IV
mirent le feu et Tiacendie se propagea avec une grande rapidité, brûlant les hommes qui y étaient abrités ou les formant i sortir et à tomber sous les coups de leurs ennemis.
La mort de Deean Trongha [Andria-MitrangaJ, qui était, en somme, un homme de valeur, fut une grande perte pour Farmée, et tout le monde le pleura sincèrement. Pour moi, ce fut un coup cruel dont je fus inconsolable, car il m'était impossible de [Nrévoir quels maux il m'était encore réservé de souflrir dans ce pays. Rer Bafaugher [Rabefanery] ne revint que dix jours après, ramenant un riche butin de bœufs et d esclaves; mais sa joie tomba lorsqu'il connut la nouvelle de la mort de son frère, dont il fut si attristé qu'il ne recouvra que le lendemain le calme nécessaire pour s'occuper de la guerre.
J'avais continué à laisser dans l'erreur Mevarrow [Mahavariana], à qui, comme je l'ai dit, j'avais fait croire que je le rejoindrais secrètement lorsque l'armée se disloquerait; mais je fus dans une terrible inquiétude tant que je ne trouvai pas l'occasion de communiquer mon projet à Rer Bafaugher [Rabefanery] et de solliciter sa protection, qu'il me promît bien volontiers. Il fut convenu que je disparaîtrais deux ou trob jours avant la dislocation, afin de faire croire à Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] que j'avais quitté les gens de Feraingher [Fiherenana] et que je l'avais précédé dans sa ville. En réalité, je me bornai à me rendre avec mon esclave, en voyageant de nuit pour ne pas être découvert, à un endroit déterminé où j'attendis l'arrivée de Rer Bafaugher [Rabefanery] et de ses gens. Quand les différents détachements envoyés pour piller furent de retour, on fit le partage des esclaves et des bœufs, qui étaient au nombre de plusieurs milliers, et l'armée leva le camp; cette fois les gens de Feraingher [Fiherenana] n'accompagnèrent pas les Anterndroeens [Antandroy] jusque chez eux, et, les
quittant à la sortie dn camp, ils rentrèrent chez eux par un chemin beaucoup plus direct. J*étais, comme je Tai dit^ parti avec mon serviteur, conformément à ce dont j'étais secrètement convenu avec Rer Bafaugher [Rabefanery] ; je les rejoignis au rendez-vous fixé, à leur grande surprise, car ils m'avaient cherché avec soin et ils me croyaient perdu. Rer Bafaugher [Rabefanery] m'avait si énergiquement réclamé à Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] et à plusieurs autres chefs que Deaan Crindo [Andria-Kirindra] lui avait donné deux esclaves pour le calmer, de peur d'une querelle qui eût pu avoir de fâcheuses conséquences. Rer Bafaugher [Rabefanery] me fit présent de l'un de ces deux esclaves, un jeune garçon, ce dont je fus surpris, ne sachant ce que cela voulait dire; il me raconta alors l'histoire, ajoutant que les deux esclaves me revenaient de droit, mais je me déclarai satisfait. Je donnai à mon esclave le nom de Sambo.
Nous fûmes presque un mois avant de traverser la rivière Oneghaloyhe [Onilahy], faisant de très courtes marches et passant agréablement notre temps à chasser, à manger et à boire. Nous agîmes ainsi surtout afin de nous procurer la nourriture nécessaire pour nos prisonniers, car, à notre première incursion, nous avions tellement dévasté leur pays que, pendant de longs mois, ils n'avaient presque rien eu à manger ; aussi les malheureux étaient-ils hâves et décharnés.
