IV
sommes aujourd'hui plus forts qu*eux et ce sont eux qui nous redoutent, grâce aux fusils que ces Anglais nous apportent, en outre des perles de verre, des miroirs, etc., en si grande quantité que nos anciens ennemis viennent nous supplier de leur en vendre. En vérité, c*est une belle histoire que celle que Will aura à raconter à ses compatriotes, et qui nous fera honneur en Angleterre, lorsqu'il dira qu*un des leurs, naufragé dans ce pays, a été réduit en esclavage par Tun des princes noirs de Morandavo [Morondava]. Quant à moi, soyezen sûr, je ne le traite pas en esclave et je le laisse entièrement libre d'aller n'importe où bon lui semble, avec sa femme, son esclave et son bétail, même chez vous, si vous pouvez Ty décider, pourvu que vous me promettiez de le traiter en homme libre ». Telles sont les remontrances que fît Rer Moume [Ramoma] à son neveu, ajoutant qu'il était mal d'être dur pour les malheureux, et il finit par le convaincre qu*il avait eu tort de se conduire à mon égard d'une façon aussi inhumaine, si bien que, se tournant vers moi, mon ancien maître me pria de venir lui rendre visite dans la soirée, ce que je fis. En entrant dans la maison qu'il occupait, je lui léchai le genou en signe de respect, et non les pieds, pour lui montrer que je me considérais comme un homme libre. 11 chercha de toutes les manières à me persuader de venir habiter dans sa ville, me faisant une foule de promesses qu'il aurait peut-être tenues, car au fond ce n'était pas un méchant homme, il était seulement colère et un peu trop léger et étourdi. Il appela à son aide Guy [Gia (?) ou Kihy (?)] qui mit en avant un argument très attrayant, à savoir que Rer Vove [Ravovy] se disposait à aller visiter par curiosité les états des autres rois pour étudier les mœurs et coutumes de leurs habitants. Je donnai à Guy [Gia (?) ou Kihy (?)] le véritable motif pour lequel je ne pouvais accepter sa proposition,
c est-à-dire que chez son oncle j*étais bien plus près de la mer que je ne le serais chez Rer Vove [Ravovy] et que Rer Moume [Ramoma] m^avail assuré quMl me renverrait en Angleterre par le premier navire qui viendrait. Je bus ensuite avec mes deux anciens compagnons du « toak > [toaka] et je pris congé pour retourner chez moi. Rer Vove [Ravovy] me suivit et me demanda de ne jamais parler de son intrigue avec la femme de son parent; je lui promis de n*en jamais souffler mot, tant que je serais dans le pays, et nous nous séparâmes bons amis. Il y a lieu d*insister sur le respect avec lequel ce jeune homme si léger écouta les raisons que son oncle lui exposait et sur la facilité avec laquelle il se laissa convaincre.
Ma vie auprès de Rer Moume [Ramoma] fut donc aussi confortable et aussi heureuse que possible, d^autant que je m'imaginais que mes malheurs étaient finis, sauf celui d*étre encore retenu dans un pays étranger. Mais mon destin toujours cruel me réservait une horrible épreuve avant mon départ de Madagascar, épreuve bien propre à donner de la terreur et aussi oulrageuse pour un homme que celles par lesquelles j'avais déjà passé, d'autant plus qu'elle était impossible à prévenir et tout à fait inattendue.
Voici comment les choses se passèrent*. Il y avait à Moherbo [Mahabo] un certain Francisco, homme excellent et inoiïensif, né de parents portugais aux Indes Orientales; il était noir comme beaucoup d'individus de cette origine. Il avait été pris par des pirates qui, à sa demande, l'avaient déposé sur la côte de Madagascar; il y avait longtemps qu'il habitait ce pays et il s'y trouvait si bien qu'il n'avait jamais songé à le quitter.
1. Tout ce passage est de pure invention et a été écrit, comme tant d'autres, par le rédacteur, trop plein d'imagination, qui a publié les notes de Drury.
QuoiquUl prétendit avoir fait des études médicales, il était adroit dans les travaux manuels, particulièrement dans la menuiserie et dans la charpenlerie; ayant réussi i se procurer les outils nécessaires à ces métiers, il lui arrivait souvent de se rendre utile aux princes et aux seigneurs en leur fabriquant des coflres et d'autres objets. RerMoume [Ramoma] le fit un jour prier de demander i Rer Trimmonongarevo [Ratsimanongarivo] la permission de venir lui confectionner un cofTre, ce qu'il fit. Comme il parlait malgache, nous pûmes causer ensemble et nous nous liâmes d'amitié. Il me raconta son histoire et me conGa qu'il était passionnément amoureux d'une jeune fille dont les parents, sans repousser absolument sa demande, n'étaient pourtant pas enclins à donner leur consentement au mariage. Après être demeuré environ deux mois avec nous, il partit quand il eut terminé le travail que lui avait commandé Rer Moume [Ramoma], emmenant le bétail que ce prince lui avait généreusement donné.
Il y avait plusieurs mois qu'il était rentré chez lui lorsque, avec l'agrément de Rer Moume [Ramoma], j'allai lui rendre visite à Moherbo [Mahabo], Je le trouvai très malade et fort triste, car sa maltresse s'était mariée en son absence et il en était très afflige ; elle lui avait en eflet promis de l'épouser et il lui avait fait plusieurs cadeaux de valeur, qu'il réclama i ses parents; ceux-ci ayant refusé de les lui restituer, il avait porté plainte au roi, qui l'estimait fort et qui avait plaisir à l'avoir toujours auprès de lui. Sa requête fut pourtant rejetée; le roi disant qu'il ne voulait pas forcer des parents à disposer de leurs enfants contre leur gré. Francisco commit alors l'imprudence de dire, à voix assez haute pour qu'on l'entendît, qu'aussitôt qu'il serait en bonne santé il abandonnerait Moherbo [Mahabo] et irait habiter la ville de Rer Moume [Ramoma]. J'étais son
Cflll. Ouvr. anc. Madag., l. IV, p. Î7Î Wî.
