‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 2)Chapitre 28 sur 61 · IV · texte numérisé non relu

IV

Deaan AQerrer [Andrian-Afarana], qui me dit que je n^avais pas à lui en demander la permission; toutefois, il me recommanda de n'aller nulle part ailleurs. Je compris parfaitement ce qu*il entendait dire par là et je vis que sa défiance était en éveil.

En me cachant et faisant des détours dans Tobscurité, j^arrivai jusqu'à la tente de Deaan Trongha [Andria-Mitranga]. Il y avait avec lui beaucoup de monde; il m'adressa la parole en anglais, me demandant comment je me portais. Force me fut de lui répondre en malgache, car j*avais oublié ma langue maternelle. Cette circonstance, ainsi que mon état de nudité, excita sa compassion, au point qu'il me parla tendrement comme s'il eût été mon père, et il exprima le désir de trouver le moyen de m'emmener avec lui, ajoutant qu'il m'enverrait en Angleterre par le premier navire qui viendrait à Saint-Augustin. Pendant que nous causions ensemble, Rer Refaugher [Rabefanery] entra et, me prenant par la main, il me dit : € Ah! brother, how do you do? > (Ah! frère, comment vous portez-vous?); je parvins à lui répondre : « Yery well » (très bien), mais je ne pus continuer la conversation en anglais, sans y mêler des mots malgaches.

Ces deux chefs me dirent qu'il était récemment venu des vaisseaux de guerre à la recherche des pirates et qu'ils étaient partis pour l'Est de l'ile, pour Sainte-Marie et pour Mattatanna [Matitanana], que pour le moment il n'y avait à Saint- Augustin qu'un seul blanc, un Hollandais^ mais que récemment un Anglais avait été tué à la guerre. Je leur dis que j'étais décidé à m'cchapper au risque de ma vie et à les suivre; ils me répondirent qu'ils essaieraient de m'acheter, quand même ils devraient donner en échange six esclaves. Après les avoir remerciés de leur bonté et être convenus qu'en public nous aurions l'air de ne pas nous connaître, je pris congé

d^eux et me rendis à la tente de Deaan Sambo [Andriantsambo], qui m*accueillit fort bien et m*annonça que désormais il allait habiter à part, me demandant s*il me plaisait de le rejoindre ; je le lui promis et, ayant pris congé de lui, je retournai à notre tente.

Le lendemain matin, on tint un conseil de guerre, où Ton décida de partager l'armée en trois corps qui marcheraient de front, à une distance d'un quart de mille Fun de Tautre. Nous ne rencontrâmes personne jusqu'aux abords de la capitale, où nous vîmes des espions qui nous observaient; la ville était déserte. Nous franchîmes la rivière Manner-Ronder [Mena* randra] et établîmes notre camp dans la plaine. Nous étions depuis peu de temps en cet endroit quand vinrent trois hommes qui crièrent à nos gens de prévenir Deaan Crindo [Ândrian- Kirindra] que Deaan Woozington [Andrian-Kosintany] lui ferait visite le lendemain matin.

Woozington [Hosintany] était un homme rusé et astucieux; aussi nos gens, pensant que, malgré son défi audacieux, il chercherait à nous surprendre et à nous vaincre par ruse, travaillèrent activement à fortifier notre camp, auquel on donna la forme d'un cercle. On abattit des arbres et on planta en terre des pieux fourchus entre lesquels on les empila les uns sur les autres jusqu'à une hauteur de quatre pieds, de manière à former une muraille continue, puis on creusa la terre d'un pied environ sur une largeur de sept pieds, la rejetant contre la palissade qui fut ainsi consolidée et où nous ne laissâmes que deux entrées étroites. Les branches détachées des troncs auxquelles on avait laissé leurs feuilles furent jetées en dehors au hasard, de sorte que notre retranchement se trouva dissimulé et avait simplement l'air d'avoir été hâtivement fait pour empêcher les ennemis de nous compter.

Une fois le camp établi, on abattit quelques bœufs et tout le

monde se mit à souper; puis nous nous couchâmes le long même du retranchement sous les toiles de nos tentes, sans les dresser et sans enlever nos c lambers » [lamba], de sorte que nous étions tout prêts à soutenir Tattaque qui nous menaçait. Les esclaves chargés du transport des provisions furent placés au centre du camp.

