partie des seigneurs et de leurs gens étaient occupés à combattre
l'ennemi du nord, celui du sud, Woozington [Hosintany], nous
attaqua à l'improviste, ayant franchi sans qu'on s'en doutât la
grande rivière. Un de ses généraux, le brave Ry-Opheck [Rao-
fika], assaillit de nuit la ville et la maison du roi [Ravovona]
qui fut blessé à la cuisse; une autre troupe vint de notre
côté, et chacun courut se cacher comme on le fait d'ordinaire
et comme on doit le faire en de pareils cas, mais Arnold et
Eglasse, qui avaient dans leur demeure de grandes richesses,
résolurent de les défendre et il s'armèrent de fusils, de pistolets
et de coutelas, mais ils n'eurent pas plutôt franchi le seuil de IV. 19
leur porte qu'Arnold tomba tué raide d'un coup de feu, et Eglasse s'enfuit avec les deux esclaves, Robin et Toby, qui ne Font depuis jamais quitté. Les ennemis prirent dans leur maison tout ce qu'ils trouvèrent à leur convenance, c'est-à-dire les vêtements, les étoffes, les lits à cause des toiles à matelas, etc. ; quant à l'argent, qui était tout noir, ils ne se rendirent pas compte de ce que c'était et ils le laissèrent. Ils tuèrent le bétail qui était dans les parcs, car ils n'avaient ni le temps ni la force nécessaire pour l'emmener avec eux, ayant à craindre la poursuite des gens du pays. Us firent cependant quelques prisonniers, et ils s'éloignèrent aussi précipitamment qu'ils étaient venus, car Ry-Opheck [Raofika] craignait avec raison d'être attaqué par Deaan Mundrosse [Andria-Mandroso], le frère de notre roi actuel, qui est le plus grand guerrier du pays après Deaan Trongha [Andria-Mitranga] et qui est aussi aimé de ses sujets que redouté de ses ennemis. En effet, ayant réuni une armée en quelques heures, Deaan Mundrosser [Andria-Mandroso] le rejoignit au moment où il allait franchir la rivière. Prévenu par le bruit des conques, Ry-Opheck [Raofika] se hftta d'effectuer sa retraite au delà du cours d'eau, mais si précipitamment qu'il laissa ses prisonniers derrière lui; nous ramenâmes donc la plupart de nos femmes et de nos enfants, et nos pertes, à ce point de vue, furent minimes. Quant à nos objets précieux, nous autres qui connaissions les habitudes du pays, et qui savions à quelles surprises nous étions exposés, nous les avions enfouis dans la terre où les ennemis n'eurent pas le temps de les chercher.
« A notre retour, mon père Efflep, mon frère et moi, nous retrouvâmes tout notre bien; mais nous fûmes douloureusement afOigés de trouver le cadavre d'Arnold entièrement nu, car l'ennemi lui avait enlevé tous ses vêtements. Comme ils ne
CONCERNANT MADAGASCAR 29i
connaissaient pas la valeur des piastres, nous les trouvâmes éparpillées ça et là. Quelques-uns de nos gens en ramassèrent un bon nombre àTinsu d'Eglasse; nous en forçâmes plusieurs, par nos menaces et en portant plainte devant Deaan Mernaugha [Andria-Manao], à restituer ce qu'ils avait dérobé, mais, en fin de compte, il y eut plus de la moitié de Targent qu'on ne retrouva pas.
< Quant à Eglasse, il avait eu une telle peur qu'il ne revint pas avec nous; nous envoyâmes à sa recherche des gens qui finirent par le trouver et le ramenèrent avec ses deux esclaves. Malgré les pertes qu'il a éprouvées, il mène une vie très confortable, car il possède une plantation et trois ou quatre vaches qui lui donnent du lait, et ses moyens lui permettent encore d'acheter de temps en temps un bœuf de compte à demi avec mon père, malgré la cherté actuelle du bétail, car aujourd'hui un bon bœuf ne vaut pas moins de dix piastres [une cinquantaine de francs]. Six semaines après ces tristes événements, notre roi Rer Vovvern [Ravovona] est mort de chagrin plutôt que des suites de sa blessure. On l'aimait beaucoup, car c'était un homme excellent et un brave guerrier, et il aimait beaucoup les blancs, surtout les Anglais.
