IV
bétail et d'esclaves à ceux qui avaient éprouvé des pertes à son service. Il s'efforça par tous les moyens possibles à attirer dans le Saccalauvor [le pays des Sakalava] les gens des autres pays, leur donnant des esclaves et du bétail. J*ai déjà dit avec quelle bonté il traitait les gens du Feraingher [Fiherenana] fails prisonniers dans les guerres, restituant tous les esclaves et tout le bétail à leurs maîtres, lorsque ceux-ci consentaient à venir habiter dans ses Etals avec leurs parents. Aussi les habitants du Saccalauvor [du pays Sakalava] sont-ils devenus très nombreux et très riches, y vivant dans Tabondance et dans la sécurité et ayant une grande estime pour leur roi qu*ils adorent comme leur bienfaiteur.
II y a néanmoins un grand danger à se soumettre à la volonté arbitraire et au bon plaisir d*un homme, tout vertueux et tout plein de qualités qu'il soit. Ses sujets ne sont en somme que les esclaves d'un individu qui n'est pas en tout point un héros, mais qui est exposé aux infirmités humaines et à des passions moins faciles à dominer que celles des gens d'un moindre rang. Les rois prétendent, en effet, à une suprématie entière et cherchent à accroître leur puissance de plus en plus, voulant que leur volonté domine toutes les autres, voulant avoir un pouvoir absolu, illimité, et montrer à tous qu'ils Tont. Cet amour de Tautocratie, qui est si commun chez les grands, aveuglait précisément Rer Trimmonongarevo [Ratsiraanongarivo] pour le malheur du Saccalauvor [du pays Sakalava], tout au moins pour la partie de ce pays qui se trouvait placée sous sa juridiction immédiate. Les autres princes, ses fils et ses neveux, étaient aussi humains que dans toute autre province de rtle; mais le roi était si orgueilleux de l'autorité suprême qu'il avait usurpée que, lorsqu'un ambassadeur ou des étrangers se trouvaient dans sa ville, pour leur montrer qu'il était le maître
d'agir à son gré et qu*il était au-dessus des coutumes de la tradition, souvent il ordonnait de mettre immédiatement à mort un inculpé pour une faute légère, parfois même un innocent.
11 ne fit montre de ce caractère barbare que lorsqu'il fut assis solidement sur le trône; plusieurs fois emporté par la colère, il fut très cruel, ce qui lui fit perdre beaucoup de sujets qui allèrent se placer sous la protection d autres princes. Quelques-uns même quittèrent le pays et s'en allèrent vivre dans les états de son neveu ToakoRu [Toakafo], bien qu'ils eussent pu trouver une sécurité suffisante auprès de ses fils. C'est de cette manière que les Malgaches se soustraient au pouvoir arbitraire de leurs chefs. Ils n'ont point la pensée que leurs rois exercent une autorité d'origine divine ^ et ils ne se croient pas tenus par leur religion à souffrir patiemment les vexations. En outre, les grands personnages se font un devoir de secourir les individus qui sont dans le malheur, fussent-ils même leurs ennemis ^ Ce fut le cas du fils de Deaan Crindo [Andrian- Kirindra] quand il s'enfuit dans Antenosa [chez les Antanosy] ; ce fut aussi le cas de Rer Mynbolambo [Ramaimbolambo, le frère du roi dont je parle [Ratsimanongarivo] quand il s'enfuit dans le Feraingher [Fiherenana] ; et c'est à cette générosité que je dois ma délivrance.
Un jour, j'étais auprès du roi, qui se mit à tousser et à respirer avec une certaine difficulté; aussitôt tous les gens qui l'entouraient se prosternèrent, car il paraît que, peu de temps auparavant, le roi, ayant eu une légère suffocation du même genre, avait saisi son fusil sans rien dire et avait tiré au beau milieu des assistants, tuant ou blessant trois d'entre eux. Après quoi, pour toute excuse, il leur avait demandé pourquoi ils l'avaient empêché de respirer?