Nous nous levâmes au point du jour, et, ayant passé les canons de nos fusils au travers des meurtrières laissées exprès dans la palissade, nous nous mtmes à genoux pour être plus à Tabri et mieux viser. Il n'y avait pas dix minutes que nous avions pris nos positions quand Tennemi s'avança avec fureur contre nous. Gomme nous nous apprêtions à le recevoir, une autre bande apparut du côté opposé, espérant nous prendre à revers; mais, étant enfermés dans un cercle, nous avons pu leur faire face de tous les côtés. Nos conques retentirent, accompagnées du roulement des tambours ; à ce vacarme en succéda bientôt un autre, car, arrivé a une trentaine de mètres, Tennemi ouvrit un feu très vif et continua d'avancer, ne se doutant pas que nous étions derrière un rempart et croyant que c'étaient de simples buissons et que par conséquent nous ne tarderions pas à nous enfuir.

Nos agresseurs avaient les yeux rouges à force d'avoir fumé du « Jermaughler » [jamala (chanvre)] * , ce qui les rendait

1. On trouve dans Flacourt (liist. de Madagascar^ p. 128) : « Zamalc, c*est une rampe [liane] qui est extrêmement puante et toutefois bien recherchée par les habitants pour le même usage que le lengou (c'est-à-dire pour noircir les lèvres, hi bouche elles gencives, et pour avoir Thaleine suave) et pour guérir les ulcères des gencives; ceux qui en ont mangé sentent si puant qu'il est impossible de souffrir leur haleine qui sent plus mauvais que la fiente humaine la plus corrompue et néanmoins entre eux ils ne le sentent point. Les nourrices mâcheiit cette herbe et en frottent les gencives des petits enfants afln d*apaiscr la douleur des dents qui commencent à sortir ». Ce zamale est différent de celui de Drury qui du reste est plus dans le vrai, car le zamal de Tlnde, comme celui dont parle notre

plus audacieux que d*habitude; je parlerai de cette plante après avoir achevé la relation du combat. Ry-Opheck [Raofika], à la tète d*une des bandes, attaqua une des entrées de notre camp ; s^avançant par bonds, les yeux en feu, une lance d*une main et son fusil de Tautre, il se précipita suivi de ses gens avec tant de fougue que Trodaughe [Torodaina] , qui était chargé de la défense du passage, plia avec les siens. De notre côté, nous étions occupés et nous ne nous en aperçâmes qu*au moment où Tennemi était déjà dans Tintérieur du camp. Alors un de nos chefs, se retournant et voyant Ry-Opheck [Raofika] en train de sagayer quelques-uns des nôtres qui fuyaient devant lui, le visa et lui logea une balle dans le ventre. Se sentant blessé, il rebroussa chemin et tomba après avoir fait trente ou quarante pas; ses gens s'enfuirent aussitôt, au lieu de chercher à le venger (les gens du peuple imitent toujours la conduite de leur chef!); toutefois, le voyant tomber, ils revinrent enlever son corps. Un combat furieux s'ensuivit, car Deaan Afferrer [Andrian-Afarana], sautant par-dessus le retranchement et suivi par nous tous, força Tennemi à se retirer. Dans la mêlée, un homme, qui se distinguait des autres par son teint jaunâtre et qui semblait être d'un haut rang, me visa et me manqua; je fis feu à mon tour et le blessai à la cuisse. Courant alors sur lui, je vis qu'il avait la main remplie de poudre pour recharger son arme; il me menaça du regard et de la voix, mais je lui arrachai sa lance et le mis hors d'état de me faire du mal, à moi et à tout autre du reste. Une autre sortie semblable tentée du côté opposé consomma la défaite de l'ennemi qui s'enfuit et que nous poursuivîmes, mais pendant peu de temps, car nous ne voulions pas nous disperser, dans la crainte que Woozington

auteur, est le chanvre indien, auquel Flacourt donne le nom d'Ahelsmangha [ahim*mga] on Ahetsboule [ahibola], (HisL de Madagascar, p. 145-146.)

[Hosintany] reprit roffensive et mit notre désordre à profit, ce qu'il n'aurait certainement pas manqué de faire, si une occasion favorable s'était présentée.

