IV
306 OLVRAfJKS ANCIENS
Je me décidai donc à revenir sur mes pas avec James et John et je revis le cadavre d'Eglasse étendu là où il était tombé, ayant quatre blessures et dépouillé de tous ses vêtements. Les meurtriers s*élaient en outre emparés de tous les objets appartenant à leur victime, ainsi que de son bétail et de ses deux esclaves, Robin et Toby; ils passèrent la nuit dans la ville, et le lendemain matin, ils vinrent me trouver et m'invitèrent à les suivre chez le roi. Je leur dis que j'irais volontiers, quand ce ne serait que pour réclamer le cadavre de mon ami afin de Tensevelir, si je n'avais peur d'être tué. Ils me déclarèrent que le roi songeait si peu à me faire le moindre mal qu'il serait très content de me voir, que certainement il accueillerait favorablement ma requête et qu'il me restituerait peut-être quelques-uns des objets ayant appartenu à Eglasse. Je partis donc accompagné de James ; en passant, nous appelâmes William Purser et nous l'emmenâmes avec nous. En entrant dans la ville, je sentis mon courage défaillir, mais je vis qu'il n'était impossible de rebrousser chemin. Deaan Mernaugha [Andria Manao] était assis devant la porte de sa maison, entouré d'un grand nombre de Malgaches; je m'avançai vers lui et, m'agenouillant, je lui léchai les pieds suivant la coutume du pays, ce dont s'étonnèrent les assistants qui n'avaient jamais vu un blanc agir de la sorte. Le roi me laissa d'abord faire, mais bientôt il me commanda de me relever et me dit de ne point avoir peur, m'assurant qu'il ne toucherait pas à un cheveu de ma tète.
Il commanda alors qu'on lui amenât le bétail d'Eglasse;il choisit une vache blanche, qu'on attacha à un arbre, et fit apporter 1' « Owley » [Aoly]. On dressa un autel, comme je l'ai expliqué, plus haut, plaçant le dit c Owley » [Aoly] sur un bâton ({uc soutenaient deux pieux fourchus hauts de six pieds
Coll. Ouvr. anc. Madag., t. IV, p. jo6i/!.
Cérémonie d'actions de fir;\ces devant l'a Oly i
environ. Quand la vache eut été abattue, le roi se leva et, prenant une petite branche verte, il la trempa dans le sang dont-il aspergea V « Owley » [Aoly]; puis, il fît brûler un peu de graisse et de gomme odoriférante sous Tautel, de manière que la fumée enveloppât V « Owley » [Aoly]. Ayant ensuite saisi deux coutelas qu'il frotta Tun contre Tautre, à la manière d'un boucher qui aiguise son couteau, mais plus lentement, il adressa une prière à Dieu, aux Maîtres des quatre points cardinaux, à ses ancêtres dont il répéta les noms en terminant par le nom de son grand-père qui avait fait le serment du sang avec le capitaine anglais — serment dont m'avait parlé Deaan Trongha [Andria-Mitranga] — et qui, après sa mort, avait reçu l'appellation de Munguzungarevo [Manozongarivol. Voici cette prière :
< Bénissez-moi, ô Deaan Unghorray [Andriananahary], Dieu suprême! Bénissez-moi, ô vous, Deaan Meguddummateem [ Andriamihodinatimo] ! Bénissez-moi, ô vous, Deaan Antyfertraer [Andrian-Andrifatrana]! Bénissez-moi, ô vous, Deaan Aneebeleeshy [Andrian-Anabilisy] ! Bénissez-moi, ô vous, Deaan Antymoor [Andrian-Antimoro] ! Bénissez-moi, ô vous, mes ancêtres (dont il a cité tous les noms les uns après les autres), et surtout vous, Deaan Munguzungarevo [Manozongarivo], bénissez ma famille et mon royaume! Car j'ai respecté votre serment et l'homme que j'ai tué n'est pas un Anglais, mais un homme d'un autre pays. Je ne l'aurais du reste pas mis à mort, si ce n'eût été pour préserver ma propre vie qu'il m'a maintes fois menacé de me ravir lorsque viendraient des navires ».
Pendant que le roi faisait cette prière, ses esclaves dépeçaient la vache. Quand il eut achevé, il me donna la poitrine et fît partager le reste de la viande entre les assistants. 11 me
308 OUVIIAGES ANCIENS
(lit que je n*avais aucun des penchants cruels qu*on trouve chez certains blancs, et que du reste il me considérait comme un vrai Malgache, vu que j*avais pris les habitudes du pays. Il ne me plaisait guère d*accepter la viande qu*il m'offrait, mais, me rappelant qu*Eglasse s*était perdu par ses paroles imprudentes, je pensai qu*il valait mieux avoir Tair d*étre content. L*esclave Robin fut donné au meurtrier; quant à Toby, James Tacheta au roi. Je demandai la permission d*ensevelir le cadavre, ce qui me fut accordé, et je m'en retournai avec James à sa maison. Le lendemain matin, arrivèrent deux esclaves de Dcaan Trongha [Andria-Mitranga] qui venaient aux nouvelles, car le bruit avait couru que j'avais été tué; ils avaient, si le fait était vrai. Tordre de se rendre auprès de Deaan Mernaugha [Andria-Manao] et de lui demander raison, car mon maitre était décidé à tirer vengeance de mon meurtre; mais, les choses s'étant passées autrement et les messagers n'ayant rien à voir dans TafTaire d'Eglasse, je m'en retournai avec eux.
