Histoire de Sumatra, V' édition, p. IG
& la grande migration des tribus qui ont peuplé Tlnde en venant de la Perse. Les quelques bribes de littérature (]u'on trouve à Madagascar sont, comme nous Tavons dit, d'origine arabe et sont confinées presque exclusivement sur la côte orientale, où Ton sait fabriquer du papier avec Técorce d*un certain arbre, de Tencre avec la décoction d'un bois particulier et des plumes avec des filaments de bambou, tous objets qui semblent être analogues à ceux dont un se sert dans Tlnde. Nos amis de la province de Feraignher [Fiherenana], tout en ayant beaucoup de qualités, ne sont certainement pas des gens de lettres. A une seule et insignifiante exception près*, je ne me souviens pas avoir vu chez eux la moindre trace d'écriture, ni en avoir entendu parler.
Religion. — M'appuyant sur l'autorité de Drury, je puis dire que les habitants du sud de Madagascar reconnaissent et adorent un seul Dieu suprême qu'ils appellent Dean Unghorray [Andriananahary] et trois ou quatre divinités subalternes qui sont censées présider aux quatre quartiers du monde, probablement les quatre points cardinaux, et qui sont regardées comme les médiateurs entre les hommes et TLlre suprême; on leur fait des sacrifictvs. Nous n'avons pas été à même de nous former des i<loes exactes à ce sujet, n'ayant pas une connaissance snftisarite <le la lanirue. Si des prati(]ues superlilieuses peuvent passer pour des actes de dévotion, je dirai que nous avons souvent vu les indigènes s'y livrer; mais je n'ai pas souvenir d'en avoir jamais vu adorant directement l'Être suprême. Nous
* ï «• s«'ul écrit dont j'aie entendu parler, et que quelques-uns d*entre
-'* '^«lolaues fouilles de papier que possédait un des
'~ *^'k 1 !i i rtnu vil mr^i-rrtAmo maîo
cents Anglais environ dont, en deux ans, les trois quarts sont morts * ; on pourrait citer d'autres cas analogues, notamment, comme exemple tout récent, les naufragés de notre pauvre navire le Winteiion, car, ])endant les sept mois que nous avons passés dans Tile, nous avons perdu de quatre vingt à cent personnes; je me rappelle que nous en avons enterré trois en un seul jour, et ceux qui ont quitté Tile vivants, ont été plusieurs fois aux portes de la mort. L'île est en effet tellement couverte d'arbres et de broussailles (ju'il n'est pas possible, d'après ce que l'expérience nous a appris sur les contrées tropicales, que Madagascar ne soit pas insalubre, surtout pendant la saison des pluies et de la chaleur qui augmentent grandement les émanations malsaines. Nous y étions précisément pendant cette saison; mais, heureusement, la chute des pluies y a été cette année-là extraordinairement faible; il n'y a guère eu en effet plus de quatre à cinq averses. Nous ne? nous rendions pas compte de l'effet funeste que les pluies auraient eu et souvent, en voyant les nuages, nous souhaitions que la pluie vînt rafraîchir l'air, ce qui montn* ronibien les hommes sont souvent portés à désirer ardemment ce qui leur serait funeste, car, en tombant, la pluie aurait certainomcnt beaucoup accru la mortalité parmi nous. On ne peut rien dire en faveur du climat de Madagascar, qui l)robaldement ne deviendra salubre que lorsque les indigènes s'adonneront davantage à l'agriculture et défricheront les terres; il y a cependant des circonstances atténuantes dont il y a lieu de tenir compte et il ne faudrait peut-être pas
1. (Juel qu'ait pu tMre l'objet que se proposaient ces Anglais, on a dit en b's blilmant, quand, en véritf'', on eût dû les on louer, quMls avaient enrouiu la haine des indiiz«*nes en observant une stricte neutralité entre les diverses tribus et en refusant d'intervenir dans leurs querelles. La haine «ontre b'ur nation, si elle a jamais existr, a depuis longtemps fait place à des sentiments d'une nature toute différente.
navires que pour tout autre usage. Les Français en ont tiré autrefois de Tébène et d'autres bois précieux qu'on va chercher maintenant dans Thémisphère occidental, où ils sont abondants. Le coton semble croître spontanément à Madagascar, et on peut également s'y procurer de la soie. Je ne sais ce qu'il en est dans les autres parties de l'île, mais, là où nous étions, il n'y avait aucune espèce de fruits en abondance; le seul que les habitants y cultivent est la banane, qu'ils ne produisent pas du reste en grande quantité. Le cocîotier constituerait pour les Malgaches une acquisition précieuse et je crois qu'aucun sol ni aucun climat ne seraient plus favorables à sa culture.
Le îninerai de fer y est commun, et les indijrènes savent l'utiliser. On dit qu'on y trouve de l'or et de l'argent, mais évidemment en petite quantité; lorsque nous sommes arrivés, les indigènes n'avaient aucune idée de la valeur relative de ces deux métaux, et, si mes souvenirs sont exacts, quelques-uns de nos compagnons ont profité de leur ignorance pour faire quelcjucs bonnes affaires. Doit-on en conscience taxer leur conduite de malhonnête, je ne le crois pas, car tout est relatif et conventionnel, et, du moment que les indigènes par goût préféraient l'argent à l'or pour faire leurs bijoux, nous n'avions pas à discuter avec eux à ce sujet; ce n'est que lorsque l'argent est devenu abondant, par suite du grand nombre de piastres que nous leur avons distribuées, qu'il a perdu à leurs yeux de sa valeur et que l'or, au contraire, en a pris.
