Ou peut-être Andriampiringa
très correcte. Nous étions donc quatre seulement qui avions échappé au massacre. Le plus âgé de nous tous n'avait pas plus de seize ans ! On nous sépara de suite ; mes camarades furent emmenés d'un côté et moi d'un autre. J'eus, sur tout le chemin jusqu'au Manderra [Mandrary], l'affreux spectacle des cadavres mutilés de mes pauvres compagnons. Je n'avais plus aussi soif que lorsque j'avais passé la rivière pour la première fois, mais j'étais très faible, n'ayant pas mangé depuis trois jours, et je pouvais à peine me tenir sur mes jambes. Mon maître paraissait avoir pitié de moi, mais il ne voulut pas faire halte avant d'avoir traversé la rivière. Enfin, lorsque, arrivé de l'autre côté, il eut trouvé un endroit propice et agréable, il commanda à ses gens de s'arrêter et de faire du feu. Quelques-uns de ses esclaves avaient apporté sur leur dos des morceaux de bœuf qu'ils découpèrent en lanières, laissant la peau après, et qu'ils firent cuire; ils les dévorèrent, suivant leur habitude, à demirôties; ils m'en donnèrent aussi et je n'ai jamais rien mangé qui m'ait paru aussi succulent, quoique certainement un mendiant anglais n'eût pas voulu y toucher.
Nous nous reposions en cet endroit depuis environ une heure, lorsque mon gardien me demanda par signes si j'étais en état de marcher. Ayant repris des forces en mangeant, je me levai et cheminai pendant le reste du jour plus facilement que je ne l'aurais cru; je constatai que mes nouveaux compagnons marchaient lentement afin de me ménager.
La nuit, nous nous arrêtâmes dans un bois où nous établîmes notre camp et où nous attendaient trois ou quatre hommes que mon maîlre avait envoyés chercher deux bœufs, un pour son frère et l'autre pour nous. A ce moment, l'armée était déjà disloquée et chacun s'en retournait chez soi avec son chef respectif.
70 OtVHAGËS ANCIENS
En cet endroit» mon maître me donna une sagaie» en me faisant signe de découper un morceau de viande pour mon usage ; j*en coupai à peu près une livre, sans la peau. Ce que voyant, il crut que j*avais agi ainsi par ignorance» et il en coupa à mon intention un autre morceau avec la peau, qu*il me fit cuire et que je mangeai» n osant pas le refuser. Après souper, chacun se mit à arracher des herbes avec leurs racines pour s*en faire un lit. Mon gardien en ramassa une quantité suffisante pour lui et pour moi; alors je me couchai et il s'étendit à côté de moi» mais sa peau noire dégageait une odeur si acre que, pendant toute la nuit» je lui tournai le dos. Je ne reposai guère» car» dès que je commençais à m'endormir, Thorrible spectacle de mes amis massacrés apparaissait devant mes yeux et me réveillait brusquement.
Levés au point du jour» nous avons pris le repas d*usage et nous avons marché jusqu'à midi ; nous avons fait balte près d'un étang entouré d arbres. J ai constaté que trois jours auparavant nous avions passé à 200 mètres de cet étang» alors que nous mourions de soif et que les Malgaches nous assuraient qu'il n'y avait pas d'eau dans le voisinage.
Pendant que quelques Malgaches allumaient du feu, je remarquai que d'autres fouillaient la terre sous l'herbe de côté et d'autre. Je me demandai ce qu'ils faisaient et, m'approchant de l'un d'eux, je le trouvai occupé à extraire du sol une longue racine blanche [Ovy] *» que je reconnus de suite pour un igname, car j'en avais vu de pareilles au Bengale. Ces ignames, qui sont un excellent aliment, poussent naturellement dans ce pays; il y en a qui ont jusqu'à un yard [0 m. 90] de long et
1. On rencontre, à Madagascar, de nombreuMîs espèces d'ignames sauvages qui portent rappcllalion gén^'^riquc d'Ory. Ces racines sont d^'crites en détail plus loin.
qui sont aussi gros que le mollet d*un homme. La récolte fui abondante et on m'en donna un morceau que je fis rôtir et que je mangeai avec plaisir avec mon bœuf, en guise de pain.
