‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 2)Chapitre 23 sur 61 · IV · texte numérisé non relu

IV

210 OUVIUGES ANCIENS

du Nord; Deaan Heguddu m materne [Andria-Mihodinatimo], le maitre du Sud; Deaan Androwferlraer [Andrian-Andrifatrana*], le mattre de TOuest, et Deaan Anabeleshey [Andrîan-Anabilisy], le maître de^E8t^ qui est en même temps le dispensateur des maux et des misères sous la direction du Dieu suprême; les autres sont aussi, du reste, les exécuteurs des commandements de Dieu, mais seulement pour distribuer ses bienfaits. En somme, ces quatre divinités sont les intermédiaires entre Thomme et Dieu ; les indigènes ont pour eux une grande vénération et ils les invoquent dans leurs prières et leur sacrifîces.

J'ai déjà donné quelques détails sur les « Owleys » [AolyJ qui ont une grande analogie avec les esprits familiers auxquels croient certains peuples superstitieux d*Europe. Les indigènes sont en effet convaincus que ces « Owjeys » [Aply] portent leurs prières au Dieu suprême, et que, lorsqu'ils leur ont offert un sacrifice, ils leur dictent la conduite à tenir et les avertissent des dangers qui les menacent. Celte croyance rappelle celle de certains chrétiens à Tégard des anges gardiens ou celle de certains philosophes à l'égard des lions et des mauvais génies. A vrai dire, Tidée que s'en font les Malgaches est toute semblable à celle que Ton s'est faite de tout temps des démons : aussi, ne trouvant pas dans notre langue d'autre terme qui rende mieux la pensée des indigènes, j'emploierai le mot « démons » '. En effet, le mot « Owley » [Aoly] est le nom générique de l'objet ou de l'autel, ou plutôt du talisman auquel ils supposent le démon

1. Peut-<Hrc tout siinploment Andrian- André fana. Voir la note 2, p. 218.

2. Bilisy est le Diable (de Tarabe bilis)^ et Anabilisy, ce sont les enfants du Diable qui répandent à profusion les maux sur la pauvre humanité.

3. Kn réalité, les Aohj ou Oly sont des talismans, des amulettes, des grispris, qui sont censés opérer dos effets merveilleux par suite de vertus surnaturelles que Dieu ou les mflnes des ancêtres leur octroient à la suite de certaines prières «»t cérémonies, etc. (A. et (i. Grandidier).

attaché et par rinterntédiaire duquel ila l'invoquent. Il y a presque autant de démons dilTérents, ayant leur» noms particuliers, qu'il y a de gens possédant des « Owleya ■ [Aoly] : par exemple Ry-Leflu [Ra-Lefona'], Tompack-Offacerevo [Ïompo-Kofokarivo]', Lallapetu [Lelaflto] ', Deer-mesacker [Andria-Masiaka] ', Beer-hurzolavor (Andriana Hazolava]*, Ry-mungary [Ra Man- , jar\-] *, Ry-ove [Ra-Ovy) ', etc.

Les Malgaches invoquent en outre les esprits de leurs ancêtres pour lesquels ils ont une grande vénération, mais ils les invoquent sous des noms spéciaux, qu'ils leur donnent après leur décès, car ils considèrent comme un crime de mentionner les défunts sous le nom qu'ils portaient de leur vivant. Le nom ainsi donné après le décès se reconnaît généralement à la désinence ■ Garevo ■ [arïvo ou mille], comme on pourra le remarquer en se reportant aux appellations des parents de Deaan Crindo [Andria-Kirindra] et Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] que j'ai mentionnées plus haut (pp. 182-183).

La vénération qu'ont tes Malgaches pour la mémoire de leurs ancêtres et la croyance qu'ils ont de l'existence éternelle de leurs mânes apparaissent dans chaque détail de leurs pratiques religieuses. L'inhumation des morts est, chez eux, l'occasion d'une cérémonie solennelle et très singulière. J'ai déjà fréquemment fait mention de ta grande humanité avec laquelle tes indigènes se traitent réciproquement en toutes circonstances et se secourent dans leurs infortunes, visitant assidûment les malades et s'ingéniant à venir en aide aux familles malheureuses et à guérir les malades. C'est ainsi que, quand il survient un décès,

1. Italefona ou le Mailre des sagaies, pnrce que cel ■■ aoly ■> est censé préserver son propriélnire contre les blessures par coups de lances. — 2. i.p maître qui Tait Irembicr mille individus. — 3. Qui a sept langues. — i. Le Seigneur méchant. — 5, Le mailre des tamboui-s. — 0. Celui qui produit, — 7. Le maître des ignames.

non seulement les parents du mort, mais tous les voisins se rendent à la maison mortuaire; les femmes se lamentent et poussent des cris et les hommes préparent les funérailles.