Dès notre retour au camp, les Deaans [les Andriana] se réunirent tous sous la tente de Deaan Crindo [Andrian-Kirindra], qui loua chacun selon son mérite et nous remercia tous de notre belle conduite et de notre valeur. Il demanda ensuite i chacun des chefs quelles étaient ses pertes, et il se trouva que nous n'avions pas plus de seize tués et treize blessés. Il envoya alors compter les cadavres ennemis et on en découvrit cent soixante-quinze, parmi lesquels ceux de seize grands personnages dont deux des plus jeunes (ils de Woozington [Hosintany], Metorolahatch [Mitorodahatsa] et Rer Fungenzer [Rafongotsa?], ainsi que ses neveux Ry-Opheck [Raofika] et Rer Chula [Ratsola] ; quant aux noms des autres, je ne les ai pas sus. Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] ordonna que les cadavres de ces seize personnages fussent mis en pièces et leurs restes éparpillés dans les champs, afin que leurs amis ne pussent les mettre en terre. Pendant les deux ou trois jours suivants, nous avons pénétré plus avant dans le Merfaughla [Mabafaly], pillant et dévastant les plantations.

Les indigènes de cette région s'adonnent, plus que les autres, à fumer le « Jermaugler » [Jamala (chanvre)]. C'est une plante haute d'environ cinq pieds, dont les feuilles sont petites et allongées et qui produit des cosses contenant une douzaine de graines semblables au chènevis. On mélange les feuilles et les graines, qu'on expose au soleil pendant trois ou quatre jours, jusqu'à ce qu'elles soient bien sèches; elles sont alors bonnes à fumer. On se sert pour cela de pipes faites avec un roseau ou quelquefois même d'un coquillage allongé. Cette plante enivre ceux qui ont l'habitude de la fumer et dont les yeux deviennent rouges

avec un regard sauvage et farouche. Il est facile de reconnaître un fumeur de « Jermaughler » [Jamala]; tant qu'il est sous son influence, il est vigoureux et ardent, comme fou ; à la longue, ils finissent par ne plus pouvoir agir que sous Tivresse produite par cette plante. J'eus un jour la curiosité d en essayer, le seul résultat que j'ai obtenu a été d'avoir des vertiges et d'être malade pendant trois jours, comme si j'avais été ivre; et je me suis abstenu de toute nouvelle tentative.

Pendant trois jours, nos espions parcoururent le pays sans découvrir de bétail; enfin, ils vinrent nous annoncer qu'ils avaient entendu des bétes mugir. Environ mille de nos compagnons reçurent l'ordre de partir dans la direction indiquée; au bout d'une semaine, ils revinrent avec plus de deux mille bœufs et deux cent cinquante prisonniers, femmes et enfants. Ce riche butin nous fit tous désirer de nous livrer à de nouvelles recherches; à la suite d'un conseil de guerre, nous construisîmes et fortifiâmes un nouveau camp semblable au premier, dans lequel Deaan Grindo [Andrian-Kirindraj s'enferma avec quatre mille hommes, tandis que deux mille autres partirent pour piller le pays; il était convenu qu'à leur retour un autre détachement de deux mille hommes irait également tenter une expédition.

Deaan Afferrer [Andrian-Aferana], Deaan Sambo [Andriantsambo], Rer Mimebolambo [Ramaimbolambo] et Rer Befaugher [Rabefanery] partirent avec les deux mille hommes. Nous avions trois ou quatre guides qui connaissaient bien le pays et savaient où l'ennemi faisait d'ordinaire paître ses troupeaux; pourtant, nous restâmes deux jours sans découvrir aucune trace, et, quand nous en aperçûmes, nous nous rendîmes compte que les bêtes avaient été emmenées de différents côtés. Notre armée se divisa donc en deux corps : Deaan Sambo [Andrian-

tsambo] et Rer Befaugher [Rabefanery] prirent la direction du nord, et nous celle du sud-ouest. Ayant suivi les traces des troupeaux pendant toute la journée, puis la nuit, au clair de lune, nous sommes arrivés le lendemain matin au bord de la mer; Tennemi avait fait passer les bétes tout au bord de Teau, afin que le flux et le reflux, ainsi que le ressac des vagues, eflaçassent les empreintes qu*elles laissaient sur le sable, et ils y avaient réussi ; pourtant, en continuant notre marche pendant toute la journée, nous Animes par découvrir Tendroit où le troupeau avait changé sa direction pour regagner les bois.

