IV
beaucoup de commerçants et de gentlemen du plus haut rang et de la meilleure réputation.
Quoique, par les soins de mon père, j*aie reçu une excellente instruction, je n*ai jamais pu me décider à faire choix d'un métier ou d*une profession quelconque, soit dans les arts ou les sciences, soit dans le commerce ou l'industrie; je voulais être marin et ne songeais à rien d'autre. Dès que j'ai été en âge de songer à la carrière qui pouvait me convenir, je ne me suis découvert, en effet, de penchant que pour la marine, et je me rappelle très bien que toutes mes pensées, dès ma onzième année, étaient tournées de ce côté.
Ma vocation ne fit que croître en même temps que ma taille et, à la (in, elle e^t devenue une idée fixe. Aussi, ni les instantes prières de ma chère et tendre mère, qui pourtant un jour m'a supplié à genoux, ni les sages conseils de mon excellent père et de bons amis n'ont produit d'impression sur moi.
Voyant tous leurs efforts inutiles, mes parents recoururent à un autre procédé. Faisant semblant de céder à mes désirs, ils me proposèrent d'abord de faire un petit voyage, dans l'espérance que les dangers auxquels je serais exposé et les privations dont on a à souffrir dans la vie de marin, m'effraieraient et me détourneraient de l'idée d'embrasser pour toujours cette carrière. Mais telle était ma malheureuse obstination que je ne voulus entendre à rien d'autre qu'à ce qui devait consommer mon malheur. Aussi la Providence a-t-elle justement châtié ma désobéissance, en me laissant mettre à exécution le projet inconsidéré que j'avais fait contrairement à mon devoir et aux sages conseils de mes parents, et mon entêtement insensé a reçu son châtiment et sa punition, qui étaient du reste bien mérités.
Donc, je voulus absolument faire un voyage aux Indes
Orientales, et rien ne put me faire démordre de mon projet; cependant, le seul motif que j^avais pour désirer aller en Orient, c*est qu'un de mes cousins, un nommé John Steel, était au Bengale, attaché au service de la nouvelle Compagnie des Indes ' .
Mon père m'a donné en cette occasion des marques touchantes de sa tendresse, en mettant tous ses soins à m*équiper convenablement. Il me pourvut largement des provisions extraordinaires que Ton emporte en pareil cas, ainsi que de tous les objets indispensables pour un aussi long voyage. Je reçus de lui en outre une pacotille d'une valeur de cent livres sterling [2 800 fr.] , ee qui était amplement suffisant pour un garçon de mon âge, et il me recommanda chaudement au capitaine du navire sur lequel je devais partir comme passager, William Younge, avec lequel il convint du prix de mon passage et du transport de ma cargaison.
Le navire que commandait le capitaine Younge et à bord duquel je m'embarquai, était le Degrave*; il jaugeait 700 tonnes et était armé de 52 canons. Je ne parlerai point de notre voyage d'aller, si ce n'est pour signaler deux ou trois événements extraordinaires, qui ont un certain intérêt pour bien faire comprendre le récit de ce qui nous est advenu à Madagascar
1. G*était aTant la fusion des deux Compagnies des Indes Orientales, qui n*a eu lieu qn^en 1702. Avant cette année, il y avait l'ancienne Compagnie des Indes Orientales ou Compagnie de Londres et la nouvelle Compagnie ou Compagnie anglaise des Indes Orientales dont les trois premiers bâtiments sont partis pour Tlnde en 1701.
2. Le Degrave ou De Grave est Tun des trois premiers bâtiments que la nouvelle Compagnie anglaise des Indes Orientales a envoyé dans Tlnde en 1701. Son capitaine, William Younge ou Young, est mort de la fièvre sur la côte du Bengale en cette année 1701 ; il a été remplacé dans son commandement par son flls qui avait le même prénom de William et qui était lieutenant à son bord. Ce William Young junior a été tué par les indigènes lors de son naufrage sur la côte Sud de Madagascar.
à notre voyage de retour, ce livre ayant pour but de relater les dures épreuves et les fortunes diverses par lesquelles j*ai passé pendant les quinze années que j*ai demeuré dans cette tle qui est à peine connue malgré sa grande étendue.
