‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 2)Chapitre 27 sur 61 · IV · texte numérisé non relu

IV

tête penchée en avant branlait de côté et d*autre et ses yeux louchaient. Il dit en me regardant et en ricanant : « Ah! le voici! Je vous Tavais bien dit. Vous voyez que mes prédictions s accomplissent. Qui oserait douter de ma science divinatoire? Si vous ne prenez pas dès à présent vos précautions, vous aurez beau plus tard chercher votre esclave dans le Nord, envoyer à sa poursuite, ce sera en vain. Les esprits qui sont à mes ordres peuvent seuls empêcher sa fuite ».

c Que dis-tu? » demanda Deaan Olaavor [Ândrian-Olovory], qui, malgré son Lulu-bay [Lolobé], n'avait pas la foi aveugle de mon maître. « Robin ne s*est pas enfui et il aurait été ici dès hier si je n*avais pas été empêché de venir. Il n*y a rien d*exact dans ce que tu racontes. » Mais Deaan Mevarrow [Ândria-Mahavariana] , Tinterrompant, ordonna au sorcier de préparer ses charmes, ce pourquoi il Tavait fait venir.

Le vieux radoteur se mit alors à racler une certaine racine dont il mélangea la poudre avec divers ingrédients que je savais ne pouvoir faire ni bien ni mal; ma seule peut était que la roupie qui lui pendait au bout du nez tombât dans le mélange; pendant tout le temps, il ne cessa de marmotter entre les quelques dents ébréchées qui lui restaient des mots qui n'avaient de sens ni pour lui ni pour les autres. Sa mixture magique prête, il la baptisa € le Fermonner » [Famono] et la mêla à des haricots [voanemba] qu'il avait fait bouillir dans ce but; puis, après avoir attaché au-dessus de mes yeux, sur mon dos, sur ma poitrine et à mes jambes des racines qu'il baptisa chacune d'un nom particulier et dont il enleva quelques raclures qu'il jeta dans le plat de haricots, il me servit le tout dans une calebasse et m'ordonna de manger, ce que je fis sans la moindre crainte. Pendant que je mangeais, le vieux sorcier fit des prières et des incantations.

CONCERNANT MADACASCAR 227

€ Si Itobin songe à s'enfuir, s'écria-t-il, rappelez-vous, ô Deaan Fermonner [Ândriam-Pamono], qu'il a mangé dans votre assiette, et vous aussi (et il nomma tous les esprits sous l'invocation desquels étaient placées les diverses racines), rappelezvous qu'il a également mangé dans votre assiette. Donc, s'il veut s'en aller, levez-vous dans son estomac, ô Deaan Fermonner [Andrian-Pamono], et rendez-le si malade qu'il ne puisse bouger ni bras ni jambes. Et vous autres qui avez la garde de ses différents membres, cassez-lui les reins, causez-lui des douleurs intolérables dans la poitrine, enchaînez ses jambes comme s'il avait aux pieds des « para-pingo » [parapaingo (fers)]; et s'il se met en route, réunissez toutes vos forces et cassez-lui les jambes au premier saut qu'il fera, au premier obstacle qu'il trouvera ».

Il continua ainsi pendant fort longtemps, agitant les bras et parlant d'une manière brusque, sans suite, tantôt à voix haute, tantôt à voix basse, répétant cent fois les mêmes bêtises, proférant des mots incompréhensibles de son invention, délirant comme un fanatique. Quand il fut à bout de forces, il enleva les charmes qu'il m'avait attachés autour du corps, et, après m'avoir fait lécher chacun d'eux, il s'écria : c Qu'il aille maintenant où il voudra; les démons auxquels appartiennent ces charmés me le feront bien vite connaître et j'en informerai son maître ».