Nous arrivâmes, ce soir là, à une petite ville. Dès que nous V fûmes entrés, les femmes et les enfants m^entourèrent et se mirent à se moquer de moi, me pinçant, me tapant aver. le dos de leurs mains et me faisant toutes sortes de misères, si bien que je ne pus m*empécher de pleurer; mon gardien, voyant mon chagrin, les chassa. Les maisons vides furent occupées par mon mattre, son frère et d'autres chefs; mon gardien et moi, nous couchâmes en plein air. Les insultes que m'avaient faites ces femmes et ces enfants me mirent dans la tète mille pensées folles ; je me figurai qu'on avait épargné ma vie uniquement pour m'amener au roi et à son fils qui devaient être furieux de ce que nous les avions faits prisonniers, et qui, pour en tirer vengeance et en même temps se divertir, me feraient périr sous leurs yeux dans les plus horribles supplices. Cette pensée me hanta toute la nuit, si bien que, dès que succombant à la fatigue je fermais les yeux, un horrible cauchemar me réveillait en sursaut, et je me mettais sur mon séant, en tremblant de tous mes membres. Je ne pus dormir cette nuit-là.
Le lendemain, il faisait grand jour quand nous nous mîmes en route ; nous n'étions plus très loin de ma future demeure. En elTet, après trois heures environ de marche, nous arrivâmes à une ville assez grande à la porte de laquelle il y avait trois beaux tamariniers. Un des Malgaches portait une grande conque * dans laquelle il se mit à souffler et qui résonna comme
1. Les Malgaches, comme les Tritons de la mythologie, se servaient et se sont servis jusque tout récemment de conques ou grandes coquilles en spirale, qu'ils nomment Antsivay comme de trompettes, soit pour appeler les soldats à la guerre, soit dans les cért'^monies publiques.
le cor d*un postillon. A ce signal, toutes les femmes de Tendroit accoururent à une vaste maison, haute d*environ 12 pieds, qui était bâtie au centre de la ville; c*était là demeure de mon maître, qui s*assit devant la porte. Aussitôt sa femme, puis sa mère vinrent à lui, en rampant sur les mains et les genoux, et lui léchèrent les pieds*. Toutes les femmes de la ville firent a leurs maris le même accueil; puis chacun rentra chez lui, sauf le frère de mon maître, qui avait bien sa maison, mais qui, n^étant pas marié, resta avec nous.
Après avoir eu avec mon maître un long et grave entrelien, pendant lequel, aux regards attristés qu'elle ne cessait de me jeter, je supposai qu'il lui racontait ma tragique histoire, ma maîtresse me fit entrer dans la maison et me dit de m'asseoir ; puis elle fit bouillir des pois chiches [voëmes] * pour notre dîner; ces graines sont assez semblables à nos pois secs. Elle m'en servit une ration ; mais Teau dans laquelle ils avaient cuit semblait sale, de sorte que ce mets n'était guère de mon goût ; elle s'en aperçut et, jetant cette eau, elle la remplaça par du lait; je fis alors un assez bon repas. Puis, elle me donna une natte pour me coucher et une bande de toile d'environ deux yards [1 m. 80] pour me couvrir. Elle me fit ensuite comprendre qu'elle désirait
1. Lelafim-paladia ou lelafim-pelnm-bity, c'est-à-dire l'action de passer la langue sous la plante des pieds, de lécher la plante des pieds des chers, est une ancienne coutume malgache marquant la soumission absolue d'un inférieur envers son supérieur. Il est à remarquer que ce sont les libres, et non pas les esclaves, qui sont astreints à cette abjecte cérémonie envers leurs seigneurs. Quelquefois, au lieu de lécher la plante des pieds, ils prennent le pied du chef et, s'agenouillant devant lui, ils le posent sur leur tête ou sur leur nuque, témoignant ainsi qu'il a le droit et le pouvoir de les écraser, si bon lui semble. Nous (A. et G. Grandidier) avons souvent eu l'occasion d'assister à cette cérémonie chez les Antanosy émigrés, chez les Mahafaly et chez les Sakalava.
