‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 2)Chapitre 37 sur 61 · On dit d'ordinaire : Avia eto · texte numérisé non relu

On dit d'ordinaire : Avia eto

revint bientôt annoncer que Will était absent et qu*il ne reviendrait que dans trois ou quatre jours. Voyant que le roi entamait une autre conversation avec le général, je regagnai ma première place.

Un instant après, nous allâmes à la' maison qui nous avait été assignée comme logement. Là, mon maître me dispensa pour l'avenir de la garde des esclaves, disant qu'il ne m'en avait chargé que pour éprouver ma fidélité, car, si je n'eusse pas été honnête, il était certain que les prisonniers se fussent enfuis, et ajoutant que, puisqu'il pouvait avoir confiance en moi, il avait une fonction plus importante à me confier.

Sur ces entrefaites, arriva Ry Chemotoea [Ra Tsimatoa], la première femme du roi et la grand'mère de Rer Vove [Ravovy]. C'est la plus grosse femme que j'aie jamais vue; quand elle était assise, ses seins tombaient jusque sur ses genoux et elle ne pouvait pour ainsi dire pas marcher et se faisait porter par des hommes sur une sorte de civière. Elle avait de nombreux suivants, sans compter les esclaves qui apportèrent quatre calebasses de « toak » [toakaj, deux de miel, deux de [jus] de canne à sucre et six corbeilles de riz. De son côté, le roi nous envoya dix bœufs, dont quatre étaient très grands et très gras. Ry Chemotoea [Ra Tsimatoa] ne fut pas plus tôt partie que nous nous mimes à boire le « toak » [toaka] de miel, jusqu'au moment où Rer Vove [Ravovy], après avoir été quelque temps très bruyant, s'endormit. Sur ces entrefaites, arrivèrent trois esclaves qui lui apportaient, de la part de sa grand'mère, l'un un chapon gras bouilli, car ici on fait des chapons, l'autre un pot plein de riz bouilli et le troisième une corbeille dans laquelle étaient un plat de bois et une cuiller. C'était le meilleur souper malgache que j'eusse encore vu, et j'en eus ma part; mais, malgré cette bonne chère, je ne pus m'empôcher de penser à mon compa-

triote, à ce Will dont on nravait parlé, et je fus fâché qu*il ne nous fût pas permis de rester ici jusqu'à son retour.

Le lendemain, nous nous remîmes en marche pour gagner notre résidence. Le voyage devait durer deux jours, mais, le second jour, nous hâtâmes le pas pour arriver de bonne heure, à cause de la cérémonie triomphale qui nous attendait à notre arrivée, cérémonie qui ressemble beaucoup à celle que j*ai déjà décrite plus haut et dans laquelle, comme toujours, les femmes vinrent lécher les pieds des nouveaux arrivants.

La maison de Rer Vove [Ravovy] avait de six à sept mètres de long sur cinq de large et était construite en planches, comme toutes les maisons des grands personnages du Saccalauvor [du pays sakalava]. Quoiqu'ils n aient pas de scies, les indigènes façonnent ces planches très proprement avec leurs hachettes, mais cela leur demande un long travail.

La langue est la même que dans les autres parties de Tile ; on n'y constate pas plus de différence qu'entre l'anglais et le dialecte du Yorkshire ou de l'ouest de l'Angleterre, où chaque localité se distingue par quelques mots du terroir et une prononciation un peu différente.

L'emploi qui me fut confié était honorable; mon maître en effet me nomma capitaine de sa garde. Son habitation était enclose d'une palissade, à la porte de laquelle était une petite maison occupée par plusieurs jeunes gens qui formaient sa garde, et dont je fus, dorénavant, le chef. Je ne conservai cette situation qu'un mois; au bout de ce temps, mon maître, m'ayant emmené chasser seul avec lui les oiseaux sauvages, m'expliqua que les gens du Saccalauvor [les Sakalava] commettaient toutes sortes d'actes coupables depuis qu'ils s'étaient enrichis et que souvent des jeunes gens, qui menaient une vie de

plaisirs et qui buvaient trop de c toak » [toaka], s'amusaient à IV. 22

détourner de leurs devoirs les femmes d*autrui, ce qui engendrait des querelles violentes et souvent même des meurtres, c Or, dit-iU je n*ai aucun motif de suspecter ma femme Ry Kaley [Ra Kaly], mais, afin qu'aucun soupçon ne puisse TefQeurer à Tavenir, je la confie dorénavant à ta surveillance en te priant de ne jamais la perdre de vue, ni jour ni nuit, pour quelque motif que ce soit, sauf lorsqu'elle sera en ma compagnie. Je sais qu'elle n'y trouvera pas à redire, et tu n'auras i t'occuper de rien d'autre. » Je remerciai Rer Vove [Ravovy] de la bonne opinion qu'il avait de moi, et je lui dis que je m'appliquerais, comme par le passé, i m'acquitter consciencieusement de mes devoirs envers lui et que je ferais ce qu'il me commanderait, mais que je craignais que la mission qu'il voulait bien me confier n'excitât l'envie de quelques-uns de ses vieux et fidèles serviteurs. Il me répondit : « Non, car chacun sait qu'un blanc doit être distingué entre tous et préféré aux autres ».

