‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 2)Chapitre 40 sur 61 · Voir plus haut la note 2 de la page · texte numérisé non relu

Voir plus haut la note 2 de la page

per dans de Teau, et, chaque jour, il me frottait le corps avec cette eau, dont je prenais aussi des bains. Au bout d'une semaine environ, mes os devinrent moins douloureux et, après quelques semaines, mes plaies se guérirent et je repris mes forces. Je passai en tout six mois chez les Virzimbers [Yazimba].

Ces gens semblent appartenir à une race différente de celle des autres indigènes. Leurs têtes ont une forme très bizarre [en pain de sucre]; Tocciput et le front sont très aplatis, ce qui n'est certainement pas naturel, mais la conséquence de leur habitude de comprimer la tète des enfants dès leur naissance. Leurs cheveux ne sont pas aussi longs que ceux des autres malgaches, ni tout à fait crépus. Leur religion est différente; ils ne possèdent pas d' « Owleys » [Oly ou Aoly] dans leurs maisons; ils adorent la nouvelle lune et vénèrent certains animaux, tels que coqs, lézards, etc. Croient-ils que des esprits ou des démons habitent le corps de ces animaux, c'est ce que je ne saurais dire, car entre eux ils parlent, quand bon leur semble, un langage spécial dont je n*ai pu apprendre que quelques mots, de sorte que je ne suis point parvenu à pénétrer bien avant dans Tétude de leurs mœurs particulières. Avant de prendre leurs repas, ils jettent un morceau de viande par-dessus leurs têtes, disant : < Voilà un morceau pour le démon », et ils en coupent quatre autres qu'ils jettent aux quatre points cardinaux pour les Maîtres des quatre parties du Monde. C'est une pratique que suivent ceux qui observent les prescriptions de leur religion, mais il y en a beaucoup qui i'omettent, tout comme certains Européens négligent de dire leurs grâces après le repas. Ils préparent leurs mets bien mieux que les autres indigènes; en effet, ils font toujours bouillir des bananes ou des pommes de terre [patates ou manioc] avec leur viande et font de bonnes soupes épaisses comme chez nous.

Ils fabriquent de bonne poterie, vases, plats, cruches, qu*ils vernissent extérieurement et intérieurement, et ils font preuve d'une grande habileté dans beaucoup d'autres métiers. Mais, malgré leur grande intelligence, ils ne sont jamais parvenus à constituer des 'états ou même des communautés d'une certaine importance; chaque ville était indépendante et avait sa complète autonomie; de là des querelles et guerres fréquentes entre elles, car, comme il n'y avait pas de loi générale ni de gouvernement central pour régler leurs différends jusqu'au jour ou ils se sont placés, les uns, sous les ordres de Rer Trimmonongarevo [Ratsimanongarivo] et, les autres, sous ceux de Deaan Toakoffu [Andrian-ïoakafo]. Il y a, m'a-t-on dit, d'autres Verzimbers [Yazimba] dispersés en différents points de l'île, qui mènent une vie errante, comme la menaient autrefois ceux dont je parle. Je crois qu'il ne serait pas facile de décider si ce sont, oui ou non, les aborigènes ou premiers habitants de Madagascar. J'ai fait la remarque que, chez eux, la différence de religion n'est point imputée à crime ni à blàme et que, comme les autres indigènes, ils n'ont pas de prêtres.

Quand j'eus recouvré mes forces, je réfléchis aux misères qui m'attendaient, si je retournais chez mon ancien maître, et, après avoir hésité quelque temps, je résolus de courir le risque d'aller me jeter aux pieds de Rer Moume [Ramoma] et de solliciter sa protection, quelles que dussent être les conséquences de cet acte. La mort était en effet préférable à un esclavage perpétuel. En conséquence, un matin, je priai mon hôte de me transporter, avec son canot, de l'autre côté de la rivière, prétextant que j'avais une visite à faire à un ami, et de là j'allai à la ville de Rer Moume [Ramoma] qui n'était pas à plus de deux heures de marche.

