‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 2)Chapitre 39 sur 61 · C'est une erreur. — 2. C*esl encore une erreur · texte numérisé non relu

C'est une erreur. — 2. C*esl encore une erreur

Je n'avais vu nulle part dans Tile jusque-là un esclavage aussi abject; et pourtant je dois dire que ce roi ne raisonnait pas et n'agissait pas d'ordinaire en tyran sanguinaire, loin de là. En effet, à part deux ou trois condamnations injustes prononcées de sang-froid par vaine ostentation, ses autres actes de cruauté ne se manifestaient que de temps à autre pendant de violents accès de colère, qui devenaient de plus en plus terribles à mesure qu'il avançait en âge. Je dois, pourtant, reconnaître qu'il usait des châtiments corporels plus fréquemment qu'aucun autre prince de Ttle. Pendant mon séjour, une femme accusa méchamment une rivale d'avoir volé sa maîtresse, qui était une des reines. II y avait alors auprès du roi plusieurs ambassadeurs [marchands], et cette femme, qui était en réalité une créature vile et qui avait déjà eu les oreilles coupées en punition d'un vol, avait choisi à dessein ce moment pour obtenir une condamnation cruelle, car elle s'attendait à ce que le roi prononcerait la peine de mort. Mais celui-ci, après avoir écouté avec une grande patience tous les détails de la cause, ordonna que l'accusatrice fût mise à mort; on ne peut dire que ce fût un jugement injuste, quoique sévère. La femme qui avait été injustement accusée demanda qu'on lui donnât la satisfaction d'exécuter elle-même le jugement; le roi y consentit et lui donna une épée. Elle eut vîte rejoint le bourreau qui, voyant l'épée royale, maintint la criminelle, pendant que sa rivale lui coupait la gorge. Voilà assez d'exemples pour montrer quels étaient les vertus, les vices et les penchants singuliers de cet extraordinaire souverain.

Pendant que j'étais dans ce lieu, j'y rencontrai William Purser, l'interprète, ainsi que plusieurs autres personnages importants du Feraingher [Fiherenana]; je reçus, entre autres visites, celle de mon vieil ami Ry Nanno [Ranaona], l'ambas-

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sadeur de Rer Vovvern [Ravovona] auprès de Deaan Crindo [Aadrian-Kirindra], celui qui le premier m'avait indiqué la route du Feraingher [Fiherenanaj. Ry Nanno [Rauaona] avait un aussi grand train que dans son pays ; il était ici avec quelques membres de sa famille, qui avaient été faits prisonniers et qu'il avait suivis volontairement.

Quand Rer Yove [Ravovy] s'en retourna chez lui, nous nous séparâmes, mon compatriote et moi, à grand regret, non sans nous donner Tun à l'autre les instructions nécessaires pour que celui des deux qui aurait la chance de revenir en Angleterre le premier pût aller trouver les amis de l'autre pour leur porter des nouvelles. Ce fut lui qui eut cette bonne fortune.

Quelques jours après notre retour dans notre ville, les deux ambassadeurs [marchands] qui se trouvaient avec nous à Moherbo [Mahabo] la traversèrent en retournant dans leur pays. Rer Yove [Ravovy] les invita à y passer la nuit et leur donna une maison. Ils me firent venir et asseoir entre eux sur leur natte et ils liie questionnèrent sur mon pays et sur ses habitants, ainsi que sur mes aventures. Je leur donnai satisfaction du mieux que je pus, autant du moins qu'ils purent comprendre mon récit, car ils n'ajoutèrent pas grande foi à ce que je leur dis de notre roi et de sa cour si brillante et si magnifique, de notre capitale, de nos flottes et de nos armées, etc. De mon côté, je leur demandai où était leur pays. Ils me dirent qu'il était situé dans l'intérieur et qu'il était montagneux, qu'il s'appelait Amboerlambo [Amboalambo] ^ et était partagé en deux royaumes

1. u Dès qu'on a connu dans Touest ]es Andriana du centre de Madagascar (a), qui étaient de sang malais, on les a appelés Lohalambo (litt. : qui ont une tète de sanglier, c'est-à-dire qui ont des cheveux droits et raides, par opposition aux cheveux crêpés des indigènes) ou Amboalambo

(a) Les habitants de la côte nord-ouest donnaient au commencement du

que gouvernaient deux frères, qui avaient de grandes oreilles, ornées de rondelles d argent, brillantes comme des astres.