»j^ll
Drurj' est condamné S moi
hôte depuis quelques jours et il commençait à recouvrer ses forces, quand nous nous rendîmes un jour à la cour du roi, nous mêlant à la foule. Le roi, m'ayant aperçu, prit un visage sévère et demanda quel était ce blanc, qui avait un fusil sur répaule. Francisco répondit que j^étais le blanc de Rer Moume [Ramoma] qui était venu lui rendre visite, t Ah! vraiment, dit le roi, alors je sais ce qui Tamène. Avance! Que fais-tu ici? » Connaissant le caractère barbare de ce roi, je lui répondis timidement et d^une voix tremblante que j*étais venu uniquement pour visiter mon ami malade. < Oui, répondit le roi, ton ami que voilà a dit qu*il se rendrait auprès de ton maître, Rer Moume [Ramoma], aussitôt qu'il serait rétabli, et toi, tu es venu le chercher, mais vous ne mettrez pas votre projet à exécution. Toi, Mesoro (le bourreau), prends cet esclave blanc, conduis-le au lieu habituel d'exécution et mets-le à mort. Tu me rapporteras son fusil. »
Les assistants furent non moins stupéfaits que moi. Je fus de suite entraîné, escorté par une foule de gens dont beaucoup vinrent me serrer la main et me firent leurs adieux avec le consentement du bourreau. Je fus tellement anéanti, en entendant Tordre barbare de cette brute qui, semblable à un tigre fonçant sur une proie, perpétrait un aussi lâche attentat contre moi, que je ne savais si ce n'était pas un rêve jusqu'au moment où j'arrivai au lieu d'exécution, où je vis les ossements de plusieurs malheureux qu'on avait négligé de mettre en terre, et alors je commençai à me lamenter, à pleurer, à prier Dieu d'avoir pitié de mon âme. Quel changement affreux! Moi qui, quelques minutes auparavant, n'avais que des amis autour de moi» qui ne songeais à faire de mal à personne, qui n*avais à me reprocher aucune action repréhensible, j'étais sur le point d'être exécuté par le bourreau, comme un vil criminel, uni-
quement parce qu*un vieux sauvage, uq vieux maniaque avait déchargé sa colère sur moi.
Pendant que je me lamentais, désespérant de la justice de Dieu et de celle des hommes, et que les assistants, au lieu de se jeter sur le monstre pour me délivrer et s'affranchir eux-mêmes de sa tyrannie, se contentaient de plaindre mon triste sort, on entendit une voix qui criait dans le lointain : Arrêtez! arrêtez! Ne tuez pas Robin. » Ces mots furent de suite répétés de bouche en bouche, et le messsager arriva enfin, donnant Tordre de me ramener au roi, ordre qui fut accueilli par un cri de joie général. Quand j'arrivai devant lui, je vis la plus âgée de ses femmes agenouillée à ses pieds et pleurant; toutes ses autres femmes, ainsi que les femmes de la ville et quelques hommes, lui expliquaient qu'il allait attirer sur le pays la ruine et une misère irréparable, dont tous ses descendants ressentiraient les effets, lorsque les Anglais auraient connaissance de sa cruauté envers un de leurs compatriotes, manifestement innocent. Les représentations calmèrent un peu sa colère, et il me dit que je pouvais remercier son entourage, sans les sollicitations duquet je serais déjà la pâture des chiens; mais, ajouta-t-il, je n'en ai pas fini avec toi. < Prenez-le, commanda-t-il à trois hommes, et conduisez-le, garrotté comme il est, i Rer Moume [Ramoma] avec son fusil, et dites à mon fils que je désire qu'il le traite comme un esclave qu'il est et qu'il ne le laisse pas se pavaner comme un seigneur avec un fusil sur Tépaule »• Je tombai à ses pieds que je léchai, les assistants me faisant signe de me livrer à cette démonstration. Le roi m'invita alors à remercier ses femmes. Je m'avançai donc vers Ry Chemetoe [Ratsimatoa] et vers une ou deux autres que je remerciai de bien bon cœur, car je leur devais la vie.
Nous nous mimes en roule de suite et, dans chaque ville
que nous traversâmes, les gens se demandaient avec étonnement ce que le blanc avait bien pu faire pour être ainsi garrotté! Répondant à cette question, mes gardiens ne cherchaient pas à expliquer les choses en faveur du roi ; ils racontaient ce qu*il en était et chacun semblait me prendre en pitié et éprouver un certain déplaisir. Quand nous nous arrêtâmes le soir pour dormir, les hommes de mon escorte s'offrirent de me détacher les mains si je le désirais; mais, ayant appris qu'ils avaient Tordre exprès de me tenir attaché, je n'y consentis pas, ne voulant pas les exposer à payer de leur vie leur bonté. Je me couchai donc du mieux que je pus. Le lendemain, nous continuâmes notre voyage de la même manière. A chaque instant, je regardais en arrière, craignant que le roi ne changeât d'avis et n'envoyât quelqu'un après moi pour me mettre à mort; je ne me considérai en sûreté que lorsque je me retrouvai auprès de Rer Moume [Ramoma].
Pendant le trajet, mes gardiens me racontèrent que j'étais le premier individu qui fût revenu vivant du lieu du supplice et que j'avais certainement été protégé par la Providence. Ils m'informèrent aussi que le roi avait poignardé une de ses femmes, quoiqu'il s'en soit repenti une fois sa colère passée, parce qu'elle avait lâché un vent comme il se disposait à dormir la tête sur ses genoux ^ Je citerai encore le fait suivant : il fit un jour coucher sur une natte un de ses iils qui avait eu des relations avec une de ses femmes et le fit sagayer sous ses yeux. A-t-il agi ainsi par esprit de justice ou par pure cruauté, c'est ce que je ne saurais dire.
Ce soir-là, nous avons fait halte à deux lieues de notre
1. C'est, en efTet, une habitude des chefs Sakalava de dormir et surtout de faire la sieste, la tète appuyée sur les genoux d'une de leurs femmes qui, pendant ce temps, leur grattent la tète!