Cahactlrk, mœurs et gknre de vie des indigènes. — Les opinions des divers voyageurs sur le caractère des Malgaches varient beaucoup. Les uns les représentent comme <les gens perfides, cruels et foncièrement vicieux, les autres en font au contraire le plus grand éloge ; il est [probable que c'est entre ces deux opinions
en campagne. Leur tactique diffère beaucoup de la nôtre, elle consiste plutôt à surprendre Fennemi qu'à l'attaquer ouvertement. J'ai assisté à des simulacres de combat: Tagilité avec laquelle ils sautent de côté et d'autre ne peut qu'embarrasser l'adversaire qui n'a pas été dressé à la même école. Pour eux, la grande affaire est le pillage, et, d'après tout ce qu'on en dit, ils se livrent à de terribles carnages et dévastations, saccageant les villages et les champs, massacrant ou réduisant à l'esclavage les habitants, enlevant le bétail. Naturellement, ce genre de guerre amène des représailles, qui en provoquent de nouvelles, de telle sorte que le temple du Janus de Madagascar n'est jamais clos.
Pendant notre séjour, nous avons été plus d'une fois alarmés, sinon par des guerres, au moins par des bruits de guerre. Je crois (fue notre présence a empêché les rois voisins d'en venir aux mains, car ils ont en grande vénération le nom européen, et, (juoique nous n'eussions rien d'autre à leur opposer que ce nom, il a sans doute suffi à les arrêter. Nous nous serions trouvés dans un terrible embarras, si une invasion s'était produite pendant notre séjour; notre lot eût été probablement la mort ou l'esclavage, car la résistance ou la fuite auraient été à peu près également impossibles.
Les mœurs des Malgaches sont très simples. Leurs huttes
sont d'ordinaire en roseaux et en joncs; elles ont de treize à
quinze pieds de long; on allume le feu au milieu. Le mobilier
consiste en un lit de roseaux recouvert d'une natte et en
quelques calebasses, quelques cuillères de bois et deux ou trois
])ots de terre; de ces divers objets, à la première alerte, ils font
un paquet qu'ils transportent en un autre endroit. En somme,
c'est un peuple sociable et heureux. Ils terminent généralement
la journée par un souper qui est leur principal repas, puis ils v. 25
CONXERNANT MADAGASCAR 389
à tour (le rôle, pendant la nuit, chacun pendant deux heures; c'était une corvée pénible que la maladie ne nous a pas permis de continuer longtemps.
Ayant à présent dit tout ce qui est, je crois, essentiel au sujet des mœurs des Malgaches, il convient de les comparer à d'autres peuples plus ou moins civilisés, ce qui permettra de leur assigner leur place au milieu des nations. Sans aucun doute, ils sont très inférieurs aux habitants de Sumatra et de Java, où des progrès importants ont été réalisés dans la plupart des connaissances humaines, mais ils sont très supérieurs aux Hottentots, du moins tels qu'ils étaient avant que les missionnaires ne les aient catéchisés, aux Boschimans et autres tribus semldablcs de l'Afrique du Sud, de sorte que leur place est entre ces divers peuples.
Jusqu'ici, les Européens qui ont eu le plus de relations avec Madagascar sont d'afTreux pirates * et des négriers, si nous laissons de côté les Français dont les opérations à différentes époques ont été marquées par des guerres sanglantes. Il est très douteux que, pour compenser tant de maux, quelqu'Européen y ait jamais fait un peu de bien; il est temps qu'on cesse des trafics aussi odieux et que notre nom s'y montre enfin sous un aspect plus attrayant. Envoyons-y donc des messagers de paix avec la branche d'olivier dans une main et les bienfaits de l'instruction chrétienne dans l'autre, et, à moins que les dispositions des Malgaches n'aient bien changé depuis que je les ai connus, je puis certifier en toute assurance qu'avec une semblable échelle ils ne tarderont pas à gravir les degrés de la civilisation.
1. Madagascar a été en effet, il y a environ un siècle, le rendez-vous des pirates de toutes les nations; on dit qu'ils ont été tellement nombreux sur la rôle orientale qu'ils ont exercé une inlluence sur l'aspect physique des habitants.
se courbaient jusqu'à terre; il n'y a pas du reste à s'en étonner, car, quoiqu'en réalité son pouvoir ne soit pas absolu, il décide en somme de leur vie ou de leur mort.
Pour donner une idée de la façon dont les choses se passaient à la cour du roi Baba, je vais raconter ce que j'ai vu lorsqu'il a donné audience aux quelques envoyés d'un roi voisin avec lequel il avait, comme cela lui arrivait souvent, un différend. Accompagné d'environ quatre-vingts hommes en armes, il alla s'asseoir à une petite distance de sa maison dans une plaine de sable; au bout d'une demi-heure, les ambassadeurs parurent. Ils avaient, selon l'usage du pays où les tentes sont inconnues et où les habitations sont rares, allumé leur feu à environ un quart de mille de là et ils venaient, poussant devant eux quatre ou cinq bœufs destinés à être offerts au roi. S'arrêtant à quelques pas de distance, ils expliquèrent le but de leur mission; plusieurs des hauts personnages qui entouraient le roi leur répondirent. Le message était, du reste, nous dit-on, tout amical et l'affaire s'arrangea facilement; les ambassadeurs présentèrent au roi, en témoignage d'amitié, un paquet de perles de verre dans un panier en paille, puis ils partirent.