Je demandai des explications à ce sujet, et ils me répondirent que dans leur pays on a Thabitude de percer les oreilles des jeunes enfants et de mettre dans le trou d*abord un morceau de plomb, puis, quand la plaie est cicatrisée, une petite spirale formant ressort qui agrandit Touverture par degrés et qu'on remplace successivement par d'autres plus grandes jusqu'à ce que l'ouverture ait atteint la grandeur voulue. On y introduit alors ces rondelles d'argent, artistement fabriquées, que l'on ajuste très soigneusement dans le lobe de peur que le cercle de ce lobe, [qui est extrêmement mince et par conséquent très fragile], ne se déchire. Certains de ces trous atteignent une dimension telle qu'une femme peut y passer la main! Il y a dans ce pays d'Am-

(litt. : chiens à sanglier, c*est-à-dire, suivaat les uns, qui ont les poils raides, toujours à cause de la difTérence de leur chevelure avec celle des Malgaches d'origine indo-mélanésienne, et, suivant les autres, dont les oreilles sont déchirées comme celles des chiens qui chassent le sanglier, parce que ces malais perçaient d'énormes trous dans les lobes de leurs oreilles pour y introduire des disques d'un grand diamètre [mode inconnue à cette époque dans l'ouest comme dans l'est de Madagascar] et que, souvent la peau cédant, ces lobes pendaient sous la forme de deux longs lambeaux de chair). — Dans son Mémoire sur Madagascar adressé en 1714 à Monseigneur de Pontchartrain (Archives des fortifications des Colonies : Carton de Madagascar, n^ 1, pièce 3). Parât, gouverneur de Tile Bourbon, dit qu'il y a dans l'intérieur de l'Ile un peuple qui s'appelle Balamlo [Amboalambo (ou Andriana)] et qui est gouverné par un roi payant tribut à celui du nord-ouest. On voit qu'à la même époque [vers 1712 (récit publié seulement en 1729)], Drury a rencontré au Ménabé des marchands Amboalambo (A. Grandidier, De l'origine des Malgaches, Ethnographie de Madagascar, note, p. 87).

XVII' siècle à la populalion du centre de Tile le nom 6'Hova *, ce qui prouve qu'à cette époque les Malais ou Andriana actuels ne lui avaient pas encore imposé leur dominalion et qu'elle obéissait encore à ses chefs indigènes ou Hova (A. Grandidier, De Torigine des Malgaches, Ethnographie de Madagascar, note 2, p. 86).

1. C'est dans un Journal maritime de 1668 {Archivée des Colonies) que j'ai trouvé ce nom mentionné pour la première fois : « Les Hovrn trafiquent avec le Nouveau-Massalege (la baie de Boina) » [A. Grandidier.]

boerlambo [Amboalambo] des artisans spéciaux qui fabriquent ces ornements. Les gens pauvres qui ne peuvent se procurer des rondelles d'ai^ent, en ont en c tutaneg » [étain *], métal qui s appelle à Madagascar « Ferotchfutey » [Firapotsy].

Ses habitants viennent vendre dans le pays Saccalauvor [Sakalava] du fer, qu^ils fabriquent en grande quantité, et ils apportent aussi de la soie. Le climat de leur pays n'est pas salubre, car les vallées y sont couvertes de brouillard et pleines de marécages, par conséquent inhabitables et peu favorables à rélevage du bétail : aussi sont-ils obligés d'acheter des bestiaux. Les montagnes y sont si rocailleuses qu'il y a à peine assez de terre pour creuser les fondations des maisons. Les ambassadeurs [marchands] se plaignirent à moi que Rer ïrimmonongarevo [Ratsimanongarivo] ne voulût pas leur vendre de fusils, ni leur en laisser vendre par ses sujets. Avant que les Européens n'eussent introduit des fusils dans l'île au temps de Deaan Lohefutey [Lahifoty], leur roi était, paraît-il, plus puissant que celui des Saccalauvors [Sakalava], mais il n'en est plus de même aujourd'hui. Ils font quelquefois du commerce, me dirent-ils, avec Mattatanna [Matitanana, sur la côte sudest] et Antenosa [les Antanosy, dans le sud] mais pas assez pour s'approvisionner suffisamment en armes et en munitions. Il y a chez eux un très grand trafic en toutes sortes de métaux.

