques racines, ne pouvant rentrer à la maison les mains vides ; ce ne fut pas sans peine que j'en trouvai quelques-uns ; car en cette saison les pieds étaient desséchés; je les fls rôtir et les mis en paquets, sans en conserver aucun pour moi. Mon maître, qui se doutait bien que j'avais flâné, me
dit à mon retour : € Je suppose que tu es très chagrin que Ry-Nanno [Ranaona] ne soit pas ton mattre? » Je ne lui répondis rien, et j'allai m'étendre sur ma natte en mettant une bûche sous ma tète en guise d'oreiller.
Je restai longtemps dans cette position, jusqu'assez avant dans la nuit, puis je me rendis en secret auprès de Ry-Nanno [Ranaona]. Dès que suivant Tusage je me fus assis, il me dit qu'il était heureux de me revoir et me demanda ce qui m'était arrivé. Je le lui racontai, ajoutant que mon maître m'avait fort malmené pour ne lui avoir pas apporté plus d'ignames. Il fit la remarque que j'étais à sa connaissance le premier blanc qui eût un noir pour mattre, qu'il ne pouvait pas m'acheter, mais que, sans nul doute, Rer Yovvern [Ravovona], quand il viendrait de ce côté l'été suivant, trouverait le moyen de me faire passer dans le Feraingher [Fiherenana]. Je lui fis part de ma crainte d'être précisément pour ce motif emmené par mon maître à la guerre et de ne jamais recouvrer ma liberté, mais j'ajoutai que j'étais résolu à profiter de la première occasion où mon maître, allant en expédition, me laisserait derrière lui pour m'enfuir. Ry-Nanno [Ranaona] chercha i me consoler, en disant que la Providence, qui m'avait préservé jusque-là, finirait par me délivrer et qu'il espérait me voir à la baie de St-Augustin, car, ajouta-t-il, « depuis la mort de Deaan Tuley-Noro [Andrian-Tolinoro], très peu de navires vont à Port-Dauphin [Fort-Dauphin] qui est le port le plus proche d'ici, tandis que le nôtre est à une grande distance s.
Je le priai de me dire combien il fallait de journées de marche pour y arriver et m'indiquer quel chemin il avait suivi. € Car, ajoutai-je, je suis décidé à m'évader; si l'on me rattrappe, on me tuera et tous mes maux seront finis ; si je tombe entre les mains de quelque autre maître, il ne pourra être
pire que Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] ». Ry-Nanno [Ranaona] m'expliqua que nous étions séparés par tout le pays des Merfaughla [Mahafaly], qui s*étend depuis la limite occidentale d'Anterndroea [du pays des Antandroy], là où Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] a son bétail, jusqu'à la rivière qui se jette dans la baie de Saint-Augustin et qui s'appelle Ooeghayloghe [Onilahy] ; que son voyage avait duré quarante-deux jours, mais qu'il aurait mis moins de temps, s'il ne s'était pas livré, en route, à la chasse et à d'autres divertissements, c Car, me dit-il, tout le pays est si abondamment pourvu de ce qui est nécessaire à l'existence de l'homme, que le voyageur n'a pas besoin d'emporter de provisions, excepté quand il est pressé. On trouve en eflet du bétail sauvage pendant la plus grande partie du trajet, ainsi que des « faungidge » [fangitsa], des t verlaway » [vahilahy], des ignames et du miel sauvage s.
Je lui demandai quels étaient les rois dont on traversait les Etals. 11 y en a trois : d'abord au Nord, Rer Trortrock [Ratorotoroka], puis Rer Chulu-Mossu-Andro [Rasolomasoandro] et, à l'Est, dans les hauts de la rivière Oneghayloghe [Onilahy], Zaflentumppoey [Zafltompo]*. Mais, la roule traverse un pays désert, les villages des habitants en étant éloignés d'au moins deux journées de marche. Il me dit que le chemin le plus court était de passer au pied des collines de Yong-gorvo [Angavo], puis de marcher vers le Nord pendant une demi-journée etd'aller ensuite vers l'Ouest, et qu'il n'était pas possible de s'égarer. Je lui posai une foule d'autres questions et, comme il se faisait tard, je me disposais à partir quand il me retint pour souper avec lui. Le lendemain, il prit congé de mon maître et pendant qu'on empaquetait ses provisions, je m'arrangeai pour
i. Ce nom n'est pas celui d'un roi, mais d'une famille royale.