La bienveillance dont nous avons été l'objet de la part de ce roi a été telle que nous ne pourrons jamais lui en être assez reconnaissants. Le capitaine Dale en a rapporté un ou deux exemples; or, pendant tout notre séjour dans son pays, il n'a cessé de se conduire très généreusement à notre égard, qu'il s'agît de choses importantes ou non. Peu de temps après notre arrivée, un de nos marins, s'étant mal conduit envers un indigène, fut condamné à une punition corporelle*; en
1. C'est de cette façon que, pendant quelque temps après notre arrivée à terre, les otlicicrs ont maintenu leur autorité sur les marins; mais il a été rarement nécessaire d'appliquer la peine.
d'excellents plongeurs, en ont sauvé une grande partie qu'ils ont retirée sans peine ni difficulté à eaux basses. L'habitude dans ce pays est d'offrir au roi une sorte de dîme de toutes les épaves maritimes; un groupe de ces pécheurs lui apporta cette dîme une quinzaine de jours après notre arrivée à Tuléar; le roi alla à leur rencontre escorté par plusieurs centaines de soldats et, après un certain nombre de cérémonies préliminaires, danses, salves de mousquets, etc., on lui remit l'argent. Immédiatement, il ordonna qu'une somme d'un peu plus de 20000 piastres fût versée entre les mains des officiers du navire pour être distribuée entre les naufragés; cet argent n'eut pas plutôt été entre les mains des officiers que, sans attendre le partage, les soldats et les marins se jetèrent dessus et s'en emparèrent fort malhonnêtement. Les officiers avaient des scrupules au sujet de cet argent, car. étant les agents de la Compagnie, ils croyaient qu'il était de leur devoir de tâcher de lui conserver ces fonds qui en somme lui appartenaient : mais la fa(;on brutale dont les naufragés s'en étaient emparé ne leur laissait pas le choix sur la façon de rentrer en possession du trésor qui leur avait été donné et ils s'adressèrent au roi pour avoir son appui. Celui-ci, avec beaucoup d'à-propos, fit observer que cet argent lui appartenait à lui et non à la Compagnie, car c'étaient ses sujets qui l'avaient retiré du navire après que nous l'avions abandonné, et que c'était un don qu'il nous faisait volontairement; il ajouta que toutefois il entendaitqueles gens de condition eussent une part plus forte que les gens du commun et il expédia sur-le-champ un détachement de soldats pour reprendre possession de l'argent, qu'on ne recouvra toutefois pas en totalité, sans que je puisse dire exactement à combien la perte s'est élevée *
1. C'est le seconil cas d'indiscipline qui s'est produit au début de notre
cier à sa juste valeur, il faut se rendre compte que cet argent était pour le roi et ses sujets une nouveauté et avait à leurs yeux une valeur supérieure à celle que Tavare le plus forcené peut lui attacher, et qu*ils le considéraient comme un des meilleurs moyens d^obtenir le bonheur non seulement ici-bas, mais encore dans l'autre monde [!]. Cette passion a trouvé certainement dans Tesprit du roi un contre-poids dans sa pitié pour notre détresse [!]; néanmoins, Teffort a dû lui être pénible.
Je n*ai aucune idée exacte de la part qu'il s'est réservée à luimême, mais je suppose qu'elle a été très élevée et je crois qu'elle fut cachée en terre, car je l'ai vu plus tard nous redemander une des piastres qu'il nous avait données.
Si j'exalte avec plaisir les vertus de ce roi et si je parle de lui avec reconnaissance, je ne dois pas moins reconnaître que, tout noble et grand qu'est son caractère, il n'est pas exempt des habitudes d'ivrognerio de ses sujets; on le voyait souvent aller son choinin plus qu'à moitié ivre, mais conservant -cependiuil une certaine dignité et ne paraissant jamais perdre la raison. Pareil au monarque macédonien, il donnait souvent l'occasion d'en appeler de « Philippe ivre » à « Philippe dégrisé » ; il avait du reste coutume de dire, dans un langage qui n'était pas tout à fait classique : « Laissez l'eau-de-vie parler aujourd'hui, demain le roi parlera » *.
Etant données les circonstances délicates dans lesquelles nous nous trouvions, il est réellement tout à fait remarquable qu'étant dans l'entière dépendance du roi, qui, en pleine possession de ses facultés ou non, était habitué à voir tout son entourage plier sans mot dire sous tous ses caprices, nous
1. Les gens de Madagascar ont souvent une façon de parler imagée: quelqu'un raconte-t-il quelque chose qu'ils ne croient pas vrai, ils disent: « Cet homme a deux langues *> î
cuisine et autres travaux domestiques; mais la prodigalité de ceux qui avaient de Targent en abondance amena promptement la ruine de beaucoup d'entre eux qui, en très peu de temps, retombèrent dans la misère et dès lors accordèrent de nouveau leur aide aux gens de condition. En efTet, dès qu'ils eurent en mains l'argent que le roi leur donna si généreusement, ils dépensèrent sans compter et le prix du lait et des autres articles de consommation augmenta d'une façon extravagante.
