LE NAUFRAGE DU WINTEHTON
SUR LA Cote de Madagascar, en 1792
Le navire Winte^^ton, ayant pour capitaine George Dundas, a quitté l'Angleterre pour Madras et le Bengale le 2 mai 1792. 11 y avait à bord environ deux cent quatre-vingts personnes, dont dix femmes. Du Cap de Bonne-Espérance, il fit route par le canal de Mozambique à cause des vents qui n'étaient pas favorables à la traversée dans l'Est de Madagascar. Le capitaine comptait reconnaître cette île dans les parages de Saint-Augustin, mais les vents contraires l'en empêchèrent; des observations de distances lunaires qu'il fit les IG et 17 août hii donnèrent toutefois confiance '. Le dimanche 19, la brise qui venait du Sud-
1. Il avait en oiitro deux chronomètres dont il s'était d«*jà servi dans son voyage précédent et qui lui avaient toujours fourni des positions exactes.
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que M. de Souza et moi, nous nous assîmes à Tombre d'un arbre qui était proche. M. C. s'était sauvé sur la proue, et nous avions beaucoup de renseignements à lui demander; il nous apprit que ses compagnons s'étaient mis en route ce jour-là même et qu'ils avaient employé tous les moyens possibles, offres d'argent, prières, etc., pour décider les indigènes à se porter à notre secours, mais en vain. Il est probable qu'ils ont craint que, réunis, nous ne fussions tro|» forts. Car, le jour même où le gros de la troupe partit, ils vinrent avec leurs pirogues à notre secours île leur propre mouvement. Nous n'étions pas depuis longtemps sous Tarbre qu'un vieillard vint nous inviter par signes avec insistance à aller avec lui dans sa hutte où il nous fit l'accueil le plus cordial ; il nous donna à manger et à boire ce qu'il avait de meilleur et qui consistait, principalement, en lait et en miel, et, le soir, il prépara avec une voile une sorte de tente pour nous abriter pendant la nuit.
Comme il nous fallait des provisions pour aller jusqu'à la ville du roi où nos compagnons nous avaient précédés, nous allâmes le lendemain à l'endroit où la plus grande partie de la cargaison de notre navire avait été rejotée par la mer, et qui était à environ huit ou neuf milles au nord de celui où nous avions atterri; nous y arrivâmes dans la matinée et y trouvâmes, comme nous l'avait dit Mr. Dale, la pla^e toute couverte d'épaves diverses, d'animaux morts et de toutes sortes d'objets. Quoiqu'on eût déjà pris beaucoup de bouteilles de vin et une foule d'articles faciles à transporter, il en restait encore tant que nous n'eûmes aucune difficulté à nous munir des quelques provisions dont nous avions besoin, c'est à-dire de deux ou trois bouteilles de vin et de liqueur, d'un peu de viande
salée et d'un peu de fromage. Nous fîmes un bon feu et V. 23
i>ique {A narrative ofihe loss ofthe t Winierton », East Indiaman,
Edimbourg, 1820, pp. 13-96).
Aperçu des mœurs des ^iabitants de Madagascar et p^vrti-
cclaritës de notre séjour pabmi eux. — Nous sommes restés à
Aiadagascar pendant près de sept mois; mais la maladie et la
rnort ont fait de tels ravages parmi nous que nous n'avons
^uère pu accroître nos connaissances sur cette île si peu
c^onnue encore cependant. Je ne puis présenter que quelques
^observations générales qui donneront une idée du caractère des
^Stfalgacbes et de la nature du pays où le mauvais sort nous a
jetés et qui, toutes imparfaites qu'elles sont, ne sont peut-être pas
^oui à fait dénuées d'intérêt.
Tout le monde sait que Tîle de Madajiascar est une des plus grandes connues; située entre lo"" et 26" de latitude sud, «lie a environ 800 milles de long. Elle a été découverte en 1506 ' par les Portugais, qui lui ont donné le nom d'ile Saint-Laurent, nom sous lequel on Ta longtemps désignée, mais son nom actuel se rapproche davantage de celui que ses habitants lui donnent (!). Selon des rapports que je ne jmis affirmer être d'une bonne source, elle est divisée en vingt-huit provinces et sa population est évaluée, d'une manière vague sans doute, à trois ou quatre millions d'àmes, cluflVe qui n'est nullement en proportion de son étendue et de sa fertilité naturelle; elle est gouvernée par une foule de petits chefs qui sont surtout adonnés à la jjiuerre et au pillage et qui ne songent guère à tirer parti, comme il serait à souhaiter, des ressources qu'une nature généreuse a mises à leur disposition.
Ces maux se sont malheureusement beaucoup accrus depuis
1. C'est en 1*>00 qu'en n'alité la découverte a eu lieu (voir : Sur la date de la découverte de Madajzascar par Alfred (irandidier, huU. du Comité ée Madagascar, nov. 1898, pp. 529-531).