A une ou deux journées de marche de la ville de Rer Bafaugher [Rabefanery], on partagea le bétail. Ceux qui avaient deux esclaves ou plus en donnèrent un à leur seigneur, conformément à la coutume que j'ai déjà dite être en usage dans l'Anterndroea [chez les Antandroy]. A celte occasion, je crus bon de faire connaître à Rer Bafaugher [Rabefanery] ce qui m'avait été promis à titre de rémunération pour porter
r < elodge » [lozaj, ajoutant que les peines et les risques auxquels j'avais été exposé valaient bien une telle récompense. Il me répondit que, si Deaan Tronga [Andria-Mitranga] vivait, il n*y aurait eu aucune difflculté, mais qu*il lui fallait s'entendre avec Deaan Mundrosser [Andria-Mandroso] pour voir ce que Ton pourrait faire. Il ne tarda pas à revenir avec cinq vaches et, peu après, il m'envoya une jeune esclave; mais, comme j'avais déjà à mon service un homme, ce qui me suffisait amplement, je demandai qu'il me donnât deux vaches à la place de la petite fille, ce à quoi il consentit volontiers. Je confiai mon bétail aux soins de Sambo, sous la surveillance de l'esclave qui m'avait servi pendant l'expédition et qui ne voulut pas me quitter avant notre retour au logis.
En arrivant à la ville de Rer Bafaugher [Rabefanery], j'y laissai mon esclave et mon bétail et je me rendis à la ville de Deaan Trongha [Andria-Mitranga] pour voir ses veuves. Je fus témoin d'une scène fort triste. La première voulait à toute force que je vinsse habiter avec elle; je lui expliquai que je ne pouvais être en sûreté que sous la protection de quelque grand personnage comme Rer Bafaugher [Rabefanery], mais que je viendrais la voir souvent et qu'elle pouvait être assurée de ma reconnaissance pour toutes les faveurs dont elle m'avait comblé et de ma vénération pour la mémoire de son mari, mon cher maître.
A mon retour, mon esclave Sambo m'apprit qu'il se disposait à me construire une case quand Rer Bafaugher [Rabefanery] lui avait fait dire qu'il m'en donnerait une avec le mobilier nécessaire.
Lorsque j'allai présenter mes hommages à Rer Bafaugher [Rabefanery], je trouvai auprès de lui quelques hommes qui arrivaient du pays de Deaan Grindo [Andria-Kirindra], qu*ils
avaient quitté après nous, et qui nous firent le récit suivant du triste sort de ce prince : Deaan Woozington [Ândrian-Kosintany], ayant réuni tous les hommes qu*il avait pu, avait constamment suivi notre armée en se tenant toujours h une journée de marche de nous, faisant observer nos mouvements par ses espions qui venaient à tout moment lui en rendre compte. Il connut donc notre dislocation, dès que nous nous séparâmes des gens d*Anterndroea [des Ântandroy]. Il n'osa pas toutefois les attaquer parce qu'ils étaient encore trop forts et il attendit pour prendre sa revanche qu'ils fussent arrivés au Madambovo [Manambovo], où Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] et ses frères, Afferrer [Aferana] et Mussecoro [Masikoro] les quit-. tèrent pour regagner leurs résidences. C'était le moment qu'attendait Woozington [Hosiutany], et, après les avoir suivis de loin encore pendant une journée, lorsque les deux troupes étaient trop loin Tune de l'autre pour se prêter secours, il attaqua pendant la nuit Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] qu'il tua ainsi qu'un grand nombre de ses gens; les autres prirent la fuite ; Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] n'échappa qu'à grand'peine. L'attaque avait été si rapide et si bien conduite que les Merfaughla [Mahafaly] eurent le temps de rentrer dans leur pays, ramenant la plus grande partie du bétail qu'on leur avait enlevé, sans qu'on les inquiétât d'aucune façon.
Après la mort de son père, Deaan Crindo [Andrian-KirindraJ, Deaan Mundumbo [Andria-Mandemba] tenta de s'emparer du pouvoir et de prendre le litre de roi ; mais il n'avait rien de ce qu'il fallait pour réussir dans ses prétentions; il n*avait pas su se faire suffisamment aimer de son peuple pour pouvoir entrer en compétition avec Deaan Murnanzack [Andria-Mananjaka] ; il n'avait môme pas les qnehiues rares qualités de son père, car il faut reconnaître que Crindo [KirinJra] était un habile
326 OUVRAGES ANQENS
guerrier et qu'il savait faire respecter son autorité et être utile à son pays. Murnanzack [Mananjaka] avait au contraire (le la dignité dans le caractère, et, à la guerre, il avait toute rénergie de son oncle ; c'était du reste un homme de grande vertu, un vrai grand homme. Aussi Mundumbo [Mandemba] dut-il se réfugier dans Antenosa [chez les Antanosy] pendant le règlement de la succession. Que sont devenus depuis ces deux princes, je ne lai jamais su, car, peu après, j'ai été dans un pays fort éloigné de TAnterndroea [du pays des Antandroys].