Nous avons franchi les t Downs^ » le 19 février 1701; Tamiral Bembo*, dont le fils, M. John Bembo, était quatrième lieutenant à notre bord, était à Tancre sur cette rade avec son escadre et se disposait à partir pour les Antilles. Nous sommes arrivés à Fort Saint-Georges [Madras], dans Tlnde, après une traversée de trois mois et vingt jours.
Au cours de cette traversée, nous avons relâché pendant une semaine aux îles Canaries, où nous sommes arrivés dans la soirée. Nous avions à bord un certain monsieur Lapie, bijoutier, qui était accompagné de son fils et qui y venait dans le dessein de s'y établir. On aurait pu croire que, si près du terme de son voyage, le navire étant ancré à quelques milles seulement de son lieu de destination, il avait toutes raisons non seulement d'espérer, mais même d'être pleinement assuré que ses désirs seraient réalisés. Mais la Providence se platt souvent à confondre les vains projets des hommes et à renverser leurs espérances!
Une étrange fatalité n'a cessé de poursuivre notre malheureux navire, ainsi que ceux qu'il portait! Nous mîmes la chaloupe à la mer le lendemain matin afin de débarquer ces passagers et nous nous éloignâmes d'environ deux lieues pendant qu'elle allait à terre; nous ne comptions la voir revenir que le jour suivant, mais, vers huit heures du soir, nous entendîmes, ce qui nous surprit fort, une voix qui hélait le
1. Rade célèbre d'Angleterre, située auprès de Tembouchure de la Tamise.
2. Ce fait se trouve confirmé par le D^ John Campbell dans son livre : Vie des amiraux anglais^ 1779 (note du Capitaine Oliver).
le navire, et que plusieurs de nos gens reconnurent bientôt pour la Toix de Joseph Chamberlain, Tun des matelots de la chaloupe: On s'empressa d'aller avec la péniche du côté d'où venait l'appel et on recueillit le pauvre Chamberlain, . qui nageait en s'appuyant sur une rame. Il nous raconta que, arrivée à la barre du port, la chaloupe avait été heurtée violemment à bâbord par une énorme lame qui l'avait fait chavirer; il n'avait pu voir ce qu'étaient devenus ses compagnons qu'il supposa s'être tous noyés, car le courant se dirigeait alors vers la haute mer; quant à lui, il s'était emparé d'une des rames du bateau qui lui était tombée sous la main, et, étant bon nageur, il avait réussi à arriver jusqu'à portée de la voix du navire. Nous avons immédiatement allumé un feu au haut de notre grand mât aQn de guider les naufragés, s'il en était encore de vivants cherchant à se sauver à la nage, mais nous n'en avons revu aucun et n'en avons jamais eu de nouvelles. Ont été. victimes de ce naufrage M. John Lapie et son fils, leur cuisinier, le patron de la chaloupe et neuf hommes de l'équipage; la chaloupe portait en outre beaucoup de marchandises et de l'argent pour une valeur de plusieurs milliers de livres sterling.
Deux jours après, nous avons fait voile pour Maslapatan [Hasulipatam, sur la côte de Coromandel], où nous avons séjourné un mois et d'où nous nous sommes rendus au Bengale. Mon cousin, ayant appris mon arrivée, est venu à bord pour me voir et m'eromener à terre avec mes effets. Mais mon père avait pris, pour mon plus grand bien, une mesure sage que, vu mon jeune âge, j'eusse été incapable d'exécuter moi-même; il avait prié le capitaine Younge de prendre des renseignements sur la réputation, la fortune et la situation de mon cousin, qui était pilote, et il lui avait recommandé expressément, s'ils
n'étaient pas favorables tant au point de vue de la situation que de Thonnèteté, de ne pas me laisser le suivre à terre et de ne pas me conGer à lui avec mon avoir.