En rentrant, il avertit sa femme de sa résolution, lui en expliquant les raisons de la même manière qu'à moi ; elle ne le laissa pas achever, ayant tout de suite compris ce qu'il 'voulait, et elle lui dit qu'elle ne désirait rien tant que de le voir conserver la bonne opinion qu'il avait d'elle, qu'elle ne demandait pas mieux que de m'avoir pour gardien et qu'elle se soumettrait très volontiers à ma surveillance : « Désormais, Robin, ajouta-telle, vous ne me perdrez jamais de vue que quand je serai avec Rer Vove [Ravovy], Je me mets sous votre tutelle; acquittezvous donc de votre mission, comme vous le devez, et songez que vous ne me déplairez en rien, si ce n'est au cas où vous n'exécuteriez pas ponctuellement les ordres de mon maitre. D'ailleurs, je prévois que je prendrai grand plaisir dans votre compagnie, car vous me raconterez des histoires de vos voyages

et (le votre pays », et elle me donna, en effet, la preuve que ma compagnie ne lui déplaisait pas. Elle resta sous ma surveillance pendant neuf mois, sans que je pusse m^afîranchir de cette mission désagréable.

Pendant ce temps, mon maître épousa, si Ion peut, en cette circonstance, se servir d'un semblable terme, une autre femme, qui avait été répudiée par un de ses cousins; il lui fut d'abord très attaché, puis il ne tarda pas à se quereller avec elle, il la battit, et il finit par la renvoyer et revint à sa première femme, Ry Kaley [Ra KalyJ, plus amoureux que jamais.

Peu après, Rer Vove [Ravovy] entreprit un voyage dans le nord pour visiter son bétail et se divertir. Après qu'il eut fait transporter son mobilier [!] dans la maison de son premier esclave pour y être gardé jusqu'à son retour, nous nous mîmes en route. Nous étions nombreux; il y avait sa femme Ry Kaley [Ra Kaly], son ami Guy [Gia? ou Kihy?] et plusieurs autres personnes, sans compter les esclaves. Nous arrivâmes bientôt sur le bord d'une petite rivière, que les pluies avaient grossie, car la saison des pluies venait seulement de finir; nos gens ne se soudèrent pas de la traverser sans l'avoir examinée, dans la crainte que les crocodiles n'y fussent déjà descendus des marais, comme il arrive d'ordinaire quand les eaux commencent à baisser. Gomme la rivière était peu profonde et qu'on pouvait la passer à gué, je fus assez téméraire pour la traverser le premier par bravade; deux beaux chiens, auxquels mon maitre tenait beaucoup, se mirent à l'eau en même temps que moi, nageant à mes côtés. J'avais de l'eau à peu près jusqu'au ventre quand un crocodile s'élança si soudainement et avec tant de force sur celui qui nageait à ma gauche qu'il me heurta avec sa tête et me renversa. Le crocodile, le chien et moi, nous disparûmes tous à la fois, si bien que

mes compagnons crurent d^abord que j*avais été happé par le monstre, mais, m*étant relevé et ayant constaté que je n*étais pas blessé, je gagnai Tautre rive le plus vite que je pus. Tout le monde me suivit, car, quand il y a ensemble un grand nombre de personnes et que Ton fait beaucoup de bruit, les crocodiles se laissent aller au fond de Teau et y demeurent sans bouger, même marchât-on dessus.

Nous continuâmes notre marche lentement, car, comme nous voyagions pour notre plaisir, il n y avait aucune raison de nous fatiguer. Au bout de quelques heures, nous arrivâmes sur les bords d*une très large rivière, du nom de Mernee [Mania '], où nous trouvâmes une ville habitée par des hommes d*une race différente, qui parlent une langue particulière, quoiqu ils connaissent celle en usage dans le reste de Ttle, et qui ont un autre costume dont je rendrai compte plus loin, car j*ai eu, quelque temps après, Toccasion de les mieux connaître.

