IV
Après le repas, je m'informai des nouvelles du pays au double point de vue du commerce et de la guerre; Tun deux m'apprit que leur dernier roi, Rer Vovvern [Ravovona], était mort de chagrin à la suite d'une invasion que Rer Trimmonongarevo [Ra Tsimanongarivo] avait faite dans son pays à la tète de neuf mille hommes, et pendant laquelle il s'élait emparé de ses deux filles qu'il avait emmenées en captivité. Il s'était lancé à sa poursuite avec sept mille hommes, mais son ennemi, grâce à un stratagème, avait pénétré secrètement dans le Feraingher [Fiherenana] qu'il avait pillé. En même temps, Deaan Woozington [Andrian-Kosintany] avait attaqué la région du Sud à l'aide de canots qu'il avait construits pour franchir le fleuve, ce qui était la seule manière d'y arriver, et y avait aussi fait de nombreux prisonniers; mais, baltu ensuite par Deaan Trongha [Andria-Mitranga] et par son frère, Rer Rafaugher [Rabefanery], qui étaient restés dans cette région avec deux mille hommes, et ne pouvant emmener ses captifs, il en fut si fort irrité qu*il en massacra un grand nombre.
Rer Trimmonongarevo [Ra Tsimanongarivo], au contraire, se conduisit tout autrement; il envoya des messagers inviter les gens de Rer Vovvern [Ravovona] à venir s'installer dans son pays et à devenir ses sujets, promettant de leur rendre leurs femmes et leurs enfants. Il a tenu ses promesses, de sorte que des centaines d'hommes sont partis. « Il nous cause de tels ennuis, m'ajouta mon interlocuteur, que nous autres, qui ne voulons pas quitter notre pays natal, nous sommes obligés, pour être en sûreté, de vivre dans les bois ou dans des endroits isolés, nous contentant, comme vous le voyez, de ce que le sol produit naturellement, car nous n'osons ni planter ni avoir du bétail dans la crainte d'être surpris, d'autant que, dans les montagnes voisines, il y a un petit roi qui profite de toutes les occa-
sions pour faire des incursions chez nous et nous appauvrir. Nous sommes environnés d*ennemis et ceux qui demeurent dans les villes meurent presque de faim, car nos seuls amis sont les blancs, et voilà longtemps qu'il n*est venu aucun navire. Du reste, quand ils connaîtront notre pauvreté, ils ne viendront plus, et ce royaume, qui était récemment encore le plus florissant de Tîle, est aujourd'hui à peu près ruiné. »
Ce triste récit m'impressionna au point que j'en restai muet. . Mes hôtes me tirèrent de mon hébétement en me demandant mon nom; ils me demandèrent en outre si je ne voulais pas, comme c'était, dirent-ils, mon devoir, aller faire une visite à leur roi avant de me rendre auprès de Deaan Trongha [Andria- Mitranga]. Je leur répondis que j'étais un homme libre et que j*agirais conformément aux intentions que je leur avais déjà fait connaître. Ils me donnèrent donc une natte où je me couchai, réfléchissant au sort cruel qui me persécutait. Cependant, comme Dieu m'avait guidé jusque-là, je ne doutai pas qu'avec le temps je reconquisse ma liberté, et je m'endormis résigné.
Mes hôtes m'invitèrent très aimablement à demeurer deux ou trois jours avec eux, mais je me bornai à déjeuner en leur compagnie; je leur donnai une partie de ma viande, quoiqu'elle ne fût guère bonne, car ils n'en avaient pas. Voyant que je ne voulais pas rester plus longtemps, ils me flrent un paquet de « susers » [sosa] rôtis que je pris avec moi et ils m'accompagnèrent jusqu'au sentier que je devais suivre, me montrant la manière de trouver ces « susers » [sosa {Dioscorea)] que je n'avais pas encore vus et qui poussent comme les ignames sauvages. Il y a en outre, dans le pays, des « berbows » [babo {Dioscorea)] et des ignames qui [avec les sosa] forment la base de leur nourriture.