€ Il ne faut pas que j'oublie devons dire qu'il y a ici une autre famille avec laquelle il convient que vous fassiez connaissance; il s'agit d'un certain Hempshire, un nègre de Guinée, qui a été autrefois pirate, mais qui est établi ici depuis longtemps. Il a épousé une très gentille femme qui lui a donné une fille ; il est aveugle et pauvre, mais Eglasse lui fait de nombreux présents, vraisemblablement à cause de sa femme, avec laquelle il est dans les meilleurs termes ».
Entendant prononcer son nom plusieurs fois avec celui de Mme Hempshire, Eglasse interrompit James qu'il supposait me
mettre au fait de son intrigue amoureuse. Il coupa donc notre conversation, malgré les explications de James qui Tassura qu*il n'avait parlé que de sa conduite charitable envers Hempshire et sa famille.
Le repas étant prêt, nous nous mtmes à diner et je montrai à mes hôtes que j*étais devenu un parfait malgache, car je dévorai ma viande sans manger en même temps d'autres aliments, ce qui les fit beaucoup rire. Mais ce qui m'humilia davantage, ce fut que, Hempshire et sa femme étant venus nous rendre visite avec leur enfant, et s'étant adressés à moi en anglais, je ne compris rien à ce qu'ils me dirent; il me sembla qu'ils parlaient un idiome étranger dont je ne pouvais reproduire les sons; j'eus en effet un instant peur de ne plus pouvoir, dans l'avenir, parler ma langue maternelle. Pourtant, après quelques jours de conversation, l'espoir me revint de pouvoir, avec le temps, me la rappeler.
Efflep et ses fils, qui demeuraient tout à côté d*Eglasse, m'invitèrent à diner pour le lendemain; je fus splendidement traité à l'anglaise, mieux que chez Eglasse. En effet, ils nous servirent deux chapons bouillis au riz, une sorte de pilau et de la viande grillée avec des pommes de terre [du manioc ou des patates], le tout sur des assiettes d'étain, de sorte que je pouvais me croire en pays civilisé ; nous bûmes en outre du « toak » [toaka ou rhum malgache], comme la veille chez Eglasse; mais cette liqueur était rare, car on ne pouvait se procurer de mîel. Le « toak » [toaka] qu'on me servit ce jour-là était tiré de la canne à sucre, qui était également rare à cette époque, et il était bien inférieur à celui que j'avais eu dans le sud, toutefois assez capiteux pour nous mettre la joie au cœur.
Au bout d'une semaine, je quittai mes hôtes, malgré leur insistance pour me retenir, mais je leur promis de demander
bientôt un nouveau congé et de revenir les voir; jen*acceplai pas (le guide, disant que je saurais bien trouver mon chemin tout seul. En arrivant au bord de la mer, je crus apercevoir un navire; ce n'était qu'un grand canot qui revenait de la pêche. J'attendis qu'il abordât et, les hommes qui le montaient étant venus à moi, nous eûmes une longue conversation, car ils étaient très curieux de connaître mon sort. Je leur racontai ce qu'il en était et ensuite je les interrogeai sur l'arrivée des navires. A la fin de notre entretien, ils me firent présent d'autant de poissons que j'en pouvais porter.
Dès que je fus arrivé à ma nouvelle maison, je choisis quatre des plus beaux de ces poissons, et j'allai saluer mes maîtresses et en offris deux à chacune d'elles. Lorsque Deaan Trongha f Andria-Mitranga] rentra, il fut étonné de trouver du poisson et il se montra enchanté de mon retour; il ne me laissa pas lui lécher les pieds. 11 revenait de sa plantation, où il avait passé toute la journée à presser les travaux des champs afin d'avoir des vivres en quantité suffisante au retour de la campagne qu'il préparait en toute hâte. Il m'annonça qu'il avait commandé à une de ses femmes de me faire une coiffure semblable à celle que portent les guerriers malgaches pour se reconnaître; cette nouvelle ne me fit pas plaisir, mais je me résignai. Il avait dit à ses femmes et à ses sujets qu'il s'agissait d'une expédition contre Deaan Morrocheruck [Andria-Marotseroka], un petit roi qui habitait dans les montagnes du voisinage. Il avait répandu cette fausse nouvelle dans la crainte que quelques-uns de ses gens ne le quittassent et allassent jeter l'alarme dans le pays de Merfaughla [Mahafaly].
