‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 2)Chapitre 7 sur 61 · IV · texte numérisé non relu

IV

lorsque le vent vint à tourner et souffla avec une telle violence que nous dûmes amener les voiles et que nous fûmes jetés à la côte à trois ou quatre lieues de Tendroit où nous sommes en ce moment. Nous eûmes le bonheur d'échapper tous i la mort et de sauver notre argent, nos fusils, notre poudre, nos balles, etc., mais la chaloupe fut brisée en morceaux.

c Les indigènes qui habitent sur cette côte, voyant le danger dans lequel nous nous trouvions, accoururent à notre secours et nous emmenèrent à leur ville, après avoir constaté que nous comprenions un peu leur langue; nous avions, du reste, un Malgache avec nous, de sorte qu'ils ne furent pas effrayés, quoiqu'ils n'eussent encore jamais vu de blanc, et ils se montrèrent si empressés que nous ne manquâmes de rien de ce qui pouvait nous être utile. Ils firent de suite prévenir de cet événement leur Dean [Andriana] ou roi, qui envoya son fils et son principal chef avec cinquante hommes pour nous mener à sa résidence. Tous ces hommes étaient armés de fusils et de lances. Nous refusâmes de les suivre, ils voulurent alors s'emparer de nos munitions; le capitaine Drummond était d'avis de ne pas livrer nos armes et de nous défendre jusqu'à la dernière extrémité. Pour moi, estimant que, en raison du nombre de nos adversaires, nous ne pourrions en venir à bout par la force, je l'engageai à se soumettre et à attendre l'occasion d'arriver à nos fins par des moyens moins violents. Nous expliquâmes aux indigènes que nous désirions nous rendre à Port-Dauphin, car nous jugions que la baie de Saint-Augustin était trop éloignée pour que nous pussions l'atteindre par terre, mais nous n'avions plus la liberté de nos mouvements et force nous fut de suivre l'escorte. Nous marchâmes pendant trois jours pour nous rendre à la ville principale où résidait le roi. A notre arrivée, nous lui fimes visite; nous le trouvâmes au milieu de ses fils et de

ses officiers occupé à boire du toake [toaka], liqueur faite, comme Thydromel, d eau et de miel.

« Il offrit à boire au capitaine Dnimmond, qui refusa sous le prétexte qu*il était malade. C'est moi qui servait d'interprète. Le roi me chtti;g^ea de lui dire qu'il lui fournirait tout ce qu'il pourrait désirer, mais le capitaine lui fit répondre qu'il ne désirait qu'une chose, c'était de retourner dans son pays et qu'il lui demandait de nous faire mener le plus tôt possible dans un port où nous pourrions nous embarquer pour l'Europe. A ces mots, le roi, prenant un air rébarbatif, s'écria : « Que le capitaine sache qu'il est bien ici et qu'il y restera! Plusieurs rois de cette lie ont avec eux des hommes blancs; pourquoi n'aurais-je pas le même avantage, puisque nos Dieux vous ont envoyés chez moi? Sachez que, moi vivant, jamais vous ne partirez d'ici! » Dès que le capitaine Drummond connut cette réponse, la colère le prit et, prenant un air également rébarbatif, il répliqua : c Faites savoir au roi que, si j'avais pu me douter de ses intentions, jamais il ne m'aurait eu vivant, car j'aurais envoyé en enfer quelques-uns de ses diables noirs; ce ne sont pas leurs Dieux, c'est ma mauvaise fortune qui m'a jeté entre ses mains, mais le hasard qui m'a mené chez lui, pourra tout aussi bien me rendre la liberté !»

Après ces mots, il se leva et, sans prendre congé, se retira dans sa hutte. Je traduisis cette déclaration au roi et, me levant à mon tour sans attendre sa réponse, je le rejoignis. En voyant notre colère, le roi chercha à nous apaiser en nous envoyant un de ses chefs avec un bœuf pour notre nourriture, et il nous fit dire que nous n'ayons pas à nous inquiéter, qu'il nous fournirait des vivres en abondance et que, dussions-nous manger un bœuf par jour, il nous le donnerait. Le capitaine, en retour, chargea la femme de mon camarade.

qui s*appelaitDeude [Dudey], de lui porter ses compliments et de le remercier de la générosité avec laquelle il pourvoyait à notre entretien; mais elle devait ajouter que nous considérions la vie comme n'ayant aucunie valeur, si nous n'avions pas la liberté [d'en jouir à notre guise, et que, si nous ne pouvions retourner dans notre pays, il ne nous faisait pas une faveur en l'épargnant.

< Après être restés dans cette situation pendant une quinzaine de jours, sans chercher à nous évader, ayant calculé que nous étions à environ cinq jours de marche de Port Dauphin [Fort- DauphinJ, nous nous décidâmes à nous échapper de nuit pour nous y rendre. Nous avons, dans ce but, réuni toutes les provisions que] nous avons jugées utiles; quant à des armes et à des munitions, nous n'en avions pas et ne pouvions nous en procurer, à l'exception de deux pistolets que mon camarade portait toujours sur lui et que les indigènes, en nous dévalisant, n'avaient point remarqués. Gomme le pays est boisé, nous pensions pouvoir nous cacher assez facilement dans la forêt.

« Donc, par une nuit qu*éclairait la lune, nous sommes sortis de la ville sans éveiller l'attention des habitants et nous avons gagné les bois. Au point du jour, les indigènes s'aperçurent de notre absence et en donnèrent de suite avis au roi qui donna Tordre de se mettre à notre poursuite. Nos traces furent vite découvertes, car nos chaussures avaient laissé sur le sol des marques de pas différentes de celles des indigènes qui marchent pieds nus, et ils nous rejoignirent à la tombée du jour. Sachant que nous n'avions pas d'armes pour nous défendre, ils ne se livrèrent envers nous à aucun acte de violence et nous enjoignirent tout simplement de revenir avec eux auprès de leur roi. Comme nous refusions de les suivre, ils mirent la main sur nous, mais ceux qui appréhendèrent mon camarade

n^ligèreat de lui tenir les bras, de sorte qu'il put sortir son pistolet et faire feu sur nos agresseurs dont il en blessa un. Quoique fort irrités de cet acte, ils se bornèrent pourtant à nous garrotter solidement et à nous fouiller avec le plus grand soin pour s'assurer que nous n'avions pas d'autres pistolets cachés sous nos vêtements ; n'en ayant pas trouvé d'autres que ceux de mon camarade, ils reprirent le chemin du village du roi, nous traînant après eux. En nous voyant, le roi fronça les sourcils d'un air menaçant; il est boi^ne et il a les joues creuses, aussi son aspect, quand il fronça les sourcils, était-il réellement effrayant ! Il m'ordonna de dire au capitaine et à tous nos compagnons que, si jamais nous tentions de nouveau de nous sauver, il nous en ferait repentir. Quant à l'homme qui avait été blessé et dont le cas nous inspirait une certaine inquiétude, personne n'en souffla mot.

c Voilà environ deux mois que ces événements ont eu lieu. Depuis, il ne nous est rien arrivé de remarquable jusqu'à hier, où la nouvelle nous est parvenue que vous aviez fait naufrage sur cette côte; le roi m'a immédiatement envoyé vous apporter le message que je viens de vous communiquer de sa part. On surveille mes amis de crainte qu'ils s'échappent et viennent vous rejoindre; quant à moi, je flatte le roi en l'assurant que je resterai auprès de lui jusqu'à sa mort. Tel est le récit Adèle des infortunes et des misères dont nous avons à souffrir et qui, je le crains, ne feront que s'accroître à présent que nous allons être plus nombreux. »

Sam ayant achevé son histoire, que nous avions tous écoutée avec la plus grande attention, nous nous séparâmes, le cœur bien triste, pour nous rendre à nos logements, c'est-à-dire sous des buissons. La nuit était déjà fort avancée et nous essayâmes

de dormir tantbien que mal. Des pièces de mousseline, étendues sur le sol, nous servirent de matelas. Quant à moi, je ne fermai pas les yeux un seul instant, songeant combien j*avais eu tort en m*obstinant à partir contre le gré de mes parents et pris de remords cuisants au souvenir de ma mère bien aimée, qui m*avait supplié à genoux de ne point me hasarder sur TOcéan. Je comprenais maintenant ma faute et m*en repentais; mais qui pouvais-je blâmer, sinon moi seul? Je me trouvais au milieu de malheureux qui n'avaient pour vivre que le métier de matelot, mais moi, qui n*en étais pas réduit à celte nécessité, c'est de gaieté de cœur que je m'étais lancé dans cette aventure, cause de tous mes malheurs présents. Je pouvais pleurer et je pleurai en effet, mais je ne pouvais m'en prendre à la Providence, car mon châtiment, tout terrible qu'il fût, était mérité.