J'en étais à mon vingt-septième jour de voyage* Je m'écartai
du sentier et pénétrai dans un bois pour y chercher une hôtellerie semblable à celles qui m'avaient servi maintes nuits précédentes. J'eus vite trouvé le gîte que je désirais et, après avoir allumé du feu, je soupai, puis m'endormis le cœur content.
Le lendemain matin, je rencontrai quatre hommes qui me dirent que je ne pourrais pas arriver, ce jour-là, à la ville de Deaan Trongha [Andria-Mitranga], mais qu'il me serait facile d'atteindre celle de Rer Bafaugher [Rabefanery], lequel me ferait accompagner par un de ses gens. Ayant gravi une haute colline, j'aperçus la mer et la rade de la baie Augustin [baie de Saint- Augustin] dans laquelle les navires ont l'habitude de relâcher; de l'autre côté, coulait le grand fleuve au milieu d'un très beau pays. Quand j'arrivai au bas de la colline, quelques jeunes gars qui étaient dans la prairie à garder le bétail accoururent, car ils n'ont pas peur des blancs, et l'un d'eux m'accompagna très aimablement jusqu'à la ville, où les gens me dévisagèrent, se demandant quelle sorte d'homme blanc je pouvais bien être, car je n'avais pas de vêtements : il y en eut qui s'écrièrent qu'un navire était arrivé, mais la plupart firent remarquer que je ne pouvais pas venir d'un navire puisque j'étais nu et n'avais même pas de chapeau.
Rer Bafaugher [Rabefanery], quand j'arrivai devant sa maison, ne me reconnut pas tout d'abord, mais, quand je me fus approché de lui, il se leva d'un bond et, mettant sa main devant sa bouche, s'écria : « Ah, Ry-Robin [cher Robin], comment êtes-vous venu jusqu'ici? » et il m'embrassa comme si j'étais son frère. Quand je me fus assis, un grand nombre d'individus vinrent me voir, et quelques-uns, que j'avais connus à l'armée, me demandèrent qui m'avait accompagné, et ils s'étonnèrent de ce que j'eusse trouvé mon chemin tout seul. Mais quand je leur eus dit que je m'étais égaré et que j'avais
traversé une chaîne de montagnes désertes, et que je leur eus raconté mon invention pour passer la rivière, ils manifestèrent bruyamment leur surprise.
Rer Bafaugher [Rabefanery] me fit ensuite entrer dans sa maison et, au souper, nous mangeâmes dans le même plat : on nous servit du bœuf rôti, et sa femme m*apporta du lait. Je le questionnai sur Tétat des affaires du pays, et il me refît à peu près le récit que j'avais déjà entendu, ajoutant que, d'un jour à l'autre, il s'attendait à voir Rer Trimmonongarevo [Ra Tsimanongarivo] venir s'emparer de tout le pays, car ils ne disposaient pas de forces suffisantes pour lui résister, mais que, malgré tout, ils combattraient jusqu'à leur dernier soupir et qu'ils ne prendraient certainement pas la fuite. « Car, ajoutat-il, nous n'avons aucun endroit où nous puissions nous retirer, sauf la mer, et nous ne saurions vivre sur l'eau comme vous autres, hommes blancs. >
Quand nous eûmes soupe et causé jusqu'au moment où je tombai de sommeil, il ordonna à un de ses gens de m'accompagner jusqu'à la maison qu'il m'avait fait préparer, et, le lendemain matin, quand je lui demandai de me donner quelqu'un pour me mener à la ville de Deaan Trongha [Andria- Mitranga], il me dit qu'il m'accompagnerait lui-même. Je lui fis remarquer qu'il était au-dessous de sa dignité de s'occuper d'un esclave tel que moi; il me répondit que les hommes blancs n'étaient point des esclaves et qu'il s'était employé au service d'un grand nombre d'entre eux ; que Rer Vovvern [Ravovona] et lui en avaient habillé et nourri, qui ne méritaient pas de pareils soins, mais qu'ils les leur avaient donnés néanmoins à cause de leurs compatriotes. « Il vient en effet ici, ajouta-il, de très mauvaises gens, qui se querellent entre eux et désertent le bord pour vivre à terre où ils se conduisent fort mal. i»