Rer Vove [Kavovy] donna l'ordre que Ton nettoyât pour lui, avec le plus grand soin, une des maisons de ces Virzimbers [Vazimba]% c'est le nom sous lequel on les désigne, et que Ton

1. I.a Mania, qui conserve encore ce nom dans la première moitié de son cours, en pays Betsileo, s'appelle aujourd'hui Tsiribihina (a) dans son cours inférieur, en pays Sakalava, entre le Bongo-lava et la mer.

2. Les Vazimba du Ménabé, dont le plus grand nombre habite les bords du Mananibolo et que Tun de nous a visités en 18G9, sont, d'après leurs traditions, originaires de la côte ouest d'où un certain nombre à gagné le massif central. Beaucoup d'auteurs pensent qu'ils sont d'origine africaine, à cause de l'analogie de leur nom avec celui des Wazimba d'Afrique. Leurs mœurs, leur langue qui n'était nullement différente de celle qui est parlée dans toute l'île, comme le prouvent les noms de leurs anciens chefs, leur aspect physique, montrent qu'ils ne sont certainement pas de race nègre, mais de race indo-mélanésienne comme les autres tompon-tany ou indi-

(a) En 1870, ce nom ne s*appliqiiail qu*à la partie de la rivière comprise entre le Bongo-lava et le Tsiandava; la partie entre la chaîne de Tsiandava et la mer s'appelait Tsitsobohina. Les noms de Tsiril)ihina et Tsitsobohina ont la même signiHcation : qu'on ne passe pas à gué.

en enlevât tout le mobilier [!]. Quant à nous, il nous fallut nous débrouiller comme nous pûmes. Il y a fort peu de Saccalauvors [Sakalava] qui consentent à séjourner dans les maisons des Virzimbers [Yazimba], par crainte d*un insecte semblable à la tique des vaches, qui se rencontre fréquemment sur le bétail et que Ton appelle c Porropongee » [Poroponjy?]; cet insecte ne se trouve que chez les Virzimbers [Yazimba] qui relèvent à dessein pour que les Saccalauvors [Sakalava] n*entrent point dans leurs, maisons, car, comme jusque tout récemment ils n'avaient pas de gouvernement et par conséquent personne pour les protéger, quand ils se fixèrent en cet endroit, leurs voisins prirent Thabitude de pénétrer dans leurs maisons, d'y prendre tout ce qui leur convenait et d*abuser d*eux grossièrement, jusqu'au moment où le roi qui les protège aujourd'hui mit fin, sur leurs réclamations, i cet état de choses. Or, les gens qui sont mordus par les « Porropongee » [Poroponjy ou Borobosy?] en sont malades pendant six semaines ou deux mois : ces insectes s'attachent à la peau ou même se glissent dessous, mais, une fois qu'on a été mordu et malade, on n'a plus à les redouter et on n'en est plus jamais incommodé par la suite, si nombreux qu'ils soient. Les Virzimbers [Yazimba] sont en outre très sujets à la maladie appelée < colah » [kola] ^ qui est si fréquente parmi eux qu'un tiers des habitants de leur ville a la peau tachetée comme celle des lépreux et couverte de croûtes sèches. Nous ne nous sommes arrêtés qu'une seule nuit en cet endroit et, le lendemain matin, nous avons passé la grande rivière dans des pirogues.

gènes de Madagascar (Voir A. Grandidier : i* Notes sur les Yazimba, Mémoires publiés par la Soc. philomalhique à Voccasion du centenaire, 1888, p. 155-161, et Revue de Madagascar, 10 août 1903, p. 97-104; 2!^ Des rites funéraires chez les Malgaches, Revue d'Ethnographie, 1886, p. 225). 1. Ou pian [yaws]. Voir plus haut la note de la p. 317.

A environ une demi-journée de là, habite Rer Moume [Ramoma], le fils aîné du roi Triinmonongarevo [Tsimanongarivo] et loncle de Rer Vove [Ravovy]. Nous allâmes lui faire visite, après lui avoir envoyé pour la forme des messagers et avoir reçu Tinvitation de venir. Nous trouvâmes le prince assis en grande cérémonie h Tombre d*un tamarinier, car on était à Theure la plus chaude de la journée ; il est très puissant et très populaire. Il avait avec lui douze femmes et un grand nombre de personnes. Rer Vove [Ravovy] et sa femme Ry Kaley [Ra Kaly] s*agenouillèrent devant lui et lui léchèrent le genou, puis celle-ci s'en alla retrouver les autres femmes, tandis que mon maître s*assit sur une natte auprès de son oncle. Toutes ses tantes, sauf une qui était aveugle, s'approchèrent alors de lui et lui léchèrent Tépaule, car elles ne l'avaient pas vu depuis son expédition dans le Feraingher [Fiherenana]. On apporta ensuite du < toak ^ [toaka], qu'on versa aux principaux personnages de la suite de Rer Vove [Ravovy], au nombre desquels je figurais, toujours en compagnie de Guy [Gia (?) ou Kihy (?)] qui avait pour moi une amitié toute particulière. Mon maître, t]ui était fier d'avoir un blanc â son service, m'adressa la parole en mauvais anglais, dont il savait juste assez pour dire : « Venez ici » ou « Comment vous portez-vous? » En me voyant, Rer Moume [Ramoma] dit que, sans mes cheveux et mes yeux, il ne m'aurait pas pris pour un blanc, tant j'avais la peau brûlée par le soleil, presque aussi foncée que la sienne. « Ry Anzacker [Ra Anjaka] que voilà, ajouta-t-il, est presque aussi blanche que lui. » Et c'était vrai. Ry Anzacker [Ra Anjaka] était sa seconde femme, une sœur de Deaan ToakeofTu [Andriantoakafo], roi de Munnongaro [MananaraJ *, aussi nommé Masseelege [Mazalagem].