Lorsque j'arrivai, ce prince était assis sous un hangar au

milieu de ses femmes. Je me prosternai devant lui et lui léchai les pieds ; puis, me mettant à genoux, je levai les mains en Tair, lui demandant sa protection contre les mauvais traitements de mon maître, Rer Vove [Ravovy], qui m*avait réduit au plus abject des esclavages, uniquement parce que j*avais envoyé un ami le prier de me vendre à mes compatriotes, afin que je pusse voir encore une fois mes chers parents dont j*étais séparé depuis tant d*années. « Mon maître, ajoutai-je, m*a dit que j*étais son esclave, pris à la guerre, quoique je fusse exactement dans la même position que Will, un pauvre malheureux errant de côté et d*autre dans Tattente d*une occasion pour retourner dans mon pays natal. Jamais je n*ai été Tennemi de mon maître, et je n*ai pas été capturé combattant contre lui. Si vous me remettez entre ses mains, il me tuera et mes maux seront finis, mais j*espère que vous aurez pitié de moi ».

Je vis que ma triste histoire excitait la compassion du prince, car il avait les larmes aux yeux et plusieurs de ses femmes pleuraient*. Il me commanda de me lever et m*assura qu*il ne me livrerait pas à Rer Vove [Ravovy]. « Si mon parent, ajouta-t-il, prétend avoir besoin d'esclaves, quoique je sache pertinemment que tel n*est pas son cas, je lui en enverrai deux ou trois à votre place. N*ayez donc aucune crainte : je vous protégerai et je pourvoirai à tous vos besoins. » Puis, se tournant vers une de ses femmes : « Vous, Ry Ânzacker [Ra Ânjaka], dit-il, vous serez désormais la mère de Robin et vous veillerez à ce qu*il ne manque de rien », et, s*adressant i moi, il ajouta : « Je ne vous demanderai rien d*autre que de veiller à ce que mes armes, dont j*ai plus de cent, soient toujours

1. Des malgaches qui ont des larmes aux yeux, ce n*est pas commun!

propres et i ce que mes munitions et mes pierres à fusil soient toujours prêtes et en bon état; vous aurez du reste des serviteurs pour vous aider dans cette besogne. » Puis, appelant un esclave, il lui ordonna de me construire une maison dans Tintérieur de sa palissade, i côté de celle de « ma mère >. Deux jours après, ma maison était terminée ; Ry Ânzacker [Ra Ânjaka] fut très bonne pour moi, et je ne sortais jamais sans un fusil, comme un homme libre.

Quelques jours plus tard, des messagers de Rer Vove [Ravovy] vinrent au nom de leur maître réclamer à Rer Moume [Ramoma] son esclave blanc. J*étais présent. Rer Moume [Ramoma] les interrogea d*abord pour s'assurer que je lui avais bien dit la vérité, puis, quand il eut constaté que mon récit était exact, il dit : < Je regrette que mon parent soit un jeune homme assez inconsidéré pour agir ainsi! Qui a jamais vu un blanc être Tesclave du cuisinier d*un noir, sauf chez les pires brutes du pays sauvage des Anterndroea [des Antandroy]? Mon neveu a eu tort de l'emmener, contre sa volonté, hors du pays de Feraingher [Fiherenana], mais du moment qu'il l'avait ici avec lui il aurait fait preuve de sagesse et de bonté en le menant au capitaine anglais et lui disant qu'il en avait pris soin ; en agissant ainsi, il eût fait une action généreuse toute à son honneur et à l'honneur de nous tous. Il oublie sûrement les avantages que nous tirons de nos relations avec les Anglais ; ne sait-il pas que, jusqu'au jour où ils nous ont apporté des armes à feu, nous étions l'objet des insultes de tous nos voisins. Tenez, emmenez cette femme et donnez-la lui en échange, car elle est, s'il a besoin de travailleurs, plus apte à travailler que Robin. Quant à moi, je vous donne l'assurance que je ne ferai pas de ce blanc un esclave; il peut aller où bon lui semble et se fixer partout où il voudra, s'il ne lui platt pas de rester auprès de moi ; il

peut même, s'il le veut, relourner chez Rer Vove [Ravovy], mais non pas tant que je n'aurai point la certitude qu'il y sera mieux traité à l'avenir. Tenez, vous dîs-je, emmenez cette femme à sa place. »

Les messagers revinrent le lendemain avec la femme et réitérèrent leur demande de la veille, sur quoi Rer Moume [Ramoma] leur répondit catégoriquement qu'ils ne m'auraient point.