Le capitaine s'acquitta très honorablement de la mission que mon père lui avait confiée, et il ne me permit pas de quitter son bord en compagnie de mon parent. Il se chai^ea lui-même de vendre ma pacotille et, en échange, m*acheta des marchandises du pays; si Dieu le lui eût permis, il m'aurait certainement ramené sain et sauf en Angleterre, conformément à son contrat. Peu après notre arrivée, mon cousin mourut et nous perdîmes un grand nombre d'hommes de notre bord : pendant notre séjour dans ce port, qui a été de neuf mois, nous y avons enterré plus de quarante de nos gens, entre autres, ce qui nous a été très sensible, le second du navire et, environ un mois après, le capitaine Younge lui-même qui fut enlevé par la fièvre. Il eut du moins le bonheur de mourir en paix et de n'avoir point à supporter sa part de toutes les misères que nous avons subies par la suite, en compagnie de son fils qui était second lieutenant à notre bord et qui, après la mort du premier lieutenant et de son père le capitaine, devint naturellement le commandant du Degrave^ de sorte que nous eûmes encore un capitaine Younge.
Le seul bien que j'ai retiré de mon séjour au Bengale, c'est que j'y ai appris i nager, ce qui m'a, deux ou trois fois depuis, sauvé la vie et la liberté. J'y suis en effet devenu, avec l'aide de quelques bons camarades, si habile nageur que je m'amusais avec cinq ou six amis à remonter ou à descendre à la nage la rivière [le Gange] pendant quatre à cinq milles et, comme chacun de nous avait toujours le soin d'attacher une roupie, pièce de monnaie de llnde dont la valeur est d'environ 2 shillings 6 pence [3 fr. 15], dans un mouchoir que nous fixions autour
de notre corps, lorsque nous prenions terre, soit les payons, soit les musulmans nous prêtaient des vêtements pour nous couvrir pendant que nous nous reposions; puis, après avoir flâné pendant quelques heures, nous être régalés de punch d'arak et avoir diné, nous regagnions notre navire, toujours à la nage.
Une fois nos affaires terminées au Bengale, nous en sommes partis, ayant environ 120 marina à bord, plus moi, deux femmes et quelques autres passagers. En descendant le fleuve, notre navire s*échoua sans que nous pussions le dégager; heureusement un très fort courant le fit virer de bord et, à la marée suivante, nous pûmes continuer notre route, n'ayant pas d'avaries, ou du moins le croyant. Mais, en mer, nous découvrîmes qu'il y avait une voie d'eau si importante qu'il nous fallut mettre en jeu deux pompes à chapelets qui ont fonctionné sans arrêt pendant deux mois, jusqu'à ce que nous atterrîmes enfin à Maurice, île située à l'est de Madagascar par iG"" 1/2 [!] de latitude Sud^ Les Hollandais qui y habitent nous ont accueillis très cordialement et nous ont donné toute l'aide qu'ils ont pu. Nous avons dressé au bord de la mer une tente sous laquelle nous avons déposé une grande partie de notre cai^aison, car nous avons dû mettre à terre la plus grande partie de nos marchandises afin de rechercher la voie d'eau, que malheureusement nous ne parvînmes pas à découvrir.
Deux mois avant notre arrivée, un pirate, le capitaine Boon [Bowen '], qui venait de piller un très riche navire arabe auquel il avait enlevé cinquante Lascars (c'est le nom que nos marins anglais donnent aux matelots arabes), avait relâché dans cette
1. Llle Maurice, qui est comprise entre 19<»59' et 20<>31'30' de latitude Sud, a été définitivement abandonnée par les Hollandais en 1711, et les Français en ont pris possession en 1715.
S. Johnson parle de ce pirate dans son History of Pyrates, t. II, 1724, pp. 50 et 58-64. Voir dans la Coll. Ouv. anc. Madag., t. III, pp. 552-558.
lie, où il avait abandonné son navire qui était hors d'état de tenir la mer; il avait transformé la chaloupe en une petite corvette et était parti, abandonnant à terre les Lascars qu'il lui était impossible d'emmener avec lui. Nous les primes à notre bord, pensant qu'ils nous seraient utiles et qu'ils épargneraient à nos matelots, qui depuis deux mois n'avaient guère eu de repos, la peine de pomper continuellement.