Le lendemain matin, nos espions nous annoncèrent qu*ils avaient entendu une vache mugir; en eflet, arrivés dans une plaine, nous y trouvâmes plus d*une centaine de bêtes; mais ce troupeau ne nous suffît pas et nous continuâmes nos recherches en relevant avec soin les traces jusqu*au moment où nous en rencontrâmes un de huit à neuf cents têtes. Au même endroit, il y avait deux ou trois cents moutons que nous tuâmes, mettant de côté les plus gras pour les manger et laissant les autres pourrir sur place. Il y avait deux jours que nous manquions d*eau; heureusement, un de nos éclaireurs découvrit un étang, où le bétail avait coutume de se désaltérer et dont, â défout d*autre, nous bûmes avidement Teau toute chaude et toute croupie qu*elle était.

Nous n'avions, jusqu'à ce moment, aperçu aucun ennemi, mais nous nous attendions d'un moment à l'autre à en voir paraître, car les bergers qui s'étaient enfuis à notre approche avaient dû courir prévenir leurs maîtres. Tout à coup, pendant que nous remplissions nos calebasses d'eau, prenant soin de la puiser aux endroits les plus propres, et qu'un de nos camarades, accroupi au bord de l'étang, lavait son € lamber » [lamba], nous reçûmes une décharge de coups de fusil avant d'avoir

aperçu les assaillants. Ayant levé les yeux, nous vîmes huit ou dix hommes qui s^enfuyaient dans le bois bordant Tautre côté de Tétang sur une longueur d*une soixantaine de mètres; nous leur ripostâmes par quelques coups de fusils, mais ils disparurent. Personne de nous ne fut atteint, sauf celui qui lavait son € lamber » [lamba], qui fut tué raide d'une balle dans le dos.

J'avais la superstition de croire que certains caractères bizarres ou hiéroglyphiques, lorsque je les voyais en rêve, ce qui du reste m*arrivait rarement, m'annonçaient l'avenir; je ne pus cependant m empêcher de remarquer, en cette occasion, combien il est puéril de se fier aux songes, et je ne manquai pas de mettre la circonstance à profit pour tourner en ridicule devant Deaan Âflerrer [Andrian-Afarana] les prières que les indigènes adressent à leurs « Owleys » [Aoly]. Me voyant accourir et ayant entendu les coups de feu, mon maître me demanda : « Qu'y a-t-il de nouveau? » Je lui répondis : « Rien, sinon qu*un homme a été tué par Tordre de ses Dieux ». — « Comment I s'écria le Deaan [l'Andriana], par Tordre de ses Dieux! Que veux-tu dire? » — « C'est bien simple, répliquai-je î cet homme a prié hier soir son « Owley » [Aoly], lui recommandant de venir lui faire visite pendant son sommeil, et le démon de cet « Owley » [Aoly] lui a dit dans un rêve de laver son c lamber » [lamba] le lendemain. Obéissant à ce rêve, il est venu avec nous à l'abreuvoir où il n'avait que faire et, au moment où il se penchait pour faire son petit lavage, il a été tué d'une balle dans le dos, que nos ennemis lui ont envoyée sans blesser personne autre. » En parlant ainsi, je n'avais pas à redouter la colère de Deaan Afierrer [Andrian-Aferana], car à Madagascar on n'a pas encore songé à persécuter les gens au sujet de leurs opinions religieuses.

Je me rappelle, du temps que j'habitais auprès de Deaan

Mevarrow [Andria-Mahavariana] , un cas de superstilion encore plus stupide. Il s'agissait d*un jeune homme, possesseur d*un € Owley » [Aoly] sous Tinvocation d'un démon appelé Ry-Leflfu [Balefona], qui, un soir, implora son « Owley » [Aoly], et Ry-Leffu [Ralefona] vint, dans un rêve, lui dire qu'il fallait que son frère tirât sur lui un coup de feu. Le lendemain, de grand matin, il alla trouver son frère qui demeurait à une heure de distance et il lui raconta son rêve, en le priant d'accomplir l'ordre de Ry-Leffu [Ralefona]. Le frère s'y refusa, mais l'autre répliqua : « Il faut que tu le fasses, sinon il m'arrivera un grand malheur ». — « Eh bien, dit le frère, je vais tirer dans ta direction, sans te viser ». — c Mais non, répondit le bigot, il faut obéir ponctuellement à l'ordre donné, sans tricherie; le démon me préservera de toute blessure ». Le frère se laissa persuader, il chargea son fusil, se plaça à une trentaine de mètres, visa le bas du corps et, malgré toutes ces précautions, cassa une jambe au pauvre imbécile au secours duquel il courut en se lamentant d'avoir été assez crédule pour causer un pareil malheur. Le jeune homme revint h la santé, mais il ne recouvra jamais complètement l'usage de sa jambe; on immola un bœuf, dont un peu de graisse, après avoir été déposée sur 1' « Owley » de Ry-Leffu [l'Aoly de Ralefona], servit à le frictionner.