Rer Bafaugher [Rabefanery] me traita aussi bien que Tavait fait son frère. Il n'avait qu'une femme, avec laquelle il était marié depuis neuf ans et qui, malheureusement, ne lui avait pas donné d'enfants; c'était une fort belle personne, d'un caractère excellent et d'une conduite parfaite, pourlaquelleilavait un amour profond et qu'il préférait à toutes les femmes du monde. Elle jouissait de l'estime générale et se montra fort bonne pour mot.
Comme trois de mes vaches me fournissaient du lait et qu'on me donnait des pois chiches [vocmes] et du sorgho [mil], nous menâmes, mon esclave Sambo et moi, une vie très agréable pendant toute la saison des pluies. Nous fîmes nos semailles, mais non pas la récolte; car, quelques individus étant venus de très loin nous apporter la nouvelle que Deaan Woozington [Andrian-Kosintany] venait nous attaquer à la tête d'une grande armée, nous envoyâmes des espions qui revinrent nous dire qu'ils étaient au nombre d'environ trois mille hommes et à trois jours de marche. Dès que le roi, Deaan Mernaugha [Andria- Manao], connut cette nouvelle, il nous donna l'ordre d'envoyer tout le bétail, ainsi que les femmes et les esclaves, sur les bords de la rivière Feraingher [Fiherenana] * qui passe auprès de la
i. La rivière Fiherenana, qui coule parallèlement à TOnilaliy ou Saint-
ville de Deaan Trongha [Andria-Mitranga]. Je tenais tant à mon petit troupeau que je 1 accompagnai jusqu'à cette rivière, et je me rendis ensuite i la maison de James, le fils d'Efflep, où je trouvai Ilempshire avec sa femme et sa fille. Deux jours après, Woozington [Hosintany] ayant franchi TOneghaloyhe [Onilahy], nous reçûmes Tordre de pousser plus au nord, jusqu'au Murnumbo [Manombo] ^ Nous y allâmes de suite. Nous y étions depuis trois jours quand nous reçûmes avec effroi la nouvelle qu'une armée de Saccalauvors [Sakalava] se préparait à nous attaquer. Nous nous repliâmes immédiatement vers le Feraingher [Fiherenana], et, comme on nous fit dire que Woozington [Hosintany] n'était pas encore arrivé jusqu'à cette rivière, nous tentâmes de retourner à notre premier campement, mais Tarmée saccalauvor [sakalava] nous serrait de si près qu'il nous fallut fuir devant elle pour ne pas être massacrés, lui abandonnant notre bétail et nous dirigeant dans la plus grande hâte vers la rivière. Quelques-uns de nos gens, qui avaient des armes, restèrent à Tarrière-garde, cherchant à entraver la marche des ennemis afin de sauver les femmes et les enfants, mais, quand nous parvînmes à la rivière, ils étaient en vue. Hempshire fut abandonné par sa femme, qui s'enfuit; ému de compasion, je le pris par la main et l'entraînai en coarant dans le fourré où je m'étais réfugié lors du meurtre d'Eglasse. Nous venions de nous installer dans notre cachette, quand nous entendîmes des femmes et des enfants, qui s'étaient réfugiés dans le même bois à une petite distance, pousser de grands cris ; nous fûmes saisis d'une grande frayeur, car
Aufîuslin, se jelte dans le canal de Mozambique, 24 kilomètres environ plas au nord, non loin de Tullear.