Nous avons trouvé à Maurice de très bon poisson, des tortues, des chèvres et quelques bœufs. Nous y demeurâmes environ un mois, puis nous reprîmes la mer, en route pour le Cap de Bonne-Espérance.
L'eau envahissait cependant de plus en plus notre bateau que nous avions grand'peine à maintenir à flot. Nos hommes, qui pompaient jour et nuit, étaient tous à bout de forces. Nous étions, d'après nos calculs, à une centaine de lieues dans le Sud de Madagascar et, afin d'alléger le bâtiment, nous jetâmes pardessus bord quelques-uns de nos canons et nos marchandises les plus lourdes; le capitaine estimait qu'il fallait pousser jusqu'au Cap, mais, l'équipage, qui jugeait que notre navire ne pourrait se maintenir à flot assez longtemps pour atteindre le Cap, qui était encore à 600 lieues, tandis qu'on n'était qu'à 100 lieues de Madagascar, étant d'un avis contraire, il finit, non sans peine toutefois, par céder et mit le cap sur cette tle. Le vent était favorable. Le troisième jour au matin, personne autre n'étant disponible, le capitaine m'envoya avec son mousse en haut du grand mât pour voir si l'on découvrait la terre; il était naturel que, dans un moment où nous étions entre la vie et la mort, on n'ait pas tenu compte de ma qualité de passager. Je grimpai donc au haut du mât où je demeurai assez longtemps sans voir aucune apparence de terre, mais, au bout de deux heures et demie, je l'aperçus enfin et le dis à mon
compagnon; toutefois, n*en étant point absolument sûr, je ne la signalai pas de suite, car notre situation était si grave qu'il eût été fâcheux de leurrer l'équipage d'un vain espoir. Mais, dès que je discernai distinctement une falaise blanche, à quelque distance de laquelle s'élevait de la fumée, je criai aussitôt de toutes mes forces : « Terre ! terre ! >
Plusieurs des hommes de l'équipage et le capitaine lui-même se hissèrent sur les haubans pour vérifier le fait; l'un d'eux reconnut la localité qui, dit-il, s'appelait Port-Dauphin [Fort- Dauphin] \ mais dont le roi, d'après lui, était ennemi juré des blancs qu'il traitait avec une grande cruauté. J'aurai plus loin l'occasion, en racontant brièvement l'histoire de ce roi qui s'appelle SamueP, d'indiquer les raisons de sa conduite envers les Européens. Cette fâcheuse nouvelle nous affligea grandement, car c'était la ruine de toutes nos espérances. L'homme qui nous donnait ces renseignements avait raison dans une certaine mesure, car les gens de ce pays étaient, en effet, ennemis des Français dont ils avaient massacré un grand nombre'
1. Fort-Dauphin, que les Hova appellent aujourd'hui Faradifay, mais dont le vrai nom malgache est Taolankarana [transformé par les premiers navigateurs qui y ont touché en Turanbaya, Tonobaia, Tbolongare, etc.], est par 25*1 '36' de latitude australe.
2. Le capitaine S. P. Oliver, dans une note insérée à la page 44 de son édition de Dniry, identifie ce roi Samuel avec Tamsimilaho, le fils du pirate Tom Tew et de la princesse Malgache Rahena, qui gouvernait les Betsimisaraka dans le Nord-Est de Tile, entre Foulpointe et la baie d'Antongil. Or il est impossible d'admettre cette identification, vu que ce roi, qui du reste vivait plus tard, vers 1750, et qui n'était nullement Tennemi déclaré des Européens, bien au contraire, n'avait rien à faire avec le Sud- Est, dont il était distant de plus de 800 kilomètres. Il est question de ce Samuel, fils d'Andriamananarivo, qui était en 1706 le chef principal de la région de Fort-Dauphin, dans les Archives hollandaises (voir le t. III, p. 383).