Nous fûmes debout avant le lever du jour. La plupart de mes compagnons d'infortune n'avaient pas plus dormi que moi; car le récit de notre compatriote nous avait enlevé tout espoir de salut et nos visages reflétaient la détresse et le désespoir. Ce qui nous mettait surtout en fâcheuse situation, c'est que nous n'avions ni armes ni munitions! Si nous avions été armés, étant à peu près au nombre de cent soixante-dix, nous nous serions facilement frayé un chemin jusque dans la partie de l'île ou nous voulions aller; mais le sort en avait décidé autrement. En réalité, notre situation ne pouvait être pire; nous n'avions sauvé notre vie que pour endurer les peines et les misères d'un esclavage perpétuel, et encore était-ce le meilleur sort que nous pouvions espérer.

Vers une heure de l'après-midi, le roi arriva, escorté de deux cents Malgaches, armés de sagaies, mais n'ayant pas leurs fusils dans la crainte que nous ne les leur enlevions. Les voyant venir, nous nous sommes massés, ayant notre capitaine en

avant. Quand ils furent tout près, le roi se fit indiquer notre capitaine par Tanglais qui était venu la veille à notre rencontre et, s'avançant vers lui, le prit par la main en lui disant : « Salaroonger [Salamanga (Salut!)], capitaine!» ce qui est le terme qu'ils emploient pour saluer et qui correspond à notre formule : « Je suis votre humble serviteur, Monsieur! » Le capitaine, à qui Sam avait préalablement expliqué comment il lui fallait parler au roi, répondit par le même mot. Le roi lui fit alors don de quatre gros bœufs qu'il avait amenés avec lui, ainsi que de six calebasses de toak [toaka ou rhum du pays], de dix paniers de pommes de terre [d'ignames] ^ et de deux pots de miel; il nous donna en outre deux ou trois pots de terre pour que nous puissions y faire bouillir notre viande et nos autres aliments. Nous fîmes de suite cuire sous la cendre les pommes de terre [ignames].

Le roi resta deux heures avec nous, nous questionnant sur notre navire et sur les incidents de notre naufrage et ayant Tair de compatir à nos malheurs et à nos pertes, mais je suis persuadé qu'au fond du cœur il s'en réjouissait, car, comme je l'ai constaté plus tard, il était plus brutal et plus malhonnête que la plupart des autres rois de l'île, sans compter que ses sujets ont, pendant de longues années, employé à leur usage personnel les marchandises que notre naufrage leur a procurées. Ce jour-là, il ne dit pas un mot à notre capitaine de son intention de nous emmener avec lui et il se retira dans une hutte où il passa la nuit. Le lendemain matin, quand nous le revîmes, il nous ordonna de nous préparer à venir jusqu'à sa ville; il ajouta qu'il pourvoirait abondamment à tous nos besoins et que, chez lui,

1. Les pommes de terre ne viennent pas dans le Sud de Madagascar, ni du reste sur ses côtes. Ce n^est que dans le centre de Ttle, à une altitude de plus de 1 000 mètres qu'on les cultive.

nous ne manquerions de rien et aurions à notre disposition tous les produits de son pays. Le capitaine Younge lui fit dire par rinterprëte qu'il le remerciait mille fois de toutes ses bontés, mais qu*il ne lui était pas possible de satisfaire à son désir et que du reste il ne voulait pas lui donner la peine de pourvoir à Tentretien de tant de monde. Le roi répondit que, fussions-nous cent fois plus nombreux, ce ne serait pas pour lui une charge importune de veiller à notre bien-être et qu*il se considérerait comme suffisamment récompensé par Thonneur d'avoir dans ses États un aussi grand nombre de blancs.

Notre capitaine fut tellement bouleversé par ces paroles du roi qui Idssaient clairement voir quelles étaient ses intentions i notre égard qu'il ne trouva d'abord pas de mots pour lui répondre; après réflexion, il pria Sam de lui expliquer que nous avions dans notre pays des femmes, des enfants et des parents qui nous attendaient avec anxiété et que nous désirions revoir ; qu'il nous était tout k fait impossible de vivre toujours avec lui et que, par conséquent, nous le priions de nous laisser aller à quelque port où il nous serait possible de rencontrer des navires capables de nous ramener dans notre pays natal. Le roi fut quelque temps sans répondre; puis il chargea Sam de nous dire que nous devions rester avec lui jusqu'au moment où des navires y viendraient faire du commerce et qu'alors nous serions libres de rentrer en Angleterre. Comme le roi ne possédait ni rade ni port où un navire pût relâcher, cette réponse nous parut être une simple ruse, car il n'était pas douteux que nous pouvions rester là jusqu'à la fin de nos jours, avant qu'un navire y vint; notre capitaine lui fit donc dire par Sam qu'il allait y réfléchir et qu'il ferait connaître sa décision le lendemain. Après quoi, le roi partit, sans plus nous importuner ce jour-là.

Le roi parti, notre capitaine nous rassembla et dit : « Ici nous sommes tous égaux; tous nous sommes ruinés et ma vie n*a pas plus de valeur que les vôtres. Je ne prétends donc plus exercer de commandement et je désire seulement discuter avec vous sur ce qu'il convient de faire dans les circonstances actuelles qui sont si graves ». Il ajouta : « Je suis toutefois heureux, quoique je regarde nos vies et nos libertés comme perdues, de n*avoir point à me reprocher d'être la cause de nos malheurs, car mon avis était de continuer notre route vers le cap de Bonne-Espérance, quoique notre navire fit eau de toutes parts, et de nous confier à la grâce de Dieu, mais vous y avez tous été opposés. Pour moi, je trouve la mort bien préférable à notre présent esclavage et à l'avenir qui nous'attend, car la mort mettrait un terme à nos maux, et qui peut présentement dire quelles misères nous attendent? Vous savez que nous n*avons ni armes ni munitions pour nous défendre et, en vain, j*ai tâché d'obtenir du roi la permission de traverser librement son pays pour nous rendre à un port de mer. Songez â tout cela, nous dit-il, les yeux pleins de larmes, et, après avoir réfléchi du mieux que vous pourrez sur les mesures que nous devons adopter pour notre sauvegarde, prenez une décision. Je ferai tout ce que vous désirerez. Je n'attache aucune importance à ma vie, qui ne vaut la peine que je la conserve que pour tâcher de vous être utile. Rappelez-vous qu'il me faut rendre réponse au roi demain matin. Je ne vous donnerai aucun conseil et je ne ferai rien de mon chef » .