1. Mananara est Tancien nom de la rivière qui se jette dans la baie de

Rer Moume [Ramoma] n'est pas noir, mais de couleur cuivrée. Il a les jambes paralysées, quoiqull n*ait aucun mal apparent, ni enflure, ni plaie, et qu*il se porte en somme fort bien, mais il ne peut se tenir debout. On suppose que cette infirmité a été causée par un poison que lui a fait absorber, avec l'intention de le faire mourir, une de ses femmes qui était la veuve d*un prince ennemi tué par lui dans un combat et qu'il avait faite prisonnière. II passe ses journées assis sur un siège carré construit spécialement pour lui, qui est assez bas pour que ses jambes puissent commodément reposer sur le sol.

Comme je savais le malgache, ce prince prit un plaisir extrême à causer avec moi, car il a beaucoup de bonnes qualités et il est, comme je Tai éprouvé moi-même, plein d'humanité. C'est en effet grâce a la compassion qu'il eut de ma misère que je fus délivré, pendant le reste de mon séjour à Madagascar, des ennuis et des tristesses de l'esclavage et que j'ai pu finalement retourner ea Angleterre, après qu'il m'eut congédié d'une manière digne et affectueuse. Toute notre conversation roula sur moi et sur mes aventures extraordinaires ; les femmes s'y joignirent et m'exprimèrent leur pitié, disant qu'elles aime* raient à m'avoir avec elles et qu'elles s'évertueraient à me rendre la vie heureuse si je voulais les distraire avec les histoires de mes voyages et de mon pays. Mais l'heure de jouir d'une vie si agréable n'était point encore arrivé, et il me fallut subir encore quelque temps les tristesses de l'esclavage, qui d'ailleurs ne furent plus de longue durée.

Mon jeune maître, Rer Vove [Ravovy], était un galant homme, très adonné aux plaisirs et se livrant a toutes sortes de vices;

Bombétoke et qai s^appelle aujourd'hui Betsiboka. Elle ne porte plus le nom de Mananara que dans son haut cours, dans Tlmerina où elle prend sa source.

comme beaucoup de jeunes gens d*Europe, il était toujours par voies et par chemins, faisant mille extravagances, comme ont coutume les hommes de son âge et de son tempérament. Il avait une grande vigueur physique et il était de haute taille, n'ayant pas moins de six pieds huit pouces [environ 2 mètres], et, dans une armée ou dans une foule, on Tapercevait de loin, car il dominait de toute la tête ceux qui Tentouraient; son corps était bien formé et bien proportionné et il avait les mains et les pieds petits, avec les attaches fines.

J*eus parfois à le seconder dans ses aventures galantes, dont Tune, assez remarquable et hasardeuse, eut lieu pendant ce voyage. En quittant son oncle, mon maître alla rendre visite à un de ses cousins du nom de RerChemunghoher[RaTsimanoa], mais, en arrivant à sa ville, il apprit qu il était parti pour Moherbo [Mahabo]. Alors il lui passa par la tète Tidée d'envoyer sa femme en avant, prétendant avoir affaire d'un autre côté et lui promettant de la rejoindre dans trois ou quatre jours; il lui recommanda de traverser diverses villes de Virzimbers [Vazimba], parce qu'ils offrent toujours quelque cadeau aux membres de la famille royale qui passent chez eux, et il ordonna à la plupart des gens de son escorte d'accompagner sa femme; quant à moi, qui m'attendais à être préposé à sa garde, je dus le suivre.

