IV
malheureux était plein de pierres; il essaya à plusieurs reprises de se relever, mais, à chaque fois, le taureau le rejetait à terre, le piétinant et lui labourant le corps de ses cornes ; nous n'osions pas nous servir de nos sagaies de peur de le blesser et le pauvre diable ne tarda pas à succomber. Quand nous vîmes qu*il était mort, nous jetâmes nos sagaies au taureau qui finît par s'abattre comme une masse. J'ai vu de ces animaux combattre jusqu'à leur dernier souffle et ne tomber qu'une fois morts ; j'en ai même vu écarter leurs jambes et mourir debout, si bien que, pour les faire tomber, il fallait les tirer par la queue.
Ce jour-là, nous préparâmes notre viande le soir même sur place, afin de rapporter le lendemain le cadavre de notre camarade. Après avoir fait rôtir notre bœuf et avoir soupe, nous préparâmes nos < enters » [entana (paquets)] ; je pris autant de viande que je pus en porter, car j'étais décidé à m'évader cette nuit-là même ; je me couchai en même temps que les autres, mais je ne pus dormir en pensant au voyage plein de dangers que j'allais entreprendre. Pendant que mes compagnons, Jas et gorgés de nourriture, dormaient profondément, je pris, vers minuit, mon fardeau et m'éloignai, me dirigeant vers le Nord, non sans prier Dieu de bien vouloir me guider.
D'après les indications de Ry-Nanno [Ranaona], confirmées par les renseignements que j'avais recueillis auprès d'autres personnes, je devais marcher vers le Sud jusqu'à Vohitch futey [Vohipoty], puis, laissant cette montagne à ma droite, me diriger vers le Nord-Ouest jusqu'à l'Oneghaloyhe [Onilahy] qui se jette dans la baie de Saint- Augustin, longer cette grande rivière jusqu'à une chaîne de montagnes située à la limite occidentale de la forêt et, après l'avoir traversée, continuer ma route vers l'Ouest.
CONCERNANT MADAGA6CAR 259
Je marchai fort vite pendant toute la nuit, et, quand le jour parut, je me trouvai tout près de la Montagne blanche [Vohipoty]; je sus ainsi que j'avais franchi une bonne distance. Je ne jugeai donc pas utile de me cacher, comme j y avais d*abord songé, car il me parut que mes compagnons, s'ils le tentaient, auraient la plus grande difficulté à me rejoindre et à me découvrir; je continuai donc ma route, en regardant cependant autour de moi avec attention. Je marchai tout joyeux, chantant des chants malgaches, car je ne savais plus de chants anglais; quelquefois, au bruit que faisait le bétail sauvage en s'enfuyant, je tressaillais, croyant être poursuivi. Arrivé au bord d'un joli ruisseau, je m'arrêtai pour manger et me reposer. Au coucher du soleil, j'aurais voulu chercher un abri dans un fourré, mais il n'y en avait qu'à une grande distance de la route et je me décidai à passer la nuit dans la plaine découverte; j*arrachai de l'herbe pour m'en faire un lit, je pris une pierre comme oreiller et je fis un peu de feu pour cuire ma viande de bœuf, mais j'eus soin de ne pas en allumer un grand dans la crainte qu'on ne le vît de loin ; pendant l'aprèsmidi, j'avais en effet aperçu quelques feux qui flambaient dans l'Est de la montagne. Mon sommeil fut à un moment troublé par des promeneurs nocturnes que je crus être des ennemis acharnés à ma poursuite; je saisis mes sagaies pour me défendre, mais, quand j'eus les yeux bien ouverts, je constatai que c'étaient quelques bœufs d'Hattoy [Hatohina] qui s'ébrouèrent à la vue de mon feu et s'enfuirent beaucoup plus effrayés que je ne l'avais été moi-même.