Ce jour-là, j'eus congé, car mon maître, plein de foi dans l'incantation qui venait d'avoir Heu, était de joyeuse humeur et il envoya un autre esclave faire ma besogne. En arrivant à la maison, je trouvai ma femme toute triste et fort inquiète, car elle avait peur qu'on m'eût mis à mort. Elle voulut me préparer à manger, je lui dis que j'avais dîné et je lui racontai en détail tout ce qui s'était passé; ce fut avec joie qu'elle apprit que je m'étais tiré d'affaire à si bon compte. Elle s'étonna de me voir triste, car j'avais Thabitude de rire de tout, mais il me

passait par la tète des pensées dont elle ne pouvait se douter et que je n*osais pas lui confier, pensées qui troublaient mes nuits,

au point que depuis lors je ne dormis guère.

Je réfléchis en efiet qu'à tout prix il fallait que je m*enfuie, car il était certain que, si je venais a avoir une maladie quelconque ou le moindre accident, mon maître, Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana], s'imaginerait, dans sa superstition, que cette maladie ou cet accident étaient Tœuvre des démons évoqués dans la conjuration, et qu'il verrait là un signe certain de mon intention de le quitter et que, très probablement, il me tuerait dans sa colère. Par suite, les sortilèges sur lesquels Mevarrow [Mahavariana] comptait pour m'empêcher de partir produisirent lefTet contraire, puisqu'ils rendirent ma fuite nécessaire. Cependant j'ai été frappé de la justesse inexplicable avec laquelle le sorcier l'avait prédite ou devinée, même dans les plus petits détails.

Pendant que je combinais dans ma tète toutes sortes de projets d'évasion, je ne pus m'empêcher de toucher un mot de mon dessein à un jeune homme très honnête qui gardait son bétail à côté du mien. Lui ayant demandé de quel pays il était, et ayant appris qu'il venait du ]Sord, je lui ils la remarque que, si j'étais à une si petite distance de ma patrie, je ne resterais certes pas en esclavage. < Ni moi non plus, répliqua-t-il, si je n'avais pas peur des démons qui me rompraient les os, car 1' « Umossee » [Omasy] m'a maudit, tout comme vous. » A ces mots, je me mis à rire. « Mais, si vous n'avez pas peur, reprit-il, vous pouvez vous sauver tout aussi facilement que moi ». Cette réponse me fit tressaillir, et je lui dis que je supposais qu'il parlait ainsi pour m'éprouver. Alors il me proposa de jurer solennellement devant 1' « Owley » [Aoly] que telle n'était point son intention et que, si je le voulais, il m'assisterait dans ma fuite.

Je ne continuai pas la conversation ee jour-là. Le lendemain, je le mis à l'épreuve. Après lui avoir fait prêter serment à la mode du pays, car je savais que la plupart des hommes sont plus enclins à la pitié dans le malheur que dans la bonne fortune, je lui avouai franchement mon dessein de partir et lui demandai son avis. Il me dit que je n'avais rien d'autre à faire que d'aller me réfugier auprès de Deaan Afferrer [Andrian- Aferana], qui certainement me prendrait sous sa protection et me traiterait convenablement, et qu'au cours de Tété prochain, quand arriverait l'armée de Rcr Vowern [Ravovona], je trouverais sans peine des hommes qui seraient heureux d'obliger les blancs en me renvoyant dans mon pays par le premier navire qui arriverait à Ferraingher [Fiherenana], car, ajouta-t-il, < personne dans toute l'île ne fera jamais d'un homme blanc son esclave ou ne le gardera malgré lui, excepté les gens d'ici ; par conséquent, si vous pouvez vous sauver du pays où nous sommes, vous arriverez facilement à quelqu'une des villes que fréquentent les navires européens >. Je le remerciai de son avis, et, dans le but de l'amener à garder ce secret, je lui promis de lui montrer mes ruches, ainsi que les racines avec lesquelles je composais le charme qui les protégeait contre les voleurs.

Il me restait maintenant la tâche difficile de persuader à ma femme de s'enfuir avec moi ou de me laisser la reconduire à son père. Je ne savais comment m'y prendre pour lui confier mon projet; mais, comme un jour elle me parlait de ses amis en exprimant le désir de les revoir, je lui dis que si elle voulait être discrète et courageuse et si elle m'assurait de me continuer son affection, je la reconduirais dans sa famille et y vivrais avec elle; mais elle était superstitieuse, et me dit qu'elle redoutait pour moi les sortilèges de 1' « Umossçe » [Omasy] . Je n'insistai

donc pas davantage, mais ce ne fut pas sans un grand chagrin, car je l'aimais réellement, que je songeai qu*il me faudrait me séparer d*elle et l'abandonner dans un esclavage où elle serait peut-être maltraitée à cause de moi.