Au début, beaucoup d'officiers et de passagers couchaient dans une môme hutte, sur des couchettes de bambou légèrement élevées au-dessus du sol; par la suite, quand la mort eut éclairci nos rangs, chacun eut la sienne.
Excepté aux heures où nous avions à nous occuper de l'achat des vivres, nous n'avions pour ainsi dire rien à faire d'intéressant, et les jours se succédaient et se ressemblent tous. Avant que la maladie eut fait parmi nous ses ravages, il y en avait qui se plaisaient à visiter les environs de notre résidence, mais nous n'avons pas tardé à être tous trop malades pour continuer à faire de semblables promenades.
J'ai dit plus haut que, pendant quelque temps, des « députés », si jo puis les appeler ainsi, se rendaient à tour de rôle à Saint- Augustin. Je n'oublierai jamais la peine que j'ai eue à atteindre cette ville, lorsque ce fut mon tour de service; nous partîmes de Tuléar, mon ami Mr. T. et moi, avant le lever du jour et ce ne fut que le soir que nous arrivâmes au bout de notre course ; nous avons traversé un pays que probablement, si j'avais été moins malade et moins harassé, j'aurais beaucoup ailmiré, car, en (juelques endroits, il était réellement joli, mais, à ce moment-là, j'étais encore très imparfaitement remis d'une grave maladie et, en arrivant à Saint-Augustin,
rades morts nous impressionnait d'une manière fâcheuse, mais, dans notre état d'abattement physique et moral, notre sensibilité était émoussée et nos émotions très aflaiblies. Chaque jour, nous voyions mourir beaucoup des nôtres et aucun de nous n'était assuré d'avoir encore vingt-quatre heures à vivre, et néanmoins les survivants ne perdaient pas espoir. Les symptômes de cette fièvre, si fatale à tant d'entre nous, variaient suivant les individus, tant pendant la marche qu'à l'issue de la terrible maladie, mais le plus fréquent était un accès de frisson violent, suivi d'accès de chaleur plus forts que dans la fièvre intermittente, c'est du moins ce que j'ai observé sur moi * ; les malades languissaient pendant un assez long temps, puis déclinaient peu à peu; quelquefois, avant de mourir, ils étaient pris d'un grand délire qui durait de deux à trois jours. Il en est mort quelques-uns subitement sans avoir été, en apparence du moins, malades.
De ce qu'on a eu la fièvre et qu'on s'en est remis, il ne faut pas croire qu'on soit h l'abri d'autres attaques. On a remarqué que les gens les plus robustes et les mieux portants, une fois terrassés par cette triste maladie, sont ceux qui résistent le moins longtemps; c'est un fait qui, je crois, a été observé dans tous les pays chauds.
Au milieu de toutes nos souffrances, nous ne pouvions recourir à une médication sérieuse faute de médicaments, mais le chirurgien du navire, Mr. L., s'il ne pouvait nous donner les soins de son art, nous prodiguait des marques d'amitié et nous consolait de son mieux, ce qui n'était pas tout à fait sans
i. La nostalgie régnait aussi parmi nous quoiqu'elle ne présentât pas de danger immédiat. Nos maladies étaient problableraent aggravées par la mauvaise qualité de l'eau, que nous étions obligés d'aller chercher à la rivière, à une distance assez grande et qui était généralement vaseuse; nous avons rarement eu la précaution de la faire bouillir, ne sachant pas quel poison nous absorbions.
quelle était la cause de tout ce vacarme. Nous étions en effet loin de penser que ces manifestations bruyantes nous annonçaient une nouvelle des plus intéressantes pour nous, nouvelle qui devait nous combler de joie. Ce fut notre loyal ami et interprète, Tom Bush, qui, le premier, vint dans ma hutte et m'apprit Theureuse nouvelle, ce qu'il fit en commençant par des phrases à double entente, me disant que bientôt j'apprendrais une nouvelle qui me rendrait très heureux, * etc. : cette nouvelle n'était rien moins que celle de l'arrivée imprévue de notre ami, M. Dale, qui, grâce à Dieu, nous délivra de nos misères au moment môme où, raisonnablement, nous ne devions plus conserver d'espoir.
MM. Dale et Wilton, qui étaient les 3' et 4* lieutenants du Winterton, étaient partis dcTuiéarle 13 septembre 1792 avec M. de Souza et quatre marins. Leur traversée à travers le Canal de Mozambique sur un frêle esquif, avec des vents contraires et des provisions qu'ils trouv(Tent f^ratécs lorsqu'ils y recoururent, après avoir consommé les vivres frais, avait été pénible et dangereuse. Le 20 septembre, ils avaient atterri sur la côte d'Afrique par 18" de lat. Sud, n'ayant plus d'eau, et ils avaient gagné Sofala par 20"" 30', où ils étaient arrivés le 29, n'osant persister dans leur dessein de se rendre à Mozambique avec leur esquif; ils s y étaient procurés une embarcation plus grande avec laquelle ils avaient tenté de gagner Mozambique. Après plusieurs tentatives infructueuses, ils s'étaient retrouvés à Sofala le 29 octobre et avaient résolu alors à y aller par terre; pendant ce voyage, plusieurs des naufragés étaient morts. Ils avaient atteint Mozambique le 12 février 1793, après des fatigues énormes.