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misère que les autres. Il serait à souhaiter que les souverains et les ministres des pays qui s'opposent avec une obstination blâmable à l'abolition de ce trafic infernal pussent assister aux scènes quo j*ai vues; si leurs cœurs ne sont pas fermés à toute pitié, ils ne resteraient pas insensibles à ces misères effroyables dont, par leur faute, des milliers d'êtres sont chaque année les i.nnocentes victimes, et ils joindraient sûrement leurs voix aux miôtres pour proscrire de la terre Todieux commerce des nègres c]ui déshonore depuis si longtemps le monde soi-disant civilisé. On a vu que notre naufrage a eu liou dans la province de i>aint-Augustin, que les indigènes désignent sous le nom de Feraignher [Fiherenana]. La baie de Saint-Augustin est fort belle et a longtemps été fréquentée par les navires européens, car on peut s'y approvisionner facilement de vivres. C'est dans cette baie que se je te la grande rivière de Vi )nehagloyhe [Onilahy]. La côte y est, comme tout autour de l'île, je crois, entourée de bancs de roches dangereux ; Madagascar peut à juste titre être appelé « l'île à la ceinture de brisants ». Pendant notre séjour à Madagascar, la plupart de nos gens ont résidé à Tuléar, où se tient d'ordinaire le roi ; les autres s'étaient fixés à Saint- Augustin qui est à 15 ou 20 milles plus au sud, car il était nécessaire que quelques-uns des officiers ou des passagers fussent tout près de la rade où mouillent les navires, afin de les renseigner sur notre naufrage au cas où il en arriverait un; mais il avait été convenu qu'on se relaierait et qu'on y irait à tour de nMe doux par deux, ce qui eut lieu tant que la maladie ne nous eut pas tous mis à bas, le trajet qui se faisait à pied étant impraticable pour des gens affaiblis comme nous Tétions. La province de Feraignher [Fiherenana] est très étendue et son chef, qui était notre protecteur, était, d'après ce qu'on nous a dit, le [»lus [)uissant du pays. Le titre sous lequel il est connu est « Boi de Baba »,
de ses membres sont devenus les rois du Sud-Est de Tile; les Anacandrians [Anakandriana] descendent des Rhoandrians [Roandriana] et de femmes indigènes; quant aux Onzatsi [Onjatsy], ce sont eux, dit-on, qui constituent larmée. Il est probable que ce sont ces immigrants qui ont apporté à Madagascar, où elle est très répandue, la religion musulmane, quoique les mêmes auteurs mentionnent une immigration postérieure, venue aussi d'Arabie à une époque beaucoup plus récente ; on prétend que ce sont ces immigrants, qu*on appelle Gasimambou [Kazimambo] et qui possèdent les ouvrages arabes qu'on trouve dans ce pays, qui ont attaqué et soumis leurs compatriotes les ZalTerehimini [ZafindRaminia].
Flacourt parle aussi des habitants de la partie de la côte orientale, voisine de Tamatave, qu'on appelle ZafTehibrahim [Zaflboraha], c'est-à-dire « race d'Abraham », et chez qui, parait-il, on retrouve beaucoup de noms patriarcaux, tels que Noah [Noé], Abraham, David, etc. ; on les tient ou plutôt on les tenait dans une estime toute particulière à cause de leur industrie et de leur honnêteté.
Les aborigènes sont divisés en quatre classes : les Vadziri [VoajiryJ, les Lohavits [Lohavohitsa], les Ontzoa [Ontsoa] et les Endeves [Andcvo]. Les premiers descendent, dit-on, des anciens chefs et ont de vastes domaines et de grands privilèges; les deux classes intermédiaires sont d'un rang inférieur et étroitement unies Tune à Tautre; quant aux Endeves [Andevo], c'est-à-dire dans la langue du pays « les hommes perdus », ce sont les esclaves.
Selon la tradition, chacune des sept castes dont est formée la population de Madagascar, tire, par ordre de rang, à commencer par les Rhoandrians [Roandriana], son origine d'une partie diflerentc du corps des ancêtres. La première est sortie du
comme correctif, qu'il ne mourrait que d'une main noble. Je crois pouvoir dire en toute assurance que cette pratique n'a pas lieu dans la partie de l'île où nous avons résidé et où, lorsque, à la grande joie des habitants, il s'agit d'abattre un bœuf, ils y mettent tous la main sans scrupule ni hésitation, avec toute l'ardeur dont ils sont capables.
Langue. — Je ne me serais certes pas risqué à faire les hypothèses que je viens d'émettre, si le fait d'une parente entre les Malgaches et les Hindous n'était clairement établi par la plus incontestable de toutes les preuves, par l'affinité des langues. Le grand orientaliste sir William Jones a montré en effet que les dialectes parlés à Sumatra dérivent du sanscrit, qui est apparenté aux langues de l'Inde *, et nous savons, par M. Marsden et d'autres éminents savants, que « la même langue existe dans toutes les iles de l'Océan Oriental, depuis Madagascar jusqu'aux plus lointaines qu'a découvertes le capitaine Cook* ». Plus loin, il dit encore que le malais est un dialecte de la langue qui se parle dans toute cette zone, qui a été mutilée et s'est modifiée, il est vrai, dans le cours des temps, c Cette similitude de langues sur un espace de la Terre aussi étendu indique que les habitants ont une origine commune, mais les circonstances de leur séparation et de leurs migrations sont enveloppées dans les ténèbres p.
Les quelques mots de malgache ([ue j'ai sus sont depuis longtemps sortis de ma mémoire, mais j'ai par hasard pris note de quelques-uns des noms de nombre qui sont en usage à Saint- Augustin, et je constate qu'ils s'accordent presque mot pour mot avec ceux du dialecte « Lampoon » de Sumatra, qu'a indiqués M. Marsden. Tous ceux (jui ont quelque connaissance des écrits