‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 2)Chapitre 44 sur 61 · IV · texte numérisé non relu

IV

rendis à la ville du frère du roi pour Tinformer que nous venions acheter des esclaves, mais que nous étions pressés et que, par suite, s*il y en avait à vendre dans le pays, il fallait les faire venir de suite à la côte. Il est nécessaire de procéder ainsi pour hâter les opérations, car les indigènes ne se rendent pas compte des frais qu'occasionne un navire. Le prince fît immédiatement prévenir le roi. Ce roi, qui s'appelait Deaan Morroughsevea [Andriamarosavoy], nous envoya un Irlandais, qui habitait auprès de lui et qui avait déserté le navire du capitaine Ware, et nous fit dire qu*il viendrait le lendemain, ce qui eut lieu en effet. Il était vêtu d'une veste et d'une culotte et coiffé d'un chapeau. La première journée se passa en échange de compliments et de cadeaux. Le lendemain, on fixa les prix, puis le roi s'en retourna chez lui; quant à nous, nous construisîmes un magasin que nous entourâmes d'une palissade. Nous sommes restés en ce lieu jusqu'au 19 juillet.

Lorsque le capitaine m'envoya dans l'intérieur du pays porter des cadeaux au roi, dont la résidence était à plus de vingt milles de la côte, je pris le costume indigène et m'armai d*une sagaye. Au moment où j'arrivai, le roi se disposait à dîner; il m'invita à m'asseoir et à prendre part à son repas qui se composait de riz, de poisson salé et de bœuf rôti, me disant qu'il était l'ami de tous les blancs, sauf des Français qu'il abhorrait parce qu'ils avaient tué son grand-père et emmené un de ses oncles en captivité. Après le diner, il me régala de « toak » [toaka (rhum malgache)] et d'un petit verre d'eau-de-vie, puis, après avoir prié Dieu de favoriser le capitaine, il me renvoya avec quelques cadeaux, me priant de revenir le plus tôt possible, parce qu'il allait partir en guerre contre Unter Morrou Cherock [les Antimarotseroka], dans le nord, et qu'il avait l'espoir de se procurer des esclaves pour nous les vendre.

Quand je revins à bord, c'est-à-dire le 20, nous levâmes Tancre, laissant à terre quatre hommes, avec les esclaves de Natal; nous avions acheté en ce lieu cent trente esclaves que nous primes à bord. Nous fîmes voile pour Mattatanna [Matitanana] et, le 26 juillet, nous atteignîmes le cap Thrumb (?) en vue de Mattatanna [Matitanana] et mouillâmes à une lieue au large.

Nous ne pouvions songera débarquer avec nos canots, à cause des brisants et du ressac de la mer, mais, des indigènes étant venus à bord avec des pirogues, j'allai à terre avec eux et je remontai la rivière jusqu'à la ville du roi, qui est à une assez grande distance de la côte. Un des Malgaches courut en avant annoncer que je venais; le roi se mit immédiatement en mesure de me recevoir et m'accueillit en grande cérémonie. Il me souhaita la bienvenue en anglais; car, de même que plusieurs autres membres de sa famille, il parle fort bien celte langue, ainsi du reste que le français. Le capitaine Mackett, qui nous avait précédés, lui avait acheté en vingt jours trois cent trente esclaves. Il voulut augmenter les prix, mais je lui fis comprendre que je connaissais le pays et que, s'il n'en avait pas à nous vendre, je savais où aller. A la fin, nous tombâmes d'accord et j'envoyai une lettre au capitaine pour l'informer de ce que j'avais fait, car la traversée des brisants est très dangereuse et je tenais à la faire le moins souvent possible. L'endroit, du reste, ne me plaisait guère, car les habitants étaient en guerre avec leurs voisins et par conséquent sur le qui-vive, toujours en éveil la nuit et à court de vivres, précisément dans l'état où j'avais trouvé les gens de Feraingher [Fiherenana] lors de mon séjour dans le Sud-Ouest. Malgré tout, le capitaine s'obstina et m'envoya des marchandises à terre avec un homme pour me seconder; puis, il mit à la voile pour une île nommée Don

Mascareen [lie Bourbon] qui appartient aux Français et qui est à une centaine de lieues dans TEst.

Quand le navire fut parti, pour plus de sûreté je transportai mon comptoir dans la ville du roi; Je prêtai souvent aux indigènes des fusils et des munitions pour combattre leurs ennemis, je les accompagnai même dans une dateurs expéditions.