Cependant ma fuite était tout à fait nécessaire et, ma résolution étant prise, je n'avais pas de temps à perdre. Nous étions dans la saison des pluies et je n'attendais pour partir que le retour du beau temps, qui devait arriver à la fin du mois. Donc, au bout de quinze jours, j'emmenai mon ami dans les bois et je lui montrai mes ruches, ainsi que la manière de préparer les charmes, car j'aurais inutilement tenté de le détromper, puis, la veille de mon départ, je laissai exprès une génisse dans la prairie, lui expliquant que, quand je l'appellerais le lendemain pour le prier de garder mes bétes pendant que j'irais à la recherche de ma génisse, ce serait le signal de mon départ. Il me dit qu'il me faudrait deux jours pour atteindre Yong-gorvo [Angavo]*, mais je lui répondis que je ne mettrais certainement pas plus d'une journée et que, du moment que j'aurais seulement une avance de deux heures, j'y arriverais certainement sain et sauf, quand même mon maître me ferait poursuivre. Lorsque je rentrai avec mon troupeau, mon maître le passa en revue et s'aperçut que la génisse manquait; il me gronda quelque peu et me commanda de me lever de bonne heure le lendemain matin pour aller la chercher avant qu'elle n'entrât dans quelque plantation. J'avais imaginé cette combinaison pour avoir toute la journée à moi.

Il me restait à accomplir la tâche la plus pénible : prendre congé de ma femme, qui heureusement ne m'avait pas donné d'enfants, ce dont je me réjouissais fort en ce moment. J'avais

1. Cette montagne d'Angavo est marquée sur la carte deDrury au milieu de TAndroy.

quelque appréhensioD de la mettre au couraut de mon projet; cependant, après lui avoir fait jurer solennellement devant r « Owley » [Aoly] qu*elle garderait le secret que j*allais lui confier, je lui dis que j'allais partir et que mon seul chagrin était de me séparer d'elle; elle me supplia de n*en rien faire et pleura, mais je ne pouvais demeurer plus longtemps en ce lieu où ma vie était en perpétuel danger. Eussé-je habité une autre partie de File où j'eusse pu mener une vie libre, facile et sans périls, je ne sais trop ce que j'eusse fait; enfin elle se remit un peu de son émotion et, au point du jour, je m'arrachai de ses bras. Ceux de mes lecteurs qui ont aimé peuvent mieux s'imaginer mon chagrin que je ne saurais le décrire.

Je poussai mon troupeau vers le champ où se trouvait mon compagnon, dont je, ne m'approchai pas de crainte des espions; je me contentai de le héler, le priant de veiller sur mes bêtes. Puis je partis ou plutôt je courus, car le soleil n'était pas levé depuis deux heures que j'avais franchi les premiers bois, c'est-à-dire environ une dizaine de milles.

Il me fallut ensuite traverser une plaine de cinq à six milles, où je ne cessai de me retourner pour voir si l'on était à ma poursuite, mais je ne vis personne, car, comme je l'ai appris depuis, ma femme et mon ami furent fidèles à leur promesse. Vers midi, j'arrivai à un étang où j'ai pris juste le temps de me baigner et de me rafraîchir; puis j'ai continué à marcher jusqu'à ce qu'apparut la blanche falaise de Yonp^-gorvo [Angavo], falaise très élevée, qui avait tout à fait l'aspect de la terre vue de sept à huit lieues en mer. Je repris courage et, deux heures avant la nuit, j'arrivai au pied. Une marche d'une demi-heure, à une allure rapide, me mena au sommet de la montagne, où est bâtie la ville de Deaan AfTerrer [Andrian-Aferana].