Toutes les épouses du roi me traitaient fort civilement, surtout « ma mère », Ry Anzacker [Ra Anjaka] ; elles étaient ravies d'entendre le récit de mes infortunes et de mes aventures.

J'accompagnais fréquemment Rer Moume [Ramoma] jusqu'à un grand lac de plusieurs milles de tour, le Kereendce [Kirindry], qui est plein d'îles et qui est dû aux débordements du Mernee [Mania]. Rer Moume [Ramoma] se faisait toujours porter sur une civière ou palanquin assez semblable à une chaise à porteurs, mais sans toit. Il avait aussi une pirogue pouvant contenir vingt hommes, dans laquelle on lui avait aménagé un siège spécial, car il lui était impossible de s'asseoir au fond, comme les autres; d'ordinaire, plusieurs autres pirogues, montées, suivant leurs dimensions, par dix, cinq ou deux hommes, l'accompagnaient; nous nous amusions à chasser les oiseaux et a pécher. Les Virzimbers [Vazimba] sont de très habiles pécheurs; ils fabriquent des filets de différentes sortes, ainsi que des hameçons pour les lignes. Rer Moume [Ramoma] rafTolait de la pèche, et son fils, Rer Chulu [Ratsolo], prenait plaisir à tuer des crocodiles, le plus généralement au moyen d'un harpon retenu par une corde attachée tout à la fois à la partie métallique et au manche. On s'avance en pagayant doucement vers le crocodile, que Ton voit d'ordinaire de loin, car cet animal reste immobile n'ayant que le nez au-dessus

de l*eau : on dirait une bouse de vache flottante. Quand on rapproche à une dislance de dix à douze yards [d'une dizaine de mètres], il se laisse couler au fond du lac où il rampe pendant un bon bout de chemin avant de s'arrêter; on découvre Tendroit où il est aux bulles d'air qui viennent crever à la surface de Teau ; on donne un coup de pagaye h Tendroit où crève une de ces bulles, et, aussitôt en entendant le bruit, il s'aplatit sur le ventre, qui déborde sur les côtés^et le harpon, qui ne pénétrerait pas plus dans la tète ou dans le dos que dans un rocher, arrive souvent à percer les parties qui débordent et ne sont pas protégées par de fortes écailles comme le reste du corps. Les Virzimbers [Vazimba] pèchent les crocodiles avec de forts filets de corde à mailles très larges, ou bien ils les prennent au moyen de pièges consistant en un bâton portant un nœud coulant et courbé de manière à former ressort, pièges qu'ils placent à l'entrée d'un ruisseau ou d'un petit chenal. J'ai vu Rer Chulu [Ratsolo] et ses compagnons tuer par ces diflerents moyens, en une seule journée, de vingt à trente crocodiles.

Rer Moume [Ramoma] me fît don de trois vaches, qui vêlèrent au bout de quatre mois. Un jour que j'étais assis à côté de lui, il me demanda pourquoi je ne prenais pas une femme. Je lui répondis que je n'avais pas les moyens d'en entretenir une et que pour le moment je me trouvais plus agréablement que je ne le serais avec une femme. « Il ne convient pas, me dit-il, qu'un homme vive sans une compagne; quant à son entretien, je vous mettrai à même d'y pourvoir et, qui plus est, je vous en fournirai une. » Comme il insistait, je me laissai persuader, mais à la condition qu'il ne donnerait aucun ordre à la femme de son choix, qu'il la laisserait libre de se prononcer et que je voulais qu'elle fût consentante de bon gré. Il souscrivit à cette condition, et ayant envoyé chercher une des servantes de « ma