Pendant les trois premiers jours, j*ai acheté quatorze esclaves ; puis, comme lés vivres étaient à un prix élevé, j*ai procédé avec ruse, convenant de prendre les esclaves que Ton m*o(Trait et donnant aux propriétaires des arrhes, mais toutefois sans conclure le marché. Je vais raconter un tour de coquin dont j'ai été victime, afin que d'autres ne s'y laissent pas prendre. Malgré toutes mes précautions, deux femmes esclaves disparurent une nuit, quoiqu'elles fussent attachées ensemble par les bras ; j'adressai une réclamation au roi, qui prétendit n'en rien savoir et qui ordonna que l'on fit des recherches. Comme ces recherches n'aboutissaient pas, je promis six livres de poudre à celui qui me ramènerait les fugitives; alors, l'homme qui me les avait vendues me les ramena, prétendant avoir enfin découvert l'endroit où elles se cachaient, et il réclama la récompense. Je refusai de la lui donner, l'accusant de fourberie, mais, comme je ne pouvais en faire la preuve, le roi me condamna à lui donner les six livres de poudre promises; je déclarai que je n'en ferais rien et que, si on voulait m'y forcer, je me défendrais avec mes fusils, dont six étaient à côté de moi, chargés. Ayant réussi, à force de menaces et de flatteries, à faire avouer aux deux femmes que c'était leur ancien maître qui les avait enlevées et qu'il les avait maltraitées dès qu'il les avait eues en sa possession, j'allai trouver le frère du roi et, après lui avoir exposé les faits, je lui annonçai que, puisqu'il en était ainsi, à l'avenir aucun blanc ne viendrait plus trafiquer dans

ce pays; ce prince me pria d^aller voir le roi lui-même, avec lequel je me réconciliai avant le retour du navire, qui ne revint qu'au milieu du mois de septembre, ayant perdu son capitaine White* qui était mort et avait été enterré à Don Mascareen [lie Bourbon], où il s'était rendu pour y vendre des esclaves aux Français et en acheter pour les Antilles, mais il n'eut le temps d'y faire aucune opération commerciale.

Le capitaine Christal, qui était devenu le commandant du navire, envoya un de ses officiers à terre pour m'assurer qu'il aurait les mêmes égards pour moi et me continuerait les mêmes bons traitements que son prédécesseur; il approuva mes opérations et, m'étant pressé de terminer mes marchés, j'amenai à bord mes esclaves.

Mattatanna [Matitanana]' est situé par 22''15' de latitude Sud, sur une côte dangereuse à laquelle on ne peut, à aucune époque de l'année, songer i accoster avec nos embarcations. Les esclaves de cette région et ceux de Port-Dauphin [Fort-Dauphin] passent pour être les meilleurs de Madagascar. Avant de quitter ce port, j'appris que Deaan Morroughsevea [Andriamarosavoy] de Port-Dauphin avait été tué dans l'expédition i laquelle il se préparait pendant notre séjour dans son pays.

Avant de rendre compte du reste de ce voyage, puisque je suis en ce moment sur la côte orientale de l'ile, je vais donner quelques détails sur les principaux lieux de cette côte.

A sept lieues environ au nord de Mattatanna [Matitanana] se

1. « En 1719, le capitaine forban White qui était en relâche à Bourbon, y mourut et y fut enterré >». Ce passage des Xoles sur Vile de la Réunion de Maillard (1862), p. 335, est d'accord avec le récit de Drury. On ne peut guère douter de Tintimité de Drury avec la horde de forbans qui, à cette époque, désolait l'océan Indien.

2. La rivière Matitanana a son embouchure par 22^26' de latitude Sud.

trouve Malancaro [ManaiikaraJS rivière ayant huit pieds d^eau sur la barre, qui sépare le royaume de Mattataona [Matitanana] de celui de Trounghe (Frounghe [Faraony]) dont les habitants, quoique nombreux et d'un bon naturel, ne peuvent se livrer au conimerce par manque d*embarcations. Â une dizaine de lieues du pays de Trounghe [Faraony] est celui de Maninzaroe [Mananjara] dont les habitants trafiqueraient volontiers avec les Anglais, mais ils en sont empêchés parce qu'ils n'ont pas de canots et que nos barques ne peuvent accoster la plage, qui est battue par un fort ressac. A une vingtaine de lieues plus au nord, on voit le Mungaro [Mangoro] ^ dont les habitants sont continuellement en guerre avec les habitants du Port de Sainte-Marie et avec les pirates; leur roi s'appelle Maulaunza [Malaza]; ils n'ont pas non plus d'embarcations; si le capitaine avait voulu amener des pirogues de Mattatanna [Matitanana], ils auraient commercé volontiers avec nous.

Quant à Sainte-Marie, c'est une tle située à trois lieues de la grande terre, parl6'30''; elle possède un port excellent, où vivent une vingtaine de blancs, anciens pirates, qui y jouissent de leurs richesses mal acquises.