376 OUVKAGES ANCIENS
ville, et le lendemain matin, nous y sommes arrivés de bonne heure; les gens furent étrangement surpris de me voir ainsi garrotté et coururent prévenir le prince, que nous trouvâmes assis au milieu de sa cour avec ses femmes et beaucoup de ses sujets, nous attendant avec impatience. Mes gardiens, après s*ètre assis, s'acquittèrent de leur message; pendant tout ce temps, je restai debout, les mains attachés derrière le dos. Il posa de nombreuses questions à mes gardiens; une fois mis au fait de ce qui c'était passé, son visage s'assombrit, et tantôt, me regardant avec pitié, il avait les larmes aux yeux, tantôt il fronçait ses sourcils de colère; les femmes pleuraient. « Est-ce là, dit-il, tout ce qui a valu à ce pauvre homme un pareil traitement? Viens ici, Robin, vous allez tous voir le cas que je fais des conseils de mon père en cette aflaire! » Aussitôt il me délia de ses propres mains et ordonna à ses gens d'aller chercher un beau « lamber > [lamba] de soie qu'il me fit revêtir, puis, prenant le fusil que mes gardiens avaient apporté, il me le rendit, ajoutant qu'il me faisait cadeau de six vaches. Je lui dis que les messagers m'avaient traité avec les plus grands égards; il les en remercia et leur donna un bœuf. « C*est mon père qui a commis cet acte blâmable, déclara-t-il ; aussi ne veux-je pas écouter ma colère ni mon ressentiment et je désire en parler aussi peu que possible ; mais si c'était un autre homme quelconque, même un de mes proches parents ou mon propre fils, qui eût agi ainsi, je l'en aurais sévèrement puni. » Ma femme vint à son tour me lécher les pieds, m*exprimant toute la peine que lui avait causée ma disgrâce et la joie qu'elle ressentait de ma délivrance. Cet événement eut lieu environ quinze mois après mon arrivée dans la ville de Rer Moume [Ramoma] ^
1. Comme nous l'avons dit au commencement de ce long et fastidieux récit, cet événement est entièrement controuvé. Tous ceux qui connais-
Possédant une trentaine de bêtes à corne, j'étais riche et ma vie était en somme heureuse et très confortable. Je tuai un jeune taureau; j'enlevai la peau de la partie de TanimaP que je conservai pour moi et que je salai à la mode anglaise, et, avec la graisse, je parvins, par un procédé de mon invention, à fabriquer des chandelles. Quant à la viande dont je fis cadeau à mes amis et voisins, je la leur donnai, suivant Tusage, avec la peau.
Les habitants ont ici les mêmes rapports de bon voisinage et d^amitié que dans les autres provinces de Tîle, et les usages sont les mêmes, à lexception de la sotte coutume [qui existe dans le sud-est] de faire tuer le bétail par les membres des familles royales et de ne pas manger de porc; dans Touest de Madagascar, on considère la viande de porc comme un aliment aussi bon qu'un autre. Rer Chulu [Ratsolo] a même une meute de chiens pour chasser les sangliers, mais ce ne sont pas des chiens courants.
La religion des habitants de l'ouest de Madagascar est la même que dans le reste de l'Ile et ils ont les mêmes superstitions touchant les jours et les heures néfastes qu'indique 1' « Umossee » [Ombiasy] ; beaucoup de pauvres enfants sont mis à mort secrètement pour avoir vu le jour un « Âlhaida » [Alahady] ou un € Jumor » [Zoma], c'est-à-dire un dimanche ou un vendredi. Je dois dire qu'en arrivant à Madagascar, j'avais pris soin de remarquer la correspondance de nos jours avec ceux des Malgaches, et j'avais noté qu Alhaida [Alahady] est le dimanche,
sent Madagascar savent que, au point de vue des faits comme au point de vue des sentiments prêtés au roi et surtout au prince Ramoma, ce récit est de tout point invraisemblable.
1. A Madagascar, Tusage a toujours été, jusqu'à ces derniers temps, de découper la viande avec la partie de peau qui y est attachée, laquelle était très estimée par les gourmets ( !) malgaches.
Alletenine [Alatmainy^] le lundi, Talawier \Talata\ le mardi, Alarrei'bere [Alarobia] le mercredi, Comem^eshey [Alakamisy] le jeudi, Junior [Zoma] le vendredi et Sarhuchee [Sabotsy] le samedi. Ces noms sont d*un usage général dans toute Tile, mais les habitants n'accordent pas plus d'importance à un jour qu*à un autre, sauf qu*ils considèrent les uns comme heureux et les autres comme malheureux; ils n'ont aucune notion du dimanche. Rer Moumc [Ramoma] envoyait partout dans File consulter, au sujet de la perte de l'usage de ses jambes, les « Umossee » [Ombiasy] célèbres dont le renom arrivait jusqu'à lui, car ces « Umossees )> sont les médecins malgaches. Pendant mon séjour, l'un d'eux le tint enfermé dans sa maison pendant deux mois, lui faisant prendre des bains, le faisant transpirer à force, le saignant, mais sans obtenir de résultat. Pourtant le prince l'indemnisa largement de sa peine, comme tous ceux qui vinrent le soigner et du reste comme quiconque lui rendait quelque service.
Il y avait près de deux ans et demi que je vivais chez Rer Moume [Ramoma], quand le bruit courut que deux navires avaient mouillé à Yong-Owl [Ony ola? (baie de Lovobé)] pour y faire du commerce. Cette nouvelle me remplit de joie, et je me pris à espérer que William Thornbury n'aurait pas oublié de parler de moi en Angleterre; des esclaves furent envoyés à la côte pour y être vendus, et on les troqua contre des fusils et d'autres objets; mais rien, pendant plusieurs jours, ne vint confirmer mon espérance. Je ne savais comment en parler i Rer Moume [Ramoma] et j'attendais qu'il m'en entretint luimême; mais un soir, comme j'étais assis auprès de lui, deux hommes arrivèrent portant une corbeille faite de feuilles de
1. L'orthographe usuelle est Alatsinainy^ mais les Sakalava suppriment Vs,
palmier cousues ensemble, qu'ils lui remirent; il Fouvrit et, y trouvant une lettre, il demanda ce que cela signifiait. Les messagers lui dirent' que le capitaine du navire leur avait remis ce paquet pour le blanc, mais qu'ils avaient cru bien faire de le lui montrer d'abord. < Remettez-le, leur répondit il, à lui-même. Tiens, Robin, tes compatriotes t'envoient un cadeau ; je ne sais ce que tu en penseras, mais il ne me semble pas avoir une bien grande valeur ». Je pris la lettre qui était dans la corbeille et i laquelle étaient joints du papier, de l'encre et des plumes afin que je pusse répondre. La lettre était adressée à Robert Drury, dans l'île de Madagascar; ma surprise fut telle que, dans le premier moment, je ne pus la décacheter, m'imaginant que je faisais un rêve, mais je recouvrai vite mes sens et, l'ayant ouverte, je vis que le capitaine William Makhett m'informait qu'il apportait une lettre de mon père et qu'il avait de ma famille ainsi que de ses armateurs de pleins pouvoirs pour me racheter à tout prix, et que, si je ne pouvais aller le trouver, il me priait de lui en indiquer par écrit le motif et de lui expliquer comment il pourrait me rendre service.