Nous nous sommes alors réunis et, après avoir examiné avec soin la situation, comme notre capitaine nous Tavait recommandé, nous fûmes bientôt tous d'accord sur la conduite à suivre; nous n'avions pas du reste le choix. Le roi refusait de nous laisser aller à un port de mer, nous n'avions pas d'armes

pour le forcer à nous livrer passage et, ne connaissant pas le pays, nous n*aurions du reste su quelle route prendre. Nous nous décidâmes donc à raccompagner dans l'intérieur du pays, où nous nous rencontrerions avec le capitaine Drummond et ses compagnons, qui, étant des hommes braves et résolus et déjà, sans doute, un peu au courant des mœurs des indigènes, pourraient nous aider de leurs conseils.

Nous fîmes part de notre résolution au capitaine qui s'en montra satisfait, car, depuis qu'il avait perdu son navire et ses biens et qu'il n'avait plus l'espoir de jamais sortir de Madagascar, il ne se souciait guère de ce qui lui adviendrait.

Le lendemain matin, le roi vint rendre visite au capitaine. Ils se saluèrent suivant l'usage et s'assirent ensemble sur le sable; nous nous rangeâmes autour d'eux. Le roi fit aussitôt demander au capitaine s'il était prêt a partir, car le mieux était de se mettre en route de bonne heure afin de marcher pendant les heures fraîches de la matinée et de se reposer pendant la chaleur du milieu du jour. Il ne lui demandait pas, ce que nous remarquâmes, s'il avait l'intention de venir avec lui, comme il eût dû, puisqu'il prétendait nous donner le temps d'examiner sa proposition, mais si nous étions prêts â partir. Devant cette mise en demeure péremptoire, et voyant que nous n'avions aucun moyen de résister, ayant du reste notre assentiment notre capitaine ne chercha pas a discuter inutilement avec lui sur une question de pure forme et il lui répondit que nous étions prêts â le suivre. Il fut satisfait de cette réponse et chargea Sam de nous dire qu'il allait déjeûner et que nous devions en faire autant afin d'être en état de faire le trajet.

Ce repas, au moment où nous allions quitter le bord de la mer peut-être pour toujours, fut rien moins que gai. Nous étions honteux à la pensée qu'il nous fallait suivre ces nègres

idolâtres, comme un troupeau de moutons, sans pouvoir leur dicter nos conditions comme il convient à des hommes. Les uns. maudirent, d'autre déplorèrent notre mauvaise fortune, tous se livrèrent à de tristes réflexions. Pour moi, je n'avais nulle raison de m'en prendre à qui que ce soit; j'ai toutefois, depuis, pensé que, si notre capitaine n'avait pas été si jeune et qu'il eût eu l'expérience de son père, il ne se serait probablement pas aventuré à quitter Maurice sur un navire qui faisait eau de toutes parts; il est probable que, dans un cas semblable, son père eût débarqué la cargaison de la Compagnie et l'aurait laissée en dépôt jusqu'au moment où un autre bâtiment serait venu la prendre; nous aurions ainsi eu la vie sauve. Mais le destin en avait décidé autrement!

Lorsque le roi nous fit prévenir qu'on allait se mettre en route, je me contentai de prendre sur moi ce que j'avais apporté moi-même à terre, mais beaucoup de nos gens se chargèrent de pièces de soie et de fin calicot, puis nous nous dirigeâmes tous ensemble vers le lieu où était dressée la tente [la hutte] du roi, qui se mît en marche dès que nous fûmes arrivés. C'est le cœur serré que nous nous sommes éloignés de la mer, et, aussi longtemps que nous la pûmes discerner, nous n'avons cessé de jeter des regards désolés par derrière nous. Chaque fois que nous nous retournions, nous voyions les Malgaches activement occupés à éventrer nos balles d'étofife et à s'emparer de nos marchandises, qui étaient éparses, çà et là, en très grande quantité ; aussi, beaucoup d'indigènes s'attardant sur la plage, n'y en eut-il que quelques-uns qui accompagnèrent le roi.

Ayant mal dormi, épuisés de fatigue, meurtris par les rochers du rivage contre lesquels les avaient poussés les vagues après leur naufrage, mal chaussés ou même sans chaussures, nos gens étaient dans les pires conditions pour faire un voyage

à pied, d'autant que le pays, non seulement au voisinage de la mer, mais pendant plusieurs milles vers Tintérieur, est couvert d'un taillis peu élevé et de buissons d'épines qui mirent vite nos pauvres vêtements en pièces, le sentier que nous suivions étant très étroit. En outre, le terrain sablonneux sur lequel nous marchions, s'échaufTa tellement, quand le soleil commença à monter, que nous eûmes les pieds comme brûlés et que nous avancions avec grand'peine.

Vers midi, nous arrivâmes à un misérable petit village formé, comme tous ceux de ce pays, d'une dizaine de huttes ou paillottes, qui n'avaient pas plus de six à sept pieds de haut sur huit ou neuf de long, avec des portes hautes tout au plus de trois ou quatre pieds. Ce village était vide, car les hommes étaient au bord de la mer, en train de ramasser les épaves de notre naufrage, et, à notre approche, les femmes et les enfants s'étaient enfuis dans les bois. C'est en rampant que nous nous glissâmes dans leurs taudis pour nous y reposer et chercher de quoi nous réconforter; nous y trouvâmes du miel, du lait, de la viande de bœuf que nous nous appropriâmes sans scrupule, le roi nous ayant autorisés â prendre tous les vivres qui nous tomberaient sous la main. Nous traversâmes plusieurs de ces pauvres villages, toujours sans voir personne ou presque personne. A cette halte, nous nous reposâmes jusqu'à ce que la chaleur du soleil fût tombée. Ce sont de bien insignifiantes représailles que nous avons exercées sur les Malgaches, en leur enlevant de menus objets sans valeur, tandis qu'ils s'emparaient de nos marchandises les plus précieuses; quelques-uns de mes compagnons n'étaient pas cependant sans éprouver une certaine satisfaction de se venger de cette manière.

Quand la chaleur de l'après-midi eut diminué, nous nous

remîmes en route et atteignîmes bientôt une région plus découverte, où le chemin était meilleur. Dès que nous fûmes à quelques milles du bord de la mer, le roi nous quitta et, prenant les devants pour regagner sa résidence après avoir pris les mesures nécessaires pour que les vivres ne nous fissent point défaut, il nous laissa cheminer comme nous voudrions et comme nous pourrions; son principal chef, que, bien qu*il ne fût à la tête que d'une toute petite bande de soldats, nous appellerons < le général », eut l'ordre formel de nous fournir tous les produits du pays que nous pourrions désirer.

A la nuit, nous arrivâmes à un autre petit village où nous tuâmes un bœuf, dont nous fîmes bouillir la viande dans quelques pots de terre qu'on nous prêta. L'eau était très sale, nous nous en servîmes cependant, car il n'y avait pas à faire les difficiles vu qu'il n'y en a pas d'autre dans ce pays; on va la puiser à une grande distance, dans des trous ou petits puits situés au milieu des bois, et les indigènes la conservent dans des calebasses ou dans de longs récipients en bois de forme cylindrique d'une contenance de quatre à cinq gallons [d'une vingtaine de litres]. Nous nous couchâmes comme nous pûmes sur la terre nue, et, le lendemain, nous nous levâmes au point du jour, car Sam nous avait engagés à marcher surtout pendant la matinée lorsqu'il y a encore de la fraîcheur. Nous déjeunâmes avec de la viande de bœuf, sans pain et sans racines pouvant nous en tenir lieu; cette viande était pleine de sable, mais le manger et le boire étaient, à ce moment, le moindre de nos soucis. Cette seconde journée, quoique semblable à la première, fut cependant plus pénible pour ceux d'entre nous qui n'avaient pas de chaussures et qui se déchirèrent cruellement les pieds dans les bois.

