‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 2)Chapitre 25 sur 61 · I*e « Voara » est un Ficus · texte numérisé non relu

I*e « Voara » est un Ficus

dans les ports, à des prix élevés, des étoffes de soie et du calicot dont on leur donne, pour une vache avec son veau, juste la quantité suffisante pour confectionner un c lamber » [lamba]. Ils n*ont pas d*autre vêtement, mais les gens de qualité, hommes et femmes, portent aux poignets comme ornements des « mananelers » [manilles], c'est-à-dire des anneaux parfois en or, assez souvent en argent, mais le plus souvent en cuivre. Je ne sais d*où provient cet or, il y aurait peut-être quelque avantage à s*en enquérir; quant au cuivre, j'ai fini par apprendre qu'on le trouve à Madagascar tout comme le fer.

Les indigènes se coiffent avec une certaine élégance; leurs cheveux, qui sont de véritables cheveux et non pas de la laine comme ceux des nègres de Guinée, sont noirs et le plus souvent naturellement crêpés ; ils les arrangent de manière à ce qu'ils ne forment pas une masse informe. Les membres de la famille de Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] sont réputés pour leurs longues chevelures et leur peau cuivrée.

Leur nez, quoique petit, n'est pas aplati, et leurs lèvres ne sont pas aussi grosses que celles des autres nègres.

II y a à Madagascar des lois excellentes, et, quoique les habitants ne sachent ni lire ni écrire, ils ont ces lois fixées dans leur mémoire et ils se les transmettent les uns aux autres. En voici quelques-unes que je me rappelle :

< Si un homme attaque par méchanceté un autre homme et lui casse une jambe ou un bras, il donnera à sa victime quinze tètes de bétail.

« Si un homme assomme un autre homme sans que ce dernier lui ait rendu coup pour coup, le blessé reçoit trois bœufs à titre d'indemnité.

« Quand deux hommes se querellent et que l'un d'eux maudit le père ou la mère de l'autre, que ceux-ci soient vivants ou

morte, pourvu que cet autre n*ait pas à son tour maudit le père et la mère du premier, il lui paiera une amende de deux bœufs.

€ Si un homme est surpris dérobant à son voisin un bœuf ou une vache, il lui en restituera dix. (Cette loi est excellente et rigoureusement appliquée; mon maître la violait, il est vrai, fréquemment, mais il était comme la plupart des grands personnages du monde entier qui ne se croient pas assujettis aux lois. Et pourtant, comme il arrive souvent, il a à la fin rencontré des gens qui lui ont tenu tête et il a acquis, par une expérience chèrement payée, la conviction que, si un homme veut vivre en société avec d*autres hommes, il doit se soumettre aux règles générales qui assurent à tous une existence facile et paisible et sans lesquelles nous ne serions que de vrais sauvages, de grossiers bipèdes vivant dans des landes incultes, semblables en un mot aux animaux.)

c Si quelqu*un est surpris volant dans les plantations du sorgho [millet], des haricots, des patates, etc., il paiera au propriétaire, comme amende, une vache avec son veau ou même plus, suivant la gravité de la faute commise.

€ Si les bœufs d*un homme pénètrent dans la plantation d*autrui, celui-ci donnera une pelle en fer par bœuf.

« Si quelqu*un est surpris dérobant le miel de la ruche d'un autre, lamende sera de trois pelles en fer. (Il faut remarquer que ces pelles en fer ou bêches, etc., sont une sorte de menue monnaie, car, à Madagascar, tout le commerce se fait par voie de troc en échangeant un objet contre un autre; les habitants apportent le plus grand soin à déterminer la valeur des objets les uns par rapport aux autres.)

« Si un homme emprunte un bœuf ou une vache à son voisin, à la fin de Tannée, il restituera six veaux. (Si Temprun-

leur ne paie pas à la fin de Tannée, on suppose que ces veaux sont devenus trois taureaux et trois génisses et on suppute l'augmentation de valeur qui en est résulté et qui augmente d*autant sa dette. Si, par exemple, le prêt dure dix ans, on calcule ce que trois taureaux et trois vaches auraient pu produire pendant tout ce temps, et le résultat de ce calcul représente le total de la dette de Temprunleur.)

« Si un homme a des relations avec la femme d'un autre homme qui est son supérieur, il payera trente tètes de bétail et, en outre, une grande quantité de perles de verre et de bêches de fer. Si les deux hommes occupent le même rang, l'amende n'est plus que de vingt bêtes, etc. (Chacun peut répudier sa femme à son gré. Dans le pays d'Anterndroea [des AnlandroyJ, les hommes ne sont pas autant adonnés à la polygamie que dans quelques autres parties de l'ile.)