Je menais en somme une vie douce, lorsque, après trois mois de séjour dans la ville de Rer Vove [Ravovy], j'appris qu'un navire était arrivé à Yong-Owl [Ony ola? (baie de Lovobé)] pour y trafiquer. Ce navire était, d'après les renseignements que j'ai eus depuis, le Clapham Gally, que commandait le capitaine Wilks. Tous ceux qui avait des esclaves à vendre les

i. Voir plus haut la noie de la p. 350.

firent conduire à la côte, et mon maître se disposa, lui aussi, à en envoyer quelques-uns.

J*eus une joie intense à cette nouvelle, mais je ne savais comment formuler ma requête. J*allai trouver mon ami Guy [Gia (?) ou Kihy (?)] dans sa maison et lui exposai mon cas; il consentit à demander à mon maître de m*envoyer à la côte et de me vendre au capitaine. J'étais heureusement absent quand il fit la démarche, car mon maître entra dans une grande colère et, sans Tintervention de quelques amis, il se fût mis immédiatement à ma recherche et m*eût tué sur le coup. Quand je revins auprès de lui, il me commanda de lui remettre mon fusil et me dit que j'étais un prisonnier de guerre et un esclave et qu'il me le ferait sentir. « Will, ajouta-t-il, est un pauvre garçon oublié à terre par accident, dont le cas est tout différent du tien ». Puis, appelant son cuisinier : « Mechorow [Masorao], lui dit-il, prends cet esclave blanc et fais-le travailler comme les autres esclaves ». Mechorow [Masorao] obéit consciencieusement, me traitant d'autant plus durement que j'avais eu autrefois quelque autorité sur lui. Souvent il me faisait suivre, un pot de fer sur la tète, Rer Vove [Ravovy] et sa femme, quand ils allaient se promener dans les petites lies situées au milieu de la rivière Mernee [Mania], où mon maître se rendait de temps à autre pour tuer des oiseaux sauvages et des crocodiles. Mais je tâchai, avant le départ du navire, d'informer le capitaine de ma présence dans ce pays. Je pris une feuille de < satter » [satrana] *, large d'environ deux pouces [5 centimètres] et longue d'un pied et demi [0 m. 45] sur laquelle j'écrivis ces mots : « Robert Drury, fils de M. Drury, propriétaire de l'auberge de King's Head dans le Old Jury, actuellement

i . Le Satrana est un latanier nain ( Hyphxne coriacea) qui est très commun dans les plaines du sud et de Touest de Madagascar. Voir la note p. 273.

esclave dans Tile de Madagascar, dans le pays de Morandavo [Morondava], autrement nommé Yong-Owl [Ony ola? (baie de Lovobé)] », et je priai un homme qui se rendait à la côte de remettre cette feuille au premier blanc venu. Quand il revint, je lui demandai ce que les blancs avaient dit en voyant cette feuille. Il me répondit que Thomme blanc à laquelle il Tavait remise ne Tavait probablement pas trouvée à sa convenance, car il Tavait jetée, et pourtant elle valait bien celle que vous m'aviez confiée, car, ayant perdu la vôtre, j'ai arraché à un < satter » (satrana) la meilleure que j'ai pu trouver ».

J'eus le cœur si gros en entendant le récit de cet homme que j'allai me cacher dans le bois pour pleurer. J'appris bientôt que Vill Thornbury avait reçu l'autorisation de partir et je nourris l'espoir qu'il obtiendrait mon rachat. Mais, lorsque, quelque temps après, je sus que le navire avait mis à la voile et qu'il n'avait nullement été question de moi, je fus fou de désespoir. Aujourd'hui encore, je ne puis m'expliquer pourquoi le capitaine ne s'était pas occupé de moi, car je suis sûr que Vill Thornbury lui a donné mon nom.

Quelques semaines plus tard, je ressentis des douleurs dans les os que j'attribuai d'abord à un refroidissement, mais qui augmentèrent bientôt au point que je ne pus marcher sans m'appuyer sur deux bâtons. Je restai trois semaines dans ce triste état, puis des pustules commencèrent à me couvrir tout le corps; mes voisins me dirent que j'avais le « colah » [kola] ' ou « pian » [yat(;5]. Rer Vove [Ravovy] m'envoya chez un Virzîmber [VazimbaJS sur les rives du Mernee [Mania], pour que j'y fusse soigné.

Ce Virzimber [Vazimba] prit une certaine écorce, qu'il fit trem-

i. Voir plus haut la note de la page 317.

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