Nous menâmes notre bétail du côté de la mer, en suivant le chemin par lequel nous étions venus, tout au bord de l'eau, et contournant la baie dite de Saint-Jean. J'ai regardé l'endroit avec soin et ai remarqué qu'une ligne de récifs ferme complètement cette baie sans laisser de passe pour y entrer; s'il y avait un chenal assez large pour que des navires y pussent passer, ce serait un excellent port, car l'eau y est très calme. On me raconta que, deux ou trois ans avant notre naufrage, un navire français s'était jeté sur la côte Merfaughla [Mahafaly], aux envi-

rons de cette baie, et que tout Téquipage avait été massacré; mais je n*ai pu savoir ni le motif, ni les détails de cet acte de barbarie.

Les habitants de cette région, de même que ceux d*Anterndroea [d'Androy], n'ont pas de pirogues et ne font pas de commerce avec les navires; ce sont les habitants de toute Ttle les plus perfides et les plus méchants pour les blancs. Est-ce parce qu'ils ne connaissent pas bien les Européens qu'ils en ont peur, c'est ce que j'ignore; toujours est-il qu'ils les considèrent comme très agressifs et plus cruels qu'eux-mêmes. C'est pourquoi ils s'en défient et se tiennent constamment sur leurs gardes, redoutant leur science et leur audace, et pourquoi, à la moindre alerte, ils les tuent, les soupçonnant toujours de comploter quelque méfait contre eux.

En effet, il n'y a pas à parler de la bonté des Européens envers les indigènes, car, partout où ils ont été les plus forts, comme c'a été le cas, par exemple, des Français dans l'Antenosa [chez les Antanosy], ils les ont réduits à l'esclavage et ont entièrement bouleversé leur pays. Ceux qui ont ainsi fait prévaloir leur autorité étaient, pour la plupart, des marins grossiers qui manquaient de moralité et de civilité et qui blessaient toutes les convenances, ne faisant pas de distinction entre les personnes, confondant toutes les castes et traitant tous les indigènes comme des brutes hors la loi, dépourvues des droits qui sont cependant inhérents à tout être humain ; à leurs yeux, la mise i mort d'un noir n'avait pas plus d'importance que celle d'un animal. Ce ne sont pas seulement du reste les Français auxquels j'adresse ces reproches, quoiqu'ils aient commis beaucoup d'actes abominables, même si l'on n'ajoute foi qu'à la moitié de ce que racontent les Malgaches; nos compatriotes y ont tout autant de droits, car la conduite des Anglais, pirates ou

autres, qui ont fréquenté Madagascar, a été excessivement barbare. Aussi les habitants des pays d*Anterndroea [des Antandroy] et de Merfaughia [des Mahafaly] se racontent d^étranges histoires sur les blancs, qu*ils considèrent tous comme des monstres comparables aux pires cannibales; ils n*ont pas parmi eux une assez grande connaissance des Européens pour savoir qu*il y a en effet, comme partout, au milieu de braves gens un certain nombre de mauvais sujets, d'autant qu'ils n'en ont jamais rencontré de bons.

Nous sommes rentrés au camp quatre jours avant Rer Refaugher [Rabefanery], qui revint, de son côté, avec un grand nombre de prisonniers, que la fumée d'un feu lui avait fait découvrir, et beaucoup de bœufs. Deaan Grindo [Andrian-Kirindra], qui craignait que Deaan Woozington [Andrian-Kosintany] ne profitât de son absence pour ravager son pays, était pressé de rentrer chez lui, mais Rer Mundrosser [Ramandroso] et Deaan Mussecoro [Andria-Masikoro] se mirent à leur tour en campagne afin de tâcher de gagner quelque butin, et ils ramenèrent eux aussi des esclaves et du bétail. Pendant tout ce temps, aucun ennemi n'osa venir dans notre voisinage.