On choisit d*abord l'arbre qui doit servir à faire le cercueil ; puis on immole une vache ou un bœuf et on Tasperge avec le . sang de la victime, en invoquant la bénédiction des ancêtres et des démons. On ])rend toutes les précautions nécessaires pour que Tarbre ne se fende pas en tombant et pour que personne ne se blesse en l'abattant; quand Tarbre est à terre, on en coupe un tronçon ayant environ un pied de plus de longueur que le cadavre et on le fend en deux dans le sens de la longueur; on a toujours soin de choisir un arbre qui ne puisse pas se fendre autrement. Puis on évide les deux moitiés, en forme d*auges, et on les porte à la maison mortuaire où, pendant ce temps, on a lavé le corps et on Ta enveloppé dans un ou deux c lambers » [lamba] dont on coud ensemble les extrémités. On ne cesse de br&ler dans la maison des gommes qui ressemblent à notre encens. Rarement on garde le cadavre plus d*une journée, surtout à Fépoque des chaleurs; on le couche dans une des auges qu*on recouvre avec l'autre, et six hommes emportent le funèbre fardeau sur leurs épaules.

Chaque famille possède son cimetière que clôt une palissade où nul étranger ne doit pénétrer; d'ailleurs, personne ne songe à commettre un pareil sacrilège. Lorsqu'on est arrivé auprès de l'enceinie, on dépose le cercueil à terre et on allume aux quatre coins extérieurs du cimetière un feu sur chacun desquels on fait brûler un quartier d'un bœuf qu'on sacrifie dans ce but; quand les quatre quartiers sont entièrement consumés, on jette de l'encens sur les charbons qu'on épand ensuite tout autour de l'enclos. Puis le chef, ou la personne la plus âgée de la famille, va à la porte du cimetière et appelle à

différentes reprises et à haute voix, en les nommant tous les uns après les autres dans Tordre généalogique, les morts qui sont ensevelis dans Tenclos, et il leur annonce qu*un parent vient reposer avec eux et les prie de le recevoir amicalement. Alors, il ouvre la porte et il laisse passer deux ou trois personnes pour aller creuser la fosse qui a généralement de sept à huit pieds de profondeur et où Ton dépose le cercueil sans autre cérémonie, Personne n'a le droit de pénétrer dans lenclos, sauf quelquesuns des plus proches parents et les porteurs, sur lesquels on referme immédiatement la porte. Si le mort était riche, on tue à celte occasion beaucoup de bœufs qui sont distribués entre tous les assistants restés en dehors; les pauvres ne traitent naturellement pas leurs amis d'une façon aussi luxueuse.

Les familles visitent d'ordinaire une fois Tan leurs cimetières pour en enlever les mauvaises herbes; mais on n'y pénètre jamais avant d'avoir sacrifié et br&lé aux quatre coins une vache ou un bœuf.

J'ai connu des indigènes qui, en cas de grave maladie d'un des leurs, vont au tombeau de famille faire un sacrifice et invoquer les mftnes de leurs ancêtres afin d'obtenir leur assistance, mais ce n'est pas une pratique générale. Du reste, dans ce pays, si quelqu'un se livre à des cérémonies que les autres n'ont point l'habitude d*accomplir, personne ne s'en préoccupe, ce qui est dû à ce qu'il n'y a point à Madagascar de gens qui se prétendent les élus de Dieu et chargés par lui de la mission spéciale d'interpréter et de proclamer sa volonté. Car personne n'a encore eu l'audace de faire une pareille tentative; si quelqu'un s'y hasardait, il trouverait bien peu de ses compatriotes disposés à le croire et, à plus forte raison, à faire de lui un « Deaan * [Andriana] ou Seigneur. Riche ou pauvre, chaque chef de famille remplit les fonctions de prêtre pour lui et pour

les siens et il croit que ses rêves lui sont inspirés par les démons qui viennent causer avec lui; il peut, s*il le veut, accomplir ses cérémonies à sa guise, et, pourvu qu*il n'en résulte aucun tort pour ses voisins, on ne lui cherche jamais noise. Si ces gens venaient à désigner certains hommes, auquels chaque année ils paieraient une redevance de bœufs et d'esclaves, pour prier Dieu en leur nom, pour leur prescrire leur conduite, pour accomplir les cérémonies religieuses, ces hommes ne tarderaient pas à devenir leurs maîtres; ils les terrifieraient en les menaçant du courroux de Dieu et des démons, ils se créeraient un parti pour sauvegarder leurs intérêts dans la crainte de perdre leurs moyens d'existence et leurs honneurs et, enfin, dans leur impudence, ils inventeraient des motifs pour perdre des personnes innocentes qui leur auraient déplu, sous prétexte que des démons seraient venus dans la nuit leur rendre visite de la part de Dieu et le leur auraient ordonné. D'après le récit de ce qui s'est passé entre mon maître Mevarrow [Andria- Mahavariana] et un de nos voisins, on va voir avec quelle facilité les Malgaches s'en laissent imposer par ces prétendus prophètes et par quels misérables artifices ceux-ci arrivent à leur faire croire à leurs impostures.