A mon arrivée, je fus reçu avec autant de joie que si j'avais été un personnage important. Je me rendis de suite à la maison de ma première maîtresse, où l'autre, qui cependant n'y avait pas mis les pieds depuis six mois, vint me voir. Deaan Trongha [Andria-Mitranga] fut, lui aussi, enchanté de mon retour; il me fit raconter ma longue et dangereuse maladie, ainsi que la terrible tragédie du meurtre d'Eglasse, après quoi il exprima la conviction que, puisque j'étais sorti indemne de tant de périls, je n'étais point destiné à mourir dans Tile et que je reverrais certainement l'Angleterre (et à cette occasion il renouvela sa promesse de me faire partir par le premier navire qui viendrait). Puis il donna Tordre que Ton réparât ma maison, dont la toiture avait été mangée par des bœufs, et il me fit donner des provisions, en indiquant la date à laquelle je pourrais en
venir chercher d'autres, car sa récolte avait été bonne et nous étions appelés à mieux manger à lavenir que dans le passé.
Je lui demandai un jour la permission de faire une visite à Rer Bafaugher [Rabefanery], car, en ce temps de guerre où Ton avait tant à craindre des ennemis, personne ne sortait de la ville sans une autorisation. M'étant arrêté au bord d'une rivière pour y boire, je remarquai les traces qu'y avait laissées un crocodile, je renonçai à mon dessein et me dirigeai vers deux ou trois maisons qui étaient à une petite distance, dans l'intention d'y demander un peu d'eau, mais, ayant rencontré une jeune femme qui allait en chercher avec une calebasse et qui me promit de m'en donner en revenant, je l'attendis. Au moment où, étant entrée un peu dans l'eau, elle se courbait pour remplir son vase, le crocodile la saisit par les cuisses et chercha à l'entraîner en eau profonde; heureusement elle put tenir sa tête et ses mains hors de l'eau ; j'accourus et lui tendis une de mes sagayes dont elle se saisit et je pus la tirer à moi. Nous appelions au secours de toutes nos forces; le crocodile ne lâcha pourtant point prise; ayant réussi à lui prendre la main, quand elle m'eut indiqué où était l'affreuse bête, je la frappai d'un fort coup de lance et la blessai, elle n'abandonna toutefois sa proie qu'après que je lui eus asséné un second coup. Sur ces entrefaites, des secours arrivèrent, et nous parvînmes à retirer de l'eau la malheureuse, encore vivante; elle en fut quitte pour deux grandes blessures faites par les dents aiguës du monstre. Elle était toute nue, car elle avait perdu son « lamber » [lamba] dans la bagarre, mais cela était sans importance; sa vie était sauve, ce dont nous fûmes tous enchantés.
Rer Bafaugher [Rabefanery] me fit faire bonne chère et, quand j'eus satisfait sa curiosité en lui racontant mes dernières el dangereuses aventures, je m'en retournai chez moi.
Le lendemain, Deaan Trongha [Andria-Mitranga] m'ayant fait appeler pour m*apprendre une nouvelle, je crus qu*il s^agissait de Tarrivce d*un navire, mais c'était simplement qu*il avait reçu de Deaan Mernaugha [ Andria-Manao] Tavis de se préparer à rejoindre avec ses gens Deaan Crindo [Andria-Kirindra], conformément à ce qui était convenu. Le peu de contentement que je manifestai en apprenant cette nouvelle fit que le Deaan [Andriana] m'accusa d'être lâche; mais je lui expliquai que, d'une part, sans avoir aucune chance d'en retirer un avantage, si minime fùt-il, puisque je n'avais pas de famille à qui mes exploits pussent procurer quelque bénéflce, je courrais le risque de perdre un membre ou même la vie, et que, d'autre part, je risquais d'être absent lorsque viendrait un navire capable de me ramener dans mon pays, sans parler des dangers que j'avais & redouter de la part de Deaan Mevarow [Andria-Mahavariana] , bien connu pour ses folles colères et animé des plus mauvaises intentions à mon égard. Deaan Trongha [Andria-Mitranga] eut la bonté d'admettre ces explications et, voyant ma répugnance à le suivre, il me promit de ne pas m'emmener avec lui ; mais un « Umossee » [Ombiasy] rusé me força de prendre part à l'expédition, malgré le désir qu'avait mon maître de tenir sa promesse.