2. Les vormes ou lojo sont des haricots ronds, produits par le Voancmba.
savoir mon nom : je lui dis que je m*appelais Robin. Toutes ces attentions qu'eut pour moi la femme de mon maître me redonnèrent un peu de confiance et je me couchai en somme assez content et dormis, sans crainte et sans souci, pendant environ quatre heures, autant que j'en ai pu juger par la marche du soleil. Quand je me réveillai, ma maîtresse m'appela par mon nom et, après m avoir donné du lait à boire, elle me tint un long discours dont je ne compris pas le moindre mot. Pendant tout ce temps, mon maître resta assis, avec son frère, devant la porte, tous les deux buvant du toake [toaka] ou rhum malgache.
La nuit venue, mon maître et ma maîtresse se couchèrent au centre de la maison, qui n'avait pas plus de quatorze pieds de long sur douze de large et qui ne contenait qu'une seule pièce, et, moi, je m'étendis en travers tout près des pieds de mon maître. Je vécus et dormis ainsi pendant trois ou quatre jours, mais, une nuit, mon maître m'appela pour s'assurer, je pense, si j'étais éveillé; je lui répondis aussi souvent qu'il m'appela, c'est-à-dire trois ou quatre fois. J'imagine qu'il aurait préféré que j'eusse dormi profondément et ne l'eusse pas entendu, car, le soir suivant, il me conduisit à la maison de sa tante où il me fît comprendre que je coucherais dorénavant. Depuis lors, je restai jour et nuit dans la maison de cette tante, et je pris l'habitude de l'accompagner avec sa fille jusqu'à ses plantations, où l'on venait de semer de la graine de mil ou sorgho * et de planter des patates. Lorsque nous rentrions le soir, j'allais d'ordinaire faire visite à mon maître et à ma maîtresse, laquelle me donnait à boire du lait, tantôt frais, tantôt fermenté. On ne se hâtait pas de me faire travailler ; d'ailleurs, quels services eusso-je
i. Le rail indien ou Sorgho {Sorghum vulgare , que les Malgaches appellent Ampembyy est la culture principale des Antandroy et des Mahafaly.
pu rendre puisque j*ignorais totalement la langue; en outre, mon maitre n'arait pas besoin d*esclaves attachés i un travail spécial, car il en avait pour le servir plus de deux cents.
Ce seigneur, qui s^appelait Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] ' était petit-fils de Deaan Crindo [Andrian-Kirindra], le maître absolu du pays; sa femme était la fille d*un roi du Non) qui avait été faite prisonnière par Deaan Mevarrow [Andria-Mahavariana] à la suite d'un combat où son père avait été vaincu. C'est pourquoi elle avait eu pitié de moi, étant elle-même une esclave arrachée à son pays natal et élevée au rang d'épouse seulement par la courtoisie de mon maitre.
Après quelque temps, je m'habituai à la nourriture du pays, puisqu'il n'était pas possible d'en avoir de meilleure; seulement, je prenais soin d'enlever le plus que je pouvais des poils adhérents au lambeau de peau qu'on me servait avec la viande de bœuf. Que j'ai souvent songé au bonheur dont jouissaient mon frère et ma sœur de pouvoir s'asseoir chaque jour à la table de mes parents, me disant que beaucoup de mendiants en Angleterre étaient sous le rapport de la nourriture mieux partagés que moi t Mais, comme personne n'avait une meilleure nourriture que celle qu'on me servait, je me résignai, d'autant plus que ma crainte d'être tué s'était tout à fait dissipée.
Un soir cependant, je fus pendant une heure dans des transes horribles; en efTet, mon maitre m'ayant emmené dans les bois avec quelques-uns de ses gens, je les vis faire en pleine nuit des préparatifs comme s'ils allaient abattre et dépecer un animal, mais comme il n'y avait pas de bœuf et que les Malgaches allaient et venaient avec précaution, parlant à voix basse, agissant comme des gens qui vont accomplir une cérémonie mystérieuse, je fus