Je me rendis immédiatement auprès de ce prince qui, en

me voyant, crut que je lui apportais un message de Deaan Mevarrow [Andria-Mahavarîana]. Je me jetai à ses pieds et implorai sa protection, en lui disant toutes les misères que m*avait fait endurer mon mailrc et les dangers que courait chaque jour ma vie, maintenant plus que jamais.

Le Deaan [Andriana] n*eut pas plus tôt appris le motif de ma visite qu*il m'en parut très satisfait. Il me répondit qu'il me prenait sous sa protection, que je ne serais plus esclave, qu'il allait me donner un fusil et que je n'aurais rien d'autre à faire que de l'accompagner. Je dois dire que le port du fusil est à Madagascar, comme le port de l'épée en Angleterre, la marque distinctive du < gentleman ». « Avec cette sagaie à la main, remarqua- t-il, vous avez l'air d'un Mall-a-coss [Malagasy (Malgache)] (c'est le surnom que l'on donne aux plus humbles des indigènes [?]), « dorénavant, vous aurez l'air d'un blanc, comme vous l'êtes ». Je lui léchai les pieds avec une vive satisfaction et le remerciai. Je n'oubliai pas non plus d'adresser une action de gr&ces à Dieu, qui jusqu'ici avait favorisé mes efforts pour recouvrer ma liberté, et de le prier de continuer à m'assister.

Quand je dis que j'avais fait le trajet en une journée, personne ne voulut le croire, car la distance est au moins de trente milles; mais une semaine plus tard, quand arrivèrent deux messagers de Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] et qu'ils eurent donné la date à laquelle j'étais parti, tout le monde en fut grandement étonné. Ces messagers étaient chai'gés de réclamer au nom de leur maitre son esclave blanc et de reprocher à Deaan Afferrer [Andrian-Aferana] de ne m'avoir pas fait reconduire, dès mon arrivée, par quelques-uns de ses gens. Ce message hautain fit rire mon protecteur, c Que dit-il? Faire reconduire son esclave blanc par mes gens, s'écria-t-il !

mais il n'y en a pas d'esclave blanc ; de quel droit tient-il cet homme en esclavage? c'est un malheureux qui, dans sa détresse, s'est réfugié auprès de moi, me demandant de le secourir, et je ne le laisserai certainement pas retomber dans la misère. Il est libre et peut rester avec moi ou aller n'importe où, quand bon lui semblera. » Deaan Âflerrer [Andrian-Âferana] parla ensuite de Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] et d'événements qui ont été déjà relatés plus haut et que je ne répéterai pas.

Les gens de mon ancien maître, convaincus par ses discours et ses raisonnements, finirent par s'excuser en disant qu'ils n'étaient que les simples porteurs d'un message. « Faites donc connaître ma réponse à Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] », leur dit Deaan AfTerrer [Andria-Aferana], puis il engagea avec eux une conversation familière, pendant laquelle je ne pus m'empècher de me moquer de la foi qu'ils avaient dans les « Umossees » [Omasy]. « Voyez, leur dis-je, si mes jambes sont brisées et si les esprits m'ont arrêté dans ma fuite. » Ils me répondirent que j'étais un blanc, et que c'était pourquoi les esprits n'avaient pas de pouvoir sur moi. Deaan Aflerer [Andrian-Afarana] fit alors mettre une maison et des vivres à leur disposition ; quant à moi, après leur avoir demandé des nouvelles de ma femme, je pris congé d'eux avec plaisir, car je n'avais pas été sans quelque inquiétude sur l'accueil qui serait fait à la réclamation de Deaan Mevarrow [Andria-Mahavarianaj à mon sujet.