En effet, les hommes ayant reçu l'ordre de se tenir prêts à partir dans trois jours, 1' < Umossee » [Ombiasy] se mit à la besogne pour connaître l'issue de la guerre. Ayant pris un peu de sable, il l'éparpilla sur une planchette sur laquelle il griffonna du bout du doigt quelques hiéroglyphes, puis il commanda qu'on lui amenât une vache noire ayant les joues nues et il chercha un arbre bien droit au pied duquel il la fit abattre; il prit un peu de son sang dont il barbouilla l'arbre et il invoqua les esprits, ainsi que les mânes des ancêtres de Deaan Trongha
[Andria-Mitranga], priant ces derniers de s'éveiller et d'écouter attentivement ce qu'il allait leur dire, à savoir « que leur descendant, Deaan Trongha [Andria-Mitranga], allait partir en guerre contre l'ancien ennemi de leur race, le roi de Merfaughla [Mahafaly] ».
L'invocation faite, le sorcier choisit deux hommes de force égale qui devaient abattre l'arbre avec des hachettes, en frappant leurs coups simultanément, l'un du côté du nord, l'autre du côté du sud, et il dit que, si l'arbre tombait du côté du nord, l'entreprise aurait un mauvais résultat. Les Malgaches qui assis* taient à la cérémonie restaient bouche bée, recueillant pieusement toute parole qui tombait des lèvres de ce prophète, fabricant de miracles. Je ne sais comment la chose se fit, mais l'arbre tomba du côté du nord, bien que certainement on eût l'intention de le jeter h terre de l'autre côté. Ce que voyant, Deaan Trongha [Andria-Mitranga] se contenta de dire, en souriant : « Découpons le bœuf et régalons-nous : c'est ce qu'il y a de plus important dans la cérémonie. Nous avons oublié de regarder d'où soufflait le vent, qui vient du sud; nous aurions dû choisir une heure plus propice ». Il enjoignit toutefois à tous les assistants de cacher le fait aux femmes et de leur dire que l'arbre était tombé du côté du sud, afin qu'elles en informassent leurs maris, ce que nous fîmes en rentrant.
Cet acte de Deaan Trongha [Andria-Mitranga] me confirma dans l'idée que j'avais depuis quelque temps — à savoir que certains chefs, qui sont des hommes intelligents et de sens, n'attachent à leur personne un < Umossee » [Ombiasy] que par politique, pour complaire aux gens du commun dont il est nécessaire, à Madagascar comme dans les autres pays, de flatter le bigotisme et qu'ils gouvernent facilement à l'aide de ces artifices dont ils usent avec habileté. Quant aux chefs, ils attachent très
peu d'importance à ce que les sorciers racontent de leurs relations et de leurs conversations avec les démons et les esprits.
Dans la circonstance dont il s*agit, le mauvais présage était manifeste et trop de gens en avaient été témoins pour qu'on pût espérer tenir la chose secrète. Il fallait donc trouver un expédient pour Tannuler. L* c Umossee » [Ombiasy] consulta de nouveau les esprits afin d'obtenir leur protection; il recommença ses invocations et ses conjurations et finit par me forcer à aller à la guerre. Il fallut lui apporter, mort ou vif, quoique ce soit un oiseau très rare*, un « Tuluho » [Toloho], qui est presque semblable à un faisan, mais plus petit, puis un crabe de mer et divers autres objets, qu'il mélangea ensemble, sans cesser de marmotter, pendant tout le temps, des prières; il enveloppa le tout dans un chifTon qu'il fixa au bout d'un bftton de la longueur et de la grosseur d'une canne ordinaire. Ce charme, auquel il donna un nom, celui « d'elodge » [loza]' et qui était destiné à être porté devant l'armée, devait causer des maux terribles à Tennemi; mais qui était capable de remplir convenablement cette mission? Question importante sur laquelle il y avait lieu de consulter encore les esprits. Ceux-ci daignèrent révéler au sorcier, et par conséquent aux bigots crédules et stupides qui ne doutaient pas un instant de ce qu'il lui plaisait de leur conter, que, pour porter « l'elodge » [loza], il fallait quelqu'un qui n'eût à Madagascar aucun parent, homme, femme ou enfant. Comme je n'ignorais pas les supercheries de ces < Umossee » [Ombiasy], j'avais l'habitude de les tourner en ridicule, eux et leurs conjurations; il n'est donc pas besoin, je pense, que je perde mon temps à expliquer les raisons
1. Le Toloho (Concal ou Centropus madag oscar iensis) est au contraire un oiseau commun dans toute Tile et qui ne fuit pas Thomme.