Quand nous nous fûmes éloignés, Rer Vove [Ravovy] m*annonça qu'il avait i me confier un secret très important et qu'il avait besoin de mon aide. Je lui répondis qu'il ne pouvait douter de mon dévouement et que, pour le servir, je ferais tout ce qu'il voudrait, pourvu qu'il ne me demandât pas de tuer, c Non, me dit-il, il ne s'agit point de tuer, mais les suites de l'affaire peuvent être fâcheuses, si tu n'opères pas avec beaucoup de discrétion. Voici du reste ce que c'est : Rer Che-

munghoher [Ra Tsiroanoa] a épousé une femme qui était mon épouse avant Ky Kaley [Ra Kaly] et que j'ai répudiée un peu trop précipitamment à la suite d'une querelle; mon cousin, de son côté, s*est trop hâté de Tépouser, car, autrement, nous nous serions certainement réconciliés. Or, j'aime encore cette femme et, comme son mari est absent en ce moment, je désire que tu me procures une entrevue avec elle. Il y a auprès d'elle un < Maurominter » [Maromainty ou Maromita'], c'est-i-dire un nègre d'un pays d'outre -mer qui parle anglais; va le trouver sous le prétexte de lui faire visite et il te sera facile d'échanger quelques mots avec elle. » Comme il m'agréait fort de faire la connaissance de ce c Maurominter » [Maromainty ou Maromita] anglais, je consentis volontiers à prêter la main à cette entreprise et, ayant reçu les instructions de mon maître qui resta dans un petit village situé à environ deux heures de marche de la ville de Rer Chemunghoher [Ra Tsimanoa], je partis avec un guide chargé de me montrer le chemin.

Lewis, c'était le nom de ce nègre, m'accueillit fort bien et me régala. Il était né à la Jamaïque et avait embrassé la profession de marin; capturé par des pirates et abandonné à terre aux environs de la baie Augustin [Saint-Augustin], il y avait demeuré quelque temps, jusqu*au moment où, des troubles y ayant éclaté, il s'en vint avec beaucoup d'indigènes s'établir ici pour avoir une vie meilleure et une plus grande sécurité. Les affaires du Feraingher [Fiherenana] et de l'Angleterre firent les frais d'une longue conversation entre nous deux; mais, sa femme s'étant éloignée, je mis l'occasion i profit pour lui demander s'il ne pourrait pas me mettre i même de parler à la princesse. Il devina où j'en voulais venir, car il n'ignorait

i. Voir plus haut la note de la page 107.

pas soD histoire, quoique je ne lui eusse dit que ce qui élait strictement nécessaire pour Tobjet que j'avais en vue; il Talla trouver, et elle me fit répondre qu'elle allait venir; elle ne tarda pas, en effet, à arriver, accompagnée d*une seule servante. Elle avait une excellente excuse pour expliquer sa visite : son désir de voir un blanc. Lewis étant sorti de la maison avec sa femme, elle me dit que je pouvais m'acquitter de mon message, quel qu'il fût, devant sa servante, en qui elle avait une confiance absolue ; je lui fis connaître alors l'objet de ma mission et lui dépeignis la mélancoliç qui s'était emparée de Rer Yove [Ravovy] depuis qu'il était dans son voisinage. Je constatai qu'elle désirait, tout autant que lui, une entrevue ; elle fixa un rendez-vous pour la nuit suivante, dans un bois situé à une petite distance et retourna chez elle. Sa servante revint peu après m^apportcr du < toak » [toaka (rhum malgache)] que je bus avec Lewis, puis, j'allai porter la bonne nouvelle h mon maitre.

La nuit venue, nous nous rendîmes, lui et moi, au rendezvous fixé. Il faisait clair de lune. Il nous fallut franchir une rivière et traverser une plantation gardée par des chiens qui se mirent à aboyer, ce qui aurait pu nous faire découvrir, car les indigènes arrivent, d'ordinaire, à l'appel de leurs chiens, à cause des grands dégâts que les sangliers causent souvent à leurs cultures pendant la nuit.

Je laissai mon maître dans le bois et j'allai trouver Lewis, afin qu'il prévint la princesse qu*elle pouvait venir. Il la fit passer par une brèche de la palissade, car la porte est toujours soigneusement gardée la nuit, et je la conduisis auprès de son amoureux. La servante suivait, portant un chapon et du riz ainsi qu'une calebasse de < toak » [toaka]. Ils s'embrassèrent l'un l'autre avec passion. La servante voulait servir le souper, mais les anciens époux avaient d'abord à traiter d'autres questions.

ce que voyant, nous nous retirâmes et nous divertimes de notre côté de notre mieux. Deux heures passèrent avant que mon maître sifflât, pour nous indiquer que nous pouvions revenir. Nous soupàmes alors tous ensemble; puis, la ser\'ante et moi, nous nous éloignâmes de nouveau en laissant le couple seul jusqu au point du jour.-