En rentrant dans ma maison, je trouvai de nombreux visiteurs qu'attirait le poisson que j'avais rapporté; c'est en effet la coutume du pays et, comme je la suivais moi-même, je ne pouvais
pas prendre la chose en mauvaise part; je leur distribuai donc tout mon poisson.
Ce fut la seule nuit où je dormis tranquille. Le lendemain matin, on m*appela pour accompagner à sa plantation le Deaan [FAndriana] qui me donna son fusil à porter. 11 était sans aucune préoccupation, mais, un peu avant midi, un messager accourut en toute hâte nous dire qu'une armée de dix mille Saccalauvors* [Sakalava], nos ennemis du nord, était arrivée à la ville de Murnumbo [Manombo], qui est à une douzaine d'heures de marche de Tendroit où nous nous trouvions. Deaan Trongha [Andria-Mitranga] n'eut pas la patience d'attendre la fin du récit, et il ordonna à ses esclaves de cesser de suite le travail.
Les bêches et pelles furent aussitôt abandonnées et chacun, s'armant de ses sagayes, courut se préparer pour la guerre. Des messagers furent envoyés à Rer Bafaugher [Rabefanery] et aux autres seigneurs du voisinage pour les inviter à venir à notre aide. Quelques notables reçurent l'ordre de rester dans les villes avec assez d'hommes pour protéger les femmes,
1. Il semble que c'est la première fois que le nom de « Sakalava » est mentionné comme nom de la tribu ou plutôt des tribus qui habitent la région occidentale de Madagascar. La signification de ce mot est contestée ; les uns (Mullens) le traduisent par <c Chats » {Saka) « longs )) (lava) [!j L*abbé Dalmond dit que ce nom a été donné aux peuplades de Fouest de Madagascar & cause de leurs cheveux qui tombent en longues tresses sur leurs épaules [!] Quelques personnes le font venir de Saharay, mot qui signifie « Gens méfiants ». Les Uév. Walen et Nilsen-Lund le traduisent par « Gens des longues plaines » (de Sakany, largeur, et lavany, longueur). Nous croyons qu'il signifie « les gens de Saka qui se sont étendus sur une longue surface de pays », car nous avons la certitude que les chefs et les principales familles Sakalava sont venus originairement de la province d'Isaka, qui est située sur la côte sud-ost, et appartiennent à la tribu des Antaisaka. (Voir A. Grandidier, Un voyage à Madagascar, dans la Revue scientifique, 2« série, l'® année, n» 46, 11 mai 1872, p. 1080, et Histoire de la Géographie, 1892, p. 191, note 1.)
les enfants et le bétail, pour le cas où Woozington [Hosintany], comme la première fois, se tiendrait à proximité, prêt à envahir les villes lorsque les guerriers seraient partis au loin en campagne. J'allai dans ma maison sous le prétexte d aiguiser le fer de mes lances, mais en réalité pour qu'on me perdu de vue et qu'on m'oubliât. Mon stratagème réussit, car les guerriers se mirent en marche sans m*appeler. Lorsque je fus bien certain qu'ils étaient partis, je courus à la maison de ma première maîtresse et lui demandai où était mon maître; quand elle me dit qu'il était parti, j'eus l'air de vouloir le suivre au plus vite, mais elle ne le permit pas et ordonna aux hommes laissés en arrière pour les garder de me retenir. A la fin, je me laissai persuader et, au fond très content, je m*assis au milieu des femmes, dont la plupart étaient réunies avec leurs enfants dans la maison du chef. Il était certes fort ennuyeux d'entendre leurs cris incessants, leurs prières, leurs lamentations au sujet de leurs maris, ainsi que leurs réflexions inconsidérées sur la guerre, mais j'aimais mieux supporter cet ennui que de risquer de perdre la vie ou un membre en combattant pour une cause qui ne m'intéressait pas. Les conversations que j'eus avec ces femmes m'attristèrent parce qu'elles me rappelèrent le plaisir que je goûtais autrefois en compagnie de ma femme, à laquelle elles étaient toutes inférieures.