Le matin du deuxième jour, j'attendis pour partir que le soleil se fût montré, afin de me rendre compte de quel côté il fallait me diriger. Me trouvant à la hauteur de Yohich futey [Vohipoty], je marchai d'un pas plus calme, mais toutefois avec
prudence, car, quoique je ne courusse plus le risque d*étre rejoint par les gens de Deaan AQerrer [Andrian-Aferana], il pouvait se trouver dans la forêt des Malgaches occupés i chasser les bœufs et il me fallait être très circonspect. Il ne m'est rien arrivé de remarquable ce jour-là; le soir, le ciel s*élant couvert de nuages épais, j'ai cherché un gîte de bonne heure et me suis arrêté sous un grand et gros arbre au pied duquel j'allumai du feu pour faire cuire un peu de viande; je suspendis le reste de ma provision à une branche afin de tâcher de la conserver aussi st^che que possible. Je n'avais rien d'autre qui pût être endommagé par la pluie, qui, comme je m'y attendais, se mit à tomber avec force, accompagnée d'éclairs et de coups de tonnerre ; elle ne tarda pas à traverser mon toit, et je me recroquevillai de mon mieux, la tête sur les genoux et les mains entre les jambes, enveloppé jusqu'aux oreilles de mon petit « lamber » [lamba], mais, comme elle était chaude, peu m'importait. Au bout de trois ou quatre heures, le temps s'éclaircit et je pus alors m'étendre et je dormis profondément. Le lendemain matin, j'allumai du feu pour sécher ma viande de bœuf, que je transportais déjà depuis trois jours et dont je prenais un grand soin, car je ne savais pas quand et comment je pourrais m'en procurer d'autre; après l'avoir précieusement enveloppée dans de l'herbe, je me remis en route. Les hautes montagnes qui se dressaient devant moi et que j'avais à franchir paraissaient escarpées et couvertes de bois épais, on n'y voyait ni sentiers ni clairières, et leur aspect était quelque peu eiTrayant, mais j'étais décidé à courir tous les risques. Il m'a semblé qu'elles coupaient l'île du Nord au Sud et, s'étageant les unes au-dessus des autres, elles m'ont fait l'eflet de ce que les marins appellent une « terre double ». Pendant tout le jour, je ne vis que des bœufs sauvages et, çà et là, des chiens
marrons; le temps était fort beau et j*ai bien dormi toute la nuit.
Le quatrième jour, après avoir marché jusqu'à midi, je me suis arrêté pour manger, mais ma viande n'était rien moins que bonne. Dans l'après-midi, continuant ma route, j'ai aperçu une douzaine d'hommes; je me suis de suite blotti dans un buisson, épiant pour voir s'ils m'avaient découvert, mais je ne tardai pas à être tranquillisé en les voyant cerner au loin quelques bœufs sur une colline dans l'Ouest. Du point assez élevé où je me trouvais, je les vis en sagayer trois, ce dont je me réjouis, car il était évident qu'ils ne pourraient emporter toute cette viande en une fois, et je me résolus à attendre qu'ils fussent partis pour renouveler ma provision.
Dès qu'ils eurent dépecé les bêtes et fait chacun leur paquet, ils suspendirent le reste de la viande dans un arbre, hors de la portée des chiens sauvages, et s'éloignèrent vers l'Est.
Après avoir exploré l'horizon du regard, je jetai ma provision avariée et allai à cet arbre où je pris autant de viande que je pouvais en porter, puis je m'éloignai dans la direction des montagnes sans prendre un instant de repos, dans la crainte que les chasseurs, s'ils revenaient, me découvrissent. Une heure de marche me conduisit au pied des montagnes que couvraient des bois épais ; je n'y découvris ni sentier, ni même de traces laissées par des hommes, mais je me décidai à passer quand même et je finis par arriver sur le bord d'un cours d'eau où je m'arrêtai; j'allumai du feu, et, après avoir fabriqué quelques broches en bois, je fis rôtir du bœuf. Craignant d'être attaqué par des renards [fosa] ', je tins mon feu allumé toute la nuit.
1. Il n*y a pas de renards à Madagascar. Drury a voulu certainement parler de fosa (Cryploprocta ferox), animaux de la famille des Félins, sorte de petit lion plantigrade qui est assez dangereux.
Le lendemain matin, je fis mon c enter » [entana ou paquet], que j'enveloppai d'herbe et attachai avec des flbres d'écorces d'arbre, puis je gravis la montagne. Mon fardeau était maintenant léger, j'arrivai au sommet en une heure, ayant pour tout chemin les trouées faites par les sangliers, qui ne menaient pas toujours dans la direction que j'eusse voulu. Je trouvai beaucoup de « faungidge » [fangitsa] et de € verlaway » [vahilahy], ce qui me fil plaisir, bien que pour le moment je n'eusse pas besoins de ces racines. Je grimpai sur un arbre élevé pour explorer les environs et ne découvris aucune issue : devant moi, s'étendait un désert lugubre composé de collines alternant avec des vallées. J'aurais rebroussé chemin, si je n'eusse craint d'être aperçu par la troupe de chasseurs; et, ne sachant si je devais chercher un passage à l'Est ou i l'Ouest, je piquai une de mes sagayes dans la terre, la pointe en bas, et pris la direction dans laquelle elle tomba, quoique ce fût vers le Nord-Nord- Est, car, n'ayant pas plus de raisons d'aller d'un côté que de l'autre, je m'en remis au hasard.