La troisième journée nous amena au terme de notre voyage,

mais Dous dûmes marcher à une allure plus rapide que les deux autres, car nous avions une plus grande distance à franchir si nous voulions arriver à la ville du roi avant le coucher du soleil. Ce jour-là, je perdis une de mes bourses; maïs à ce moment c'était sans grande importance pour moi, puisque, Feussé-je eue, je n'aurais pu en tirer parti. Toutefois, en ces graves circonstances où ma vie et ma liberté couraient de si grands risques, mes chagrins furent augmentés par la perte d'une médaille qu'au moment de notre séparation ma mère m'avait donnée comme souvenir.

La ville où réside le roi est & une cinquantaine de milles de la côte [environ 80 kilomètres], à ce que je suppose du moins, car nous avons dû franchir de seize à dix-sept milles [de 25 à 28 kilomètres] par jour; elle est bâtie au milieu d'un bois et entourée d'une ceinture d'arbres, très droits et très hauts, qui paraissent avoir été plantés là tout jeunes et qui sont si rapprochés les uns des autres qu'un petit chien peut difficilement se glisser entre eux; ils ont de grandes et fortes épines, qui empêchent qu'on puisse soit passer au travers, soit grimper par dessus. Il n'existe que deux passages ou portes, à peine assez larges pour laisser passer deux personnes de front, l'une située au Nord et l'autre au Sud. Le tout occupe une étendue d'environ un mille.

Arrivés auprès de cette ville, nous fîmes halte et Sam s'en alla prévenir le roi, qui nous fit dire d'attendre qu'il eût fait les préparatifs pour nous recevoir. De son côté, le capitaine, ayant fait placer sous un tamarinier tous nos bagages et les divers objets que nous avions apportés, préposa à leur garde trois ou quatre lascars et nous fit mettre en rangs le mieux qu'il put. On vint bientôt nous chercher, nous nous avançâmes, marchant quatre par quatre. Le roi était assis sur une natte devant la

porte de sa maison, les jambes croisées ; il avait un fusil posé sur son épaule et une paire de pistolets à la portée de sa main. A ses côtés, ses fils et ses parents étaient assis de la même manière, mais sur le sol même, tenant à la main des fusils et des sagaies; les autres personnes de sa suite étaient groupées derrière lui en demi-cercle et étaient, elles aussi, pour la plupart, armées de fusils et de sagaies. En avant, on avait étendu des nattes pour nous, de sorte que, quand nous nous fûmes assis, rassemblée forma un cercle presque complet.

A la vue de tous ces indigènes en armes, nous éprouvâmes une certaine inquiétude, jusqu'à ce que Sam nous eût expliqué que les Malgaches n'allaient jamais d'une maison à une autre sans avoir leurs fusils et leurs lances à la main.

Lorsque nous fûmes assis, le roi, par l'intermédiaire de Sam, souhaita la bienvenue au capitaine et fit apporter dix calebasses de toake [toaka ou rhum malgache], dont il nous donna six; il en distribua trois à ses sujets et en garda une pour notre capitaine et pour lui. Il envoya alors chercher le capitaine Drummond, le capitaine Steward et leurs compagnons; le capitaine Younge se leva pour saluer ses compatriotes et, les politesses d'usage ayant été échangées, les trois capitaines prirent place les uns à côté des autres. Le roi fît verser par un de ses serviteurs du toake [toaka] dans un vase en terre très propre, destiné à son usage, qu'il vida d'un trait sans faire aucune cérémonie, telle que celle qui consiste chez nous à porter la santé de quelqu'un, puis il en fit verser pour notre capitaine dans un autre vase qui était sale; notre capitaine le refusa. Le roi s'élant informé de la cause de ce refus, l'envoya rincer dès qu'il sut que c'était parce qu'il n'était pas propre. Notre capitaine demanda à boire dans la coupe du roi, mais Sam l'informa que jamais personne n'avait bu dans cette coupe, ni blanc, ni

noir, pas même ses femmes et ses enfants : c*est une coutume générale à Madagascar. Avant que le serviteur revint avec le vase qu'on Tavait envoyé rincer, je sortis mon gobelet d'argent et Toffrit à notre capitaine. Nous bûmes tous dans ce gobelet; le roi ayant demandé à le voir, Tadmira beaucoup et finit par demander qu'on le lui donnât; mais le capitaine lui répondit que cet objet ne lui appartenait point, qu'il appartenait à un jeune garçon qui était assis derrière lui. Je criai alors à Sam d'expliquer au roi que < comme nous avions tous bu dans ce gobelet, je ne croyais pas qu'il pût lui convenir ». Ma réflexion fit beaucoup rire le roi, ainsi que tous les assistants, et, à sa demande, je me levai afin qu'il pût me voir. Je conservai mon gobelet ce jour-là.

La nuit venant, le roi prit congé de nous, après. avoir ordonné qu'on nous donnât un bœuf pour notre souper. Il ne nous permit pas à tous de coucher dans sa ville; notre capitaine, M. Prat notre premier lieutenant, M. Bembo notre second lieutenant et moi, nous fûmes seuls autorisés à passer la nuit dans l'enceinte, où l'on nous logea dans une hutte à côté de celle du capitaine Drummond et de ses compagnons. Le reste de notre troupe dut camper en dehors de l'enceinte, sous les arbres.

Nous passâmes ainsi plusieurs jours. Je ne sais à quels divertissements se livrèrent mes compagnons pour abréger leurs heures de tristesse; quant à moi, il m'advint une aventure surprenante, fort agréable du reste et que beaucoup d'autres auraient mieux mise à profit que moi. Le roi avait une fille, une enfant de treize h quatorze ans, qui avait pris l'habitude de me tenir de fréquents et longs discours, bien que je n'entendisse pas un seul mot de ce qu'elle me disait; elle semblait fort désireuse de se faire comprendre, mais, comme sa tenue était modeste et qu'elle ne se livrait à aucun geste inconvenant, rien

ne pouvait me faire supposer qu'elle avait des propensions libertines, et par suite notre conversation n'amena aucun résultat.

A la fin, s'en étant rendu compte, elle chargea Sam de m'inviter à dîner avec elle dans la maison de sa nourrice, où elle avait été élevée. J'y allai avec Sam. En arrivant, je trouvai, étendue a notre intention dans un coin de la maison, une natte sur laquelle elle nous fit asseoir, puis, ayant donné à une de ses esclaves l'ordre de faire bouillir du sorgho ou millet avec du lait et de faire rôtir de la viande, elle s'assit en face de moi. Quoique je fusse ignorant des choses de l'amour, je ne pus pourtant pas ne pas m'apercevoir qu'elle me parlait avec douceur, et, quand elle eut été mise par Sam au fait de nos malheurs, elle en témoigna du chagrin et me montra de la compassion. Elle me regardait avec un plaisir extraordinaire, comme les gens devant un tableau qui leur platt; elle me dévisageait au point que j'en étais intimidé, et elle m'examinait avec tant d'attention des pieds à la tête que je crus qu'elle cherchait à fixer mon image dans son souvenir pour pouvoir me reconnaître une autre fois. Tout le temps du repas, elle fut extrêmement aimable et prévenante et elle poussa i diverses reprises des soupirs de compassion en pensant à la misérable condition à laquelle j'étais réduit. Je la considérais comme une fille bienveillante qui, par curiosité plus que par affection, désirait connaître un blanc, qui est un être rare dans ces pays. Nous allions aborder la partie la plus intéressante de notre entretien et, sur sa demande, notre interprète avait commencé à me donner les raisons de son extraordinaire amabilité et de ses égards envers moi, lorsque sa mère vint la prendre pour aller en dehors de la ville voir les blancs. Je fus fâché de ce contre-temps et elle-même en parut encore plus IV. 4

contrariée; mais il eût été imprudent de sa part de refuser, et elle suivit sa mère.