« Maintenant, Robin, me dit alors mon maître, il faut que nous fassions comme les sangliers, qui mettent entre eux et Tendroit où ils ont commis leurs dégâts une grande distance r. Aussi, après avoir repassé la rivière, avons-nous marché jusque vers midi, heure à laquelle on devait nous apporter à manger. Comme j*étais aux aguets, écoutant si je n*entendrais pas le coup de sifflet qui était le signal convenu, j'allai au-devant du porteur; mais celui-ci, un rustre qui n*avait jamais vu un blanc, jeta à terre, en m'apercevaut, la viande et la calebasse de « toak » [toaka] qu'il portait et il s'enfuit en proie à la plus grande frayeur ; de retour auprès de sa maltresse, il lui raconta qu'il avait rencontré un esprit blanc qui avait couru après lui pour avoir sa viande et qu'il avait dû la lui abandonner. Nous rimes beaucoup, la nuit suivante, de sa naïveté, lorsque nous nous trouvâmes de nouveau avec la princesse.

A cette entrevue, elle apporta encore un chapon, du riz et du « toak » [toaka], et je ne pus m'empécher de plaisanter mon maître, qui cette fois soupa et se régala de c toak » [toaka] d*abord, après quoi, les deux anciens époux nous envoyèrent à distance, la servante et moi, faire le guet et passer la nuit comme nous Tentendrions. Si nous ne nous étions pas plu et que nous n'eussions pas su nous amuser ensemble, comme les circonstances le voulaient, nous eussions été bien sots et il nous eAt fallu veiller pendant de longues nuits en nous ennuyant â la mort. Nous restâmes couchés jusqu'au

point du jour; nous allâmes alors trouver nos maîtres, qui n*étaient pas encore levés. Le moment de se séparer étant venu, les deux amoureux s^embrassèrent, c est-à-dire se frottèrent leurs nez Tun contre Tautro en faisant de fortes aspirations, comme ceux qui prisent du tabac en reniflant; puis ils se quittèrent très satisfaits.

Il faisait déjà grand jour, et, quand nous voulûmes traverser la plantation et retourner par le chemin que nous avions suivi en venant, les gens étaient dehors, de sorte que, comme nous étions tous deux des personnages fort remarquables, lui par sa haute taille et moi par ma couleur, il eût suffi qu*on nous vtt de loin pour que notre secret fût connu de tous. Nous n*eûmes donc d*autre ressource que de passer à travers un fourré de ronces et d*arbres épineux dans lequel je pénétrai le premier, me traînant sur les genoux et me frayant un passage avec un bâton ; mon maître me suivit. Nos épaules ne tardèrent pas à être en sang, ce h quoi, dans notre hâte, nous ne fîmes pas d*abord attention, et, quand nous nous en aperçûmes, il n'y avait plus de remède; il ne nous eût servi de rien de rebrousser chemin. Nous continuâmes donc notre route, mais, après avoir traversé la rivière, nous nous regardâmes Tun Tautre et, en voyant notre peau toute *écorchée, nous ne pûmes, malgré nos souffrances, nous empêcher de rire. Il nous fallut continuer à suivre des chemins détournés, ayant maintenant autant de honte que nous avions auparavant de crainte de nous laisser voir.

Quand nous le rejoignîmes, Guy [Gia (?) ou Kihy (?)] ne put s*empécher de rire de nous. Rer Vove [Ravovy] lui expliqua que nous avions chassé un sanglier et que, en le poursuivant à travers les halliers, nous nous étions mis ainsi en sang. « N'estce pas plutôt, répliqua-t-il, une femme sauvage dont le propriétaire vous suivait de si près que vous avez été bien aises de

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VOUS réfugier dans le premier bois venu ». Ry Kaley [Ra Kaly], de son côté, témoigna un peu de jalousie, mais nous dissipâmes ses soupçons en nous moquant d'elle.

Une fois réunis de nouveau, nous marchâmes vers le nord où se trouve tout le bétail [dans la région du Manambolo]. Je n'ai jamais vu de pays plus beau; il est abondamment pourvu de tout ce qui est nécessaire à la vie. Ses habitants, qui sont chargés de veiller au bétail du roi, ne vont jamais à la guerre; ils ont, en outre, de grands troupeaux à eux. Les bœufs du roi portent une marque dite Chemerango [Tsimirango *] ; il y en a tant qu'on ne connaît pas leur nombre à deux ou trois mille près. J'y en ai vu qui étaient incapables de marcher, les uns parce qu'ils étaient trop vieux, les autres parce qu'ils étaient trop gras. On ne se donne jamais la peine de traire même le quart des vaches, quoique le pays soit peuplé; il y a en eiïet beaucoup de villes, et les Virzimbers [Vazimba] y sont nombreux, mêlés aux indigènes.

