‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 2)Chapitre 21 sur 61 · Voir plus haut, pp. lir · texte numérisé non relu

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remplis tous mes vases et laissai derrière moi, pour plus tard, une quantité égale à celle que j*emportais. Il ne me fallut pas moins de deux voyages pour transporter cette charge; et je dus retourner le lendemain chercher le reste. De retour à la maison, j^ofTris à mon maître un des baquets, car dans ces occasions il est d^usage de faire un cadeau à son seigneur, mais, en me voyant lui apporter une quantité aussi grande, il fut surpris et me demanda pourquoi je lui en offrais autant. Je dois en effet lui rendre cette justice qu*il n'était pas avare.

Il n'y a pas, à Madagascar, de fonctionnaires chargés de parcourir le pays pour percevoir des impôts ou des contributions ; ce sont les gens qui doivent venir d'eux-mêmes apporter au chef une sorte de dime des produits de leurs plantations et de leur industrie : pois chiches [petits haricots ronds], sorgho, pommes de terre [patates ou manioc], etc., mais c'est en réalité un simple hommage qu'ils lui rendent et, dans le cas présent, il m'aurait suffi de donner une calebasse de miel.

Je répondis à mon maître que je savais qu'il devait bientôt célébrer la fête de la circoncision et qu'ayant fait une abondante récolte, je le priais d'accepter le baquet tout entier. Il me dit qu'il allait en effet y avoir une fête et qu'il m'achèterait tout le miel dont je pourrais disposer, pour lequel, dès qu'il aurait du bétail, il me donnerait une vache et un veau.

Maintenant que la guerre civile était finie, nous vivions tranquillement et nous pouvions aller sans crainte chercher des ignames sauvages dans les bois. Chacun allait et venait par le pays travaillant à ses plantations et visitant ses amis ; mais il se passa six mois avant que nous eûmes des vivres en abondance.

La conversation que j'avais eue avec Ry-Nanno [Ranaona] était toujours présente à mon esprit et j'attendais impatiem-

ment, pour mettre à exécution mon projet de fuite, que mon maître partit pour une expédition quelconque, mais le temps passait et il ne parlait pas de s*absenter. Cependant, Tincident que je souhaitais finit par se produire. 11 y avait, au Nord de notre résidence, un petit prince, nommé Rer Ambarroch [Ra Ambahoaka], qui, un peu avant le début de la guerre, avait pris huit esclaves et trente têtes de bétail appartenant à Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] et qui avait répondu au messager envoyé pour les lui réclamer que le Deaan [Andriana] n'avait qu'à venir les chercher lui-même. Ayant maintenant les mains libres, Rer Mimebolambo [Ramaimbolambo] et mon maître. résolurent d'unir leurs forces et, ayant obtenu de Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] l'autorisation nécessaire, ils préparèrent une expédition. Je m'attendais à rester à. la maison pour garder ma maîtresse comme par le passé, et je songeai que ce serait là une occasion favorable pour mettre mon projet à exécution; mais, comme je me tenais debout devant lui avec deux sagaies dans la main, mon maître me dit : a Tu ne vas pas rester toute ta vie à la maison comme une femme; il faut que tu viennes à la guerre avec moi. La vue d'un homme blanc armé effraiera les montagnards chez qui nous allons ». Puis, m'enlevant mes deux sagaies, il ajouta : « Voici une des armes de ton grand-père, je suppose que tu sauras mieux la manier que nous; prépares-toi à nous suivre. » Je lui redemandai une de mes lances qu'il me donna avec vingt balles, de la poudre et deux pierres à fusil. Je voulus prendre ma natte, comme d'habitude, mais il la donna à porter à un de ses esclaves, et je marchai comme un homme libre, sans rien porter.

Notre petite armée se composait d'environ trois cents hommes, sans compter les esclaves. Nous nous sommes d'abord dirigés

CM. Ouvr. anc. Madag., t. IV, p. îoiWs.

Drury c.nplurc la femme el la fille de Rcr Ambarrnch (Ra Ambahoaka).

pendant la première journée vers le Nord ; la deuxième, nous sommes entrés dans la forêt qui est située à Test de Yong-gorvo [Angavo] et où Ton rencontré du bétail sauvage, et nous y avons chassé et tué plusieurs bœufs, pendatit que quatre de nos gens allaient, en éclairêurs, se rendre compte des fortifîcations de la ville de Rer Ambarroch [Ra Ambahoaka] , qui était à peu près à une journée de marche. Il n'eût pas été prudent de s'en approcher davantage, car quelques-uns de ses habitants, qui chassent continuellement le bétail sauvage dont ils se nourrissent, eussent pu nous découvrir et donner l'alarme.