Nous nous en allâmes, Tinterprète et moi, de notre côté, et Sam me raconta qu'elle Tavait chargé de me faire savoir qu'elle était amoureuse de moi, mais elle lui avait enjoint de n'en rien dire à personne autre, blanc ou noir. Je fus étrangement surpris de cette déclaration qui ne laissait pas de prise à l'équivoque. Tel était donc le motif pour lequel elle recherchait tant ma société. Depuis que j'ai atteint l'âge d'homme, je me suis maintes fois étonné d'avoir été assez stupide pour mettre cette jeune fille dans la douloureuse nécessité de dévoiler ses sentiments intimes â un tiers. La seule excuse que j'aie, c'est que je n'avais pas encore seize ans. La découverte de ce secret me causa plus d'appréhension que de plaisir, à cause des conséquences fâcheuses qui pouvaient en résulter. Cette nuit-là, elle m'envoya de nouveau chercher. Je me rendis à son appel et je me comportai avec toute la décence et la bienséance qu'exigeaient la politesse et ma gratitude toute naturelle pour son amabilité à mon égard. Je savais qu'elle était la fille préférée du roi, qui l'aimait tendrement. J'étais donc dans une grande appréhension de la désobliger, redoutant qu'elle contât à son père quelque histoire qui entraînerait ma perte. A la fin, je découvris qu'elle craignait que son père eut connaissance de sa conduite, et, dès lors, me voyant exposé à un double danger, lorsque Sam vint m'annoncer qu'elle désirait passer encore la nuit suivante en ma compagnie, j'ai prétendu que j'étais très malade et hors d'état de marcher. En résumé, cette aventure, qui aurait procuré beaucoup de plaisir à d'autres, fut pour moi une source d'inquiétudes et d'ennuis; mais, deux jours plus tard, un terme fut mis â nos amours, si je puis m'exprimer ainsi.

Nous avions, chaque matin, Tbabitude daller en troupe faire visite au roi. Un jour, il nous fit dire par Sam qu'il avait, dans TOuest, un ennemi très-puissant qui, jusqu'à ce jour, avait toujours été plus fort que lui, mais que, puisque ses Dieux lui avaient envoyé quelques hommes blancs , il allait mettre cette circonstance à profit pour tenter une fois de plus la fortune des armes, qui avec notre aide lui serait certainement favorable. Il ajouta que, en attendant, il nous répartirait entre les divers villages de ses fils, car il n'avait pas dans sa ville assez de place pour loger convenablement un aussi grand nombre de personnes et il voulait aussi réduire les charges trop lourdes que lui imposait notre entretien et qu'il avait jusqu'ici supportées à lui seul. Le soir de ce même jour, il me fit demander mon gobelet que je me gardai de refuser, sachant qu'il pourrait me le faire enlever de force.

L'annonce de la séparation qui allait nous être imposée fui pour nous un coup terrible, et c'est le cœur navré que nous rentrâmes dans nos huttes ; nous comprenions bien que si nous ne trouvions pas un moyen d'empêcher notre dissémination sur divers points du pays, il nous fallait à jamais abondonner l'espoir de sortir de Madagascar.

Les trois capitaines, c'est-à-dire Drummond, Steward et Younge, tinrent immédiatement conseil avec les principaux d'entre nous pour décider ce qu'il convenait de faire en cette fâcheuse ocurrence et chercher s'il n'y avait pas lieu de faire quelque hardie tentative pour recouvrer notre liberté. Ce fut le capitaine Drummond, comme je l'appris plus tard, qui proposa de s'emparer de la personne du roi et de dicter, grâce à celle prise, des conditions aux indigènes. Drummond et quelques autres étaient des hommes d'expérience, braves et entreprenants; quant à notre capitaine, il ne manquait certes pas de

courage, mais il était trop jeune. Chacun approuva cette proposition, ainsi que Theure et le mode d'exécution. Comme, à cause de mon jeune âge, je u ai pas pris part aux délibérations, je ne prétends pas faire le récit de la discussion qui eut lieu à ce sujet, quoique j*en aie été informé plus tard; mais, cette nuit-là, je n*ai absolument rien su de ce qui se passa, je remarquai seulement que le capitaine Younge et M. Bembo causaient ensemble à voix basse avec de grandes précautions. Je dormis de bon cœur, jusqu'au moment où je fus réveillé par un grand vacarme qui remplit subitement la ville et qui était la conséquence de la mise à exécution du complot. Nos gens étaient, suivant Tusage, allés de bonne heure rendre visite au roi, visite à laquelle je ne pris pas part à la suite de je ne sais quel malentendu. Quand ils furent arrivés à la maison du roi, un des hommes du capitaine Drummond donna le signal convenu en tirant un coup de pistolet et ils se saisirent immédiatement de lui et de son fils.

L'événement mit naturellement toute la ville en émoi. Réveillé en sursaut, je m'élançai au dehors dans mon costume de nuit et sans chaussures. Ignorant ce dont il s'agissait et voyant les Malgaches s'enfuir hors de la ville, effrayé par les cris et le vacarme, je me mis à courir avec eux, jusqu'à ce qu'un des nôtres m'ayant aperçu me rappela. Je fus alors tout aussi étonné que les indigènes en voyant le roi, sa femme et un de ses fils [Andria-Mananjaka] les mains attachées derrière le dos et gardés par nos gens. Ceux-ci eurent bientôt mis sens sus-dessous la maison royale et toutes celles où ils pouvaient espérer trouver quelque chose à leur convenance; nous découvrîmes une trentaine d'armes, avec de la poudre et du plomb; en outre, quelques-uns s'armèrent de sagaies.

Les indigènes, comme je l'ai dit plus haut, étaient sortis de

CONCERNANT MADABA8CAR 63

la Tille en courant, mais uniquement pour aller jeter l'alarme dans le pays et appeler aux armes leurs compatriotes, et ils ne tardèrent pas à revenir nous assiéger avec un grand nombre d'autres Malgaches accourus de toutes les villes voisines. Ils tirèrent sur nous et blessèrent un de nos bommes k l'aine. Le capitaine Younge ordonna aussitôt à Sam de dire au roi que, si le feu continuait, on allait immédiatement le mettre k mort. Alors le roi cria aux siens de cesser le feu.

Ce coup de main, certes, était bardi et chanceux; quelques personnes même le considéreront peut-être comme criminel ; quant à moi, je ne dirai pas grand'cbose pour le justifier, et pourtant je ne puis m'empêcber de penser que, puisque des chrétiens s'tnsui^ent dans leur pays contre leurs rois, on peut bien le faire chez les païens, quand la vie et la liberté sont en danger!

Nous étant alignés, nous sommes sortis de la ville, six hommes armés formant l'avant-garde ; au milieu du corps principal, marchait le roi qu'entouraient neuf bommes bien armés, six en avant et trois par derrière; enfin six hommes également armés protégeaient l'arrière garde, qui était formée par les lascars. Le capitaine Younge, par pitié, rendit à la reine sa liberté, lui permettant d'aller où elle voudrait, mais elle rehisa d'abandonner son mari.