3. Le massacre des Français a eu lieu en 1672, après le départ de l'amiral de la Haye et de la Bretesche, qui étaient partis pour Surate, désespérant de se maintenir à Fort-Dauphin avec les débris d'une colonie aiïaiblie par les guerres journalières contre les indigènes et les dissensions intestines.
argent que je m'attachai autour du corps. Nous nous sommes dirigés vers le rivage en halant sur la corde, mais, quand nous fûmes arrivés à la ceinture de brisants qui entoure la côte, la première vague fit chavirer le radeau et nous jeta à la mer. Quelques-uns regagnèrent le radeau à la nage, mais ils furent bientôt balayés de nouveau par les vagues ; la femme qui était venue avec nous s'est noyée tout près de moi, sans que j'aie pu la sauver, car à chaque vague je disparaissais sous l'eau et ce ne fut qu'à grande peine que je finis par atteindre la terre, comme tous ceux d'ailleurs qui étaient avec moi sur le radeau, à l'exception de la femme. Le ressac était si violent etles lames si hautes que nous ne pûmes renvoyer le radeau au navire, ce que voyant, le capitaine fit couper le câble et le navire, allant à la dérive, vint se briser à la côte contre les roches.
Le capitaine atteignit le rivage tenant en mains l'urne dans laquelle était enfermé le cœur de son père, qui en mourant avait expressément demandé k être enterré à Douvres. Tout le monde, du reste, à l'exception de deux hommes et de la femme dont j'ai parlé plus haut qui se sont noyés, est arrivé h terre sain et sauf, k l'aide soit des débris du navire, soit de planches; il y a bien eu quelques hommes et la deuxième femme qui avaient tant avalé d'eau qu'ils sont arrivés sur la plage à demi-morts; il nous fallut les secouer et les frotter vigoureusement pour leur faire rendre toute cette eau, puis, nous les avons mis devant un grand feu et, peu à peu, ils sont revenus à la vie. Nous étions en tout, en comprenant les Lascars [matelots arabes (ou plutôt indiens)], plus de cent soixante.
La nouvelle de notre naufrage se répandit vite dans le pays et presque aussitôt nous avons eu autour de nous de deux à trois cents nègres qui s'empressèrent de ramasser les pièces de soie et de toile que la mer avait jetées sur la grève; quant aux
Co/J. Ottvr. aïK. Uadag., t. IV, p. 3Hbis.
Naufrage du « Degnivc a sur la u'ile S -O. de Madagascar.
pièces de mousseline, ils les délaissaient comme n*ayant aucune valeur. Notre cai^aison, qui, si nous tenons compte du salpêtre et de quelques autres articles, comprenait bien encore trois cents tonnes de marchandises, quoique nous en eussions déjà jeté par-dessus bord une grande quantité, fut éparpillée tout le long de la côte.
Sur ces entrefaites, un Malgache nous amena un bœuf et nous flt signe de le tuer; de notre côté, nous lui fîmes signe de rabattre lui-même d*un coup de feu à notre place, car nous n*avions sauvé aucunes munitions. Un de ses compagnons, s*étant aperçu que nous n'avions pas de fusils, nous prêta le sien qui était tout chargé et Tun de nos hommes tua Fanimal.
Ce fut pour moi un spectacle horrible et même terrifiant de voir les Malgaches découper ce bœuf, dont ils tranchaient du même coup de couteau la peau', la chair et parfois aussi les entrailles, puis en jeter les morceaux dans le feu ou sur la cendre et les dévorer à demi-crus; je me demandais s'ils n'allaient pas nous faire subir le même sort, car ces mœurs barbares semblaient confirmer les récits que j'avais entendus sur les cannibales et tous leurs actes me paraissaient effrayants et faisaient naître dans mon esprit les idées les plus sombres et les plus affreuses prévisions. En cette circonstance j'ai été un peu plus timoré qu'il ne convient à un homme, j'ai
1. Jadis, les Malgaches n^écorchaient pas les animaux; ils laissaient la peau attachée à la viande et faisaient cuire le tout ensemble. Peu à peu, dans les régions où il y avait des marchands européens, cette coutume est tombée en désuétude, parce que la plupart préféraient vendre la peau à part et toucher ainsi quelque argent ou quelques marchandises de troc. Toutefois, dans TOuest et dans le Sud, nous avons vu journellement les Sakalaves, les Bara, les Mahafaly, les Antandroy, etc., manger la viande de bœuf avec la peau à peine grillée sur le feu, et nous ne serions pas étonnés que les deux dernières peuplades suivissent encore aujourd'hui cette coutume de leurs ancêtres (A. et G. Grandidier).
pour excuses ma jeunesse, mon ignorance et mon inexpérience. L*impression que m'a faite cette scène trafique a été si profonde que, aujourd'hui encore, lorsqu'elle me revient à Tesprit, j'en tressaille et en ai le cauchemar.