1. I.e Manombo est une rivière qui est située & une quarantaine de kilomètres an nord du Fiherenana.
328 01'VIIAGK.S ANCIENS
notre sort nous parut certain, et en effet j*aperçus presque aussitôt les ennemis venir sur nous. Nous nous levâmes pour fuir dans n*importe quelle direction; un de ceux qui nous poursuivaient tira et atleignil dans le dos Hempshire, qui tomba raide mort; pour moi, étant très agile, j*allais lui échapper, lorsque, juste i Tenlrée du bois, je me trouvai nez à nez avec un autre ennemi qui, se précipitant sur moi, se disposa à me jeter sa sagaye; je lui criai de m'accorder la vie, ajoutant que je me rendais et le suivrais. Me voyant sans armes, car je n*avais ni fusil ni sagaye, il me commanda d'avancer; j'allai à lui et lui léchai les pieds, pour lui montrer que je me considérais comme son esclave ; il me dit qu'il me faisait grâce parce que j'élais un blanc et que je n'avais point d'armes.
Il m'emmena avec lui au milieu de l'armée saccalauvor
[sakalavaj, et aussitôt le bruit se répandit qu'un blanc avait été
fait prisonnier. Le général nous ayant fait mander, en arrivant
devant lui, je m*agenouillai et lui léchai les pieds. Il demanda
si quelqu'un savait l'anglais ou le hollandais et il fut fort surpris
quand je lui parlai en malgache. Il me posa diverses questions
sur l'armée de Deaan Mernaugha [Andria-Manao]; j'évitai
autant que possible de répomlre, â cause de Rer Bafaugher
[RabofaneryJ. Une fois notre conversation finie, il donna h
rhomme dont j'étais le prisonnier un autre esclave et me garda
aupr^s de lui, ce dont je fus assez satisfait, car il eût été triste
pour moi d'être l'esclave d'un esclave. Je suivis mon nouveau
maître jus(|u'au camp que son armée établit peu après sur les
rives du Feraingher [Fiherenana]. C'est le plus beau camp que
j'aie jamais vu ; il était couvert de belles tentes *.
1. Lva Sakalava n'ont jamais employi"^ de tentes dans leurs guerres, ni dans leurs d('4)Iacoments; quelquefois les « Vezo », ou gens du bord de la mer, utilisent pour s'abriter les voiles de leurs pirogues; mais jamais les
Lorsque la tente du général eut été dressée, il me fit asseoir et il me commanda de lui raconter toute mon histoire et comment j'étais arrivé à parler si bien le malgache, ce que je Os très volontiers. II ra'écouta fort attentivement et, après, nous eûmes une longue conversation concernant mes aventures si extraordinaires. Il me fit ensuite souper, mais ne mangea pas avec moi; après m'avoir regardé prendre mon repas, il me conGa à Tun de ses principaux officiers auquel il recommanda de ne me laisser manquer de rien; comme il ne lui donnait pas Tordre de me surveiller et qu\m de ses gens lui en faisait la remarque, lui conseillant de prendre des précautions à mon égard, il répondit qu'il n'y avait pas de danger que je prisse la fuite, car, dit-il, « les blancs n'ayant pas en cette île de demeure attitrée, tous les endroits leur sont bons, et Robin restera volon* tiers avec ceux qui le traiteront et le nourriront le mieux, ce que ne peuvent faire en ce moment, j'en suis sûr, les habitants du Feraingher [Fiherenana] ». Et il avait raison, car, n'ayant pas mangé depuis longtemps de viande de bœuf, je fis ce soir là un si bon souper que j'en fus malade.
Quand je réfléchis que les navires d'Europe, qui auparavant visitaient assez souvent le pays saccalauvor [sakalava], ne viendraient probablement plus faire de commerce dans la baie de Saint-Augustin à cause de. l'état ntisérable du pays, je ne pus m'empècher de croire que la Providence, en permettant que je fusse fait prisonnier, m'avait donné plus de chances qu'auparavant de retourner bientôt en Angleterre. Le général avait fort bien jugé les choses; rien ne m'engageait en effet à le quitter. Ayant la liberté d'aller et venir à ma guise, j'en
« Masikoro », ou gens de Tinlérieur, n'en ont eu. L'éditeur des noies de Drury a commis là une erreur, comme en beaucoup d'autres endroits du reste.