La ville principale est très grande ; c'est là que le berger-chef tient sa cour, qu'il juge les différends et qu'il prononce ses arrêts sans appel. Quand nous vimes ce personnage, il trônait au milieu de ses gens à la manière d'un souverain et il faisait une fort bonne flgure; il se leva pour baiser le genou, mais non pas les pieds, de Rer Vove [Kavovy] en signe d'estime. Il a à lui huit cents têtes de bétail et trois cents esclaves. Il offrit à mon maître cinq de ses bœufs et quinze autres portant la marque Chemerango [Tsimirango]. Il ne va jamais à pied et se fait porter sur une civière par des esclaves, car il est très âgé, ayant été berger du père de Trimmonongarevo [Tsimanongarivo], Deaan Lohefute [Andriandahifoty].

i. C'est encore le nom qu'on donne dans TOuest aux bœufs des rois. Voir au mot bceuf dans le Dictionnaire du R. P. Webber.

Il serait facile de fabriquer ici du beurre et du fromage, si ces indigènes avaient les connaissances nécessaires, car les vaches donnent beaucoup de lait, pas autant cependant que nos vaches anglaises, mais pendant un plus grand nombre de mois chaque année. La saison d'été est la plus mauvaise pour le bétail; pourtant, dans la région dont je parle, il y a tant de rivières, de ruisseaux et de sources que Ion n*y souffre jamais de la sécheresse qui désole TAnterndroea [le pays des Antandroy]. On pourrait en outre s y procurer de-grandes quantités de suif et de peaux, si les habitants jugeaient à propos de les préparer. Il y a, du reste, beaucoup d'autres articles qui pourraient être utilisés, par exemple la cire, que Ton jette, tant elle est abondante. En de nombreux endroits, il y a du fer, que les indigènes savent fort bien transformer en acier, et du cuivre dont ils font des manilles ou bracelets. Je ne doute pas du reste qu'il n'existe encore d'autres métaux à Madagascar, de l'argent, par exemple, dans les montagnes de l'intérieur du pays, car les Malgaches font des boucles d'oreilles et des manilles d'argent, ainsi qu'une sorte d'étain qu'ils appellent « tutaneg » * et même peut-être de l'or.

Du reste, il n'est pas douteux qu'on y trouverait beaucoup d'autres produits naturels intéressants dont je ne saurais donner un compte-rendu satisfaisant et dont je préfère ne pas parler. Mais il ne faut pas que j'oublie de mentionner qu'il y a en abondance daiis les parties de l'île que j'ai visitées deux ou trois espèces de soie, qui sont d'ordinaire brunâtres, mais il y en a aussi une blanche dont le cocon ou sac, qui a environ trois pouces [de sept à huit centimètres] de long et qui a la forme d'une quille, est couverte de petits poils ou piquants Ans et aigus qui

1. Du persan toulia-nak [en portugais, tutenaga, et en français, toulenague], qui est un alliage de zinc, de cuivre et de nickel. Les Malgaches appellent l'étain, qui n existe pas à Tétat de minerai à Madagascar, firapotay (litt. : plomb blanc).

entrent dans les doigts; au sommet, se trouve un trou, d'où j*ai vu sortir un ver noirâtre, que je ne saurais décrire, n'ayant pas eu la curiosité d*observer s'il change de forme comme le ver à soie ordinaire. Ce que je sais, c'est qu*il n'y a pas de mûriers dans Ttle et qu'on le trouve, avec la soie qu'il produit, sur diverses espèces d'arbres; son cocon est attaché aux grosses branches ou au tronc même de l'arbre. Les indigènes étirent avec leurs mains le cocon qu'ils mettent sur leurs genoux et, après l'avoir comme cardé, ils le filent avec une quenouille et avec un fuseau formé d'un os ; ils tissent la soie qu'ils obtiennent de cette façon, comme le coton, et en fabriquent des € lambers » [lamba] très beaux et très fins. Cette soie est difficile à travailler, c'est pourquoi on ne l'emploie pas davantage.

Dans la région où les Saccalauvor [Sakalava] gardent leur bétail, il y a un arbre appelé Rofeer [Rofia] avec lequel les individus des classes inférieures et même des classes moyennes se confectionnent leurs < lambers » [lambaj. Sa feuille ressemble i celle du cocotier, mais elle est plus longue de deux pieds ; on en enlève la partie supérieure et on fait sécher pendant deux ou trois jours l'enveloppe inférieure [la pellicule ou l'épiderme], ce qui donne des sortes de lanières longues, minces et blanches. On les humecte et on les divise en fils qu'on noue avec soin bout à bout et avec lesquels on tisse les étofles. Quelquefois, on teint ces fils et on en fait des « lambers » [lamba] à bandes de diverses couleurs. Cet arbre porte un fruit qui ressemble à une prune de Damas.