Nos espions nous ayant annoncé que cette ville était toute ouverte, sans fortifications, nous avons marché toute la nuit; arrivés à sa porte au point du jour, nous nous sommes divisés en plusieurs corps et, après l'avoir cernée, nous avons tiré des coups de fusil sur les maisons pour réveiller les habitants, qui furent vite tirés de leur sommeil par nos coups de feu et les aboiements des chiens et qui prirent la fuite, car nous ne Jeur laissâmes pas le temps de se réunir pour pouvoir nous résister. Nous nous sommes alors livrés au pillage et avons cherché à faire le plus grand nombre possible de prisonniers. Ayant reconnu la maison du prince, j'y courus, espérant l'y trouver et m'en emparer; il y était en effet, mais, s'élançant au dehors, il me tira un coup de fusil auquel j'allais riposter lorsqu'un homme me lança une sagaie; je parai le coup et fls feu sur mon agresseur que je tuai; pendant ce temps, le prince s'échappa.

Pénétrant alors dans la maison, j'y trouvai sa femme et sa fille assises avec quelques esclaves. Je pris ces dames par la main et les fis sortir, laissant mes compagnons piller la maison à leur gré, car ma prise était bonne et me suffisait. A ce moment, un des hommes de Rer Mimebolambo [Ramaimbo-

lambo], qui avait les mains vides, voulut m*enlever une de mes captives; je lui dis qu'il était certainement un lâche et qu'il avait dû se cacher derrière un arbre pendant le combat, car, autrement, il aurait certainement déjà mis la main sur quelque objet. Il insista, me disant que je n'étais qu'un esclave, mais, quelques-uns de nos gens survenant sur ces entrefaites, il s'éloigna honteux et confus, d'autant que Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana], à qui je me plaignis, me donna raison et le réprimanda vertement. Il avait été en effet convenu, avant de partir pour cette expédition, qu'on partagerait par moitié le bétail capturé, mais que les prisonniers resteraient la propriété de ceux qui les auraient pris.

Après avoir chassé de la ville tous les hommes, nous rassemblâmes les bêtes que nous y avons trouvées et nous les poussâmes devant nous à travers le bois, le plus vite possible, car nous nous attendions à être attaqués par les ennemis aussitôt qu'ils se seraient ralliés. Arrivés à la plaine, nous avons fait halte, nous préparant à les recevoir; ils ne tardèrent pas en effet à apparaître, au nombre d'environ deux cents. Comme tous mes compagnons, je confîai mes deux prisonnières aux esclaves de l'arrière-garde. Nos ennemis s'étant approchés très près de nous, pendant que nous-mêmes nous avancions vers eux, nous fimes une sorte de feu de file qui leur tua trois ou quatre hommes; nous étant arrêtés un instant pour recharger nos fusils, nous remarquâmes qu'ils donnaient des signes d'étonnement et d'effroi, en regardant un personnage qui venait de tomber. Dès que j'eus rechargé mon fusil, je m'élançai avec quelques autres de mes compagnons dans leur direction; nous voyant nous approcher d'eux plus près qu'il n'est d'usage, ils nous envoyèrent une décharge et prirent la fuite. Nous les poursuivîmes jusque dans le bois, puis nous rejoignîmes le gros

de notre armée. Ils ressortirent alors du bois et nous suivirent à distance, désireux de voir le plus longtemps possible leurs femmes, leurs enfants et leurs bœufs, et espérant qu'il se présenterait peut-être une occasion de nous reprendre, en totalité ou au moins en partie, notre bulin.

A raidi, nous fîmes halte auprès d une source, sous un bosquet d*arbres, pour prendre notre repas, car nous étions à jeun depuis la veille. S^étant assis, mon maître me cria de lui amener mes deux prisonnières, et, après m'avoir adressé des compliments sur ma conduite pendant Taction, il m^annonça qu*il me laisserait Tune d'elles et prendrait l'autre, après que j'aurais fait mon choix. Je me décidai de suite pour la plus jeune, qui m'avait extrêmement plu du moment même où je l'avais vue; elle avait à peu près seize ans et sa mère n'en avait pas plus de trente-quatre ou trente-cinq. Je la présentai à mon maître, qui se montra satisfait de mon choix, car il avait le dessein de faire un acte de générosité; ayant fait en eflet avancer la mère, il lui dit que son mari s'était attiré cette punition par ses procédés injustes et grossiers. « Je n'ai fait, ajoutat-il, que ce qu'il m'a dit; je suis venu et j'ai repris mes esclaves et mes bêtes, emmenant en outre avec un assez grand nombre des siennes pour nous indemniser, mes amis et moi, de notre peine. Quant à vous, je vous rends votre liberté ; retournez auprès de Rer Ambarroch [Ra Ambahoaka] et dites-lui que, s'il veut recouvrer sa fille et son bétail, il faudra qu*il vienne à son tour les chercher. Sa fille est tombée, comme vous le voyez, entre les mains de ce blanc et je ne la lui reprendrai pas. » « Il faudra, dis-je à mon tour, qu'il verse tout mon sang avant de me l'enlever. » Après avoir mangé un peu de viande que Mevarrow (Andria-Mahavariana] lui donna, la mère vint dire adieu à sa fille; toutes les deux fondirent en larmes, n'espérant plus jamais