Rer Moume [Ramoma] remarqua que je changeais de physionomie en lisant cette lettre, et il me demanda de quoi il s'agissait. Je lui répondis que le capitaine désirait me parler et que mon père m'envoyait chercher, s'il lui plaisait de me laisser partir. « Gomment savez- vous cela? me demanda-t-il, êtes- vous donc sorcier? » Puis il questionna à ce sujet les messagers, qui lui répondirent que tout le monde au bord de la mer racontait que le père de Robin avait envoyé ces deux navires pour l'em* mener et que le roi [Ratsimanongarivo] avait manifesté le désir de le voir avant qu*il allât à bord des navires. Rer Moume [Ramoma] prit la lettre enfre ses mains, la retournant dans tous les sens et remarquant qu'il avait souvent entendu parler de ce
moyen de transmettre les nouvelles, mais qu*il n*ea avait encore jamais été témoin et qu'il ne pouvait s'imaginer comment cela se pouvait faire sans sortilège; je lui expliquai du mieux que je pus comment nous apprenions cet art dans notre enfance : les lettres d*abord, puis leurs combinaisons. « Mais je suppose, Robin, me dit-il, que tu ne désires pas partir, aujourd'hui que tu mènes une existence si confortable et que tu as du bétail et un esclave; si tu le désires, tu peux même en avoir davantage et autant de femmes qu'il te plaira, et tu peux devenir un grand personnage ». Je le priai de se mettre un moment par la pensée à ma place, et de se demander s'il n'aurait pas le plus grand désir, après une absence aussi longue, de revoir ses parents et son pays natal. Il me répondit qu'il allait y songer et qu'il consulterait ses femmes à ce sujet et que, le lendemain, il me donnerait une réponse.
Le lendemain matin, je ne manquai pas de me présenter dès qu'il fut levé; je le trouvai assis au milieu de ses femmes et je me plaçai en face de lui. Après m'avoir assez longtemps envisagé, « Robin, me dit-il, j'ai consulté mes femmes. Votre mère, Ry Anzacker [Ra Anjaka], et deux ou trois autres sont d'avis que je vous laisse partir, mais la plupart sont d'un avis contraire; du reste elles vont vous expliquer elles-mêmes leurs raisons, car c'est par affection pour vous qu'elles veulent vous garder ici ». Me tournant vers celles qui voulaient s'opposer à mon départ, je leur demandai, sans attendre leurs arguments, si elles n'auraient pas le désir de revoir un de leurs enfants qui aurait été emmené i l'étranger et si elles croyaient que cet enfant ne désirerait pas, de son côté, les revoir. Le prince me dit que, si je voulais rester, il me traiterait comme son propre fils, mais qu'il n'entendait pas commettre une injustice à mon égard et que, si je voulais partir, il me laisserait aller. « Telle est
ma décision, ajouta-t-il; tu emmèneras ton esclave avec toi et,
quant à ton bétail, il t'appartient, disposes-en à ton gré ». Je
lui répondis que je reviendrais certainement le voir et que, s'il voulait bien ne pas s'emparer de mon bétail qui en réalité était sa propriété, il pouvait le laisser avec ma marque, qu'à mon prochain voyage je l'indemniserais quelque peu de ses bontés à mon égard et que j'amènerais à cet effet un navire qui ferait du commerce avec lui. Cette promesse était sincère et je tins parole.
Je lui demandai ensuite ce qu'il réclamerait pour le rachat de ma liberté. Il me répondit qu'il ne réclamait rien, mais que si, mes amis et moi, nous voulions lui faire cadeau d'un fusil, il nous en serait reconnaissant et qu'il le conserverait en souvenir de moi et qu'il l'appellerait Robin. Je m'agenouillai et lui léchai les pieds de bon cœur, pensant que je ne pourrais jamais lui exprimer suffisamment ma reconnaissance. Il ne voulut pas me laisser partir ce jour*]à et il donna l'hospitalité aux messagers. Quant à moi, j'éprouvais, en me séparant de ma femme, des membres de la famille du prince et du prince lui-même, autant de chagrin que quand j'avais quitté mes parents; tous me témoignèrent une grande tendresse et de vifs regrets*. Rer Moume [Ramoma] ne voulut pas nous laisser partir les mains vides; il nous fit donner un bœuf pour notre nourriture pendant le voyage, et il désigna deux de ses sujets pour nous accompagner. Nous nous mimes, enfin, en route. J'avais encore Une épreuve difficile à soutenir; il me fallait en efTet, en passant par Moherbo [Mahabo], rendre visite à Rer Trimmonongarevo [Ratsimanongarivo], ce qui n'était pas sans m'inspirer une certaine inquiétude, mais, quand nous fûmes aux portes de la
1. Ces sentiments, tout européens, n'ont jamais existé chez des Sakalava.
ville, on nous annonça que le roi était parti pour un endroit situé & une heure de marche de la côte. Nous allâmes Ty rejoindre et, quand j*arrivai devant lui, il n*hésita pas d s'excuser de ses emportements malheureux, m*avouant que parfois, dans ses accès de colère, il avait causé des malheurs qu*il avait regrettés ensuite. Il exprima l'espoir que je l'excuserais pour ce qui s'était passé, et il ajouta qu'il craignait, s'il me laissait aller i bord du navire avant qu'il fût prêt à mettre à la voile, que je n'entravasse le commerce. Je lui répondis que je n'avais à me plaindre de rien, à cause de la grande bonté que son fils avait eue pour moi, et que, s'il consentait à me laisser partir comme le demandaient mes amis, ceux-ci lui en seraient très reconnaisants, mais que, s'il voulait me garder, maintenant que ce navire était venu me chercher, je ne pouvais pas lui dire quelles en seraient les conséquences. Le roi me retint pourtant ce soir-là, mais, le lendemain matin, il me rendit ma liberté, après m'avoir donné sa bénédiction, priant Dieu et les démons de me protéger et de me faire regagner sain et sauf ma patrie. Je lui léchai les pierls, ce fut la dernière fois que je me pliai à cet usage, et je pris congé de lui.