Pendant l'absence des hommes, nous n'eûmes guère pour toute nourriture que des tamarins mêlés à de la cendre et un peu de lait. Au bout de douze jours, les guerriers revinrent; les femmes les accueillirent avec de grands transports de joie, et je me présentai hardiment, moi aussi, pour leur souhaiter la bienvenue. Deaan Trongha [Andria-Mitranga] se mit à me plaisanter; mais, sa femme lui ayant dit qu'elle m'avait empêché de le suivre, il ne m'en parla plus.
Voici le compte rendu de Texpédition, tel qu'il m'a été donné : C'était un général de Rer Trimmonongarevo [Ra Tsimanongarivo] qui se trouvait à Murnumbo [Manombo]; mais, dans sa frayeur, le messager avait doublé rofleclif. réel de l'armée qu'il avait vue et qui, en réalité, ne comprenait pas plus de cinq mille hommes. Nos gens se hâtèrent tant qu'ils occupèrent une passe étroite où l'ennemi avait l'intention de s'installer. Après quelques escarmouches dans la brousse, Rer Mynbolambo [Ra> maimbolambo] se retira dans une plaine où il établit son camp, et Deaan Mundrosser [Andria-Mandroso] lui expédia un messager pour lui demander pour quel motif il venait attaquer et chercher à ravager un pays dont le roi défunt, Rer Vovvern [Ravovona], l'avait, à la mort de son père, secouru et protégé contre son oncle, Rer Trimmonongarevo . [Ra Tsimonongarivo]. Car le père de Rer Mynbolambo [Ramaimbolambo] avait été roi de Morandavo [Morondava], et c'est son (ils qui eût dû lui succéder; mais une querelle s'était élevée entre l'oncle et le neveu, et Rer Vovvern [Ravovona] était parvenu,- après plusieurs années, à les réconcilier. Rer Mynbolambo [Ramaimbolambo] répondit laconiquement que « les affaires étaient arrangées entre eux, que son oncle était le roi, qu'il était sous ses ordres et qu'il ne pouvait agir autrement ».
Nous apprîmes plus tard que Deaan Woozinglon [Andrian- Kosintany] avait promis de le rejoindre, mais qu'il avait manqué au rendez- vous, et que le général ennemi, ne voulant pas cependant rentrer dans son pays les mains vides, avait tenté une incursion afin de s'emparer d'esclaves et de bétail ; notre armée l'en empêcha et le força à rentrer dans son pays.
Une nouvelle qui me fit le plus grand plaisir fut que Deaan Mernaugha [Andria Manao] avait, de concert avec ses chefs et Deaan Grindo [Andrian-Kirindra], décidé d'ajourner l'expédi-
tion dans le Merfaughla [Mahafaly]; en effet, je redoutais toujours d'aller dans TAnderadroea [dans le pays des Anlandroy], autant parce que je craignais qu*un navire arrivât pendant mon absence, qui devait durer de six à sept mois, que parce que j avais peur d y revoir mon ancien maître, Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana]. Ces appréhensions se dissipèrent, pour le moment du moins, et j'aidai de bon cœur à fortifier notre ville; personne, du reste, n'échappa à l'obligation de travailler à ces fortifications : les femmes et les enfants traînèrent les pierres*, suivant leurs forces, et nous construisîmes tout autour de la ville un mur d'environ un mètre d'épaisseur et haut de trois mètres, en y ménageant des meurtrières afin de pouvoir regarder au dehors et tirer sur l'ennemi; n'ayant pas de ciment, nous nous bornâmes à entasser les pierres les unes sur les autres. Nous mimes deux mois à. faire ce mur.
Ce travail fini, quelques-uns des notables de notre ville eurent la permission de s'absenter pour aller récolter du miel et chasser les boeufs sauvages iqui se rencontrent en petites quantités de ce côté de la rivière Oneghaloyhe [Onilahy]. Nous nous considérions comme en sûreté à cette époque de l'année, car, de novembre à avril, la rivière est très large, et il n'y a qu'un très petit nombre de pirogues çâ et là, de sorte qu'elle forme une barrière infranchissable pour une armée.