Les observations que j'ai faites à cette époque ne sont pas aussi nombreuses, aussi justes et aussi complètes qu'il serait i désirer, mais j'étais un enfant et non point un homme; avec les années, mes connaissances et mon courage ont augmenté, et on verra par la suite que je suis devenu capable de faire des remarques plus judicieuses et d'exécuter des entreprises plus périlleuses.
Pendant que les Malgaches défaisaient nos ballots d'étoffe, y prenant ce qui leur plaisait, je remarquai qu'ils attachaient plus de prix au fer qu'à tous les objets que nous qualifions de précieux; ils se donnaient beaucoup de peine pour briser les morceaux de bois dans lesquels il y avait du fer. En ce qui me concerne, je forçai la serrure de mon coffre et me contentai d'en retirer un seul costume, abandonnant le reste à ceux qui en voudraient.
Nous fûmes deux jours et deux nuits sans savoir que faire et sans prendre de décision. Port-Dauphin [Fort-Dauphin] n'était, nous dit-on, qu'à soixante milles de l'endroit où nous nous trouvions ', mais, ayant l'idée que ses habitants étaient des barbares sanguinaires, nous ne songeâmes pas à nous y rendre. D'ailleurs, cette question fut bientôt résolue par les soins du Dean [de l'Andriana ou du Seigneur], c'est-à-dire du roi de la partie de Tile où nous avions débarqué.
Car, le lendemain soir, vers neuf heures, nous entendîmes
1. Le nauFrage du Degrave a donc eu lieu sur la côte de l'Androy, à peu près à mi-chemin de l'embouchure du Mandrary à l'embouchure du Manambovo.
au loin le cri de Ho-lo comme si un Anglais nous appelait; c'en était un en effet! Nous lui répondîmes, et il s'approcha, nous demandant qui nous étions. Nous lui dîmes que nous étions les matelots d'un navire de la Compagnie anglaise des Indes Orientales, que nous avions dû jeter à la côte parce qu'il faisait eau de toutes parts et que nous allions périr. Après avoir écouté notre récit, sur notre invitation, cet homme s'assit à côté de nous auprès du feu ; puis il nous annonça que le roi nous faisait dire que nous n'avions rien à craindre dans son pays et que, le lendemain, il viendrait nous voir. Le capitaine pria alors l'homme de nous raconter ce qu'il savait du pays et des indigènes et de nous dire quelles circonstances l'avaient conduit en cet endroit. Nous nous réunîmes tous autour de lui, non pas tant poussés par la curiosité que par le désir de juger, d'après son récit, ce que serait notre sort. Les détails de son histoire sont si remarquables et ils nous ont intéressés à un tel point que je vais reproduire autant que possible ses propres paroles :
« Je suis Anglais, né dans le comté de Middlesex. N'ayant plus de parents, ni personne qui s'intéressât à moi, j'ai embrassé très jeune la profession de marin. J'ai d'abord visité les Antilles; mais, voyant qu'il n'y avait pas grand'chose à gagner de ce côté, je me suis décidé à tenter la fortune aux Indes Orientales. En m'y rendant, j'ai été capturé à une centaine de lieues dans l'Est de Madagascar par des pirates, qui, après avoir enlevé tout le gréement de notre navire, ainsi que les munitions et les liqueurs qui étaient à bord, le laissèrent aller à la dérive et m'emmenèrent avec eux ainsi que les neuf autres matelots. Pendant que j'étais en leur compagnie, ces pirates ont fait plusieurs riches prises ; je faisais semblant d'être des leurs, puisqu'il m'était impossible de faire autrement, mais
cette vie me pesait. Comme nous avions Thabitude de venir nous ravitailler dans cette lie, un jour que nous étions à Tancre sur la rade de Mattatan [Matitanana * ] où les indigènes avaient Thabitude de venir avec leurs pirogues nous vendre du riz, des bananes, du lait, du miel, etc., car notre bateau ne pouvait s'approcher de terre à cause des grosses vagues qui déferlent continuellement sur le rivage, je feignis d'être malade et de ne pouvoir ni marcher ni même me tenir debout et je demandai au capitaine, dont je ne puis divulguer le nom en raison du serment que j'ai prêté, la permission de me rendre à terre dans l'espoir que l'air qu'on y respire me rendrait la santé. Le capitaine y consentit. Je m'habillai et bourrai mes poches de tout l'or et des autres objets précieux qu'elles pouvaient contenir, sans confîer à personne mon intention, car aucun des hommes dû bord ne manifestait le désir d'abandonner sa dangereuse et abominable profession.