Quand Rer Vove [Ravovy] eut fini d'inspecter son bétail et y eut laissé environ deux cents bœufs qu'il avait acquis pendant ce voyage, nous revînmes chez nous afin de faire les semailles de riz, car, à Madagascar, les plus grands personnages s'occupent eux-mêmes de leurs plantations et ils ont grand soin de prévoir

les approvisionnements qui sont nécessaires pour leurs familles.

A peine rentré, mon maître fut appelé par une affaire à Moherbo [Mahabo]; grâce à l'intercession intelligente de Guy [Gia (?) ou Kihy (?)], j'eus la permission de Ty accompagner. J'avais, en effet, le plus vif désir de voir l'Anglais dont on m'avait parlé; je ne tardai pas à le rencontrer et nous avons éprouvé plus de joie en nous voyant que n'en ont des parents qui se retrouvent après une longue absence. Il s'appelait William Thornbury et était à Madagascar depuis neuf ans. Pendant son premier voyage — comme moi, étant encore un enfant, il avait voulu prendre la profession de marin, — un fort coup de vent avait cassé les amarres des ancres de son navire, qui prit la mer et ne revint plus, soit qu'il eût vu un pirate, soit pour toute autre cause, si bien qu'il fut abandonné à terre avec le chirurgien du bord et un matelot qui moururent de chagrin quelques mois après, et il demeura seul, livré à lui-même. Le roi s'empara des quelques objets qu'avait laissés le capitaine du navire, lui disant qu'il n'avait à s'inquiéter de rien et lui promettant de lui fournir tout ce dont il aurait besoin et de le renvoyer dans son pays par le premier navire qui viendrait; il tint sa promesse et ne fit pas de lui un esclave, comme l'avait fait de moi Mevarrow [Mahavariana]. Aussi, en comparant nos destinées, la mienne me parut-elle de beaucoup la plus triste. Mon compatriote alla trouver la première femme du roi, la plus âgée, et lui demanda, pour me régaler, un peu de « toak » [toaka] qu'elle lui fit donner de suite.

J'ai fait plus haut la description du physique du roi [Tsimanongarivo] ; je vais maintenant donner celle de son caractère, d'après ce que m'a raconté William Tornbury. J'avais souvent entendu parler des actes de cruauté qu'il avait commis lorsqu'il était en colère; or, en réalité, ce roi était avide de

gloire et avait Tambition de rendre son pays riche et prospère. Jusqu*à lui, le Saccalauvor [le pays Sakalava] n*avait pas plus d'importance que les autres pays de Tile, il était même moins puissant que le Feraingher [Fiherenana] ; en prenant le pouvoir, il expulsa ses deux frères dont Tun, comme je Tai dit plus haut, se réfugia dans le Feraingher [FiherenanaJ et devint le chef de la partie sud de ce royaume. L'autre, avec environ huit cents hommes, traversa la belle contrée où Ton conserve le bétail [le Ménabé actuel] et qu'habitent les Virzimbers [Yazimba], puis, allant plus au nord, il s'établit sur la rivière que les Européens appellent Masscelege [la baie de Bombétoke]. Les Virzimbers [Vazimba] qui avaient fui devant lui, voyant qu'il ne leur voulait pas de mal et qu'il cherchait simplement un lieu convenable pour y vivre en sûreté, ils revinrent à leurs villages et se placèrent sous sa protection. Il fonda un royaume presque aussi vaste et presque aussi puissant que ceux de ses frères, royaume que gouverne actuellement son fils, Deaan Toakoffu [Andrian-Toakafo].

Quand Rer Trimmonongarevo [Ra Tsimanongarivo] eut vu que son frère était un prince puissant, il lui envoya des ambassadeurs afin de conclure avec lui un traité d'amitié; celui-ci, qui avait des sentiments élevés, y consentit volontiers, espérant que Dieu et son père défunt, Deaan Lohefute [Andriandahifoty], pardonneraient à Rer Trimmonongarevo [Ratsimanongarivo] et les combleraient tous deux de bénédictions dans l'avenir.

Vers cette époque, Rer Trimmonongarevo [Ratsimanongarivo] attira dans son pays quelques Virzimbers [Vazimba], auxquels il donna des villes sur les rives du Mernee [Mania *]. Il se montra aussi très généreux envers ses sujets, faisant des cadeaux de

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