Quand j*arrivai à la côte, la première personne qui m'adressa la parole fut William Purser, celui-là môme dont j'avais fait la connaissance dans le Feraingher^Fiherenana] et qui, comme tant d'autres, avait quitté cette région, pour avoir une vie plus sûre et plus confortable; il servait d'interprète à mes compatriotes pour les transactions commerciales. Les Malgaches avaient construit là quelques huttes à proximité du comptoir pour y vendre du lait et d'autres denrées; j'y rencontrai M. Hill, le commissaire du Drake\ le navire du capitaine Mackett, avec
1. Le Drahc, pas plus que la Sarah^ n'appartenaient à la Compagnie unie des Indes Orientales ; car ce n'est qu'en 1721 (le 17 juin) qu'un navire
CONCERNANT MADAGASCAIl 383
deux OU trois autres personnes; ils me prirent pour un sauvage et, dans la lettre que M. Hill écrivit au capitaine pour lui annoncer que j'étais arrivé, il me désigna sous le nom de « l'Anglais sauvage ». Je priai William Purser de lui expliquer que j'avais oublié ma langue maternelle; quoique j'eusse rappris un peu d'anglais pendant les quelques jours que j'avais passés avec Will Thornbury, je fus cependant plusieurs jours très embarrassé pour trouver mes mots et parler couramment. Le capitaine Mackett arriva bientôt à terre avec le capitaine Bloom, car il y avait là deux navires, le Drake et le Sarah) je les regardai avec de grands yeux, comme si jusque-là je n'avais jamais vu un Européen habillé. Ce qui me donnait encore un aspect plus sauvage, c'est que j'avais pour tout vêtement mon a lamber » [lamba]; j'avais, en outre, la peau noircie et toute tachetée et les cheveux longs et nattés, de sorte que j'avais un air réellement effrayant pour des étrangers. Mais je ne tardai pas à reprendre l'aspect d'un Européen, M. Hill m'ayant fait couper les cheveux et raser, puis m'ayant fait revêtir un bon costume de marin, propre à ce climat chaud. Le capitaine me demanda ce qu'il avait à donner pour ma rançon; je lui répondis qu'on ne réclamait rien, sauf un fusil que Rer Moume [Ramoma] désirait conserver en souvenir de
nommé Drake a été expédié par cette compagnie de Portsmouth, sous les ordres du Cap. W. Whitaker, à destination de Sainte-Hélène et de Benkoulen (Sumatra); il est rentré en Angleterre le 8 juin 1723. Quant à un navire du nom de Sarah, il y en a bien eu un au service de la Nouvelle Compagnie des Indes, mais avant sa fusion en 1702 avec l'ancienne; aucun capitaine du nom de Bloom n'a jamais commandé un navire de ces compagnies. Quant au capitaine Mackett, le premier commandant de ce nom (William Mackett) employé par la Compagnie a conduit le Nightingale à Fort Saint-Georges (Madras) en 1721-1723. Du reste, aucun navire de la Compagnie anglaise des Indes n'a jamais fait la traite des esclaves. (G. C. Danvers, archiviste et surintendant des Archives de rindia Office, lettre au Capt. Oliver du 26 janv. 1885 [Édit. de Drury, 1890, p. 317].)
moi. II choisit donc un beau et bon fusil de boucanier, avec de la poudre et des pierres, ainsi qu*une caisse de liqueurs, qu*il envoya en cadeau au prince, et il offrit en outre aux deux Malgaches qui m'avaient accompagné des couteaux et des perles de verre; quant aux messagers qui étaient venus me chercher, ils reçurent chacun un petit fusil. De mon côté, je donnai mon esclave Anthony au capitaine, qui me remit la lettre de mon père, lettre libellée comme il suit :
c A Robert Drury, dans l'île de Madagascar, Lougborough, le 27 février 1715. — Mon cher fils Robert Drury, un M. Thornbury m'informe qu'il vous a laissé en bonne santé i Madagascar, ce que je suis heureux d'apprendre. Mon excellent ami M. Terry a pour ami le commandant d'un navire à destination de cette ile, qui a promis de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour obtenir votre mise en liberté. Je vous prie donc de rendre au capitaine, dans le pays, tous les bons offices possibles. Ce faisant, vous obligerez notre excellent ami M. Terry et votre père qui vous aimera jusqu'à la mort. John Drury ».
Deux ou trois jours plus tard, j'allai à bord; mais la mer et le changement de nourriture et de boisson me rendirent très malade. J'accompagnai les deux capitaines auprès de Rer Trimmonongarevo [Ratsimanongarivo] avec lequel ils voulaient traiter diverses questions relatives au commerce; il est en efîet d'usage à Madagascar que le roi de chaque État arrête les conditions de vente des diverses denrées et fixe pour chacune un prix auquel tous ses sujets doivent se conformer. Ces conventions rendent le trafic commode et empêchent toutes querelles et tout malentendu. Les deux capitaines, auxquels je servais d'interprète, ofTrirent au roi un beau fusil laqué, dont le canon était tout doré; mon costume me changeait tellement
que le roi ne se douta pas de mon iJentilé jusqu*au moment où, ayant demandé quel était l'anglais qui parlait si bien la langue du pays, on lui dit que c'était Robin.