< Ce fut avec une bien grande joie que j'entrai dans la pirogue qui devait me porter à terre, estimant que dans ce pays, malgré les mœurs païennes et barbares de ses habitants, je serais plus heureux qu'avec les pirates. Quand, plus tard, le canot du bord vint me chercher, je fis dire au capitaine que j'étais incapable de reprendre la mer; depuis, il ne m'a plus envoyé personne.
« J'étais ici depuis environ trois mois quand arriva un navire marchand, commandé par un Écossais, le capitaine Drummond S qui venait faire du commerce sur les côtes de cette ile. Trois jours après, les pirates le capturèrent et, laissant au capitaine sa chaloupe et quelques objets indispensables, lui per-
1. La rade de Matitanana est sur la côte Sud-Est de Madagascar, par 22° 25' de latitude Sud.
2. Le capitaine Drummond s'était enfui avec le Rising Sun^ un des bâtiments de Scot de Tlnde Orientale, en 1698-99. XoïvVHisloire navale du roi Guillaume lîl par le D' Campbell (note du cap. S. P. Oliver).
mirent» ainsi qu'au capitaine Steward qui était à bord avec lui et à trois ou quatre matelots, d'aller à terre. Le temps étant très calme et, par suite, la mer étant peu agitée, le capitaine Drummond débarqua facilement avec ses compagnons. U y avait ici, & cette époque, un autre Anglais et sa femme qui Tenaient de Sainte-Marie ' et qui me tenaient compagnie ; lorsque nous vîmes la chaloupe atterir et le navire faire voile vers la haute mer, nous devinâmes ce qui s'était passé, et nous allâmes à la rencontre des nouveaux venus, les invitant à venir dans nos huttes qui étaient à un mille du rivage; mon compagnon, qui avait sa femme avec lui, était en mesure de les bien recevoir et, comme nous savions assez de malgache pour pouvoir demander aux indigènes ce dont nous avions besoin, nous leur fûmes d'un grand secours.
< Hais le capitaine Drummond, désolé d'avoir perdu son navire et d'être abandonné dans une contrée aussi lointaine et aussi barbare, résolut de se rendre, si faire se pouvait, à la baie de Saint- Augustin' où des navires viennent souvent s'approvisionner de vivre3 et d'eau douce. Il nous demanda si nous voulions l'accompagner; nous y consentîmes avec plaisir. Nous réunîmes des provisions en quantité sufGsante, viande de bœuf, riz, eau et bois à brûler, nous calfatâmes avec soin la chaloupe et au bout d'une semaine, quand tout fut prêt, nous partîmes au nombre de neuf personnes, y compris la femme de mon camarade et un Malgache.
< Nous longeâmes la côte pendant trois ou quatre jours et nous étions déjà au Sud de Port-Dauphin [Fort-Dauphin],
1. L'ile de Saiole-Marie, qui est près de la baie d^Antongil, était un refuge de pirates.
2. La baie de Saint-Augustin est située sur la côte Sud-Ouest de Madagascar, à Tembouchure de la rivière Onilahy, par 23<> 35' de latitud Sud, sous le tropique du Capricorne.