Je lui demandai en quoi consistait le commerce des indigènes avec ces gens. < En vivres et en provisions, me dit-il, qu^ils payent avec des pièces d*or et d*argent et quelquefois avec des étoffes de soie; quand ils partent, personne ne sait dans quel pays ils vont et ils ne le savent pas eux-mêmes, car ce sont de mauvais sujets dont toute Toccupation consiste à pilier les autres navires. » — < On a tort, lui iis-je remarquer, de venir en aide à ces pirates et de leur vendre des vivres; le gouvernement d'Angleterre fait équiper à grands frais des navires pour leur donner la chasse et les mettre à mort, car ils paralysent le commerce et sont un scandale pour leur pays. » Il répliqua que la plupart les navires anglais étaient montés par de braves gens, et que le commerce qu'ils faisaient avec les Malgaches leur était très utile ; que lui-même était allé à bord de plusieurs de ces navires dont les capitaines étaient fort honnêtes et l'avaient traité avec une grande amabilité, lui donnant à boire du vin, du punch, de Teau-de-vie et quelquefois une autre liqueur très amère, que les Anglais aimaient fort et qui était retenue par des fils de fer \ mais dont il avait oublié le nom. Je lui dis qu'il voulait certainement parler de la bière. Il me répondit affirmativement, ajoutant qu*il n*avait jamais pu en boire. Nous devisâmes ainsi tout le long du chemin jusqu'à la ville de Deaan Trongha [Andria-Mitranga], qui est à une distance d'environ deux heures de marche.
Quand nous arrivâmes, les habitants s'assemblèrent autour de moi, et quelques-uns crièrent « à Samb-Tuley ! > [sambo nitoly], ce qui signifîe « Il est arrivé un navire! » mais d'autres dirent : « Non, car les hommes qui viennent d'un navire ne sont pas nus » .
1. C*est probablement la première mention historique de la bière mise en bouteilles dont les bouchons sont fixés avec des fils de fer. (Note du Cap t. Oliver, dans son édition de Drury, p. 224.)
Quand je fus devant Deaan Trongha [Andria-Mîtranga], je vis qu'il ne me reconnaissait pas et, m*agenouillant, je voulus lui lécher les pieds, mais il .ne me le permit pas, disant : « Qui que tu sois, tu es un blanc et jamais un blanc ne doit lécher les pieds d*un noir ». Son frère lui ayant alors rappelé mon nom, il se leva aussitôt et m*embrassa avec des marques de grande joie et d'amitié ; puis il me fit asseoir et je lui racontai mes aventures, dont il fut fort étonné. Il me dit que je n'avais réellement pas de chance, car son pays se trouvait dans une très triste situation, et qu'il ne fallait pas m'attend re à y mener une vie agréable. Je lui répondis que ma situation ne serait jamais pire que celle que j'avais eue jusque-là et où j'avais tant souffert, et que j'étais décidé à vivre auprès de lui et à le servir, s'il daignait agréer mes services, jusqu'à la mort, à moins qu'il ne voulût bien me renvoyer dans mon pays lorsque viendrait un navire. Il me déclara que je vivrais comme lui, car il croyait de son devoir de secourir un blanc dans la misère en souvenir des avantages que lui et sa famille avaient retirés de leurs relations avec mes compatriotes, et il m'accueillit si affectueusement et me traita si bien que mon propre père n'aurait pas fait davantage. Il se lamenta avec moi sur la pauvreté présente de son pays, ajoutant qu'il craignait que les blancs, en l'apprenant, ne vinssent plus faire de commerce avec lui et ne lui donnassent pas le moyen de me renvoyer dans mon pays.