J'obtins de mon maître l'autorisation d'accompagner les chasseurs. Nous marchâmes très vite pendant une demi-journée avant de pouvoir faire halte en un endroit convenable où il y eût des « ove » [ovy], c'est-à-dire des ignames sauvages, et des € susers » [sosa*]. Nous arrivâmes enfin à un petit bois où ces plantes se trouvaient en quantité, puis nous fîmes une longue
i. Dioscorea sp., donnant une grosse racine comestible.
et dure marche avant d'atteindre le lieu où nous devions ins> taller notre campement. Dès que nous y fûmes arrivés, nous nous occupâmes tout d*abord de nous procurer un bon souper. Deux d'entre nous, qui connaissaient bien les lieux, partirent en quête de miel dans les rochers dont les fentes abritent les ruches des abeilles; les deux autres, car nous étions en tout quatre, se mirent en devoir d'arracher des « ove » [ovy] et des « susers » [sosa]. Nos compagnons rapportèrent un peu de miel, et nous fîmes un souper délicieux.
Le lendemain matin, nous nous mîmes à construire une case, qui fut achevée en une demi-journée et que nous couvrîmes avec des feuilles de palmier-nain. Le jour suivant, nous nous occupâmes à recueillir une liqueur excellente nommée < ArafTer » [arafa], que je ne connaissais pas encore; Tarbre qui la produit a l'aspect du cocotier, mais est plus petit, c'est une sorte de palmier-nain, appelé « satter » [satrana]. On met le feu aux longues feuilles ou palmes, de manière que le tronc reste nu, puis on étête un peu la cime et, avec une sagaye ou une hachette, on pratique au milieu un trou, qui ne tarde pas à se remplir d*un liquide qui sort de l'arbre comme d'une source; dès que le trou est plein, on le vide et il se remplit de nouveau pendant six ou sept jours, après quoi l'arbre est tari. Cette liqueur n'est pas sirupeuse, mais elle est douce et agréable; je ne sache pas qu'elle donne la diarrhée, comme on pourrait le croire; elle n'a au contraire aucun inconvénient.
Mais nous voulions avant tout de la viande; aussi, le troisième jour, avons-nous parcouru le pays et, ayant aperçu un troupeau d'une vingtaine de bœufs d'Hattoy [Hatohina], nous réussîmes, non sans quelque peine, à tuer un taureau. Dès lors, nous vécûmes dans l'abondance. Les cornes du taureau, après avoir été exposées au feu et avoir été débarrassées de leur
moelle [!] au moyen d*un coup sec, nous servirent de vases à boire et nous en fûmes aussi contents que nous eussions pu Tétre si nous avions eu de beaux verres. Il est surprenant et agréable de voir combien Dieu a richement doté ce pays, non seulement de tout ce qui est nécessaire à Texistence, mais de beaucoup d'autres choses.
Si jamais le lait et le miel ont coulé dans un pays quelconque, c*est bien dans celui-ci où Ton peut se les procurer si facilement que, comme les indigènes n*ont aucune notion de la malédiction qui pèse sur Adam et sur sa postérité, et qu*ils sont d'une couleur différente de la nôtre, on serait tenté de croire qu'ils ne descendent pas de noire père commun ou que la malédiction divine ne les a pas atteints. Us peuvent, en effet, gagner leur vie sans la payer de la sueur de leur front ou du moins ils ne sont pas contraints au rude labeur qu'indique cette locution. Et pourtant, la folie et la passion les rendent misérables, quoiqu'ils aient le bonheur à leur portée; dans un pays si beau, où règne la plus grande abondance, les querelles intestines et les guerres incessantes réduisent souvent les habitants à la famine, et ils sont parfois assiégés par des ennemis puissants, qui les empêchent de sortir de leurs maisons pour aller chercher ce que le sol produit de lui-même. Tel était le malheureux sort du Feraingher [Fiherenana] ; en effet, après le souper, mes compagnons me racontèrent que peu auparavant, du vivant de Rer Vowern [Ra Vovona], leur pays était fort et puissant, mais qu'aujourd'hui ils étaient obligés de vivre dans des enceintes fortifiées, à proximité les uns des autres, afîn de pouvoir répondre rapidement à tout appel et marcher de suite contre l'ennemi, d'où il résultait que la partie du pays la plus belle et la plus fertile était abandonnée.