330 OUVHAGES ANCIENS
proOtai pour visiter les prisonniers et voir si j*en connaissais quelques-uns; j*y rencontrai la femme et la fille de Hempshire, ainsi que Toby et Robin et mon esclave Sarobo, à qui je serrai la main en lui disant que, moi aussi, j*étais maintenant esclave, tout comme lui. Il me répondit qu'il aurait mieux aimé continuer à être à mon service, car il ne pouvait plus désormais compter avoir une vie aussi agréable.
Ayant mis le général au fait de mes aventures, j*eus, de mon côté, la curiosité de savoir qui il était; on me dit qu'il s appelait Rer Towlerpherangha [Rataolampiringa] et Rer Vove [Ravovy], car les grands personnages ont d'ordinaire deux noms; cest le second qui est le plus usité, et dorénavant je ne désignerai mon nouveau maître que par ce dernier nom. Il était petit-fils de Rer Trimmonongarevo [Ra Tsimanongarivo], roi du [pays] saccalauvor [sakalava] que les Européens appellent Yong-Owl [Ony ola? (baie de Lovobé) *] ou Morandavo [Morondava], du nom d'une rivière qui s'y jette. L'homme aux soins duquel m'avait confié Rer Vove [Ravovy] s'appelait Guy [Gia? ou Kihy?]; c'était un grand personnage, parent éloigné du roi. Toutes les principales familles ont un nom patronymique, commun à tous leurs membres et dont elles s'enoi^ueillissent, tout comme les gentilshommes d'Europe tirent vanité de leur blason.
Nous restâmes deux jours dans ce camp, comptant que Deaan Woozington [Andrian-Kosintany] se frayerait un chemin au travers du pays et nous rejoindrait, mais, ayant été avisé qu'il n'avait pu réussir à passer, parce que Rer Bafaugher [Rabefanery] avait eu l'intelligence et l'adresse de fermer certains passages et de bien garder les autres, notre général se retira sur
1. Lovobé (20*2(1' lat. S.) est une baie où débouche l'un des bras sud de la rivière Murondava.
le Murnambo [Manombo], espérant que Deaan Mernaugha [Andria-Manao] aurait l'imprudence de le suivre et de l'attaquer. Mais Mernaugha [Manao] eut la sagesse de n'en rien faire, se résignant à son sort, plutôt que de tout perdre en cédant à une folle idée de vengeance et de faux courage ou, pour dire vrai, d'orgueil et de colère. lier Vove [Ravovy] attendit pendant une huitaine de jours que les détachements envoyés en expédition de côté et d'autre eussent rallié son armée, puis, comme il ne pouvait rien faire de plus, il reprit le chemin de son pays. Au lieu de me mettre sous la surveillance d'une escorte comme les autres prisonniers, il me donna une espingole et me chargea de la garde de plusieurs de mes anciens compagnons, avec l'ordre de tirer sur ceux qui tenteraient de s'enfuir.
Parmi les prisonniers confiés à mes soins, se trouvaient la veuve d'Hempshire et trois autres femmes. Un soir que je les accompagnais dans un bois écarté, elles me dirent qu'il était bien pénible pour elles d'être ainsi sous la surveillance d'un homme qui, tout récemment encore, les défendait les armes à la main, remarquant combien il nous serait facile à tous de nous échapper et de regagner nos demeures, si j'y consentais. Je leur répondis qu'elles avaient raison à leur point de vue, d'autant qu'elles couraient le risque d'être vendues & des navires, ce qui était d'ailleurs mon vœu le plus ardent, car mon intérêt était contraire au leur. J'ajoutai que je n'aurais jamais quitté le Feraingher [Fiherenana], sans y être forcé; mais que, puisque c'était la volonté de Dieu, je ne voulais pas aller a l'encontre de ses desseins et de mes intérêts, ayant la certitude d'être plus heureux que dans le Feraingher [Fiherenana], dont l'état était lamentable, et ayant du reste perdu mon avoir en bétail. Mais je les assurai que jamais je ne soufflerais mot de ce qu*elles
venaient de me dire; elles me supplièrent de garder le silence, car elles n'étaient pas très rassurées à ce sujet. Je tins parole, seulement je les surveillai plus étroitement.