Après que j'eus mangé et bu avec lui, Deaan Trongha [Andria-Mitranga] dit adieu à son frère et s'en alla avec moi et quelques-uns de ses gens monter la garde auprès des esclaves qui travaillaient dans ses plantations, de peur que ceux-ci ne fussent surpris et enlevés par de petites bandes d'ennemis qui se tenaient aux aguets dans des endroits cachés d'où ils sortaient
à rimproviste, s*emparant de tout ce qui leur tombait sous la main et prenant ensuite la fuite^
A une petite distance de la ville, nous arrivâmes à un épais fourré de roseaux et de joncs où se trouvaient les plantations qui étaient bordées, de l'autre côté, par la grande rivière Oneghaloyhe [Onilahy]. Il y avait là des bananiers, des cannes à sucre et du riz, toutes plantes qui ne poussent point dans la région sud de Tlle d'où je venais; mais il s'y rencontrait un grand nombre d'autres plantes que j'avais déjà vues auparavant, telles que 1' « anbolty » [ambatry] *, l' « anchoroko » [tsoroka] S etc. Elles étaient toutes semées ou plantées depuis peu, car les ennemis avaient tout détruit lors de l'incursion qu'ils avaient faite pendant que Deaan Trongha [Andria-Mitranga] et ses parents étaient engagés dans la guerre avec les Merfaughia [Mahafaly].
Je craignais un peu que le Deaan [l'Andriana] ne me forçât à travailler à la terre, mais cette crainte s'évanouit de suite, car il me confia son fusil et me dit que, puisque je me disais son serviteur, il me demanderait seulement de porter cette arme, ayant bien soin toutefois, lorsque je l'aurais en main, de toujours me tenir & sa portée pour qu'en cas de surprise il pût s'en saisir immédiatement.
Comme nous retournions en ville, quelques-uns de nos gens grimpèrent sur des tamariniers* et y cueillirent une grande
1. Vambatry ou ambrcvate {Cajanus indicus) est un arbuste qui produit une graine qu'on mange comme les haricots.
2. Espèce de Ccissiu {occidentalis)'i La même plante que le « Voandsourouc » de Flacourt, qui donne u de petits pois qui ne sont guère plus gros que la vesse et qui sont aussi bons que les meilleurs pois verts de France ». (Hist, (le Madagascar, p. 118 etll9.)
3. « Il y a, dans le pays Tsive [le Mahafaly occidental], grande quantité de tamarins, du fruit desquels les habitants vivent, lesquels, afln d'empôcher que le tamarind ne leur agace les dents, et qu^il ne leur nuise à
quantité de fruits; je leur demandai pourquoi ils se donnaient cette peine, ils me répondireiît que c*était pour manger. Je leur fis remarquer qu*on ne pouvait en manger beaucoup sans avoir les gencives agacées, et ils me dirent qu'en éflet les tamarins étaient aigres, mais qu*en y ajoutant des cendres on les rendait doux. Je me moquai d*eux, mais, en rentrant, je vis que notre souper se composait de pleines corbeilles de ces fruits auxquels on avait mêlé de la cendre et dont les flbres, devenues blanches à ce contact, pointaient de tous côtés; je ne pus m*empécher de comparer ce mélange à du mortier dans lequel on aurait mis des cheveux ; en y goûtant, je constatai que, comme on me Tavait dit, les fruits étaient devenus très doux ; je ne parvins pas cependant à m'y habituer de suite, par suite d'une sotte prévention, comme il arrive à beaucoup de gens qui ne s*en rapportent même pas au témoignage de leurs sens. Deaan Trongha [Andria-Mitranga], me voyant faire une forte grimace, me dit qu'ils aimaient beaucoup ce mets, même lorsqu'ils avaient une abondance d'autres aliments, mais, ajouta-t-il, « il nous arrive parfois de n'avoir rien autre à nous mettre sous la dent ».