Nous vécûmes très heureux et au milieu de l'abondance dans
noire « maison de campagne ». Nous construisîmes un four semblable à celui que j'ai décrit plus haut et nous y fîmes cuire notre viande. Ensuite, nous cherchâmes dans les environs du miel, dans le dessein d*en emporter une bonne provision; connaissant mieux que mes compagnons les mœurs des abeilles, j'eus plus de chance, et j'en recueillis ma pleine charge.
Quand la viande de notre bœuf se fut gâtée et qu'elle ne fut plus mangeable, nous songeâmes à nous en procurer d*autre. J'eus la bonne fortune d'acculer, à moi tout seul,. une jeune génisse dans un fourré où je la tuai; après l'avoir dépecée, nous fîmes cuire les os à moelle et nous fîmes griller le foie sur lequel nous répandîmes la moelle, ce qui nous procura un plat succulent, puis nous fîmes nos « cnters i> [entana], emportant le plus de viande que nous pûmes, et nous reprîmes le chemin de la ville aussi satisfaits que lourdement chargés; toutefois, comme rien ne nous pressait, nous cheminâmes lentement.
Il était presque minuit quand nous y arrivâmes; nous avions choisi celte heure afin de ne pas être vus. Cette fois encore, je regrettai que ma femme ne fût point là pour m'accueillir. Le lendemain matin, je portai une corne remplie de miel et un morceau de bœuf à ma première maîtresse qui en fut très satisfaite et me dit que c'était trop; j'allai ensuite trouver lautre, auprès de laquelle se trouvait Deaan Trongha [Andria-Mitranga], et je lui fis aussi un présent. Mon maître se montra très heureux de me voir; il déjeuna fort bien et prit plaisir à entendre le récit de notre expédition. Mes compagnons vinrent de leur côté oGTrir à leur seigneur, suivant la coutume et à titre d'hommage, une part de ce qu'ils avaient rapporté.
En retournant à ma maison, je rencontrai un homme qui me demanda à acheter du miel, car le bruit s'était répandu que j'en avais une grande quantité. Il me donna un beau « lamber »
[lamba (pagne)] de soie en échange d'une grande calebasse de miel contenant à peu près deux gallons [soit 9 litres]. Je me trouvai très beau dans ce costume de seigneur malgache ; je suis bien certainement le premier de ma famille qui en ait porté un semblable. Deaan Trongha [Andria-Mitranga] me dit que j'avais acheté ce vêtement très bon marché, et que, si le miel n'était pas aussi rare, je Taurais payé quatre fois plus cher; la soie est pourtant très abondante dans le pays, où il n'y a qu'à se donner la peine de la récolter.
En cette circonstance, je commis inconsciemment une grosse faute. Le Deaan [l'Andriana] ayant dit que l'homme avait payé le miel très cher, je répliquai vivement : « Si cette guerre dure trois ou quatre ans, pour avoir une semblable calebasse de miel, on sera bien aise de donner un enfant ». Le prince m'adressa à ce sujet une réprimande sévère, ajoutant : « Est-ce que vous vous disposeriez à nous quitter pour vous rendre auprès d'un autre prince de l'île afin de vous remplir le ventre ». Je l'assurai que « je resterais avec lui jusqu'à ce qu'il me renvoyât dans mon pays par un navire ». Il ne me répondit rien, mais je vis qu'il continuait à être fâché contre moi. Je n'appris la cause de son mécontentement qu'en revenant avec lui de sa plantation, pendant que nous marchions seuls tous les deux. « Robin, » me dit-il, « savez-vous que nos gens vous croient capable de prédire l'avenir, parce que vous connaissez les € terrato » [taratasy], c'est-à-dire la lecture et l'écriture. Or, comme vous avez parlé devant ces gens ignorants d'un temps pire pour notre pays que le temps actuel, ils s'imaginent qu'il en sera ainsi, ce qui les découragera au point de les pousser à prendre la fuite. Si vous le vouliez, ils auraient autant de confiance superstitieuse en vous qu'en un < Umossee » [Ombiasy] ». Je lui répondis « que je voyais que j'avais commis une erreur.