Quelques jours après, arrivèrent des messagers envoyés par Rer Moume [Ramoma] qui demandait aux capitaines de remonter la rivière Mernee [Mania], car il avait un grand nombre d'esclaves à vendre et, étant infirme, il ne pouvait entreprendre un long voyage; il annonçait qu'il se rendrait sur les bords de la rivière, dans une ville assez rapprochée pour qu'on pût y faire facilement la traite. Il fut convenu que la « Sarah » répondrait à cette invitation et qu'elle se ferait précéder par une chaloupe qui explorerait et ferait les sondages nécessaires. Je m'embarquai donc à bord de ce navire et nous mîmes à la voile, favorisés par une bonne brise; nous ne parvînmes pas à découvrir une rade convenable à l'embouchure du Mernee [Mania], mais, à trois lieues plus loin, nous trouvâmes un bon ancrage dans un bras de mer [baie de Rafinenta?], d'où, les deux capitaines et moi, nous remontâmes avec la chaloupe assez loin dans l'iqtérieur des terres, jusqu'à un endroit où une pirogue vint nous prendre pour nous mener à la ville où se trouvait Rer Moume [Ramoma] avec ses femmes et ses gens. Le prince ne me reconnut qu'au moment où, m'agenouillant devant lui, je lui baisai le genou et lui adressai mes sincères remerciments; tous les assistants manifestèrent leur joie de me revoir. Nous restâmes quatre ou cinq jours en ce lieu, y achetant tous les esclaves disponibles; il fut convenu qu'on y enverrait la chaloupe une fois par semaine, tant que durerait notre séjour dans ces parages. Revenus à bord, nous retournâmes à notre premier ancrage, à Yong-Owl [Ony ola? (baie de Lovobé)], où arriva le même jour un troisième navire des
mêmes armateurs, le Mercury, commandé par le capitaine IV. 25
White^ Ce navire avait à son bord huit ou neuf indigènes de Dillagoe [baie Delagoa] en Afrique, qui menaient une vie joyeuse; c'étaient des hommes libres qui devaient faire tout le voyage comme matelots et dont six, qui survécurent, furent rapatriés lors du voyage suivant que je fis avec ce capitaine. Peu après survint une galiote qui avait été aménagée pour faire le cabotage et servir à certaines opérations; elle était commandée par Henry Mackelt, le frère du capitaine de mon bateau. On attendait encore un autre navire qui ne nous rejoignit que plus tard, quand nous fûmes i Massalege [baie de Bombéloke]. Les capitaines ayant résolu de se séparer pour expédier plus promptement les affaires, le capitaine Bloom fit voile pour Port Dauphin [Fort Dauphin], et le capitaine Mackett se rendit i Massalege [baie de Bombétokej, autrement dit Munnongaro [Mananara]. Nous y arrivâmes au bout d'une semaine et nous remontâmes pendant plusieurs lieues une rivière dite Munnonbaugher [Manamboka]'. Un pécheur nous servit de pilote; il nous apprit que la ville du roi était à environ un quart de journée de marche dans Tintérieur du pays. Le capitaine me demanda si je voulais m'aventurer jusque-là; j'y consentis volontiers, pensant
i. La Compagnie Unie des Indes Orientales n'a eu aucun navire appelé Mercury, ni aucun commandant à son service du nom de White. Mais un Mercury est parti d'Angleterre en 1715, et peut-être avait-il une licence de la Compagnie anglaise des Indes, mais il faut remarquer que jamais cette Compagnie n'a fait la traite des esclaves. (G. C. Danvers, archiviste et surintendant des Archives de Cln'iîa Office, lettre au Capt. Oliver du 26 janvier 1885 [édit. de Drury de 1890, p. 316J.)
2. Ce nom de « Manamboka » [litt. : qui a des eaux saumâtres] dit juste le contraire du nom actuel » Betsiboka » [litt. : qui est grande et n*est pas saumâtre]. Mais il n'y a nul doute qu'il s'agit bien de la môme rivière. Si l'on s'en rapportait à la carte qui accompagne l'édition de 1729, la rivière ou mieux la baie de Munnonb-iugher correspondrait soit à la baie de Baly, soit à la baie de Maroambitsy, mais le texte dit qu'elle se jette dans la baie de Massalege ou Munnongaro [Mananara], c'est-à-dire dans la baie de Bombétoko. Voir plus loin p. 394.
que je n'avais aucun risque à courir, et je descendis à terre avec le pêcheur. Nous n'étions pas encore bien loin du rivage quand mon guide m'informa que le roi était parti en guerre. A ces mots j'entrai dans une violente colère et lut demandai pourquoi il nous avait trompés; il me répondit que les femmes du roi négocieraient avec nous. Je répliquai que nous n'avions pas besoin de vivres et que, quant à des esclaves, ces femmes ne pourraient pas nous en fournir; je me déterminai toutefois à pousser jusqu'à la ville, où vivaient, m'assura-t-il, quatre blancs venus de l'île de Sainte-Marie. « Ce sont, je suppose, des pirates, lui dis-je. — Non, me répliqua-t-il, pas maintenant, du moins, car voici plusieurs années qu'ils habitent dans ce pays; ils s'appellent le capitaine Burgess, Zachary, John Pro et Nick ». Je continuai donc ma route, un fusil sur l'épaule, le guide en portait un autre, et j'avais en outre des couteaux et des perles de verre, que le capitaine m'avait remis pour acheter des provisions. J'avais pris ces objets, quoique je susse comment trouver à manger sans rien avoir à payer, mais je pensais qu'ils pourraient me servir à faire des cadeaux. Dès que je fus près de la ville, un homme courut informer la principale femme du roi, celle que j'appellerai la reine, qu'un navire était arrivé et qu'un des blancs venait lui rendre visite. En arrivant devant sa maison, je trouvai une natte étendue à mon intention; dès que je m'y fus assis, la reine demanda qu'on fit venir un des blancs pour servir d'interprète et je n'avais pas eu le temps d'ouvrir la bouche qu'un homme s'était déjà élancé pour exécuter son ordre, mais je fis vite comprendre à la reine que je n'avais nul besoin d'un interprète et je délivrai mon message comme un ambassadeur envoyé par le capitaine, ajoutant que je craignais que l'on ne pût engager aucun échange en l'absence du roi. La reine me répondit qu'elle attendait son mari dans une quinzaine et qu'il
y avait un grand nombre d*esclaves à vendre; elle me pria donc de persuader au capitaine d'attendre. Sur ces entrefaites, deux blancs entrèrent, d'un aspect si formidable et si menaçant que je me levai d'un bond et armai Tun de mes fusils, plaçant Tautre à ma portée; Tun de ces nouveaux venus était un hollandais, du nom de John Pro, qui parlait bien anglais. 11 portait une jaquette courte, garnie de grands boutons plats, et des pantalons, mais il n'avait ni bas, ni souliers. Dans sa ceinture était logée une paire de pistolets, et il en tenait à la main un troisième; le second était vêtu à l'anglaise et, comme son compagnon, il portait trois pistolets, deux à sa ceinture et le troisième à la main. Ils me parlèrent anglais, en m'adressant le compliment d'usage que je leur rendis. Nick, après m'avoir regardé attentivement en face, me saisit tout à coup la main en disant : • C'est vous, Robert Drury,qu'êtes-vous donc devenu depuis tant d'années? » et il m'apprit qu'il s'appelait Nicolas Dove et qu'il était l'un des quatre mousses échappés avec moi au massacre de l'équipage de notre navire dans l'Anterudroeafle pays des Antandroy], celui-là même sur lequel on n'avait pu avoir aucun renseignement lors de la conférence entre Deaan Crindo [Andrian-Kirindra] et le roi Samuel. Quand j'eus achevé ma conversation avec la reine, j'accompagnai les deux nouveaux venus chez eux, pour m'informer s'il était utile que le capitaine Mackett prolongeât son séjour. John Pro me fît connaître que ce nous serait avantageux, car il y avait un grand nombre d'esclaves à vendre, dont les habitants désiraient vivement se débarrasser; il me dit que le roi, Deaan Toakoffu [Andrian-Toakafo], était un grand prince, en même temps qu'un très honnête et excellent homme, et qu'il ne tarderait pas à être de retour, sans pouvoir toutefois m'assurer qu'il reviendrait aussi vite que me l'avait annoncé la reine. John Pro ajouta que l'armée indigène, composée de cinq
à six mille hommes, était allée combattre un roi dans le nord, qu*elle avait remonté toute la rivière dans des canots, dont quelques-uns étaient assez grands pour contenir chacun une trentaine d*hommes et où il y avait tout ce qu'il fallait pour faire du feu et préparer la nourriture, ce que je n'avais encore jamais vu.