M. Dale continue son récit ainsi qu'il suit :
Dans la situation où nous nous trouvions et étant données mes fonctions officielles, je me crus en droit d'affréter, au nom de la Compagnie des Indes Orientales, un navire pour aller à Mada-
1. On verra par Iti n'cit do M. Dale qu'il était alors en conversation avec
hors d'étal de marcher furent aussi portés jusqu'au bord de la mer et, de lli, gagnèrent la baie de Saint-Augustin en pirogue; comme ces embarcations étaient petites, le voyage fut très pénible pour des gens aussi malades que nous l'étions*, mais nous n'avions pas le choix et, malgré tout, grandes étaient notre crainte et notre anxiété qu'il ne survînt un nouveau désastre nous enlevant tout espoir.
Il était nécessaire que nous préparions une certaine quantité de viande salée jiour notre traversée jusqu'à Mozambique; nous fumes près d'une semaine à faire les préparatifs, mais, ayant la certitude d'être avant peu au bout de toutes nos misères, nous avons joui d'un repos de corps et d'esprit auquel nous n'étions plus habitués depuis bien longtemps.
En attendant le départ, nous avons demeuré à terre, à l'exception des dames. Quand tout fut prêt, nous nous sommes embarqués; le navire ne jaugeant pas plus de loO tonneaux, car on n'avait pas pu s'en procurer d'autre, nous étions forcément très entassés, étant plus de cent, et nos soulTrances, bien que légères en comparaison de celles que nous avions endurées à terre, n'étaient |»as cependant finies. Il n'y avait qu'une seule petite cabine, qu'on donna aux dames. La traversée jusqu'à Mozam= l)iquc ne dura heureusement pas plus d'une semaine; pendant
i. Nous n'alteignîmes Saint- Augustin que le lendemain vers midi. Je trouve dans le manuscrit de M. Date la note suivante : <' Un de nos marins a trouvé h l'existence qu'on mène à Madagîiscar un tel charme, charme que pour ma part je ne puis découvrir, qu'il resta dans cette île de son plein gré ». On m'a raconté qu'un navire venant de l'Inde, qui toucha h la baie de Saint-Augustin en 1799 ou 1800, y a trouvé un ancien naufragé du Winterton qui, lorsqu'il vint à bord, était dans un état d'effarement extraordinaire. Je n'ai pas à ce moment prêté une grande attention à ce récit que j'ai cru être le résultat d'un malentendu et je n'ai pas fait de recherches particulières à ce sujet; aujourd'hui, je n'ai plus les moyens d'en faire, mais, si l'occasion se présente, je tâcherai de me renseigner alîn d'écrire l'histoire de cet individu.
CONCEHNANT MADAGASCAR 411
Les naufragés restèrent deux nnoîs environ a Mozambique; pendant ce temps, il en mourut à peu près le tiers : il y eut en effet trente décès. Le navire affrété pour le compte de la Compagnie des Indes, qui devait les conduire à Madras, ne fut prêt que le 10 juin 1793; ce navire, qui ne jaugeait pas plus de 250 tonneaux, ne put les prendre tous et il en resta à terre une vingtaine que le navire le Glourester, envoyé à leur secours de Bombay, rapatria peu après.
Us touchèrent à Anjouan pour y prendre des provisions le 13 juin et furent fort amusés par la masse de « Ducs » et de « Lords » qui envahit leur navire, présentant des certificats où Ton lisait : « Le duc d'Y... a de bonnes chambres à louer »; <( Lord M... blanchit très convenablement » ; « Lord L... fournit de bons fruits à des prix raisonnables », etc. En réalité, ces certificats ne sont pas parfaitement véridiques et leurs titulaires sont pour la plupart de francs coquins, ils restèrent dans cette île une semaine, puis firent voile pour l'Inde. En route, ils furent attaqués par des corsaires français qui prirent à leur bord M. Dale, une trentaine de passagers et le capitaine portugais et les déposèrent à Tutticorin, sur la cote de Malabar, d*où M. Dale gagna Madras où il arriva le 20 août 1793.
Quant à notre navire, à bord duquel étaient montés quelques uns des Français, il fut conduit par eux à l'Ile de France comme prise; les naufragés reçurent la meilleure hospitalité dans cette île et obtinrent, après un certain temps, la permission de se rendre à Madras,
le désastre du Winterton ronnu à Bombay, le Gloucestei\, capitaine Billamore, fut envoyé à son secours avec une ^Tanile provision de vivres et de véleinenls. Parti <le Hoiiibay le 2 juin 17i>3, le capitaine Billamore est arrivé à la baie de Sainl-Auguslin le 17 juillet; les naufrages avaient quitté celte baie deux mois auparavant à bord d'un navire porlugais que le gouverneur de Mozaml>ique avait gém'reusemenl mis à leur disposition. Le Gloucestcr quitta Saint-Augustin 1«' 5 août et anivii peu de jours après à Anjouan, où il trouva un midshipman, M. Jolly, et dix marins que le navire portugais qui, en allant dans llnde, avait touch»'* à cette île j^our prendre des provisions, avait laissas à terre parce qu'ils étaient malades. Le sultan d'Anjouan et les habitants les avaient fort bien traités. Le Gloucebtcr les prit à bord et 1rs mena à Madras, où ils sont arrivés le 13 septembre 171»:^. Cette lettre donne ensuite quelques détails sur la manière dont les naufragés ont été accueillis à Saint-Augustin et qui sont un très court résumé du récit ci-ilcssus reproduit in extenso. — 11 est aussi parlé de ce naufrage in Shij,irrccks and Disasters at sea (Edimbourg, 1812) et in EUis' Ilistory of Madagascar, t. II, 1830, p. 95-105.