« Les parents les plus proches, même frères et sœurs, se marient ensemble, s'ils n'ont pas la même mère.

« Les fils et les frères épousent après la mort de leur père ou de leurs frères les femmes du défunt.

« Avoir des relations avec une des femmes du roi ou d'un prince entraine la peine de mort. >

Mon maître, Mevarrow [Anciria-Mahavariana], soupçonnait un jeune homme d'être l'amant de sa femme. En avait-il la preuve, je ne sais, mais tout le monde s'attendait à ce qu'il le fit tuer, quoiqu'il fût le frère d'un chef qui était son favori. La guerre civile ayant éclaté, mon maître parut oublier TafTaire, mais ({uand la paix fut rétablie, deux années après le crime, il songea à punir le coupable. En consé(|uence, il se rendit dans les bois avec son frère Deaan Sambo [Andriantsambo] et quelques-uns de ses gens et de ses esclaves, sous le prétexte d^aller voler une vache pour la manger. Deaan Sambo

[ÀDdriantsambo] entraîna le jeune homme en question loin de nous au fin fond du bois ; au bout de quelque temps, nous Tentendimes pousser trois cris. A ce moment, Deaan Mevarrow [Ândria-Mahavariana] se leva et, faisant semblant de jouer avec sa sagaie, tout i coup, il transperça le frère du susdit jeune homme. Nous fûmes si surpris que nous nous enfuîmes, pensant que notre maître était devenu fou ; quelques-uns même coururent à la maison porter la nouvelle.

L*homme qu*il venait de tuer sous nos yeux n'était pas le coupable, mais il avait été son intime conseiller et il connaissait toutes les cachettes des femmes comme du bétail; aussi notre maître Tavait tué, pensant qu'il voudrait venger la mort de son frère et deviendrait notre ennemi. Quant à Deaan Sambo [Andriantsambo], il avait tué Tindividu accusé d'adultère au moment même où il avait poussé les trois cris qui étaient le signal convenu ; connaissait-il l'intention de son frère, je ne saurais le dire ; toujours est-il que mon maître avait amené là diverses personnes, pour être témoins du meurtre. Le fait que Deaan Sambo [Andriantsambo] a rempli l'ofGce de bourreau me porte à croire qu'on avait plus que des soupçons sur la culpabilité du jeune homme, car je sais par expérience qu'il n'était pas cruel. J'avais cependant eu une très bonne opinion de ma maîtresse, dont la conduite m'avait toujours paru irréprochable; il est vrai que, depuis assez longtemps, je ne m'occupais plus guère de la famille de mon maître ni du pays, songeant surtout à fuir, ce que je finis par faire.

Peu après le meurtre que je viens de raconter, j'allai un jour à la dérobée visiter mon champ de sorgho qui était presque mûr. Pendant mon absence, quelques-unes des bêtes de mon troupeau que j'avais laissées à elles-mêmes pénétrèrent dans la plantation d'un notable et y firent des dégâts. Mes

compagnons d*esclavage m*averlircnt et je courus les chercher, mais elles avaient déjà été ramenées à la ville par les esclaves du notable qui avaient porté plainte contre moi. Il eût été dangereux pour moi de paraître devant mon mattre en ce moment ; je me retirai donc dans le bois afin de réfléchir à ce que je devais faire. Me rappelant Tamitié qui liait Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] et Deaan Olaavor [Andrian-Olovory] , j^allai trouver ce dernier qui m'accueillit fort bien et je lui expliquai mon cas, en le priant de me réconcilier avec mon mattre. Il y consentit volontiers et me garda auprès de lui ce soir-là ainsi que le lendemain, me promettant d*aller le troisième jour voir mon maître, ses occupations Tempèchant d*y aller plus tôt. Par suite, mon absence se prolongea au point de faire craindre que je me fusse enfui.

Conformément à sa promesse, Deaan Olaavor [Andrian-Olo* vory] m'amena avec lui à la ville et, après avoir expliqué les choses, il obtint mon pardon; mon maître me rendit donc sa faveur, après m'avoir adressé une légère admonestation et m*avoir donné des instructions sur la manière dont je devrais me comporter à l'avenir.

Une fois mon pardon accordé, les deux amis se mirent à deviser familièrement de choses et d'autres. Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] lui dit, en portant la main à sa bouche, ce qui, chez un Malgache, est le signe d'un grand étonnement : € Deaan Olaavor [Andrian-Olavory], hier j'ai envoyé chercher un € Umossec » [Omasy] pour le consulter au sujet de Robin * et savoir ce qu'il en adviendrait. Après de longues conjurations, il m'a déclaré que Robin reviendrait, mais que, lorsqu'il disparaîtrait de nouveau, ce serait fini et que je ne le reverrais

Page 1