J'ai vu manger beaucoup de choses singulières et étranges qui m'ont étonné, mais rien ne m'a jamais tant surpris que de constater que des tamarins aigres devenaient doux et bons à manger, lorsqu'on les mélangeait avec de la cendre de bois. Les chimistes peuvent philosopher là-dessus à leur aise, je leur affirme que le fait est certain et je puis produire le témoignage de plusieurs honorables individus qui résident actuellement à Londres et qui m'ont vu faire ce mélange. Cependant ce mets
cause de son acidité, ils broyent ce fruit avec des cendres et en font des pelottes qu'ils avalent. » (Flacourt, Histoire de Madagascar, 1658, p. 41-42.)
montre d*un apparat auquel, autrement, il n^aurait pas eu recours. Je le suivis, portant son fusil.
Nous gravîmes d*abord une pente douce pendant près de deux milles; du sommet je vis qu*en réalité nous étions tout près de la mer, car, au bas de la montagne sur laquelle nous nous trouvions, était la baie de Saint-Augustin, où les navires font d^ordinaire relâche. Ce me fut une vue très agréable, quoiqu*il n'y en eût aucun sur rade. Deaan Tronga [Ândria- Mitranga] m'indiqua l'endroit où les Anglais avaient l'habitude de construire des maisons lorsqu'ils venaient à terre pendant leur séjour dans ce port. Je vis au loin en mer de nombreuses pirogues dans lesquelles se trouvaient des pécheurs qui prenaient des poissons avec leurs sagaies ou avec des harpons; d'autres se livraient à la même occupation sur le bord de la baie, n'ayant de l'eau que jusqu'aux genoux, car le fond, qui est de sable, y est presque plat et, à marée basse, on peut s'avancer dans l'eau pendant près d'un mille. La côte est dirigée à peu près du nord au sud ; où nous étions, elle va de l'est à l'ouest.
Après avoir traversé un bois qui couvre une pointe de terre, nous arrivâmes dans la ville de Deaan Mernaugha [Andria-Manao], où tout le monde s'étonna de voir un blanc tout nu; on me prit d'abord pour un Hollandais qui avait habité dans les environs et qui avait parfois des fantaisies bizarres, mais ma renommée ne tarda pas à s'établir et je fus vite connu. En effet, une fois les salutations d'usage faites, Deaan Mernaugha [Andria-Manao], ne me voyant pas, car j'avais rendu à mon maître son fusil, demanda où était l'homme blanc récemment arrivé d'Anterndroea [du pays des Antandroy]; je m'avançai alors et, après m'avoir fait asseoir parmi les grands personnages, il me questionna sur mes voyages et sur mes aventures
que je dus lui raconter tout au long. Deaan Trongha [Andria- Mitranga] reçut un taureau pour sa nourriture et celle de sa suite.
Le soir, une conférence eut lieu au sujet de TafTaire qui avait provoqué la visite, conférence à laquelle furent seuls admis quelques-uns des principaux chefs auxquels on me fit Thonneur de m*adjoindre. A mon grand chagrin, j*entendis Deaan Mernaugha [Andria-Manao] proposer d'envoyer un millier d'hommes, sous le commandement de Deaan Trongha [Andriân- Mitranga] comme auparavant, dans le Merfaughla [Mahafaly] pour y rejoindre Deaan Crindo [Andria-Kirindra] et combattre Deaan Woozington [Andrian-Kosintany]. Cette proposition fut agréée, et après avoir convenu des voies et moyens, on fixa à quelques mois plus tard Tépoque à laquelle se ferait l'expédition. A la fin de la conférence, Deaan Trongha [Andria-Mitranga] me dit qu'ils avaient tous confiance en moi, car il était de mon intérêt de garder leurs secrets. « Il faut, ajouta-t-il, être plus précautionneux que jamais, car les gens du peuple nous abandonnent pour aller vivre sous les ordres d'autres chefs lorsque nos actes ne leur conviennent pas, quoique nous n'ayons cependant en vue que leur bien et leur sécurité. Ils n'ont pas assez de bon sens pour s'en rendre compte et ils blâment et critiquent à la légère notre conduite, quoique nous n'hésitions pas à sacrifier nos femmes, nos familles, notre bétail et même notre vie pour les protéger. Il est tout naturel que les petites gens injurient leurs chefs, mais les chefs doivent néanmoins faire ce qui est bon pour le pays et défendre ses habitants sans se préoccuper de leurs appréciations, toutes malveillantes qu'elles soient. Et pour cela, il faut que nous conservions le secret de nos résolutions, puisqu'ils n'ont pas assez de bon sens pour les comprendre et les bien juger. »