De ce moment, j'ai joui d'une grande liberté, allant et venant, avec mon fusil sur l'épaule, où et quand bon me semblait; je mangeais avec le Deaan [l'Andriana], mais non dans le même plat, honneur qui n'est accordé à personne dans le pays. Je n'avais d'autre occupation que d'aller à la chasse avec

23i OUVRAGES ANCIENS

mon protecteur et, avec lui, j*appris à connaître toutes les ruses pour attraper le bétail sauvage ; mais, tout en chassant, j'avais soin d'étudier la contrée et de m'informer du chemin par lequel viendrait Ry-Nanno [Ranaona] et je notais les montagnes principales qui pouvaient être pour moi des points de repère. Dans ce pays, en outre de Vohitch Futey [Vohipoty] ou la montagne blanche, il y en a une autre très haute qui, située plus au Sud et appelée Vohitch Manner [Vohimena*] ou la montagne rouge, qui a la forme d*un pain de sucre et que les indigènes prétendent être la plus haute du monde.

Je menai cette existence pendant six mois ; la seule fois peut-être que je n'aie pas suivi la chasse, mes compagnons rencontrèrent par hasard dans la forêt Ry-Nanno [Ranaona] qui venait donner avis à Deaan Crindo [Ândrian-Kirindra] et aux autres seigneurs du pays que Tarmée du Feraingher [Fiherenana ou pays de Saint-Augustin] était en marche.

Cette nouvelle me causa une telle joie que, ne sachant comment la dissimuler, je m'éloignai dans les bois de peur de laisser, par mon attitude, deviner mes intentions. J'aurais voulu adresser à Dieu une prière en anglais pour le remercier de l'espoir qu'il me donnait de gagner un port de mer, mais je m'aperçus que j'avais oublié ma langue maternelle et que je pouvais à peine accoupler trois mots anglais ensemble; heureusement, la langue malgache me suffit pour exprimer mes sentiments de piété.

A mon retour, Deaan Afferrer [Andrian-Aferana] me raconta que, d'après les nouvelles que lui avait données Ry-Nanno

1. Quelques personnes ont identifié celte montagne avec les Vohimena ou Amhohimena (Ambohitsmcne de Flacourt) qui sont dans Test de Madagascar, à une très grande distance de l'Androy. C'est une erreur, 11 y a dans cette île une très grande quantité de raontagues, de collines et de villes qui portent ce nom de Vohimena.

^Ranaona], Rer Vovvern [Ravovona] était raort et avait pour ^Qccesseur son fils, Deaan Mernaugha [Ândria-Manao], que son neveu, Deaan Trongha [Andria-Mitranga], commandait Tarmée avec son frère, Rer Befaugher [Rabefanery], et Rer Mundrosser [Raraandroso], le frère du Deaan Mernaugha [Andria-Manao]. Dans ma conversation avec le Deaan [FAndriana], je ne pus m'empècher de dire que je regrettais la'mort de Rer Vovvern [Ravovona] qui témoignait tant d^amitié aux blancs; mon protecteur comprit mon intention et me dit, d'un ton très poli d'ailleurs, que, en raison de la manière dont il me traitait, il espérait que je n'avais pas le désir de le quitter. Je le remerciai vivement de ses faveurs et Tassurai que je ne songeais pas & changer de résidence, sachant très bien que je ne serais nulle part mieux qu avec lui. Et c'était vrai, car il me traitait fort bien ; je mangeais et buvais en sa compagnie et je n'avais rien à faire, mais je vis par là qu'il n'était pas disposé à me laisser partir ; je résolus donc d'apporter plus de réserve et de ruse dans ma conduite que je ne l'aurais fait autrement.

Deaan AfTerrer [Andrian-Afarana] envoya aux trois villes qui étaient sous son commandement des ordres portant qu'aucun homme ne devait s'absenter pour aller chasser le bétail sauvage et qu'il fallait se préparer à chasser le sanglier, c'est-à-dire le roi de Merfaughla [des Mahafaly]. Tout le monde se mit à nettoyer et à réparer ses armes; il y a dans ce pays des ouvriers qui savent raccommoder ou même fabriquer les ressorts de fusil et faire différents autres travaux relatifs tant aux armes à feu qu'aux lances. Les femmes confectionnèrent, avec les joncs qui leur servent à faire des nattes, des coiffures destinées à nous distinguer pendant la guerre, et les enfants battirent du rail pour que nous pussions en emporter avec nous. Quant à

moi, je préparai le fusil de Deaan AfTercr [AndriaD-Âferana] et le mien et je fondis des balles ou plutôt des lingots, que j'obtins en faisant dans Targile avec un bâton rond un trou où je coulai du plomb ; je coupai cette baguette de plomb, une fois qu'elle fut refroidie, en morceaux d'environ un demi-pouce de longueur. D'ordinaire, les indigènes achètent des balles dans les ports de mer, mais je suppose que le plomb dont je me suis servi provenait du naufrage de notre navire.