Nous fimes des étapes très courtes; pourtant nous ne tardâmes pas à arriver à la frontière du [pays] saccalauvor [sakalava], qui était, du reste, déserte. C'est un beau pays; j'y vis de nombreuses espèces de singes, de babouins et de virjees [varika*],etc-, ainsi que beaucoup de sangliers, mais aucune trace de bœufs sauvages (bétail d'IIattoy [Ilatohina]).
Pendant les trois jours qui suivirent, nous passâmes dans plusieurs villes appartenant à Rer Mynbolambo [Ramaimbolambo], nommé aussi Moiang Andro [Maonanandro?], car nous traversions le pays dont Rer Vovvern [Ravovona], le feu roi deFeraingher [Fihcrenana], lui avait assuré la possession par un traité passé avec son oncle, Rer Tsimmonongarivo [Ra Tsimanongarivo\ Je vis dans les villes et dans les prairies un plus grand nombre de bœufs à bosses et des bœufs plus gros que dans toutes les autres parties de Tile que j'avais visitées jusque là ; on m'assura pourtant qu'ils n'étaient là que pour fournir aux besoins immédiats, mais que le roi et les seigneurs avaient leurs troupeaux beaucoup plus loin vers le nord, troupeaux si grands que les propriétaires ne connaissaient pas le nombre de leurs bêtes. J'ai constaté depuis, à mon grand étonnement, que c'était vrai.
A partir de ce moment, l'armée se disloqua peu à peu, chacun rentrant chez soi au fur et à mesure qu'il approchait de la ville à laquelle il appartenait, sans prendre congé du général, car ces soldats n'avaient aucune paye à recevoir ou à demander. Tous comprennent qu'il est de leur intérêt de s'unir pour empêcher leurs ennemis de venir piller leur pays, et per-
1. Il n'y a, à Madagascar, ni singes, ni babouins, mais des lémurs ou maques. Varika est le nom maljjacbe d'une des espaces de maque.
sonne ne murmure lorsque le général les appelle à la guerre, sachant bien que c*est pour le bien commun et non pour celui du général seul. Ces indigènes, si leurs seigneurs les trompaient, refuseraient d*obéir et s'en iraient le plus facilement du monde se placer sous la protection d'autres chefs. Ils ne combattent que pour leur sécurité et pour leurs biens et, quand ils reviennent avec quelque butin, ils se considèrent comme surabondamment payés.
Moharbo [Mahabo] * est la ville principale [du pays Sakalava] et la résidence du roi, auquel notre général, qui était son petit-fils, devait rendre visite avant de rentrez chez lui. Quand nous fûmes à un mille de la capitale, trois messagers allèrent, pour la forme, annoncer au roi notre arrivée et lui demander quel était son bon plaisir. Rer Vove [Ravovy], ayant reçu Tavis qu'il pouvait venir et que le roi était prêt à le recevoir, disposa ses soldats sur plusieurs rangs; cinquante devaient marcher en tête et décharger leurs fusils, puis cinquante autres qui venaient derrière, devaient les remplacer au milieu des sons incessants des conques. Quand nous arrivâmes devant le roi, qui était assis au milieu de ses chefs et de nombreux sujets, d'autres conques retentirent derrière lui et les tambours battirent; ces derniers instruments, qui servent dans toutes les réjouissances, ne rendent qu'un son sourd, semblable à celui que produiraient des tonneaux sur lesquels on frapperait et auxquels d'ailleurs ils ressemblent un peu : ils sont faits d'un tronc d'arbre creusé qu'on recouvre d'une peau de veau semblable à notre parchemin, et on frappe sur les deux côtés à la fois, sur l'un avec une baguette et sur l'autre avec les doigts.