Antogeal [Antongil] est situé par 16MS' de latitude*. C'est une énorme baie dont les eaux sont transparentes et où l'on peut pénétrer en longeant son bord nord [!]. Au fond, il y a une petite île de deu^ à trois milles de tour, où l'on trouve un

1. L'embouchure du Ma nankara est aujourd'hui à 29 kilomètres environ au nord de celle du Matitanana.

2. La distance entre les embouchures du Mananjara et du Mangoro est d'environ i37 kilomètres.

3. L'île de Sainte-Marie est comprise entre 16' 41' et 17» 7 '00' de latitude Sud. Son port ou Loky est par 17» O'S" (îlot Madame).

4. La pointe Est de la baie d'Antongil est par i^y^ 58' lat. S. et la pointe Ouest (cap Belao ou Bellonne) par 16<>14'. L'île (Nosy Mangabé ou Marosy) est comprise entre 15« 2S' 35" et 15« 31' lat. S.

port excellent. Les Hollandais y avaient construit autrefois un fort. On y rencontre des marsouins et des baleines que les indigènes savent prendre.

Barimbass [Antalalia?*] est situé par IS^'O' de latitude; ses habitants ont des pirogues et viennent volontiers au-devant des navires; le roi est ami des blancs, avec lesquels il aime à commercer.

Quant à nous, nou» avions à nous rendre d'abord & Port- Dauphin [Fort-Dauphin], où nous reçûmes confirmation de la mort du roi. Le pays était dans une telle anarchie qu'il n*y avait pas possibilité d*y faire de commerce. Nous embarquâmes donc nos hommes, nos esclaves et nos marchandises et nous partîmes pour doubler la pointe la plus méridionale de Tile [le cap de Sainte-Marie].

Le pays qui fait immédiatement suite à Port-Dauphin [Fort- Dauphin] ou Antenosa [le pays des Antanosy] est Anterndroea [le pays des Antandroy], où le « Degrave » se perdit et où je fus si longtemps esclave. Vient ensuite le Merfaughla [Mahafaly], par 26'' de latitude sud^ Il est impossible, faute de pirogues, de faire du commerce dans aucun de ces deux pays.

Le port le plus rapproché est la baie de Saint-Augustin où se déverse une rivière d'eau douce qui, par les fortes marées, a une profondeur de douze pieds, et qui a une direction du S. S. E. au N. N. 0. A sept lieues au nord, on rencontre Tulea [Tolia ou Tuléar des Européens], port excellent, bien décrit dans le Waggoner {le Routier) '.

i. Antalaha est un petit port situé par 14'>5y lat. S. Peut-être est-ce Santaha(Iat. S. 15© 5')?

2. La pointe la plus Sud de Madagascar n*est que par 25^38' 55* lat. S. ; elle fait partie de TAndroy.

3. Waygoners^ anciens recueils pour la navigation. Les Pilotes et les Neptunes étaient ordinairement appelés Waggoners par les pirates, diaprés le

Quand on va de la baie de Saint-Augustin i Yong-Owl [Ony ola? (baie de Lovobé)], on rencontre plusieurs petites tles. Les deux premières [Nosy Andriamitaroka] ^ sont situées par 21''0' de latitude, à quatre ou cinq lieues de la grande terre; un peu plus loin, on en découvre une autre, isolée, sur laquelle croissent de grands arbres [Nosy Andriangory ou Langoro] ^ puis, encore plus au nord, trois autres, sablonneuses, que séparent des brisants. On les évite en gouvernant vers le N. E. et en longeant la côte, mais il faut se tenir par une profondeur de 15, 16 ou 17 brasses. A proximité de la terre, il y a 9, 10 et 12 brasses. Les îles sablonneuses une fois dépassées, la côte est sans danger jusqu'à Yong Owl [Ony olaî (baie de Lovobé)], qui est par 20''20' de latitude Sud' et où il y a une rade foraine avec bon fond par 16 brasses, à un mille de terre. Toute cette côte est basse, mais on aperçoit, à Tintérieur du pays, des montagnes. Munnonbaugher [Manamboka (Mananara, dans la baie de Bombétoke. Voir note, p. 386)] est le nom d'une baie que les • indigènes appellent encore Manzerroy [Manjaray] et dont la profondeur est de 14 à 15 brasses; aux grandes marées, le flux y atteint douze pieds. Il faut remonter la rivière pendant six a sept lieues pour arriver à Tendroit où se font les échanges.

recueil populaire de cartes et de conseils pour la navigation qu'avait compilé et publié à Amsterdam un certain Lucas Wagenaer sous le titre : « Le nouveau miroir des voiages marins de li navigation de la mer Occidentale et Orientale », 1605, et d'après d'autres ouvrages semblables (Capt. Oliver). La plupart de ces détails ont certainement été pris dans un Waggcneff probablement dans le troisième livre du Pilote anglais de John Thornton, qui a été publié à Londres en 1703, vingt-cinq ans avant l'apparition du présent ouvrage, et où sont décrits les côtes, les caps et les ports des mers Orientales (voir tome III, p. 437-447); ce volume in-folio contient la première carte hydrographique de Madagascar.

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