Au bout d'une quinzaine de jours, Uy-Nanno [Ranaona] retourna auprès de Deaan Trongha [Andria-MitrongaJ, avec lequel il avait rendez-vous à Yohitch-Manner [Vohimena]. De son côté, Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] nous envoya l'ordre de nous mettre en marche et de le rejoindre dans le pays de Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka], au bord de la rivière où nous avions coutume d'abreuver notre bétail. J'aurais pu rester en arrière, mais j'étais résolu, au risque de ma vie, à suivre l'expédition. Toutefois, je fis part à Deaan AfTerrer [Andrian-Afarana] de la peur que j'avais de rencontrer mon ancien maître, Mevarrow [Mahavariana], mais il me dit de ne pas m'inquiéter, ajoutant qu'il me protégerait et que Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] n'oserait pas provoquer une rixe dans l'armée.

Les choses se passèrent mieux que je ne l'espérais; Mevarrow [Mahavariana] était resté chez lui, malade du < colah » [kola], c*est-à-dire de l'afiection qu'en Guinée et aux Antilles on appelle le pian (yaw$)y ce qui me réjouit fort, et c'était Deaan Sambo [AndriantsamboJ qui commandait à sa place et qui, je le savais par expérience, n'était nullement mon ennemi, bien que, ce même soir, il soit venu me réclamer au nom de son frère. Deaan AfTerrer [Andrian-AfaranaJ lui exposa mon cas, lui répéta ce qu'il avait dit aux premiers messagers et ajouta qu'il était

tout naturel qu'un homme s'enfuit pour sauver sa vie quand il était continuellement en péril et qu'on le traitait comme une brute, cet homme fùt-il un véritable esclave, ce qu'il n'est point, ajouta-t-il en insistant. Deaan Sambo [Andriantsambo] ne persista pas longtemps dans sa réclamation et, se tournant vers moi, il me demanda s'il ne m'avait pas plusieurs fois sauvé la vie, et il m'engagea à ne pas avoir peur, car il n'insisterait pas davantage et il m'invita à aller souvent le voir en qualité d'ami. Je le remerciai avec effusion de ces bonnes paroles ainsi que du service signalé qu'il venait de me rendre en confirmant ce que j'avais dit moi-môme sur mon propre compte.

Ayant reçu avis du jour où l'armée de Feraingher [Fiherenana] le rejoindrait, Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] prit les dispositions nécessaires pour que l'entrevue des alliés eût lieu en grande pompe. Il s'assit sous un énorme tamarinier, et ses fils prirent place à sa droite avec tous leurs gens, rangés suivant leur âge ; à sa gauche, se placèrent Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] et ses frères avec tout leur monde; l'ensemble formait une ligne longue de plus d'un quart de mille.

Les soldais de Feraingher [Fiherenana] ne tardèrent pas à apparaître et, en s'approchant, ils se mirent à danser, chacun tenant un fusil dans la main gauche et une lance dans la droite; en même temps, les conques résonnèrent, accompagnées du roulement des tambours. Arrivés à une petite distance, ils tirèrent des coups de fusil pour nous saluer. Nous leur rendîmes leur salut; et leur trois généraux, Deaan Trongha [Andria- Mitranga], Rer Befaugher [Rabefanery] et Rer Mundrosser [Ramandroso] s'avancèrent vers Deaan Crindo [Andrian- Kirindra]. Une fois les salutations d'usage échangées, tous s'assirent sous le tamarinier et Deaan Gnndo [Andrian- Kirindra] fit apporter dix calebasses de < toak » [toaka ou rhum

malgache] pour leur souhaiter la bienvenue. Pendant tout ce temps, je suis resté assis derrière Deaan ÂfTerrer [Andrian- Afarana], dont je tenais le fusil. Après mille prutestations d*amitié, les chefs fixèrent le mode de partage du bétail qui serait capturé : on convint que Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] et ses fils en recevraient un tiers, que Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] et ses frères prendraient un autre tiers et que le reste reviendrait i Deaan Trongha [Andria-Mitranga], ainsi qu*à son frère et i son cousin.