Quand nous eûmes parcouru une distance de quatre milles environ, notre blessé perdît connaissance. Ne pouvant nous arrêter pour fabriquer une civière avec laquelle on eût pu le transporter, force nous fut de l'abandonner sur le bord d'un étang où, à ce que j'ai appris plus tard, les indigènes ne tardèrent pas à l'achever à coups de sagaies. Deux ou trois milles plus loin, nous sortîmes du bois et nous trouvâmes dans une vaste plaine découverte, où nous pouvions voir tout

autour de nous. Nous ne tardâmes pas à constater que nos ennemis nous suivaient de près et étaient en grand nombre, et qu*ils se disposaient à nous attaquer. Nous leur fimes face, mettant au premier rang, au milieu de nous, le roi les mains attachées, auquel sur notre ordre Sara dit que nous n'avions nulle intention de lui faire du mal, pas plus qu'à son fils [Andria- Mananjaka], ni de Temmener hors de son pays, que nous les conservions tous deux comme otages pour garantir notre sécurité pendant notre marche au travers de ses états et que, lorsque nous serions sur les limites du pays de Port-Dauphin, [Fort-Dauphin], nous les relâcherions et leur restituerions leurs armes et leurs munitions, mais que, si les siens nous attaquaient, nous les tuerions tous les deux, qu'il devait donc prévenir ses gens en conséquence. Alors le roi appela un de ses chefs auquel il dit de s'approcher sans crainte, car il ne lui serait fait aucun mal. Celui-ci déposa son fusil et sa sagaie et vint à nous; le roi lui fit part de nos intentions, que nous lui confirmâmes, et il nous promit qu'aucun coup de feu ne serait tiré, tant que nous conserverions le roi en vie et que nous le traiterions convenablement.

Continuant notre marche à travers la plaine, nous fîmes halte vers le soir, plus tôt que nous n'eussions voulu, parce que quelques-uns d'entre nous, et j'étais de ce nombre, n'ayant pas de chaussures, avaient les pieds endoloris et que d'autres étaient malades. Le roi nous fit dire par Sam qu'il avait donné l'ordre que l'on nous amenât de suite un bœuf. Nous creusâmes une tranchée circulaire, au centre de laquelle nous installâmes le roi et son fils, sous la surveillance de notre capitaine et de quelques hommes armés; les autres furent divisés en quatre groupes, de manière à nous bien garder. Nous venions d'achever notre campement, lorsque le chef qui nous avait déjà rendu

visite arriva avec trois Malgaches nous amenant un bœuf; il apportait en outre de la viande rôtie pour le roi et une corne pleine d*eau ; nous déliâmes les mains du roi et de son fils afin qu'ils pussent prendre leur nourriture ; après avoir mangé un peu, ils donnèrent le reste de leurs provisions au capitaine Younge.

Nous abattîmes le bœuf. A notre demande, le roi envoya chercher dans la forêt par quelques-uns de ses gens le combustible dont nous avions besoin pour cuire la viande, et nous eûmes bientôt une quantité de bois suffisante. Mais Teau nous faisait défaut, et elle nous était tout aussi nécessaire que la viande. Nous nous en plaignîmes au roi qui nous dit qu*on ne pouvait s'en procurer qu'à plusieurs milles de Tendroit où nous étions ; que celle qu*on lui avait apportée dans la corne venait de Tétang où nous avions abandonné notre blessé, c'est-à-dire, d'après notre évaluation, d'une distance d'une dizaine de milles [d'environ 46 kilomètres]. Cette information nous découragea fort, car, après la marche que nous venions de faire par une température torride, nous mourions de soif. Mais nous n'avions qu'à nous résigner et à soufTrir.

Quand le roi et son fils eurent terminé leur repas, nous leur rattachâmes les mains, mais sur la poitrine, afin qu'ils pussent dormir aussi confortablement que possible. De notre côté, après avoir dépecé notre bœuf et nous l'être partagé, nous en avons fait griller les morceaux et les avons mangés, mais sans plaisir, à cause du manque d'eau, après quoi nous essayâmes de nous reposer. Les trois capitaines convinrent de monter la garde, chacun à son tour, et, à cette fin, ils nous divisèrent en trois groupes. Le roi renvoya sa femme chez elle afin qu'elle allât consoler ses enfants, en lui recommandant tout particulièrement sa fille bien aimée. La reine obéit, en pleurant; le roi et son fils pleurèrent aussi.

Nous qui n*étion6 pas de garde, nous nous sommes couchés; nous avons passé une mauvaise nuit, car le sol était tout rocailleux et recouvert d*une herbe maigre et chétive, mais c'est la soif qui nous a tourmentés le plus cruellement.

Nous nous levâmes au point du jour, et, après avoir, pour prendre des forces, mangé quelques restes de viande, malheureusement sans boire, nous partîmes dans le même ordre que la veille. Les Malgaches, qui n'avaient cessé d'épier tous nos mouvements, pénétrèrent après notre départ dans notre camp, afin de voir si nous n'y avions pas laissé quelques objets, et ils n'eurent pas à s'en repentir, car, afin de pouvoir mieux marcher, beaucoup des nôtres s'étaient résignés à abandonner la moitié des marchandises qu'ils avaient traînées avec eux jusque-là, puis ils se mirent à nous suivre, se tenant toutefois à une plus grande distance de nous que la veille. Nous cheminâmes pendant la première moitié de ce jour-là assez facilement, car le ciel était couvert de nuages et l'air était frais. Vers midi, nous fîmes halte, et le même chef qui était déjà venu deux fois dans notre camp, apporta au roi et à son fils de la viande rôtie et une corne pleine d'eau, et, comme on ne les détacha pas, il leur donna lui-même à manger. Puis, il pria Sam de demander à nos capitaines s'ils consentiraient à rendre la liberté au roi en échange de six fusils. Les capitaines et M. Bembo eurent à ce sujet une vive discussion ; les uns jugeaient qu'il nous serait extrêmement utile d'avoir ces six fusils, surtout étant donné que nous aurions toujours le fils du roi comme otage. D'autres pensaient qu'il était beaucoup plus sûr de garder le roi; enfin, on décida qu'on le relâcherait. Nous répondîmes donc au chef malgache que, si ses hommes voulaient nous donner six bons fusils et s'engager, au lieu de nous suivre, à retourner chez eux avec leur roi, nous lui rendrions

la liberté et que, dès notre arrivée à la rivière Manderra [Mandrary] ^ qui sépare ses états de Port-Dauphin [Fort-Dauphin], nous laisserions aller son fils en lui rendant ses armes.

Le chef parut surpris de notre consentement, sur lequel il ne comptait certainement pas, et il envoya au plus vite un de ses hommes prévenir les autres fils du roi qui n'étaient pas bien loin avec leur armée et qui envoyèrent de suite les six fusils, que nous eûmes en mains une demi-heure après. Les Malgaches se hâtèrent d'autant plus qu'ils craignaient évidemment de nous voir changer d'avis. Nous ne primes que le temps nécessaire pour démonter les fusils et voir s'ils étaient réellement bons. Trouvant qu'ils étaient meilleurs que nous ne pouvions l'espérer dans un semblable pays, nous rendîmes la liberté au roi qui, après avoir fait ses adieux à son fils, s'en alla avec son chef rejoindre son armée. Nous étions si près que nous vîmes la cérémonie à laquelle donna lieu son retour; ses fils vinrent à sa rencontre, et, se jetant a ses pieds, lui embrassèrent les genoux, lui témoignant beaucoup de tendresse et versant des larmes de joie; quand ils eurent embrassé ou plutôt léché ses genoux pendant cinq ou six minutes, ils se relevèrent, et les principaux chefs, puis un grand nombre de ses sujets se livrèrent à la même cérémonie. Tous lui manifestèrent ainsi leur très vive et très sincère affection, et manifestèrent leur joie de sa délivrance, en poussant en son honneur force cris et acclamations et en tirant de nombreux coups de fusils.