J*assurai le Deaan [l*Andriana] de ma fidélité, ajoutant toutefois que j*étais fort peiné de que je venais d*apprendre, car je craignais qu'il ne voulût m'emmener avec lui, ce qui me mettrait en présence de mon ancien maître Mevarrow [Mahavariana], dont je connaissais trop les penchants cruels pour ne pas redouter de retomber en son pouvoir. Mon maître me répondit que je ne retomberais jamais entre les mains de Mevarrow [Mahavariana], car, ajouta-t-il, « on connaît mon caractère résolu et on sait qu'il serait dangereux qu'un homme quelconque me provoquât à pareil point, ce qui entraînerait la ruine de l'armée entière >. Il me promit du reste de me protéger au péril même de sa vie et qu'il vengerait avec la dernière rigueur toute offense qui me serait faite. Ces promesses ne me satisfirent pas complètement; néanmoins, sachant que j'avais affaire à un homme strict en matière d'honneur, je fus rassuré dans une certaine mesure. Quand je les rejoignis, mes compagnons cherchèrent à savoir quelles questions avaient été agitées dans le conseil; je leur répondis négligemment que je m'étais tenu à distance, sans faire attention à ce qu'on y disait.
Deaan Trongha [Andria-Mitranga] partit le lendemain matin en informant le roi, son neveu, que, suivant un avis que lui avait donné son « Owley » [Aoly] pendant la nuit, sa ville courait le risque d'être attaqué par ses ennemis s'il s'attardait plus longtemps. J'exprimai le désir, puisque je me trouvais dans le pays, d'aller voir Eglasse, le Hollandais, et le Deaan [l'Andriana] me promit de me conduire, chemin faisant, auprès de lui. Les enfants surprirent fort Eglasse, quand ils lui crièrent : « Arve verzahar » [Avy Vazaha], ce qui signifie : « Voilà un blanc qui vient », car il ne connaissait aucun homme blanc dans le pays. Dans le voisinage habitait un certain Efflep, un nègre des
Antilles que des pirates avaient abandonné à terre bien des années auparavant et qui ne parlait que Tanglais, car, étant très sourd, il n'avait jamais pu apprendre le malgache; mais il avait deux (ils, nés à Madagascar d*une mère indigène, qui connaissaient les deux langues.
A mon approche, Eglasse leva son chapeau, mais le pauvre Robin n'avait pas ce qu'il fallait pour lui rendre la pareille, puis il me parla en hollandais et, voyant que je ne le comprenais pas, il me dit quelques mots en mauvais anglais, auxquels je ne pus répondre, et il me fallut faire appel à un malgache connaissant l'anglais, ce qui tout d'abord fit rire Deaan Trongha [Andria-Mitranga] et les autres indigènes; mais ensuite ils me plaignirent du malheur que j'avais eu de passer les plus beaux jours de ma vie en pays étranger. James, l'ainé des fils d'Efflep, se chargea d'être mon interprète, à notre satisfaction commune. Eglasse m'invita à venir vivre avec lui; je le remerciai et lui répondis que je ne voulais pas quitter Deaan Trongha [Andria-Mitranga], ce qui était la vérité, car le Deaan [l'Andriana] était un homme généreux, humain et puissant, par conséquent, capable de me protéger, mais je lui demandai de prier mon protecteur de me laisser deux ou trois jours avec lui. Deaan Trongha [Andria-Mitranga] consentit volontiers à m*accorder une semaine. On m'avait parlé du caractère d'Eglasse en d'assez. mauvais termes; on m'avait dit qu'il était colère et qu'à la moindre occasion, il menaçait les grands personnages et le roi lui-même de se venger d'eux à l'arrivée du prochain navire. Cette conduite imprudente le faisait haïr des indigènes : aussi je redoutais avoir une trop grande intimité avec lui, et l'on verra tout à l'heure que j'avais raison, car ses excès de langage finirent par lui coûter la vie.