Ce roi a un très grand train de vie, comme je n'en avais
1. Drury est le premier auteur qui cite la ville de Mahabo, qui est encore aujourd'hui la capitale du Ménabé Sud.
33i OUVRAGES ANCIENS
encore jamais vu a Madagascar. Il possède au milieu de la ville vingt ou trente maisons encloses dans une palissade; mais, comme sa cour n'était pas assez vaste pour contenir un aussi grand nombre de visiteurs, il s'était installé à la porte de la ville.
Nos premiers cinquante hommes s'avancèrent en dansant cl en déchargeant leurs fusils Tun après l'autre. Puis ils se retirèrent, et les cinquante autres les remplacèrent. Le général s'avança ensuite et, mettant un genou en terre, il lécha le genou du roi. Plusieurs des chefs vinrent aussi le saluer, mais, après s'être a«renouilIés, ils lui léchèrent les pieds. Une natle fut ensuite étendue par terre à une distance d'environ quatre mètres, sur laquelle le général s'assit avec quelques chefs, parmi lesquels se trouvait Guy [Gia(?) ou Kihy (?)]; je me tenais debout derrière mon maître, mon espingole à la main.
Ce roi, Rer Trimmonongarevo [Ra Tsimanongarivo], avait un aspect extraordinaire et me parut terrible. Peut-être étais-je prévenu par les récits que j'avais entendus de quelques-uns de ses actes inconsidérés et barbares. Mais certainement je n'avais rien vu qui ressemblât i son costume. Ses cheveux étaient divisés on une foule de tresses terminées chacune par un nœud et disposées on cercles successifs dont les nœuds ou boules étaient de plus en plus gros; à plusieurs de ces boules étaient attachés de beaux grains de verre. Son front était .ceint d'un diadème de perles de verre dont quelques-unes lui arrivaient jusque sur le nez et au milieu desquelles il y avait quelques petites boules d'or. Il avait autour du cou un très beau collier en or; sur ses épaules pendaient, à la manière d'une chaîne d'alderman, deux rangées de perles de verre avec (|uelques boules d'or; à chaque poignet il avait une demi-douzaine de manilles d'argent, pouvant peser chacune environ trois dollars [15 francs], et aux
doigts quatre anneaux d*or; ses chevilles étaient entourées d*une vingtaine de rangées de perles de verre, très rapprochées les unes des autres. Un < lamber » [lamba] de soie était jeté sur ses épaules, comme un manteau, et un autre était, suivant la mode du pays, enroulé autour de sa taille. C*était un vieillard qui avait au moins, autant que j*ai pu m*en rendre compte, quatre-vingts ans, mais qui était encore robuste et solide. Sa peau était basanée comme celle d*un Indien plutôt que noire. Son regard était farouche et il avait un aspect terrifiant; du moins j*en jugeai ainsi, impressionné autant par son singulier costume que par ce que j^avais entendu raconter sur son compte.
Il ne tarda pas à m'apercevoir et demanda à Rer Vove [Ravovy] si j^étais le blanc qu*il avait fait prisonnier et quel était mon nom, puis il me cria : c Robin, mehove a toee » [Robin, mihavia eto *], ce qui signifie c Venez ici ». Je posai à terre mon espingole et m'avançai, les mains levées en Tair et fermées. En arrivant auprès de lui, je m'agenouillai et lui léchai d'abord un pied, puis l'autre, comme je l'avais vu faire par les gens les plus humbles. Il me fit m'asseoir i ses côtés, sans toutefois me faire prendre place sur sa natte et, après m'avoir posé diverses questions sur mon arrivée dans l'île, il me dit qu'il y avait un blanc dans sa ville; « c'est un Anglais, ajoutat-il, et je ne sais si vous parlez sa langue ». Je lui répondis que, moi aussi, j'étais Anglais. Je commençai dès lors à reprendre courage, et je m'étonnai que mon maitre ne m'en eût point parlé; je demandai au roi depuis combien de temps cet Anglais habitait auprès de lui et quel était son nom; il me répondit qu'il s'appelait Will et qu'il était à Madagascar depuis six ou sept ans, et il envoya un homme le chercher, mais ce messager