Nous nous arrêtâmes pour assister à ce spectacle. Quand il eut pris fin, nous nous remîmes en marche, mais nous avan-

1. La rivière Mandrary sépare la province d'Androy de la province d'Anosy, dans laquelle est situé Fort-Dauphin. Son embouchure est à près de 120 kilomètres à TEst du Gap Sainte-Marie, la pointe la plus méridionale de Madagascar, et à moins de 100 kilomètres de Fort-Dauphin.

cions péniblement, car, quoique le ciel fût toujours nuageux, la chaleur fut étouffante pendant Taprës-midi, et notre soif devenait de plus en plus ardente. Comme nous nous sentions de plus en plus faibles, nos capitaines firent ralentir le pas, pour que notre marche fût un peu moins pénible. Nous demandâmes à notre prince malgache s'il n*y avait pas d*eau dans le voisinage; il nous répondit que nous n*en trouverions pas avant la rivière Manderra [Mandrary] et que nous ne pourrions pas y arriver ce jour-là. Nous le chargeâmes de nous guider, quoique nous n'eussions guère à craindre de nous égarer, les indigènes nous ayant dit que la plaine dans laquelle nous nous trouvions était longue et relativement peu large et qu'elle aboutissait à la rivière. Presque au moment où le soleil allait se coucher, nous arrivâmes à un endroit sablonneux où nous fîmes halte et installâmes notre camp; nous y dormîmes, couchés sur un sol un peu moins dur que celui de la nuit précédente. Les indigènes, nous voyant faire nos préparatifs, s'installèrent aussi; ils se divisèrent en six groupes qu'ils répartirent comme s'ils voulaient nous envelopper, ce qui ne laissa pas de nous effrayer un peu. Nous disposâmes des sentinelles comme la veille; mais nous n'avions ni viande, ni eau, et la soif nous tourmentait si fort que nous rampâmes sur le sol pour lécher la rosée ; c'était le seul moyen que nous avions d'humecter un peu nos lèvres. Le lendemain, qui était le troisième jour depuis notre départ, nous nous levâmes de bonne heure et reprîmes notre marche. Les Malgaches, qui veillaient tous nos mouvements, furent prêts en même temps que nous. Nous mimes nos hommes armés de fusils à l'avant-garde, décidés à nous frayer de force un passage s'ils cherchaient à nous arrêter. Mais ils ouvrirent leurs rangs et nous laissèrent passer sans nous opposer le moindre obstacle. Il ne nous advint rien de particulier durant

CONCERNANT MADAGASCAR Sfi

toute la matinée, jusqu'au moment où nous arrivâmes à une petite colline au sommet de laquelle était placé un très grand vase en bois haut de six pieds et contenant environ une centaine de gallons (plus de 400 litres) de toake [toaka ou rhum malgache]. Nous nous disposions à satisfaire enlin notre soif, lorsque Sam le renversa, de sorte que tout le contenu se répandit à terre, nous demandant si nous ne voyions pas que c'était une embûche dressée pour notre perle et que les Malgaches avaient mis cette liqueur en cet endroit aride, dans la pensée que, poussés par la soif, nous en boirions et serions ou empoisonnés ou enivrés, et qu'ils pourraient nous massacrer à loisir et délivrer leur prince.

Nous n'étions pas encore revenus de l'élonneroent dans lequel nous avaient jetés les paroles de Sam que le chef Malgache s'approcha de nous avec deux ou trois de ses gens et lui demanda pourquoi il avait ainsi renversé le toake [toaka] ; n'obtenant pas de réponse, il dit quelques mots à l'oreille du prince qui Bt savoir au capitaine Younge par Sam que, s'il consentait à le relâcher, on donnerait k sa place, comme otages, trois des principaux personnages du pays. Younge lui répondit qu'il accepterait sa proposition si lui de son côté acceptait d'être un des otages; il refusa, prétextant que sa famille serait trop inquiète, mais il promit que son propre frère, qui n'avait pas d'enfants, fîgurerait parmi les remplaçants du prince. Notre capitaine, qui croyniL que les Malgaches ne nous suivaient qu'à cause de leur prime et que, si nous le relâchions, ils nous laisseraient tranquilK-.s , accepta cette proposition. Le chef malgache s'en fut en toiil<' hâte en informer les autres princes; quant au roi, en nous quittant, il s'en était retourné droit chez lui.

Nous continuâmes notre route, sans perdre de temps, l riv heure plus tard, le chef reparut avec trois hommes, qu'il nous

dit être son frère et deux chefs; nous les primes et leur attachâmes les mains derrière le dos, puis nous mimes en liberté le prince qui serra les mains de nos capitaines et s'en alla rejoindre les siens. Quant aux armes que nous avions entre les mains et qui appartenaient au roi, nous devions les laisser aux trois otages, qui les lui rapporteraient.

Les frères du prince et de nombreux Malgaches accoururent à sa rencontre et manifestèrent à sa vue une joie encore plus grande que celle qu'ils avaient témoignée au roi.

Nous continuâmes notre route aussi bien que nous le permirent nos pauvres membres, affaiblis par le manque de nourriture et de boisson, mais nous ne tardâmes pas â reconnaître que le capitaine Younge avait commis une grande erreur, car les Malgaches, au lieu de rebrousser chemin, se rapprochèrent de nous, et quelques-uns même nous dépassèrent, si bien que nous nous attendions â être attaqués d'une minute à l'autre. Nous avions avec nous un jeune garçon qui avait perdu une jambe au Bengale et qui, avec sa jambe de bois, toute bien ajustée qu'elle était, n'arrivait pas à nous suivre, car, nous voyant cernés, nous marchions d'un pas plus rapide qu'avant. Nous dûmes donc le laisser en arrière, et nous vîmes les Malgaches, lorsqu'ils le rejoignirent, lui enlever sa jambe de bois et se divertir à ses dépens, en lui ordonnant de nous suivre, enfin le tuer à coups de sagaie. Nous n'eûmes plus dès lors de doutes sur le sort qui nous attendait et nous marchâmes jusqu'au coucher du soleil aussi vite que nos pauvres jambes nous le permirent. Nous campâmes sous un grand tamarinier dont nous avons mâché les feuilles, qui étaient fort aigres, à défaut des fruits qui n'étaient pas encore mûrs.

Nos trois otages, voyant ce qui se passait et craignant que nous ne les tuions si les leurs nous attaquaient, appelèrent Sam

et les capitaines et leur conseillèrent, pour le salut de tous, de lever le camp en silence, dès que l'obscurité serait complète, et de marcher toute la nuit. Les capitaines approuvèrent ce projet et ils nous donnèrent Tordre de ne pas nous coucher et de nous tenir prêts à partir au premier signal. C'était un expédient bien pénible, car nous étions extrêmement fatigués, mais nous étions prêts à tous les sacrifices pour échapper à ces barbares.

Dès que Tobscurité fut assez grande pour cacher notre fuite, nous nous réunîmes et, après avoir accroché aux buissons quelques lambeaux de mousseline et de calicot afin de faire croire aux espions qui devaient veiller sur nos mouvements, que nous étions toujours-là, nous nous éloignâmes lentement et dans le plus grand silence, sans donner Téveil à nos ennemis. Le capitaine Drummond s'étant senti tout d*un coup malade, au point de ne plus pouvoir marcher, nous le fîmes porter tour à tour par les trois otages.

Après avoir marché pendant la plus grande partie de la nuit, nous arrivâmes à un bosquet de cotonniers, où le Malgache qui portait le capitaine Drummond fit semblant de se baisser comme pour mieux le prendre, puis tout d*un coup le jeta par terre et s*enfuit sous bois; nous ne le revîmes plus. Nous primes alors plus de précautions pour conserver nos deux autres prisonniers, que nous attachâmes avec une corde au cou.