Un jour, désirant aller faire une visite à Deaan Trongha [Andria-Mitranga] qui ne sortait pas du camp depuis notre retour, mais ne voulant pas que Deaan Afferrer [Andrian- Aferana] en fût informé, je lui dis, comme la première fois^ que j'allais voir Deaan Sambo [Andriantsambo]. Celui-ci m'accueillit fort poliment; mais, au milieu de ma visite, un des esclaves de Deaan Afferrer [Andrian-Afcrana] vint me dire que son maître voulait me parler. Je n'osai point devant cet homme, aller chez Deaan Trongha [Andria-Mitranga] ; je ne voulus pas non plus malgré son insistance rester plus longtemps auprès de Deaan Sambo [Andriantsambo] et je partis immédiatement

avec Tesclave, craignant fort d*étre malmené. En eSet, je trouvai, en arrivant, Deaan Afferrer [Andrian-Aferana] dans une grande colère, m^accusant de le tromper et me demandant si j^avais été préparer mon départ, mais qu'il saurait bien m*empêcher de sortir d'Anterndroea [de TAndroy], que je pouvais aller où bon me semblait chez ses compatriotes, mais qu'il n'entendait pas que je quittasse le pays. Je vis alors que de protecteur il voulait devenir mon maître ; c'était en tout cas un bien meilleur maître que Deaan Mevarrow[Andria-Mahavariana],car il ne fît pas mine de me tuer ou même de me frapper. Gela se passait quinze jours avant le retour de Rer Mundrosser [Ramandroso] qui ramena, lui aussi, des esclaves et du bétail. On partagea le butin le lendemain et l'armée reprit le chemin d'Anterndroea [de TAndroy], car Deaan Crindo [Andria-Kirindra] voulut que, avant de regagner leur pays, les gens de Feraingher [Fiherenana] l'accompagnassent jusque chez lui de peur d'être attaqué par ses ennemis.

Notre résidence de Yong-gorvo [Angavo] était sur la route ; le soir qui précéda notre arrivée, Deaan Trongha [Andria- Mitranga], étant venu avec son frère et son cousin prendre congé de Deaan Afferrer [Andrian-Aferana], lui demanda au milieu de la conversation s'il voulait lui céder son homme blanc contre trois esclaves. C'était un bon prix, mais mon maître, car il faut bien que je lui donne ce nom, répondit qu'il ne me céderait pas pour une somme trois fois plus grande. Il n'en fut pas dit davantage, et Deaan Trongha [Andria-Mitranga] partit. Le lendemain matin, j'eus l'occasion de voir un des hommes de Feraingher [Fiherenana] et je le priai de dire à son général qu'avant trois ou quatre jours je le rejoindrais, car j'étais décidé à m'enfuir et à suivre ses traces. Mais je ne pus mettre mon dessein à exécution, car on me soupçonnait et

deux hommes avaient Tordre de ne jamais me perdre de vue, ni jour ni nuit, jusqu*au moment où nous serions arrivés à notre ville. En outre, pendant les deux mois qui suivirent, on ne me laissa aller nulle part sans être accompagné.

Avant que je prenne congé d*Anterndroea [de TAndroy], il est bon que je rende compte à mes lecteurs de ce que j*y ai vu et dont je n'ai pas encore parlé. Certes, mes observations sont bien peu nombreuses, par rapport à celles qu'aurait faites une personne curieuse des choses de la nature ; mais on ne saurait s*étonner que je n*aie pas rapporté plus de renseignements et de documents sur ce pays si Ton songe que j'étais tout jeune lorsque j'y suis arrivé et que j'y ai passé de nombreuses années dans l'esclavage, au milieu de gens illettrés, sans grand espoir ou pour mieux dire sans aucun espoir de jamais pouvoir quitter l'ile. Je ne comblerai pas ces lacunes, comme l'ont fait maints voyageurs, au moyen d'inventions de mon cru; je connaissais naturellement fort bien toutes les productions du pays, mais je ne décrirai pas celles qui se retrouvent dans d'autres pays, telles que les bananes, les singes [makis], les tortues, etc.

Au bord de la mer, jusqu'à une distance d'au moins trois ou quatre milles, il n'y a rien de bon, soit sur les arbres, soit dans le sol; ce ne sont que bois rabougris et épineux, qui ne donnent aucun fruit bon à manger, mais, plus dans l'intérieur, on trouve un grand nombre de fruits divers; je citerai une sorte de groseille, d'un goût agréable, qui vient sur un arbre et non pas sur un arbrisseau comme en Europe, une prune de la grosseur d'une cerise, noire quand elle est mûre, ayant de petits pépins ressemblant à ceux du raisin, qui pousse sur un très gros arbre armé d'épines longues de deux pouces', une espèce de pru-

Page 1