lui dire adieu à la dérobée et le remercier de sa grande bienveil> lance. Il me conseilla d'obéir aveuglément à Deaan Mevarrow [Ândria-Mahavariana], de peur qu*il ne me fit du mal ou même qu'il ne me tuât, et il m'engagea à ne pas désespérer, de revoir l'Angleterre ; il me donna ensuite un gros morceau de bœuf. Je le quittai à grand regret, après lui avoir à plusieurs reprises exprimé toute ma reconnaissance pour le grand intérêt qu'il m'avait témoigné.
En réfléchissant à ce que m'avait dit Ry-Nanno [Ranaona], je vis qu'il y avait à Madagascar beaucoup de gens qui avaient de l'humanité, et mes idées sur ce pays se modifièrent; malheureusement pour moi, j'étais au milieu des habitants les plus méchants de toute l'île.
Le lendemain, le crieur public alla par la ville, ordonnant à tous les esclaves de Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] de s'assembler devant sa porte. Je m'y rendis, ainsi que tous mes compagnons, pour savoir quelle était la volonté de notre matlre. Il nous commanda de faire nos paquets et de nous tenir prêts à partir le lendemain matin pour notre ville, ce qui eut lieu en effet. Cette nouvelle fut accueillie avec plaisir par tous, excepté par moi qu'elle laissa indifîérent.
Après avoir pris congé de Rer Mimebolambo [Ramaimbolambo] et de ses gens, nous nous mîmes en route. Nous trouvâmes nos maisons, que nous venions de construire quand nous les avons abandonnées, à peu près dans l'état où nous les avions laissées. Notre maître nous emmena ensuite à la campagne et, nous ayant donné des cognées et des houes, il nous fit préparer le terrain où il voulait faire ses cultures, que les uns défrichèrent et que les autres bêchèrent. Pendant que nous étions activement occupés à ce travail, il envoya chercher, auprès de son oncle Mephontey [Mafonty], diverses graines :
celaient du sorgho' et des pois-chiches * que Ton sema aussitôt, puis il nous donna une quinzaine de jours de congé pour nous permettre de vaquer à nos plantations particulières.
Je demandai à Deaan Sambo [Andriantsambo] d*intervenir auprès de mon mattre pour qu*il m*accordftt deux jours de congé supplémentaires afin que je pusse m*occuper de mon miel que j*avais mis à Tabri des voleurs en marquant mes ruches, comme je Tai dit plus haut, avec des baguettes blanches, afin que tout le monde sût que « TUmossee » [Omasy], le sorcier, avait jeté un sort sur elles'. Mon mattre y ayant consenti, je pris trois grands baquets, chacun d*une contenance de cinq ou six gallons de 2S litres environ] et autant de calebasses ; le trajet que j*eus à faire fut plus long que lorsque nous habitions notre ancienne ville qui avait été brûlée, mais je trouvai mes ruches indemnes, telles que je les avais laissées, avec une quantité très considérable de miel. Je chassai les abeilles au moyen d*une légère fumigation et j'enlevai la plus grande partie de ce miel et de la cire, mais non pas tout, afin de laisser aux insectes de quoi se nourrir, car elles reviennent toujours à leurs ruches; quant aux essaims, ils s'en vont chercher eux-mêmes leur demeure sans qu'on ait avec eux aucune des difficultés qu'on a en Angleterre. Je récoltai du beau miel, pareil à celui de Virginie, et de la belle cire bien blanche, que je mis dans mes calebasses. II y avait deux ans que je n'avais visité mes ruches, de sorte que j'avais presque oublié où elles se trouvaient, car elles étaient à de grandes distances les unes des autres; pourtant, je