Quand les chefs eurent réglé ces afiaires et que le « toak » [toaka] les eut mis en belle humeur, Deaan Trongha [Andria- Mitranga] dit : < Vous avez chez vous un blanc, à ce que je vois. 9 — < Oui, répondit Deaan Crindo [Andrian-Kirindra], c^est un de ceux qui nous ont faits prisonniers, mon neveu et moi, et qui voulaient nous livrer à notre ennemi Deaan Tuley-Noro [Andrian-Tolinoro] ». < Je ne crois pas, répliqua Deaan Trongha [Andria-Mitranga], qu^ils fussent capables de vous faire du mal; vous avez dû certainement être les premiers à les ofl^enser d*une façon grave. » — < Je ne leur ai fait aucune offense, repartit Deaan Crindo [Andria-Kirindra], à moins que ce n*en soit une de les bien nourrir. Ils voulaient, il est vrai, se rendre à Anlenosa [chez les Antanosy] et moi je voulais les garder pour avoir leur appui à la guerre. » — « N'était-ce point là, s'écria Deaan Trongha [Andria-Mitranga], une ofiense grave et une injuste provocation que de retenir des hommes libres dans un pays étranger, malgré eux? Je vais vous raconter une aventure remarquable qui advint à mon grand-père avec ces blancs, avant qu'il les connût bien.

« Un navire anglais vint un jour dans noire port, qu*on appelle la baie de Saint-Augustin, pour y acheter des provisions et y faire de Teau. Les hommes de ce navire ne vinrent pas à la

TÎlle de mon grand-père, ce fut lui qui se rendit auprès d*eux; il offrit au capitaine en cadeau deux bœufs et, de son côté, le capitaine lui fit don d*un fusil avec de la poudre et des balles. Les blancs construisirent sur le rivage une maison pour y installer leurs malades qui, un beau jour, s'étant enivrés avec quelques-uns des nôtres, se prirent de querelle et luttèrent d'abord à coups de poing, puis avec des armes; un blanc fut tué.

c Dès que le capitaine eut connaissance du meurtre, il vint à terre et, après information, il se saisit du roi, tandis que ses hommes couraient prendre leurs armes dans la chaloupe. Mon père et Rer Vovvern [Ravovona] se mirent à la tête de nos gens et voulurent combattre ; ils en furent empêchés par mon grand-père qui savait que, en cas de lutte, il serait certainement tué par Tun ou par Tautre des deux partis, et qui se laissa emmener tranquillement à bord du navire.

€ Malgré tout ce branle-bas, les pêcheurs [les vezo ou gens de la côte], qui n^avaient pas peur des blancs qu'ils connais-^ saient bien, étant au courant de leurs mœurs, allèrent à bord pour demander au capitaine ce qu'il réclamait. Celui-ci répondit qu il voulait qu'on lui donnât satisfaction du meurtre du blanc qui avait été tué. Ils retournèrent à terre, puis revinrent au navire pour s'informer, au nom des deux fils du roi, quelle sorte de satisfaction il voulait. Le capitaine répondit qu'il voulait l'homme qui avait commis le meurtre, plus dix bœufs à titre d'amende. Le pêcheur [vezo] eut la naïveté d'exposer ce message devant tout le monde, si bien que le meurtrier, entendant de quoi il s'agissait, s'enfuit dans les bois et, lorsqu'on voulut l'arrêter, il était loin. Le pêcheur retourna dire au capitaine que l'on avait cherché avec soin le meurtrier, mais qu'il s'était enfui et qu'on était prêt à lui donner, en place du coupable, un

OU deux esclaves et vingt bœufs. Â cette nouvelle, le capitaine entra dans une violente colère et fit dire quMl voulait le coupable qui avait si lâchement assassiné un de ses hommes et que, s*il ne se retrouvait pas, il garderait le roi. Il accorda un délai de dix jours pour faire les recherches.