Le lendemain matin, je Ils porter au capitaine par le pêcheur une lettre où je lui donnais un compte rendu complet de tout ce que j'avais appris. Il me fit dire de lui envoyer quelques hommes pour le porter jusqu'à la ville dans un hamac attaché à deux bâtons.
John Pro avait une maison superbe; il possédait des plats d*étain, un lit garni de rideaux et quelques autres meubles, mais pas de chaises, que remplaçaient du reste très suffisamment des coffres. La cuisine était à part, ainsi que le logement de l'esclave qui faisait fonction de cuisinier, le magasin et un hangar, le tout enclos d'une palissade, comme les habitations des grands du pays, car il était riche en bestiaux et en esclaves. Nicolas Dove n'était pas à beaucoup près aussi riche. Dans la soirée, le capitaine Burgess et Zacharie vinrent nous rejoindre; comme ils avaient fait autrefois partie de l'équipage de la corvette à laquelle avaient appartenu Arnold et le Hollandais Eglasse, je leur racontai quel avait été le sort de ceux-ci dans le Feraingher [Fiherenana].
Nicolas Dove me fit alors un récit détaillé du passé de ses compagnons et de sa propre existence. Ce récit peut se résumer ainsi : il s'était enfui et avait gagné Port-Dauphin [Fort- Dauphin], où il demeura deux ans, puis il était allé avec une grande pirogue dans la baie de Mattatanna [Matitanana], où il s'était embarqué à bord d'un navire de pirates qui s'attaquait surtout aux Maures et qui avait, en maintes occasions, réussi à
s'emparer de riches cargaisons qu*il transportait A Tlle de Sainte-Marie, oii il y a un excellent port. Cette petite île, qui était pour les pirates un lieu de relâche et de rendez-vous général, est située par IG'^SO' de latitude Sud, à trois lieues seulement de la grande terre *. Mais, leur navire étant devenu vieux et faisant eau de toutes parts, et aucun des boutres arabes capturés ne se prêtant aux exigences du métier, les pirates, qui étaient extrêmement riches, allèrent s'établir à Madagascar; ils nommèrent gouverneur un charpentier du nom de Thomas Collins et construisirent un petit fort qu'ils armèrent avec les canons du navire. Ils y menèrent une vie si déréglée et si dissolue, enlevant et violant les femmes et les filles des indigènes, qu'ils ne cessèrent d'être en guerre avec eux. A cet endroit du récit, je ne pus m'empêcher de songer que Deaan Mernaugha [Andria- Manao], en ordonnant la mise à mort d'Eglasse à la suite des menaces que ce dernier proférait continuellement contre lui, n'avait pas commis un acte de scélératesse, car il savait sans doute par quelques-uns de ses esclaves, ou d'autre manière, à quelle bande de misérables cet Eglasse avait autrefois appartenu. Nicolas Dove ajouta que ses compagnons s'abstinrent de tout acte de piraterie pendant neuf ans, se bornant à construire upe goélette avec l'aide de leur gouverneur; puis, ils étaient partis, lui et d'autres, à bord de cette goélette, abandonnant le gouverneur, et ils étaient venus se fixer ici à Massalege [Bombétoke] où ils avaient toujours résidé depuis.
Mon ancien compagnon m'apprit encore que M. Bembo était retourné en Angleterre, mais que le capitaine Drummond*
i. Le port où relâchaient les pirates, Loky ou Lokantsantsa, est par n°0' (ilôt Madame). La distance moyenne entre la côte de Madagascar et la côte occidentale de Tile Sainte-Marie est de 2a kilomètres environ, mais par le travers de la Pointe à Larrée, elle n'est que de 11 kilomètres.
2. « Ce capitaine Drummond est le même qui commandait le Rmng Sun,
avait été tué dans Tlle; il ne put toutefois me fournir de renseignements sur ce meurtre. Depuis, on m'a dit, mais je ne garantis pas Texactitude de celte information au sujet de laquelle mes lecteurs devront, s'ils veulent en contrôler l'exactitude, faire des recherches plus approfondies, on m'a dit que le capitaine Drummond était le même pour l'assassinat duquel, ainsi que pour le meurtre de son équipage, un capitaine Green, commandant d'un navire des Indes Orientales, a été pendu en Ecosse. J'ai raconté plus haut tout ce que je sais à ce sujet, et je puis toutefois ajouter qu'on peut avoir des doutes au sujet de leur culpabilité, étant donnée l'époque à laquelle était présent à Madagascar le capitaine Drummond, dont on n'a reçu aucunes nouvelles pendant plusieurs années. Mais revenons à mon histoire.
La reine m'envoya un veau en cadeau; de mon côté, je lui offris, en mon nom personnel, des couteaux et des perles de verre. J'allai, en compagnie de John Pro, i la côte, au-devant
navire de la Compagnie écossaise des Indes Orientales. Il était venu faire da commerce à Madagascar, où son navire, étant à Tancre, fut surpris par un pirate qui permit au capitaine, ainsi qu'à son ami le capitaine Stewart et à quelques hommes, de se rendre à terre avec la chaloupe et de débarquer dans les états du prince qui avait fait M. Bembow prisonnier. Ce fut à cause du prétendu meurtre de ce capitaine Drummond qu'un capitaine anglais Green, un très honnête homme, fut exécuté en Ecosse avec M. Mather, son second, et plusieurs autres personnes, sur le seul témoignage d'un noir. D'autres encore eussent été suppliciés sans les démarches du feu duc d'Argyle, qui intervint par générosité et qui obtint leur gn\ce. Je me rappelle avoir vu dans mon enfance le journal original de ce capitaine Green entre les mains d'un commerçant d'Edimbourg qui rendit à ce malheureux homme, au risque de sa vie, tous les services qu'il put. Il appert de ce journal que ces pauvres gens qu'on a mis ainsi à mort n'ont rencontré le capitaine Drummond qu'en mer lorsqu'ils revenaient en Europe. Le capitaine Green alla dîner à bord avec Drummond qui lui donna en cadeau une Bible, et ce fut cette Bible qui servit à confirmer le témoignage du nègre, lequel, animé d'un coupable sentiment de vengeance, se parjura afin de pouvoir faire mettre son maître à mort. » (D' J. Campbell, Vie des Amiraux.)
du capitaine, afin de Tescorter jusqu a la ville; il était accompagné de M. Strahan, son chirurgien. La reine leur donna à tous deux rhospitalité aussi bien qu*elle le put faire et, de part et d'autre, on échangea des cadeaux.