forces réunies des Anjouanais n'étaient pas arrivées à les chasser. A une incursion précédente, ils avaient débarqué auprès de la ville même d'Anjouan et avaient incendié un petit village ap;js l'avoir pillé entièrement, faisant périr tlans les flammes tous ses habitants, hommes, femmes et enfants. Leur cruauté envers leurs prisonniers anjouanais est horrible; ils les coupent en morceaux ou ils les mutilent de sorte qu'ils ne puissent à l'avenir prendre les armes contre eux; un de ces pauvres mutilés, qui est souvent venu à bord du 'DedaluSy avait les deux mains et l'oreille droite tranchées par ces monstres.
A la demande du roi d'Anjouan, au commencement de novembre 1798, le commodore envoya le brick VOrestes dans l'Est pour détruire Demani [Domoni", les Anjouanais promettant d'attaquer les Malgaches lorsqu'ils abandonneraient la ville. UOrestes jeta l'ancre devant elle et la bombarda pendant deux heures, sans grand effet; la plupart des babitants cependant en sortirent, poussant devant eux leur bétail, mais les Anjouanais ne les attaquèrent pas. UOrestrs quitta alors la baie et les Malgaches rentrèrent <lans la ville. C'est ainsi que se termina cette affaire. Les Malgaches étaient venus à Anjouandans de grandes pirogues *.
Le 11 novembre, nous mîmes à la voile, avec le Léopard et VOrestes, le Dédains remorquant la prise du Léopard, qui nous causa beaucoup de désagréments...; nous arrivâmes le 27 à Brava (A voyage from England to tbe Hed-Sea and along the
1. Ces invasions de Malgaches dans les îles Goraores ont continué au .MX»* siècle. Ainsi, on sait (jue h? sultan d'Anjouan a envoyé, en 1812, au Cap de Bonno-Esix'Tance un ambassadeur pour demander au gouverneur aide et protection contre les indigènes de Madagascar qui, depuis une série d'années, venaient en pirogues, par expéditions de plusieurs milliers de guerriers, ravager et piller son île, incendiant les villes et les
fournir tous les ans à ces iles les marchandises d'Europe dont elles pouvaient avoir besoin.
Dès lors, les marchands français qui faisaient du commerce avec les Indes, établirent leurs comptoirs dans Tlle de France où les affaires devinrent très actives et très importantes, de sorte qu'elle fut plutôt un entrepôt commercial qu'une colonie agricole. La population s'accrut si vite que les vivres produits dans le pays ne surfirent plus.
Le gouverneur et Tintendant avaient abusé de leur pouvoir d'une manière si arbitraire que beaucoup d'habitants avaient le plus vif désir de s'en affranchir et attendaient avec une grande impatience les résultats de la révolution française commencée en 1789. A cette époque, le gouverneur était le lieutenant général Conway; l'intendant, M. Dupuy, qui avait été précédemment conseiller au Chàtelet de Paris et qui était un homme fort aimable et très intelligent, avait su, par sa douceur et sa politique cependant énergique, se concilier la confiance et la sympathie des colons; M. de Macnamara, qui avait commandé dans la dernière guerre les forces maritimes, avait, à juste raison, la réputation d'un officier brave et capable et était l'adversaire déclaré de la révolution.
Un navire, parti de Bordeaux à la fin d'octobre 1789 et arrivé à l'Ile de France à la fin du mois de janvier suivant, apporta la nouvelle du grand pouvoir que l'Assemhlée nationale s'était arrogé. Le capitaine du navire, les officiers et tout l'équipage portaient la cocarde aux trois couleurs; lorsqu'ils débarquèrent avec cet emblème révolutionnaire et qu'ils racontèrent les derniers événements survenus en France, la révolution éclata instantanément dans toute la colonie et la cocarde aux trois couleurs fut généralement adoptée. Quelques
jeunes gens, désirant profiter de ce moment d'effervescence, v. 27
bord, les matelots le livrèrent aux grenadiers qui remmenèrent à terre et le firent comparaître devant les autorités de la oolonie, qui siégeaient alors dans Téglise, demandant avec force cris qu*il fût puni. L^efTervescence parmi les soldats était telle qa*il ne fut pas possible de les apaiser, et les autorités jugèrent nécessaire, pour sa sûreté, de lui faire subir plusieurs interrogatoires et de renvoyer en prison; ils espéraient ainsi apaiser la fureur des soldats qui, malheureusement, décidèrent de Vy conduire eux-mêmes. Pendant le trajet, M. de Macnamara, passant devant la porte d*un horlojsrer qu'il connaissait et la voyant ouverte, se précipita dans la boutique, espérant échapper aux forcenés qui l'escortaient et, avec ses pistolets, les intimider, mais ses menaces ne firent que les exaspérer davantage; se jetant sur lui, ils le massacrèrent, meurtre horrible dont le souvenir remplit encore les habitants de Tlle de France d'indignation; il faut ajouter cependant que, tandis qu'en France le sang de tant d'innocentes victimes coulait à flots, aucun autre forfait n'a été perpétré pendant tout le cours de la révolution.