mère », après lui avoir expliqué de quoi il s'agissait, il lui dit que, si je lui agréais, elle serait ma femme et il Tinvita à parler franchement, car il n*entendait nullement la forcer. Elle déclara sans la moindre hésitation qu'elle consentait très volontiers. Alors Ry Ânzacker [Ra Anjaka] lui fit revêtir un « lamber » [lamba] de soie et Torna de perles de verre et elle me Tamena. Je demandai au prince de faire mon mariage dans les formes usitées en Europe en lui prenant la main et, après nous avoir demandé à tous deux si nous étions consentants, en Tunissant à la mienne ; il se prêta avec beaucoup de bonne grâce à mon désir. Il se montra fort gai en celte circonstance ainsi que ses femmes, qui nous accompagnèrent jusqu'à notre maison, nous apportant un grand nombre d'objets de ménage qui nous manquaient.

Le lendemain, le prince me lit présent d*une plantation où il y avait du riz et des pommes de terre [patates ou manioc], le tout bon à récolter. Il me donna en outre un esclave, un garçon d'environ seize ans, et, quelques jours après, il m'envoya saisir du bétail chez un homme qui avait été condamné à une amende de vingt bœufs pour avoir volé des bêtes à ses voisins. Ce fut la première fois, mais non la dernière, qu'il me confia une mission de ce genre, mission que recherchent les grands personnages car, dans ces cas, on est toujours amplement dédommagé de sa peine. A mon retour, le prince me donna une vache avec son veau, ainsi qu'un jeune taureau de trois ans. Dans la suite, je fus chargé d'autres missions semblables, et jamais je n'ai reçu, chaque fois, comme rétribution, moins d'une bête et quelquefois deux. Je devins donc vite riche.

J'envoyai la plus grande partie de mon bétail dans un endroit situé à quatre milles, ayant convenu avec un gardien de lui donner un veau sur dix qu'il m'élèverait, et je ne conservai

auprès de moi que trois vaches laitières. Mon existence était aussi heureuse que les conditions du pays le permettaient; j'étais même si satisfait que, n'eût été le désir de revoir mon père et ma mère, je ne sais trop si je me serais donné beaucoup de peine pour retourner en Angleterre ; du reste, quand je pensais à mon pays, je ne doutais pas que William Thornbury ferait savoir à mes amis où je me trouvais.

Quelques mois plus tard, Rer Vove [Ravovy] fit dire qu'il était en route pour rendre visite à son oncle. A cette nouvelle, je me rendis de suite auprès de Rer Moume [Ramoma] pour lui annoncer que j'allais passer trois ou quatre jours chez son fils, Rer Chemunghoher [Ra Tsimanoa]; Rer Moume [Ramoma] me répondit qu'il savait ce que je voulais dire, mais que je n'avais rien à redouter de Rer Vove [Ravovy], qui ne m'emmènerait pas malgré moi, et il m'engagea à rester pour voir mon ancien maitre, ce que je fis. Quand les deux princes eurent réglé quelques affaires et bu ensemble du « loak » [toaka], Rer Vove [Ravovy], me regardant, dit à son oncle qu'il s'étonnait du mauvais procédé dont il usait à son égard en retenant un de ses esclaves. Rer Moume [Ramoma] lui répondit qu'à sa connaissance il n'avait aucun esclave à lui et que, s'il voulait le lui nommer, il le lui rendrait de suite : «Mais le voilà », s'écria Rer Vove [Ravovy], en me montrant. « De qui parlez-vous? lui demanda son oncle; ce n'est pas, je pense, de Robin, l'homme blanc. Est-ce qu'il est votre esclave? En vérité, vous êtes foui N'est-ce pas grâce aux blancs et particulièrement à ses compatriotes que nous devons d'être riches? Nous, qui autrefois avions à supporter les attaques des gens de l'Amboerlambo [du pays des Amboalambo] ' et des autres peuplades voisines, nous

Page 1