< Durant ces dix jours, mon grand-père resta les fers aux pieds afin qu'il ne s'enfuit pas; mais, tout le temps, il a mangé et bu en compagnie du capitaine et a été fort bien traité. Les dix jours expirés, le capitaine, convaincu qu'on n'avait réellement pas pu retrouver le meurtrier, fit enlever les fers qui retenaient les jambes du roi et lui demanda s'il ne voulait pas s'engager, par un serment solennel, à ne jamais faire de mal à aucun Anglais et à n'en jamais laisser faire par son peuple. Mon grand père consentit bien volontiers, puis il dîna avec le capitaine et tous deux s'en vinrent ensuite à terre ». < Comment, interrompit Deaan Crindo [Ândrian-KirindraJ, vous et votre famille, vous mangez avec les blancs? » c Gertai* nement, répondit Deaan Trongha [AndriaMitranga], nous autres les Andry Voler [Andrivola (c'est le nom de la famille royale)], nous mangeons dans le même plat et nous buvons dans la même coupe avec les blancs que nous considérons comme des membres de notre famille. Nous ne prétendons nullement à leur imposer notre autorité; ils vont, viennent et font chez nous ce qui leur plait, et, si quelques-uns d'entre eux commettent des actes blâmables, leur capitaine ne s'oppose pas à ce que nous les punissions. Nous tirons un grand bénéfice de la visite de ces blancs, ce qui n'arriverait point si nous ne les traitions pas avec bonté. De plus, notre grand-père nous a tous liés par un serment et a appelé la malédiction divine sur tout individu de sa postérité qui maltraiterait un Anglais. En eiïct, quand il revint à terre avec le capitaine, on apporta 1' « Owley » [Aoly] et tous les

deux se jurèrent solennellement une amitié perpétuelle. Nous observons ce serment de la façon la plus stricte et nous croyons que, si nous le violions, Dieu nous punirait.

c Mon grand-père a donné au capitaine vingt bœufs, que celui-ci accepta, mais dont il rendit la valeur en fusils et autres objets. Si ce blanc était chez nous, nous lui donnerions les vêtements que nous ont laissés quelques-uns de ses compatriotes, qui sont morts a Feraingher [Fiherenana]. » — « Il n'y a guère de chance, remarqua Deaan Grindo [Andrian-Kirindra], qu'il porte jamais de nouveau des vêtements de son pays. » — « Vous mériteriez d'être pendu, » pensai-je en moi-même, mais je n'osai pas faire cette réflexion tout haut.

Le lendemain, nous sommes allés jusqu'à la frontière du Merfaughla [Mahafaly], où nous avons campé. Je couchais toujours sous la tente de Deaan ÂfTerrer [Andrian-Afarana]. Le jour suivant, nous avons fait une longue route, nous dirigeant vers le Manner-ronder [Menarandra], petite rivière qui passe auprès de la ville de Woozington [Hosintany], Nous avons traversé plusieurs villages, que leurs habitants avaient désertés depuis une quinzaine de jours à en juger par la sécheresse de la bouse du bétail. Woozington [Hosintany], en homme habile, n'avait rien laissé qui pût servir à notre nourriture, et, au lieu de gaspiller ses forces en des escarmouches inutiles et en vaines tentatives, il attendait que ses espions l'eussent renseigné sur notre eflectif et qu'il eût l'occasion de nous opposer toutes ses troupes.

Un homme vint en secret de la part de Deaan Trongha [Andria-Mitranga] me dire que ce prince désirait me parler; je répondis que j'irais dès que je le pourrais sans éveiller l'attention. J'y réussis deux ou trois jours plus tard, sous le prétexte de rendre visite à Deaan Sambo [Andriantsambo]; j'en prévins

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