1791. — M. de Conway ayant résolu de partir pour la France, fut remplacé momentanément par M. de Cossigny, qui était le gouverneur de l'Ile Bourbon.
1792. — M. de Malartic, que le roi nomma gouverneur général à la place de M. de Conway, arriva à l'Ile de France en juin 1792. Les colonies étaient alors gouvernées par des assemblées coloniales dont les décrets avaient force de loi, lorsqu'ils avaient reçu la sanction du gouverneur qui représentait l'État et qui avait le commandement des forces militaires et la direction du département de l'intérieur. L'intendant était chargé de l'administration des finances.
1793. — Lors(jue la nouvelle de la prise du pouvoir par
chute de Robespierre et la fermeture des clubs de Jacobins en France furent connues à Tlle de France, FAssemblée coloniale, qui avait déjà repris de l'autorité à la suite du revirement qui s'était opéré dans Tesprit public, s'affranchit du joug de « La Chaumière b, qu'elle fît fermer et dont elle fit arrêter les trente principaux membres qui furent immédiatement envoyés en France. La guillotine fut enlevée de la place publique et les prisonniers furent mis en liberté, sans passer par un jugement pour lequel, dans l'opinion générale de la colonie, il n'y avait pas de raisons plausibles.
1793. — Les informations qu'on avait reçues à l'Ile de France au sujet du décret accordant la liberté aux esclaves, causaient aux colons la plus grande inquiétude, autant à cause de leur attachement à la France qu'à cause des malheurs qui s'ensuivraient certainement le jour où une semblable mesure serait mise à exécution. Les événements de Saint-Domingue faisaient en effet prévoir les terribles conséquences qui en résulteraient.
Les planteurs étaient donc effrayés de l'avenir, sachant que leur existence serait précaire aussi longtemps que le décret ne serait pas annulé; peut-être avaient-ils l'idée qu'ils seraient plus heureux s'ils dépendaient d'un gouvernement qui les protégerait. Quant aux commerçants, ils gardaient de l'attachement pour la France, tout en désirant néanmoins que la mise à exécution du décret fût retardée le plus possible, mais sans vouloir se compromettre dans cette affaire et décidés à ne pas s'y mêler au cas où il viendrait à ce sujet des ordres officiels et péremptoires.
1196. — Tel était l'état des esprits, lorsqu'arriva, le 18 juillet, une escadre de quatre frégates, sous le commandement du vice-amiral Sercey, ayant à bord deux agents du Directoire,
Informés de cet événement et voyant que les soMats restaient tranquillement dans leurs quartiers, les habitants se contentèrent d'insister pour que les. agents se réembarquassent de suite, et les membres de la commission, ayant obtenu d'eux qu'ils se soumissent, les accompagnèrent afin de les sauvegarder contre la fureur populaire : ils partirent sur un sloop, le Moineauj qui les transporta aux iles Philippines, probablement afin de les mettre le plus loin possible de la France. Ce départ eut lieu avec Tautorisation du général Malartic, qui n'a cessé pendant toute cette écliaufTourée d'assister aux séances de l'Assemblée coloniale.
Le Moineau^ ayant reçu en douze heures toutes les provisions nécessaires à la traversée, mit à la voile pour sa destination, mais, le lendemain de leur départ, les deux agents, ayant revêtu leur costume « directorial », haranguèrent l'équipage qui, à leur instigation, se révolta contre le capitaine et consentit à faire voile pour la France, après avoir touché à Madagascar pour y prendre les provisions nécessaires à un voyage aussi long.
La colonie, une fois débarrassée de la présence de ces deux agents, témoigna sa gratitude aux chefs militaires et aux troupes qui avaient refusé de leur obéir et de verser le sang de leurs compatriotes; tous les habitants s'empressèrent de faire des dons aux soldats, et le bon ordre réjijrna sous l'administration des autorités constituées. La nouvelle de ces événements fut immédiatement envoyée en France en même temps qu'une adresse de l'Assemblée coloniale aux deux Conseils et au Directoire, rendant compte du renvoi des deux agents et présentant naturellement les affaires de la colonie sous le jour le plus favorable.
Le danger imminent auquel ils auraient tous été exposés à la
426 OUVRAGES ANaSNS
suite de rémancipation subite des esclaves, avait amené Tunion de tous les habitants de la colonie qui, après le départ des agents du Directoire, se livrèrent à des réjouissances dans toute nie; mais, bien peu de temps après, la discorde se mit de nouveau parmi eux pour des questions d*intérét, et quelques méchants individus, toujours prêts à fomenter le mal, chercheront à troubler de nouveau Tordre avec Taide des soldats de la garnison, qui, malgré les preuves de reconnaissance que les colons ne cessaient de leur donner, abusèrent de leur bienveillance : ayant des relations avec des négresses, ils conçurent le projet de proclamer la liberté des esclaves afin d'aiTranchir leurs maîtresses.
