‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 2)Chapitre 31 sur 61 · Voir plus haut la note de la page · texte numérisé non relu

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pour me venger» je jetai au milieu d'un brasier ardent le cadavre de mon ennemi. Je ne déjeunai pas ce matin là avec le même plaisir que j'avais soupe la veille. En outre, mon bœuf commençait à se gftter, mais, comme j'avais assez de miel pour toute une semaine et que je pouvais facilement trouver des < faungidge » [fangitsa], je ne m'en inquiétai pas beaucoup.

Ce jour-là, qui était le septième, je marchai en faisant grande attention à mon pied malade; pourtant, je ne me reposai qu'une seule fois. Le chemin était plat et facile. Le soir, j'arrivai en un endroit où il y avait par terre plusieurs troncs d'arbres morts. Je pensai que c'était là un gîte convenable et, après y avoir allumé quatre très grands feux, je m'installai pour souper, puis j'essayai de dormir au milieu de ces feux; mais mon talon me fit extrêmement souffrir et il était si enflé que je ne pus continuer ma route le lendemain. Avant donc trouvé des « faungidge » [fangitsa] à trente ou quarante mètres de là, j'en arrachai quelques-uns et me résignai à demeurer en cet endroit jusqu'à ce que mon pied fût guéri. Mon bœuf fut bientôt épuisé; mais les « faungidges » [fangitsa] me fournirent tout à la fois la nourriture et la boisson.

J'avais conservé un peu de graisse de bœuf avec laquelle je pansai mon talon; au bout de six jours, toute enflure disparut. Pendant tout ce temps, je faisais la nuit de si grands feux que ceux qui les auraient aperçus auraient pu croire que mon campement était celui d'une nombreuse armée. Je n'avais heureusement pas à aller loin pour trouver du bois ou ce dont j'avais besoin, du moins de ce que je pouvais espérer trouver en ce lieu.

Au bout de six jours de repos, le quatomème jour après avoir quitté Deaan AfTerrer [Andrian-Aferana], je me remis en marche et franchis trois très hautes montagnes. Mon miel était

épuisé et n*ayant pas le moyen d*en avoir d*aulre, je me nourris uniquement de < faungidges » [fangitsa].

Le quinzième jour, je marchai encore très vite et je franchis plusieurs montagnes escarpées dont Tascension fut très pénible. J*avais soin chaque soir de ramasser beaucoup de bois sec, car je ne me hasardai plus à dormir sans avoir autour de moi quatre feux.

Le seizième jour, il n*y avait pas trois heures que je marchais quand je m'aperçus que le sol avait une autre couleur; à la craie avait succédé la glaise. Celte remarque piqua ma curiosité, si bien que je grimpai sur le premier grand arbre que je trouvai, d*oii je découvris du côté du Nord une clairière, ce qui me fit grand plaisir, quoiqu'elle fût i une distance telle que je ne pouvais espérer y arriver ce soir là. Je campai donc comme précédemment; mon sommeil fut troublé par l'invasion d'une bande de sangliers.

Le dix-septième jour, je marchai très vite, car il me tardait de quitter ce désert. J'eus encore ix gravir et à descendre de nombreuses montagnes. Vers midi, j'arrivai dans la plaine, et éprouvai un grand plaisir à avoir un vaste horizon devant moi et à marcher sur un terrain plat.

En quiltant ce massif de montagnes désertes où j'avais passé douze jours*, il me sembla que je sortais d'une prison. J'avais en somme marché pendant presque six jours et je n'avais pas dû franchir moins de vingt milles par jour; or, si j'avais suivi le bon chemin, j'eusse accompli le même trajet en trois jours.

Il n'y avait pas longtemps que j'étais en plaine quand j'arrivai à un petit bois où j'établis mon campement, y ayant trouvé

1. Cette description du pays que Drury dit avoir traversé n'est point exacte. Dans toute cette rt^^gion, il n'y a aucun massif montagneux aussi tourmenté et aussi boisé qu'il le raconte.

suffisamment de combustible et de « faungidges » [fangitsa], car j*ayais quelque crainte que, dans cette plaine, les provisions me fissent défaut; mais j'eus bientôt des raisons de croire que, tout au contraire, je serais mieux approvisionné que précédemment, car je fus réveillé, pendant la nuit, par les mugissements d*un taureau, ce qui me donna à penser que j*étais dans la grande forêt du Nord, abondante en bœufs sauvages, dont Ry- Nanno [Ranaona] m'avait parlé.