Nous retournâmes le même soir au navire et, le lendemain, nous construisîmes sur la plage une maison pour y faire notre traflc. Voyant Tintention que nous avions de prolonger notre séjour en ce lieu, les indigènes bâtirent à proximité plusieurs huttes où ils venaient chaque jour nous vendre du riz, du lait, des fruits et autres denrées. J'allai souvent à la ville pour avoir des nouvelles, mais il se passa un mois avant que Tarmée, qui revint en pirogues par la rivière comme elle était partie, fût de retour; elle avait remporté un grand succès. Le roi ramenait le corps de son frère qui avait été tué en combattant, mais il ajourna à une quinzaine ses funérailles, jusqu'au moment où il aurait réglé avec nous les affaires en suspens et donné audience aux ambassadeurs de son frère qui l'attendaient.
Dès qu'il connut le retour du roi, le capitaine Mackett vint de nouveau à la ville, précédé de ses trompettes et avec une escorte nombreuse. Il se rendit à la maison de John Pro, pendant que j'allais prévenir le roi avec lequel j'eus un entretien très cordial, car il avait souvent entendu parler de moi; il me chargea de prier le capitaine de vouloir bien attendre qu'il eût réuni ses gens et qu'il eût organisé une belle réception, ajoutant qu'il nous aviserait alors, ce qu'il fit en efîet au bout d'environ deux heures.
Nous nous mîmes alors, tous les blancs, y compris le capitaine Burgess et ceux qui nous avaient accompagnés, en marche deux par deux, avec un homme sonnant de la trompette en avant du capitaine, pendant qu'une foule nombreuse de Malgaches courait après nous et que, en signe de réjouis-
sance et de bienvenue, les musiciens du roi soufflaient dans des conques à perte d^ialeine et battaient du tambour à tour de bras dans Tintérieur de la palissade. Deaan Toakofîu [Andrian-Toakafo], qui avait Thabitude de recevoir des blancs, avait fait apporter deux chaises pour que le capitaine et le chirurgien pussent s'asseoir. Après avoir échangé, de part et d'autre, les saluts d'usage « Salamonger umbay » [Salamanga, Tompo (Salut, ô mon maître)], on régla les conditions du trafic par mon entremise, puis le capitaine offrit au roi en cadeau un fusil et divers autres objets; le roi, de son côté, lui donna un esclave, et il me fit don à moi personnellement d'une jeune fille de douze ans, que je vendis immédiatement à John Pro. Le capitaine voulait repartir cette même après-midi, mais le roi lui demanda de rester jusqu'au lendemain, afin de donner un plus grand éclat à sa cour lorsqu'il recevrait les ambassadeurs de son frère. Le capitaine y consentit.
Le lendemain, nous assistâmes donc à la réception. Les ambassadeurs firent leur entrée avec une suite nombreuse, tout comme Rer Vove [Ravovy] l'avait fait à la cour de son aïeul à son retour de la guerre. Un grand nombre d'hommes s'avancèrent en dansant et déchaînèrent leurs fusils, puis ils se retirèrent et furent remplacés par d'autres qui se livrèrent au même exercice. En s'approchant, le principal ambassadeur mit un genou en terre et lécha le genou du roi en disant : « Tyhew an Deaan Unghorra en Zaftana Lohefute » [Tiavo ny Andriananahary ny Zafindahifoty], ce qui signifie : « Que le Dieu suprême bénisse les descendants de Deaan Lohefute [d'Andriandahifoty] ! » Les autres ambassadeurs se livrèrent au même cérémonial. Ce jour-là, il ne fut pas question d'affaires, on se contenta d'échanger des compliments et on but force « toak » [toaka].
Notre capitaine s'en retourna à son navire afin de hâter la
traite, car, dès le lendemain, les indigènes coramencèrent à amener les esclaves qu*ils avaient à vendre» et il équipa la corvette de Burgess qu*il envoya à Yong-Owl [Ony ola? (baie de Lovobé)] chercher la galiote. Pendant ce temps arriva r c Henry », navire de cinq cents tonneaux que commandait le capitaine Harvey*.
Les obsèques du frère de Deaan ToakofTu [Ândrian-Toakafo] eurent lieu pendant notre séjour; tous les habitants du pays se rasèrent la tète, ce qui est leur manière de porter le deuil. A Madagascar, tout sujet d'un roi ou d*un seigneur qui ne se conformerait pas a celte pratique serait considéré comme un traître. Quand c'est un simple particulier qui meurt, il n'y a que ses amis et ses parents qui se coupent les cheveux.
Nous étions arrivés en ce lieu [dans la baie de Bombétoke] au milieu du mois d'octobre [1116], et le roi n'était revenu que le 24 novembre; cependant, dès les premiersjours de janvier [17 17], nous avions plus que notre cargaison d'esclaves. Nous en laissâmes quelques-uns au c Henry », qui resta après nous dans ce port, et, étant sortis de la rivière Munnonbaugher [Manamboka], qui se jette dans la baie de Munnongaro [Mananara*], autrement dite Massalege [baie de Bombétoke], nous retournâmes â Yong- Owl [Ony ola? (baie de Lovobé)], où le capitaine White' achetait des esclaves dont il n'avait pas encore son plein*
1. La Compagnie unie des Indes Orientales n'a jamais eu de navire appelé Henry, ni de commandant du nom de Harvey. En 1716, il est bien parti d'Angleterre pour les Indes Orientales un navire Henry; peut-être avait-il une licence de cette Compagnie, mais il faut remarquer cependant que les navires de la Compagnie anglaise des Indes n'ont jamais fait la traite des esclaves. (G. C. Danyers, archiviste et surintendant des Archives de l'îndia Office, lettre au capitaine S. Pasfleld Oliver du 26 janvier 1885 [édition de Drury, 1890, p. 316].)