mais que je n*aurais jamais pu croire que Ton me prendrait pour un sorcier capable de connaître Tavenir et que, si j*avais eu une pareille prescience, je n*eusse jamais fait le malheureux voyage qui m*avait jeté sur la côte de Madagascar ». — < C'est vrai, répliqua-t-il, mais ces gens sont trop ignorants pour qu*on leur fasse entendre raison, et il n*est ni en votre pouvoir ni au mien de les convaincre; si nous l'essayions, nous leur donnerions une mauvaise opinion de nous; laissons-les donc dans leur bigoterie, ayons Taîr de penser comme eux et parlonsleur comme à des enfants faibles et entêtés. » Je lui répondis que, puisqu'il en était ainsi, j'aurais grand soin dans l'avenir de ne rien dire qui pût les décourager et que je le priais de m 'excuser.
Nos provisions furent épuisées en quelques jours, car je les avais, suivant l'usage, distribuées entre nos voisins et nous n*eûmes plus alors guère autre chose à nous mettre sous ia dent que des tamarins assaisonnés de cendres.
Environ trois semaines plus tard, Eglasse et son esclave Toby vinrent me voir, m'apportant du bœuf et des pommes de terre [manioc ou patates], car ils connaissaient notre misère. Le mauvais malgache d'Eglasse et mon mauvais anglais ne nous permirent pas d'avoir une conversation animée, mais heureusement Toby, qui parlait bien les deux langues, nous tira d^embarras. Eglasse passa la nuit chez moi. Le lendemain, il alla trouver Deaan Trongha [Aandria-Mitranga] et le pria de me permettre de passer quatre ou cinq semaines avec lui. La permission ayant été immédiatement accordée, je fermai ma maison et nous arrivâmes en cinq ou six heures chez Eglasse, où Efflep et ses deux fils, James et John, vinrent me saluer.
Je visitai avec Eglasse les villes des environs, où je rencontrai plusieurs indigènes qui savaient assez bien l'anglais ; mais
j en trouvai un qui, étant enfant, faisait les courses et s'occupait des affaires des pirates anglais lorsqu'ils fréquentaient ce port et qui avait ainsi appris à parler l'anglais aussi bien que sa propre langue. Il était riche et possédait trois femmes, ainsi que de nombreux esclaves et une grande quantité de bœufs. Il s'habillait avec les vêtements des pirates morts en cet endroit, car, quand quelqu'un d'eux, étant malade, venait à terre, il le soignait et héritait de ses effets, s'il venait à mourir. Il s'appelait William Purser — les indigènes le nomment William Poser. Il m'a toujours traité somptueusement chaque fois que je suis allé le voir; mais jamais il ne m'a offert de vêtements. Au reste, je n'en désirais pas, car j'eusse fait une piètre figure dans un costume anglais; j'avais un beau < lamber » [lamba] que je portais à la mode indigène, et cela me suffisait.
J'étais chez Eglasse depuis un mois environ quand le vieux Efflep mourut. Son fîls James lui fit des funérailles magnifiques à la mode du pays, qui est la même que dans l'Anterndroea [chez les Antandroy] ; il tua quatre ou cinq bœufs pour régaler les gens qui y assistèrent. Les habitants de ce pays n'ont pas la coutume ridicule du sud-est, d'après laquelle les princes et les seigneurs doivent abattre eux-mêmes les bœufs ; un chef mange de la viande d'un animal qui a été tué par un esclave. Ils ne dédaignent pas du reste la viande de porc.
Je menai une vie très agréable avec Eglasse et James, jusque trois ou quatre jours avant celui auquel je devais le quitter. Je fus alors pris par une fièvre violente, avec intermittences, qui m'affaiblit au point de me rendre incapable de bouger. Mes hôtes en avisèrent Deaan Trongha [Andria- Mitranga] et me soignèrent du mieux qu'ils purent, me donnant de temps en temps du bouillon de volaille. Un jour, on crut que j'étais mort. Eglasse étant absent, Toby à la garde de
qui il ni*avait confié, me voyant pâmé et sans mouvements, appela en toute hâte les voisins qui conclurent que j*avais rendu le dernier soupir.