Le lendemain, le dix-huitième jour, j'aperçus, en effet, plusieurs troupeaux du bétail d'Hattoy [Hatohina] (ou bœufs sauvages), et je constatai qu'ils y étaient en plus grand nombre que dans la forêt du sud. Je regardai autour de moi, cherchant, mais en vain, si je n'apercevrais pas des chasseurs ou si je ne verrais pas de corbeaux planer au-dessus d'un point quelconque, ce qui m'aurait montré qu'il y avait là quelque animal blessé.

Dans l'après-midi, j'arrivai à une rivière profonde et large; comme je cherchais un endroit où je pourrais la franchir, à gué ou à la nage, j'aperçus un gros crocodile. Je continuai à longer lariveet j'en vis trois autres. C'étaient des rencontres fâcheuses, qui me firent perdre presque courage. Toutefois, un peu plus loin, je trouvai un endroit moins profond où je m'avançai dans l'eau pendant une dizaine de mètres, pensant que je pourrais faire le reste de la traversée, en nageant pendant quelques minutes; mais je n'avais pas encore commencé à nager que j'aperçus un crocodile qui venait vers moi. Je rebroussai chemin de suite à la hâte; le monstre me poursuivit presque jusqu'à ce que j'eusse atteint la rive ; il s en retourna alors au milieu de la rivière, car ces animaux n'attaquent jamais l'homme sur terre. Je fus très fâché d'être ainsi arrêté par un cours d'eau qui n'avait pas plus de cent mètres de large. Je me rappelai à

la fin que, lors de mon séjour au Bengale, où se trouvent les plus grands crocodiles du monde, crocodiles qui poussent Taudace jusqu*à prendre les hommes dans les barques, quand nous revenions de terre à notre bord la nuit, nous allumions un petit feu à la proue et un autre à la poupe de notre embarcation, ce qui les éloignait. Je cherchai à faire quelque chose d*analogue, car je ne pouvais songer & demeurer indéfiniment en cet endroit ou à retourner sur mes pas. Je choisis un morceau de bois bien sec que je fendis par éclats et, dès qu*il fit presque nuit, je Tallumai et, ayant cette torche dans une main et, dansTautre, ma hachette et mes deux sagaies autour desquelles j'avais enroulé et solidement noué mon « lamber > [lamba], j'entrai dans Teau en me recommandant à Dieu, et, me mettant sur le dos, je nageai jusqu'à Tautre rive.

Je choisis pour opérer ma traversée un endroit qui présentait, dans les fourrés qui couvraient les deux rives, des brèches situées Tune en face de Tautre; c'était certainement un passage pratiqué soit par des hommes, soit par des animaux. Je n*eus pas plutôt pris pied que j'entendis du bétail sauvage brouter l'herbe. J'éteignis vite ma torche et, afin de ne pas être éventé, je me lavai sans faire de bruit, puis je me cachai dans un gros buisson auprès duquel je pensais que les hôtes passeraient pour aller boire. Heureusement le vent venait de leur côté et elles ne pouvaient me sentir, quoiqu'elles s'ébrouassent fréquemment pour s'assurer qu'il n'y avait pas d'ennemis dans le voisinage. Je me tenais prêt avec ma sagaye; bientôt un grand troupeau arriva en courant; au fur et à mesure que les bœufs passaient, je les piquai avec ma lance de toutes mes forces : j'en frappai ainsi plus de quarante, cherchant à les atteindre dans le ventre. Ils couraient en mugissant, en se battant, en se bousculant entre eux comme pour se venger des coups qu'ils rece-

valent, car ils se croyaient blessés par leurs congénères. J'espérais que, dans le nombre, quelques-unes des blessures seraient mortelles; pourtant je ne voulus pas, celte nuit-là, m*exposer à de nouveaux risques et je me passai de viande rôtie, me tenant a Tabri dans un bois épais. Le lendemain matin, en allant voir le résultat de ma chasse de la veille, je découvris, gisant sur le sable, un taureau et trois vaches. J*eus vite fait de découper la plus jeune et la plus grasse de ces bêtes, et j'emportai la viande à mon campement, près duquel je creusai, pour Ty faire cuire, un four comme ceux dont on fait fréquemment usage dans le pays et que j'ai fabriqué de la manière suivante : j'ai creusé un trou d'environ cinq pieds de long et deux pieds de large sur trois pieds de profondeur, et je l'ai rempli de bois que j'ai allumé; puis, au-dessus de ce feu, j'ai placé une douzaine de grosses pierres, du poids d'une livre environ chacune. Pendant que le bois brûlait, j'allai arracher récorce d'un arbre nommé « succore » [Sakoa (Spondias dulcis)], écorce qui est flexible et qui s'aplatit facilement et avec laquelle j'ai recouvert mon four; une fois le bois réduit en braise, je mis en travers trois ou quatre petits rondins de bois vert pour supporter la viande, je disposai au fond et sur les côtés les pierres portées au rouge, puis je plaçai par-dessus d'autres baguettes et l'écorce de < succore » [Sakoa], et je recouvris enfin le tout, hermétiquement, avec de la terre. C'est ainsi que, dans la brousse [du sud de Madagascar], on fait cuire [à l'étuvée] la viande.