A deux heures de marche de notre ville habitait un personnage notable, nommé Deaan Olaavor [Andrian-Olovory], dont le père est mort pendant mon séjour dans le pays. Il se disposait à inhumer, suivant l'usage, le cadavre dans le cimetière de famille, lorsque son père lui apparut en songe, lui ordonnant de ne pas mettre son corps en terre, mais de construire une petite maison et d'y déposer son cercueil. Il édifia donc cette maison à environ trois cents mètres de la ville, a l'Est, et il y venait souvent prier et faire des sacrifices; il prétendait que l'esprit de son père, qu'il appelait Lulu-bay [Lolobé], le « grand esprit >,

loi annonçait les événements importants qui devaient arriver dans le pays. Il visitait fréquemment Deaan Mevarrow [Andria- Mahavariana], qui prêtait volontiers Toreille à ses racontars, ce dont il sut tirer proQt. Lorsque survint la guerre civile, il vint en effet maintes fois lui dire que Lulu-bay [Lolobé] était très irrité contre lui et qu*il le menaçait de grands malheurs, ce qui amenait mon mattre à lui faire des cadeaux et des offrandes afin d*éviter son courroux.

Je ne saurais dire si cet homme, qui était rusé, devinait l'avenir d'après les circonstances ou s'il rêvait juste, mais ce qu*il prédisait se réalisait quelquefois; il est vrai qu'il se trompait souvent. Quoiqu'il en soit, je crois que son but était d'obtenir de temps i autre une génisse pour un prétendu sacrifice et plus souvent des colliers de perles de verre ou autres objets en récompense de la peine qu'il disait se donner pour apaiser le courroux et assurer l'appui de Lulu-bay [Lolobé]. Cette exploitation était si évidente que quelques personnes le soupçonnèrent d'imposture, et d*autres eurent aussi des doutes sur son compte lorsqu'ils surent qu'un de ses frères avait été tué en guerre sans que Lulu-bay [Lolobé] fût venu en songe le mettre en garde contre le danger, quoiqu'Olaavor [OlovoryJ eût une excuse toute prête : « Mon frère, disait-il, est mort, parce qu'il a négligé d'offrir un sacrifice et des prières à Lulu-bay [Lolobél, qui, en conséquence, l'a puni en le laissant périr. » Cependant il y en eut encore un grand nombre, notamment Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana], qui furent assez naïfs et assez crédules pour garder une foi superstitieuse à ce Lulu-bay [Lolobé] et même pour craindre de prononcer quelque parole ou d'avoir quelque pensée irrévérencieuse à son sujet; ils disaient, tout comme les bigots à esprit étroit de notre pays» que ceux qui vénéraient Lulu-bay [Lolobé] étaient assurés

d*un plus grand bonheur que les autres; du reste, ajoutaient-ils, ne fùt-il pas un grand et puissant esprit capable de nous être utile ou nuisible et ne fût-il qu'une invention d'Olaavor Deaan [Andrian-Olovory], il n*y a pas de mal à penser le contraire et à rhonorer, mais, en réalité, il a un grand pouvoir et les mécréants seront sûrement punis. Telle est la réponse que ces gens craintifs avaient Thabitude de faire quand on leur demandait le motif de leur aveugle obéissance aux prescriptions de Deaan Olaavor [ Andrian-Olovory] ; avec un semblable raisonnement, ils auraient aussi bien pu adorer une patate, si quelqu'un était venu leur dire qu*un songe lui avait révélé que cette patate était un demi-dieu. Ces faits et ces incidents pourront, je pense, donner à mes lecteurs une meilleure idée de Tétat moral et religieux des Malgaches qu'une simple et sèche description.

Je vais maintenant, continuant mon récit, relater les fêtes qui eurent lieu à l'occasion de la circoncision du Qls de DeaaU Mevarrow [Andria-Mahavariana].