Je marchai donc d'abord vers le Nord, avec l'idée d'incliner à l'Ouest dès que je le pourrais, à l'exemple des marins qui se trouvent parfois dans l'obligation de gagner d'abord une certaine latitude avant de faire de la longitude. Après avoir descendu la montagne où je me trouvais et en avoir gravi une autre, ce qui me prit environ une heure, je me trouvai en haut d'une paroi à pic. Je commis l'imprudence de jeter en bas mes lances, ma hachette et mon paquet, pensant que je descendrais facilement en me laissant glisser le long du tronc d'un arbre très élevé dont les plus hautes branches atteignaient juste l'endroit où je me trouvais; mais je n'y pus parvenir. Je ne pouvais pourtant pas abandonner mes sagaies, et je fabriquai avec des fibres d'écorce une corde que j'attachai solidement i
une forte branche et à Taide de laquelle je me laissai glisser d*une hauteur d*au moins trente pieds. Dans la vallée, je trouvai une belle source et un cours d'eau que je franchis. La montagne suivante était formée d un immense rocher escarpé et abrupt que je réussis néanmoins à gravir.
Arrivé au sommet et ayant de nouveau grimpé sur un arbre, je vis le même paysage désolé. En cet endroit, je déterrai des « faungidges » [fangitsa] avant que le soleil se couchftt, puis, avisant dans un grand rocher une petite caverne, je me disposai à y passer la nuit; au moment où j*allais m*y installer, j'entendis tout d'un coup un tel vacarme répété par les échos d'alentour que je ne pus me rendre compte de ce que c*était et j'en fus tout eflrayé, croyant que mes ennemis m'avaient découvert et me poursuivaient.
Le bruit se rapprochant, je m'adossai à un arbre, avec mes deux sagaies a la main, pour les attendre, quand apparut une grande bande de sangliers qui poussaient des cris aigus et qui, me voyant, s'enfuirent tout aussi effrayés que moi. Une fois rassuré, j'allumai deux feux dans la crainte des renards [fosa] et me couchai sur le sol même qui était tout couvert de pierres, sans la moindre herbe, ce qui me fit un lit fort dur.
Le lendemain matin — c'était le sixième jour — je fis un excellent déjeuner avec mon « f auugidge » [fangitsa] et ma viande de bœuf; puis, comme la montagne était orientée du Nord au Sud, je marchai droit devant moi jusqu'au moment où, le terrain s'abaissant peu à peu, j'arrivai à une vallée qu^arrosait une rivière coulant vers l'Ouest. Je crois bien que j'étais dans les hauts de la Manner-ronder [Menarandra], sur les bords de laquelle a eu lieu le combat avec Deaan Woozington [Andrian- Kosintany]. Quand, après deux heures de marche à une allure modérée, à cause de mon paquet qui cependant n'était plus très
lourd, j*arrivai au sommet de la montagne suivante, il faisait presque nuit; pendant que je cherchais un bon gîte, c*est-à-dire Tendroit le moins pierreux, j*aperçus un essaim d*abcilles. C*était une heureuse découverte, car le miel est un aliment qui se conserve sans se gâter. J*abattis donc un < vounturk » [vontaka '] pour y emmagasiner ma provision et je chassai les abeilles en les enfumant.
Je soupai très agréablement et de fort bon appétit, ce soir-là, avec mon miel, mon < faungidge » [fangitsa] et mon bœuf, si bien que je dormis très profondément, ce dont je fus grandement puni. Un renard [fosa] m empoigna en effet le talon pendant mon sommeil [?] et chercha à m*entratner; je me réveillai épeuré et, saisissant un tison, je lui en donnai un coup qui lui fit lâcher prise; mais il se releva vite et me sauta à la figure. J'étais à ce moment debout et pus saisir une de mes sagaies, avec laquelle je le mis hors d*état de m'attaquer à nouveau; le hurlement qu'il poussa en mourant attira trois de ses congénères dont je vis les yeux étincelants dans la nuit, mais qui se tinrent à distance, car j*eus vite fait d allumer une flambée avec du menu bois sec que j*avais mis en réserve à côté de moi pour entretenir le feu pendant toute la nuit; durant mon sommeil, mes deux feux s'étaient presque éteints, ce qui avait permis & Tun de ces animaux de se glisser jusqu'à moi; il est heureux qu'il ne m'ait pas saisi à la gorge, car je sais que pareil accident est maintes fois arrivé à des hommes endormis.
Après avoir rallumé mes feux et chassé ces vilaines bêtes, j'examinai mon talon et constatai que les dents avaient creusé deux trous de chaque côté; je bandai ma blessure, du mieux que je pus, avec un morceau de mon lambcr [lamba], puis,