Je fls en outre griller un peu d'autre viande pour mon déjeuner; puis, étant allé voir s'il n'y avait pas d'autres victimes, j'en trouvai encore six étendues dans la plaine, mais j'avais assez de provisions et je les laissai. Lorsque je revins à mon campement, ma viande était cuite, aussi bien qu'elle l'eût

été chez un boulanger de Londres, et, quand elle fut refroidie, j*en fis un c enter m [entana ou paquet], mais je n'allai pas plus loin ce jour-là.

Le lendemain matin, qui était le vingtième jour depuis mon départ, je me mis en route avec mon paquet, très satisfait. J aperçus de la fumée vers Test, mais ne vis personne; çà et là paissaient de grands troupeaux de bœufs sauvages. Comme il y a de nombreux petits bois dans cette plaine, je trouvai toujours un abri pour passer la nuit et de Therbe pour me faire un lit, en somme assez doux. Le pays était agréable et la marche y était facile; aussi je pensai que, si le malheur voulait que je tombasse sur un aussi méchant maître que Mevarrow [Mahavarianaj, sans espoir de jamais retourner en Angleterre, je m'enfuirais et viendrais vivre tout seul dans ces bois.

Le vingt-unième jour au matin, je vis plusieurs chiens sauvages attaquer et mettre à bas un taureau qui devait certainement être blessé, car je n'ai jamais remarqué que les chiens s'attaquassent à des bœufs sauvages valides. Je n'avais aucun intérêt à intervenir, ce qui, d'ailleurs, eût été dangereux, car on a vu de ces chiens, une fois provoqués, mettre à mort des hommes, bien qu'ils ne les attaquent pas d*ordinaire.

Celte nuit-là, j'eus, pour la première fois, à souffrir des moustiques; je m'étais couché près d'un cours d'eau, sous des branchages, et ils me tourmentèrent tellement que je fus obligé de changer de gîte; comme il faisait clair de lune, j'allai trois ou quatre milles plus loin, au sommet d'une colline où je dormis tranquillement. Je n^allumai qu'un feu, car en cet endroit il n'y avait guère à craindre les bêtes fauves.

Le vingt-deuxième jour, j'aperçus un brouillard qui couvrait une vaste étendue de pays dans Touest, et qui persista toute la journée ; je ne doutai pas que ce fût la vallée où coule la grande

rivière Oneghaloyhe [Onilahy (Saint-Augustin)] qui se jette dans la baie Augustin [baie de Saint-Augustin], et la pensée que j*approchais d'un port de mer me redonna des forces.

Ce jour-là, je vis deux hommes qui portaient de la viande de bœuf et je cherchai à leur parler, mais, à ma vue, ils jetèrent par terre leurs c enters » [entana ou paquets] et s'enfuirent. Je les appelai, je déposai, moi aussi, mon « enter » [entana] sur le sol et je m'avançai vers eux, mais en vain ; ce n'est que quand ils crurent que je m'étais éloigné qu'ils revinrent prendre leur bœuf.

Le vingt-troisième jour, au matin, je vis de nouveau le brouillard, beaucoup plus près, et je marchai aussi vite que je pus, désirant arriver à la rivière. Ce ne fut cependant que dans Taprès-midi que je Taperçus; j'en étais à un mille, mais l'espace qui m'en séparait était tout couvert de buissons et de petits bois épineux si touffus que je ne parvins au bord de l'eau qu'avec les plus grandes difficultés et après m'étre maintes fois déchiré la peau.

Je fus surpris de la grandeur de ce fleuve, qui est à peu près deux fois large comme la Tamise à Londres. On m'avait dit que, près de sa source, un homme pouvait le passer à gué, mais qu'ailleurs les indigènes le traversaient en pirogue; les amènent-ils avec eux ou de quelle manière se les procurent-ils, c'est ce que je ne sais. Quant à moi, je n'en avais point à ma disposition et, après avoir allumé du feu, je soupai et me couchai, cherchant dans ma tète un moyen d'atteindre l'autre rive.