Plusieurs semaines avant la cérémonie, on se mit à fabriquer du c toak » [toaka ou rhum malgache] à la manière de Thydromel, faisant bouillir ensemble le miel avec les rayons de cire, et on en remplit un grand nombre de vases de bois, les uns aussi grands qu'un muid, d'autres plus petits, qu'on rangea tous sous un hangar construit exprès. Quand la date de la cérémonie fut fixée, des messagers parcoururent le pays pour en faire part aux parents et amis et les inviter, et la fête commença trois ou quatre jours avant.

Jour et nuit, les hommes se promenèrent en soufflant à tuetète dans des cornes et frappant à tour de bras sur des tambours; ils ne s'arrêtaient que pour boire du « toak » [toaka] qu'ils puisaient dans les vases. Deaan Mevarrow [Andria-

Mahavariana] avait acheté deux gros bœuf à Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka]. Les invités qui venaient de loin arrivèrent la veille et furent de suite conviés à boire du « toak » [toaka], si bien qu^en rentrant en ville le soir, je la trouvai pleine de gens, les uns titubant, les autres vautrés par terre ; il n'y avait pour ainsi dire pas un homme, pas une femme, pas même un enfant qui fût dans son sang-froid. C'était une des conséquences de la paix; car les indigènes pouvaient s'abandonner complètement à Tivresse et à la joie sans rien craindre. Ma femme avait pris part à la fête ; mais elle avait eu la prudence de rentrer i temps au logis, où je la trouvai couchée et endormie.

Le jour de la cérémonie, je revins du pâturage avant midi, amenant deux bœufs et un taureau qu'on attacha aussitôt solidement par les pattes et qu'on renversa à terre. L'enfant avait à peu près un an, car il n'y a pas d'âge déterminé *. Il portait des colliers de perles de verre et il avait sur la tète un écheveau de fil de coton blanc. Les assistants étaient très nombreux; ils avaient apporté en cadeaux, suivant leurs ressources, une vache, un veau, des perles, des pelles en fer, des hachettes, etc. Avant la cérémonie, chacun d'eux reçut dans une calebasse, une petite quantité de « toak » [toaka]. Tout étant prêt, on attendit le signal de 1' « Umossee » [Omasy], qui ne cessait de mesurer l'ombre de son corps avec ses pieds. Quand il eut constaté que son ombre mesurait trois pieds et demi, il avertit les assistants, et aussitôt un des principaux parents, qui tenait l'enfant dans ses bras, courut jusqu'au taureau et, plaçant la maiu droite de l'enfant sur la corne droite de l'animal, il pro-

i. C'est une erreur. A Madagascar, la circoncision se fait toujours vers sept ou huit ans, quelquefois plus tard, mais jamais dans les deux ou trois premières années.

Qonça les paroles suivantes : — Tyhew Deaan Unghorrayy Deaan Antemoor^ Deaan Anebeleshy^ Deaan Androfertraer^ Deaan MeguddumdummateuUy an Ruey Owley^ Heer-razehu^ ittoey Zorjer^ ittoey aequo toey Anomebay loyhe ittoey handrabeck enney Raffa loyhe [Tia^ Andriananahary , Andrianantimoro ^ A ndrianabilisy , A ndrianandrifatrana *, A ndriamihodinatimo , andreo^ Aoly, haroso itoy zaza itoy^ koa itoy aombilahy itoy^ handrebaka any rafy lahy]. Ce qui signifie : Plaise au Dieu suprême, aux maîtres des quatre points cardinaux et aux démons [« aoly » ou talismans] d'accorder heur et prospérité à cet enfant. Qu*ils fassent de lui un grand homme l Qu'il devienne fort comme ce taureau et qu'il triomphe de ses ennemis!

Si le taureau mugit pendant que Tenfant tient sa main sur la corne, c'est un présage fâcheux : on en conclut que l'enfant aura une mauvaise santé ou qu'il sera malheureux.

Dans la cérémonie de la circoncision, 1' € Umossee » [Omasy] n'a d'autre rôle que d'indiquer, comme le ferait un sorcier, quelle est l'heure propice pour l'accomplir; quant à l'office religieux, à supposer qu'il y en ait un, il est rempli par un homme expérimenté du voisinage, celui que l'on considère comme le plus compétent en pareille matière. Quant à son nom, l'enfant le reçoit auparavant et il en change ensuite souvent; l'enfant dont il s'agit ici s'appelait Ry-mocker [Ramaka]. La cérémonie terminée, l'enfant fut rendu à sa mère qui se tenait à l'écart, assise sur une natte, au milieu des autres femmes.

Puis, les réjouissances commencèrent, mais, avant qu'on se mît à boire, mon maître eut l'utile précaution de mettre les

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