20i OUVRAGES ANCIENS

se revoir. J'eus pitié d elles au fond du cœur et je fus sur le point de relâcher la jeune fille; mais, à dire vrai, j'étais amoureux d'elle, n'ayant jamais encore, bien que je fusse depuis longtemps dans le |)ays, rencontré une femme qui me plût à ce point. Je consolai donc la mère du mieux que je pus, en lui disant de ne pas trop se lamenter au sujet de sa fille et en rassurant qu'elle serait très heureuse avec moi et que j'aurais plus soin d'elle que de moi-même, que, sans êlre noir, j'avais le cœur aussi tendre qu'un nègre quelconque et que j'entendais en faire ma femme, si elle y consentait; mais, ajoutai-je, « si elle ne veut pas, je ne sais pas si elle aura une vie aussi heureuse ». Sa mère lui ayant demandé ce qu'elle pensait de tout cela, la jeune fille répondit qu' « elle ne s'appartenait plus et qu'elle était à ma disposition », et elle la pria de présenter ses respects à son père. « Et les miens aussi, mère, s'il vous plaît », ajoutai-je. Après avoir échangé encore quelques paroles, les deux femmes se séparèrent.

La mère prit alors congé de Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana], le remerciant de sa générosité, et elle s'éloigna. Elle ne dut pas, je suppose, cheminer seule bien longtemps, car nos ennemis se tenaient dans les bois, aussi près de nous qu'ils l'osaient, nous observant. A partir de ce moment, nous ne les aperçûmes plus, ce qui ne nous empêcha pas, d'ailleurs, de nous tenir sur nos gardes pendant tout le jour, ainsi que pendant la nuit suivante. Cette nuit-là, je veillai avec grand soin sur ma gentille prisonnière; je lui passai autour de la taille une corde, dont j'enroulai l'autre bout autour de mon corps, et je la fis se coucher à mes côtés en la tenant serrée dans mes bras. Elle rit et plaisanta avec moi de ces précautions, mais je craignais tant de la voir s'échapper que je ne dormis pas. Le lendemain, nous marchâmes très rapidement; à la halte, Her

Mimebolambo [Kamaimbolambo] et Deaan Mevarrow [Andria- Mahavariana] se partagèrent le bétail : chacun d*eux eut deux cent onze têtes ; puis ils se séparèrent, coupant au plus court pour regagner leurs résidences respectives.

Avant d'entrer dans notre ville, nous fîmes halte de nouveau afin de partager entre nous les bétes restantes. Le Deaan [Andriana] en reçut trente, son frère dix et chacun des chefs une; ceux qui avaient pris deux esclaves en conservèrent un et remirent l'autre à leur seigneur, recevant en échange une vache et un veau. Dans le cas où deux hommes avaient pris un esclave, on leur donna à chacun, à titre de compensation, une vache; il fut en outre entendu que quiconque n'avait pas un esclave recevrait une vache, si le nombre des bétes disponibles le permettait, ou, s'il n'était pas possible, une vache par deux hommes. C'est la règle qu'il est d'usage d'appliquer pour partager le butin enlevé à l'ennemi.

Mon maître me fit remarquer que je n'avais qu'une seule esclave; je lui répondis qu'il en avait renvoyé une et qu'il aurait pu la garder, mais je vis bientôt qu'il avait parlé ainsi par plaisanterie, car il me donna une vache et un veau en paiement de la captive qu'il avait rendue à la liberté. Il voulut même me faire choisir une autre vache et un autre veau comme prix de mon miel, mais je refusai; il choisit alors lui-même deux de ces bêtes, parmi les plus belles de son troupeau, et il me força à les accepter. Je devins donc riche d'un seul coup, ayant deux vaches avec leurs veaux, et en outre une belle « Zorzer Ampeller » [Zaza ampela ou jeune fille'].

Quand nous fûmes près des portes de la ville, les conques sonnèrent et toutes les femmes accoururent pour voir ce que

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