Nous fimes, cette nuit-là, malgré notre grande fatigue, beaucoup de route, et ce fut avec joie que nous vîmes poindre Taurore, car nos otages nous avaient dit que, si nous marchions toute la nuit, nous atteindrions la rivière de Manderra [Maudrary] au commencement de la journée suivante. Leur information était exacte; en effet, comme nous gravissions une petite colline, juste au moment où le soleil venait de se lever, ils nous

montrèrent le cours d*eau, qui était, il est vrai, encore bien loin; cependant, à cette vue, nous reprimes courage et nous nous réjouîmes à Tidée de pouvoir bientôt nous désaltérer et nous baigner. La pensée que cette rivière formait la limite des États de notre ennemi, nous réconforta aussi, quoique, de Tautre côté, sur une distance de plusieurs milles, il ne se trouvât pas d'habitants pour nous protéger. Plusieurs d'entre nous, épuisés par la fatigue, s'arrêtèrent et s'assirent, s'imaginant être désormais hors d'atteinte des ennemis. C'était un fol espoir qui ne larda pas à s'évanouir.

Car, dès que le jour avait paru et qu'ils s'étaient aperçus de notre départ, ils s'étaient mis à notre poursuite, suivant nos traces comme une meute de chiens, et ils nous rejoignirent quand nous étions encore à un mille de la rivière de Manderra [Mandrary] ; ils se ruèrent sur ceux de nos compagnons qui se reposaient sous les arbres et les transpercèrent de leurs sagaies. Quoique je fusse un mauvais marcheur, il y en avait encore au moins une vingtaine derrière moi ; la femme qui avait, comme nous, échappé au naufrage de notre navire, marchait à mes côtés. Voyant que les Malgaches tuaient tous les traînards au fur et à mesure qu'ils les attrapaient, j'enlevai prestement mon habit et mon gilet et me mis à courir en les jetant loin de moi pour n'être point empêtré dans ma fuite et courus vers la rivière qui n'était plus bien loin et que notre avant-garde avait déjà traversée; mais, entendant un coup de fusil, je me retournai et vis la femme que j'avais laissée en arrière tomber morte. C'était maintenant mon tour, car les Malgaches, qui venaient de tuer la femme, étaient sur mes talons, et ils tirèrent un coup de fusil sur moi au moment même où j'arrivais au bord de la rivière, mais, m'étant jeté à la nage, je pus gagner l'autre rive, protégé par ceux de nos compagnons qui l'avaient déjà traversée.

Quoique j'eusse grande hâte d'être de l'autre côté, je ne pus m'empëcher, tant j'avais soif, de m'arréter plusieurs fois pour boire à même mon chapeau.

Enfin, je rejoignis mes compagnons. Tant que nous restâmes au bord de la rivière, leur faisant face, nos ennemis n'osèrent pas tenter de la traverser. Notre capitaine m'ayant demandé si je croyais qu'il y avait encore quelque chance de voir arriver quelques-uns des nôtres, je lui répondis que non, car ils avaient certainement été tous tués. Nous attendîmes cependant un peu; mais, lorsque nous n'eûmes plus aucun espoir, nous nous éloignâmes. Il nous fallait traverser une forêt; dès que nous eûmes quitté le bord de la rivière, les Malgaches se mirent à notre poursuite et, se postant derrière des arbres, commencèrent à tirer de temps à autre sur nous et nous tuèrent de cette manière trois ou quatre de nos hommes. Après avoir fait deux milles sous bois, nous arrivâmes à une vaste clairière sablonneuse dont nous ne voyions pas le bout. Là, nos ennemis se mirent en mesure de nous couper la route, sachant que, plus avant, nous serions entendus des sujets du roi Samuel, avec lesquels ils étaient continuellement en hostilités et qui s'empresseraient d'accourir à notre secours.

Ils se divisèrent donc en plusieurs corps, de manière à nous attaquer de divers côtés à la fois. Comprenant leur dessein, nous nous préparâmes à vendre notre vie ou notre liberté le plus cher possible; nos capitaines nous rangèrent en bon ordre, aussi bien du moins que les circonstances le permettaient, et nous répartirent en quatre compagnies, placées respectivement sous les ordres de chacun d'eux et sous le commandement de John Bembo. Ceux qui n'avaient pas d'armes ou qui étaient blessés furent avec les deux otages mis à l'abri dans une petite vallée voisine.

Nous avions en tout trente -six fusils et il n'y avait guère plus de combattants valides; notre troupe était donc bien petite et bien misérable pour pouvoir résister à une armée de deux à trois mille hommes. Remarquant que nous nous arrêtions pour leur livrer combat, nos ennemis nous imitèrent; conformément à leur tactique habituelle, ils se disséminèrent tout autour de nous par groupes de trois ou quatre, amoncelant devant eux du sable pour se protéger, de sorte que, comme nous étions en contre-bas, nous n'apercevions que leurs tètes. Ils tirèrent sur nous un grand nombre de coups de fusil et, de midi à six heures du soir, nous leur répondîmes, mais, à ce moment, tout notre plomb étant épuisé, ceux d'entre nous qui avaient de l'argent, l'employèrent au lieu de balles, puis ils prirent les vis qui retenaient les canons des fusils par le milieu. Quand toutes ces ressources furent épuisées, et que nous ne sûmes plus quel parti prendre, nous commençâmes à blâmer ceux qui avaient conseillé de remettre le roi, puis son fils en liberté, car si nous les avions gardés avec nous, notre sécurité eût été assurée. A chaque blessure que recevait l'un de nous, nos deux otages se mettaient â trembler, s'attendant à chaque instant à être tués par représailles, mais leur mort ne nous aurait servi de rien et nous ne leur fîmes aucun mal.

A la fin, nous décidâmes d'envoyer â nos ennemis la femme Dudey et son mari, porteurs d'un drapeau parlementaire, tout autant pour gagner du temps que pour savoir ce qu'ils voulaient de nous. Nous attachâmes donc un morceau de soie rouge au bout d'une lance et ils partirent. Les ennemis continuaient à tirer, ne s'expliquant point pourquoi nous ne ripostions pas; ils tirèrent même sur les porteurs du drapeau, mais, quand ils virent que ceux-ci allaient â eux sans armes, le prince donna

Tordre de suspendre le feu. Ce fut Dudey qui porta la parole ; elle annonça aux Malgaches que notre capitaine était disposé à faire la paix avec eux, s'engageant, dès que nous serions un peu plus avant dans le pays, à mettre les deux otages en liberté et à leur restituer les fusils et les munitions qu'ils leur avaient pris. Les Malgaches répondirent qu'ils nous laisseraient aller le lendemain au matin, si nous voulions leur restituer les armes et les otages, mais qu'il ne nous permettraient pas de partir ce soir, parce qu'il commençait à faire sombre; le motif véritable était que, si nous étions partis de nuit, nous aurions pu, pour nous venger, envoyer contre eux des sujets du roi Samuel, qui sont leurs ennemis mortels.

Nous ne savions trop quelle résolution prendre. Nous étions assez disposés à relâcher les deux otages, qu'ils disaient être des chefs; mais nous hésitions à leur remettre nos armes. Notre capitaine et la plupart d'entre nous estimaient que c'était à cause des armes qu'ils nous poursuivaient et qu'il fallait les leur rendre; mais le capitaine Drummond, le capitaine Steward et leurs compagnons, ainsi que M. Bembo et quelques-uns des nôtres, étaient opposés à ce que nous nous en désaisissions.

Le capitaine Drummond, en particulier, nous exprima tous ses regrets et tout son chagrin de voir que nous nous laissions abuser si facilement, et il nous prédit que nous ne tarderions pas à reconnaître qu'il n'y avait pas à se fier à la parole des Malgaches. Mais c'est la majorité qui devait décider, et elle se prononça en faveur de la proposition du capitaine Younge qui estimait qu'il fallait rendre les armes. Dudey n'eut pas plus tôt communiqué aux Malgaches le résultat de notre délibération, qu'ils les envoyèrent prendre. Toutefois, le capitaine Drummond et ses compagnons, ainsi que le mari de Dudey, se refusèrent à livrer les leurs qu'ils avaient apportées avec eux de leur

Page 1