Le lendemain matin, j'allai en quête de quelques grosses branches, que je traînai jusqu'au bord du fleuve ; puis je cherchai une de ces lianes qui s'enroulent autour des arbres et qui sont flexibles comme l'osier. J'élaguai six de ces branches que je liai trois par trois, formant deux plateformes que je

superposai et attachai ensemble, fabriquant ce que, dans les Indes Orientales, on appelle un catimaran \ Je fis ce radeau dans la rivière même, car je n'aurais pas eu la force de le mettre à flot, et je Tamarrai à une sagaie que je fichai en terre à cet effet. Après avoir fabriqué une pagaye pour pouvoir le diriger, j*y déposai mon « enter » [entana ou paquet], de manière qu*il ne pût être mouillé, puis ma hachette et mon autre sagaie, puis, arrachant de terre ma première sagaie, je la gardai à la main pour me défendre contre les crocodiles au cas où je serais attaqué par un de ces monstres qui, d'après ce qu'on m*avait dit, sont très féroces dans ces parages. Une bise assez forte soufflait de Touest dans le sens opposé au courant de la rivière et y soulevait des vagues qui ne laissèrent pas de m'efl'rayer, car je craignais de chavirer et de devenir la proie dds crocodiles. Dieu heureusement me protégea et j'arrivai sain et sauf à l'autre rive. Très content de ce succès, je ne cherchai pas à faire une longue route ce jour-là et me reposai.

Le vingt-quatrième jour, je fls une grande étape, pendant laquelle il ne me survint rien de remarquable. J'aperçus quelques bœufs sauvages, en beaucoup moins grand nombre que de l'autre côté de la rivière, plus déflants que ceux de la forêt, ce qui me flt supposer que j'étais dans une région habitée.

Le vingt-cinquième jour, ma charge était fort allégée et la viande commençait à sentir mauvais, mais je ne m'en inquiétai pas autrement, car j'étais décidé à parler aux premiers individus que je rencontrerais, me rappelant avoir entendu dire à Deaan Trongha [Ândria-Mitranga] que sa ville était tout près de la rive nord du fleuve. Je traversai à gué un affluent et me trouvai dans un pays d'aspect riant, couvert de palmiers

1. Le catimaran est une sorte de radeau à deux étages qui sert sur la côte de Madras à affronter le ressac de la mer.

nains que les indigènes appellent « satter-futey » [satra fotsy] ' et dont les feuilles ressemblent à celles du cocotier, mais qui ont un fruit différent; ces feuilles servent à faire des corbeilles, des bonnets, etc. Pendant toute cette journée, je n*ai pas vu de bœufs sauvages.

Le vingt-sixième jour, je marchai très vite et m*arrêtai pendant la grande chaleur pour manger. Dans Taprès-midi, quand je repris ma route, j*aperçus de la fumée; décidé à parler à ceux qui avaient allumé le feu d*où elle sortait, je pressai le pas de peur que ce fussent des voyageurs comme moi qui s*éloigneraient après leur repas; mais j'entendis bientôt des voix d*enfants, qui, en m*apercevant, s'enfuirent dans le bois d'où sortait la fumée. Trois hommes accoururent, armés de fusils et de lances, mais, voyant que je reculais pour chercher un abri, car je ne savais que penser de cette apparition à laquelle je ne m'attendais pas, ils laissèrent les fusils aux mains des enfants et s'avancèrent vers moi; de mon côté, je vins à leur rencontre et leur demandai quel était leur roi. Ils me répondirent que c'était « Deaan Mernaugha > [Andria-Manao] et, voyant qu'ils avaient affaire à un blanc, ils me dirent deux ou trois mots en mauvais anglais. Nous nous serrâmes alors la main et nous adressâmes réciproquement la salutation d'usage « Salamongeri» [Salamanga], puis ils m'invitèrent à entrer dans leurs cabanes, où nous nous assîmes, et je leur rendis compte de mes voyages. Us me dirent qu'ils avaient entendu parler de moi, et, comme ils avaient des « susers » [sosa {Dioscorea)] en train de bouillir, ils m'invitèrent à manger avec eux.

1. Le Satrana ou Satra est un latanier nain, rabougri, très commun dans tout TOuest et le Sud-Ouest de Madagascar ; c'est VHyphaene coriacea. Les Sakalava se servent des feuilles pour faire des nattes, des corbeilles, des sacs, etc., et pour couvrir leurs paillottes. L'enveloppe du fruit [lokoko] sert à faire du toaka ou rhum malgache.

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