Quand nous eûmes pris congé de Deaan Trongha [Andria-
Mitranga] et de sa suite, un esclave du nom de Toby se mit i confectionner un pot-au-feu à Tanglaise, avec un morceau de bœuf salé et des pommes de terre [des patates ou du manioc] '. En attendant que le repas fût prêt, Eglasse me fit raconter rhistoire de son arrivée dans le pays et de ses aventures par James [le fils aîné du forban noir Efflep], et, comme ce récit tend au but que je me propose, qui est de rendre compte des coutumes et mœurs de cette tie dont la connaissance pourra être utile aux commerçants et aux marins et intéresser les curieux, je le transcris tel qu*il m*a été donné :
« En un endroit nommé Masseelege [baie de Boina] qui est situé dans le nord-ouest de Madagascar, vient chaque année un boutre arabe qui apporte des < lambers » [lamba] de soie et d'autres objets pour les échanger contre des esclaves. Ce port était également visité par une corvette appartenant à un certain Burgess' et à un nommé Robert Arnold, à bord de laquelle était Eglasse. C'était ce Burgess qui la commandait, car Arnold, qui avait comme lui un intérêt dans la corvette, n'entendait rien à la navigation. Ce navire allait dans la baie Augustin [la baie de Saint-Augustin] et en d'autres localités de la côte ouest acheter des esclaves et les menait à Masseelege [baie de Boina] vers l'époque où y venait le boutre arabe.
« Dans un de leurs voyages à la baie Augustin [baie de Saint- Augustin], Burgess et Arnold se prirent de querelle au point qu'Arnold ne voulut pas rester plus longtemps avec son associé. Il descendit donc à terre avec tous ses effets et tous ses bagages
1. Il n'y a pas de pommes de terre dans le sud de Madagascar.
2. Le capitaine Charles Johnson, dans son History of Pyrates, t. II (1724), p. 265-272, donne l'histoire de ce Samuel Burgess. — D'autre part, un Danois du nom de Hans Burgess, commandant un navire, est mentionné par Downing comme ayant pris part aux pirateries que le capitaine Avery commit sur cette côte.
qui avaient une valeur considérable : plusieurs sacs de dollars, un grand nombre de fusils, de la poudre, des balles, des coffres pleins de vêtements, des perles, etc., en un mot tout ce qui convient pour faire du commerce à Madagascar, et il emmena avec lui Eglasse à qui il promit, s'il mourait avant lui, de lui laisser tous ses biens.
€ Leur projet était de ne rester à Madagascar que jusqu'à l'arrivée d'un navire qui pût les mener en Europe. Je ne saurais vraiment dire s'il leur était loisible de se rendre en Angleterre, car j'ai des motifs de croire qu'une grande partie des richesses d'Arnold avaient été obtenues par la piraterie. Us avaient en outre avec eux deux esclaves noirs qui tous deux parlaient bien anglais : Toby, dont nous venons de parler, et un autre nommé Robin, qu'on verra apparaître tout à l'heure, lesquels avaient déserté le navire de Burgess la nuit même de son départ et étaient venus à la nage jusqu'à terre pour se mettre à la disposition d'Arnold.
« 11 arriva que, un peu avant la mort de Rer Vovvern [Ravo-
vona], ce fut même ce qui occasionna sa mort, le pays fut
envahi à la fois par deux ennemis. Pendant que la plus grande