Quand tout le monde se fut retiré, James se lùit à réfléchir sur Tenterrement qu'il allait me faire, mais, pendant qu'il me veillait, Eglasse étant revenu s'aperçut que je respirais encore; il me fit brûler de la résine sous le nez et je revins à la vie; je restai deux jours sans reprendre connaissance et je fus longtemps sans avoir la force de me tenir sur mon séant. Deaan Trongha [Andria-Mitranga], à qui on s'était empressé d'annoncer ma mort, envoya un messager qui me trouva en vie, mais incapable de parler. Je me rétablis peu à peu ; la fièvre intermittente dura trois mois et il me fallut encore deux autres mois avant que j'eusse la force de regagner ma maison, malgré tout mon désir de revoir Deaan Trongha [Andria-Mitranga]. Eglasse désirait me garder auprès de lui le plus longtemps possible, car je commençais à reparler anglais assez bien ; je fus pour lui un agréable compagnon pendant le peu de temps qu'il vécut encore, car il périt peu après mon rétablissement.
Un jour, en effet, cinq Malgaches lui amenèrent une vache qu'ils voulaient vendre; il était dans sa plantation, où j'allai le chercher, et il me chargea de conclure le marché. Les vendeurs demandèrent d'abord six piastres [une trentaine de francs] et insistèrent ensuite pour en avoir quatre [vingt francs environ], tandis que je ne voulais en donner que trois. Ils dirent enfin à Eglasse que, s'il leur donnait la vieille sagaye qu'il tenait à la main, ils accepteraient mon prix. Cette demande ne laissa pas que de m'inquiéter, car j'avais remarqué que ces hommes s'étaient parlé bas deux ou trois fois, et, comme je savais qu'Eglasse avait l'habitude de proférer des menaces à l'adresse du roi, Deaan Mernaugha [Andria-ManaoJ,
CONCEIiNANT MADAGASCAR 305
je commençai à avoir quelque appréhension. Je prévins donc en anglais mon compagnon, que les indigènes lui demandaient sa sagaye, mais que leur attitude ne m'inspirait pas conflance, car cette sagaye n'avait aucune valeur. Mais Eglasse, par simple bravade, leur tendit Tarme;. il ne Teut pas plus tôt lâchée qu'un des Malgaches qui s'était posté derrière lui, lui enfonça sa propre sagaye dans le dos avec tant de force que la pointe ressortit par la poitrine. Au cri que poussa Eglasse, je me retournai et, voyant l'homme retirer sa sagaye de la blessure, je m'enfuis à travers un champ de cannes à sucre sauvages qui bordait le cours d'eau voisin. Le bruissement qu'occasionnait mon passage au travers de ces cannes me sembla dû à la poursuite d'ennemis cherchant à m'atteindre, si bien que je courus longtemps hors de sens; quand enfin je m'arrêtai, je ne laissai pas de rester sur le qui-vive.
Au bout de quelque temps, je m'entendis appeler pariâmes et par son frère John, je ne leur répondis pas tout d'abord, n'osant pas me fier même à eux, mais enfin, voyant que personne ne les accompagnait, je sortis de ma cachette. Ils me dirent que Deaan Mernaugha [Andria-Manao] avait ordonné de tuer Eglasse parce qu'il l'avait insulté, mais que moi, étant Anglais et appartenant à Deaan Trongha [Andria-Mitranga], je n'avais rien à craindre. « S'ils en avaient eu l'ordre », ajoutèrent-ils, « ses émissaires auraient pu vous tuer avant que vous ne prissiez la fuite». Cette réflexion me parut juste; je leur répondis cependant que le roi pouvait craindre que je racontasse aux capitaines des navires qui viendraient qu'il tuait les blancs et juger à propos, de peur qu'on ne se vengeât de lui, de me supprimer moi aussi. Ils m'assurèrent que le roi n'oserait pas commettre un semblable attentat contre un Anglais et que les émissaires le leur avaient affirmé.