1797. — L'Assemblée coloniale, qui veillait avec soin au bien de Tile, ayant été informée des nouveaux dangers qui menaçaient la colonie, réussit à obtenir du gouverneur général Malartic Tordre d'envover à Batavia tous les soldats arrivés avec les agents à bord de la flotte du vice-amiral Sercey, ce qui fut fait vers la fin de Tannée 1797, sous le prétexte d'aller au secours d'une colonie amie que menaçait Tennemi commun.
179S. — En cette annéo, arriv^Tcnt à Tlle de France deux
ambassadeurs dr Tijn)oo Sultaun [Tippoo Saëb], qui vinrent
demander des secours au gouverneur de Malartic contre les
Anglais, en même temps (ju'il sr mettait en relations avec le
général Bona|»arte.
1/Assombléo coloniale avait réduit le nombre de soldats composant la «.^irnison de Tlle de France dans Tespoir qu'il serait plus facile d'y maintenir la discipline et Tobéissance, et, en effet, Tîle fut tranquille jusqu'en mai 1798, mais, à cette épocjue, ces soldats ayant formé le projet de proclamer Taflranchissement «les noirs, l'Assemblée obtint du général Malartic Tordre d'embarquement de deux compagnies de grenadiers à
bord de la frégate La Seine^ qui était en partance pour une croisière; comme les grenadiers sont Tàme des régiments français, leurs frères d'armes, se rendant compte par cet ordre que leur complot était découvert, jugèrent qu'il était nécessaire de mettre de suite à exécution l'insurrection qu'ils complotaient depuis si longtemps et représentèrent aux grenadiers que Tordre d'embarquement avait été obtenu du général par surprise et qu'on ne les faisait pas partir pour une simple croisière, mais qu'on les envoyait à Tippoo Saëb, dont la cruauté et la despotisme étaient bien connus de tous, et que leur départ avait été décidé par l'Assemblée coloniale dans le but de les faire périr. Les grenadiers se laissèrent facilement persuader et refusèrent de s'embarquer. Le général Malartic leur exposa les conséquences de leur refus d'obéissance et poussa la condescendance jusqu'à leur assurer qu'on ne les débarquerait point dans les États de Tippoo Saob et qu'ils n'avaient d'autre mission que de renforcer l'équipage delà Seine^ qui partait pour une croisière et dont ils partageraient avec cet équipage, pour leur plus grand bénéfice, les prises qu'ils feraient. Ils ne voulurent rien entendre. Le général les menaça alors de punitions sévères; ils lui répondirent insolemment et, malgré les efforts de leurs officiers, ils entraînèrent tous leurs camarades dans leur mutinerie et prirent les armes, s'emparant de huit pièces de campagne qui étaient dans leur quartier et brisant les portes de l'arsenal où étaient gardées les cartouches et les gai^ousses; heureusement, les officiers, qui étaient pour la plupart attachés aux colons par les liens du sang et avaient des propriétés dans l'île, réussirent à les empêcher de sortir du quartier en armes et évitèrent de la sorte qu'ils commissent quelqu'acte de violence. La nuit se passa ainsi. La nouvelle de leur rébellion fut vite connue et des ordres furent envoyés partout pour que tout homme capable de
des pens intéressés à sa prospérité et dont le gouverneur était en plein accord avec TAssemblée coloniale, nommée chaque année par tous les colons, recouvra sa tranquillité.
Cependant, la discorde ne tarda pas à se mettre entre les habitants, lorsque les deux conseils des Cinq-Cents et des Anciens édictèrent les lois relatives au paiement des dettes contractées en papier-monnaie, dont la dépréciation était devenue telle que les billets émis à Tlle de France par les administrateurs ne valaient pas plus que la dOOO« partie de la somme nominale. Les créanciers se réjouirent de ces lois qui les favorisaient et en demandèrent l'application immédiate; les débiteurs, au contraire, soutenaient avec raison que les délies contractées dans la colonie l'avaient été dans des circonstances toutes différentes de celles contractées en France et que, par conséquent, il serait injuste de leur appliquer les mêmes lois. L'Assemblée coloniale tâcha d'accorder ces intérêts différents et, tenant compte du passé, fîxa un mode de paiement qui était basé sur la justice, mais les créanciers, se jugeant lésés par cet arrangement, complotèrent la dissolution de l'Assemblée afin d'avoir une loi qui leur fût plus favorable et, aveuglés par leur intérêt, sans réfléchir aux cons6(|uences de leur conduite, ils s'associèrent à tous les mécontents et « Sans-Culottes » de la Colonie qui étaient toujours prêts à prêter la main au désordre et à l'insurrection.
La conspiration éclata dans l'après-midi du 4 novembre 1799 dans le Port «lu Nord-Ouest [Port-Louis], à trois heures, au moment où la population faisait la sieste. Entendant le rappel qu'on battait dans le faubourg où habitaient la plupart des conspirateurs, le gouverneur Malartic envoya un de ses aides de camp pour le faire cesser et la municipalité, également inquiète, prêta son appui au général. L'aide de camp et l'officier muni-
CONCERNANT MADAGASCAR 43i
Les habitants respectables de la ville s'enfuirent pendant la nuit pour échapper à la fureur des conspirateurs, qui disposèrent les canons et la troupe de manière à empêcher les habitants de rintérieur de revenir avec les transfuges leur livrer combat.
Les habitants de Tintérieur de Tile avaient bien en effet le désir de rétablir Tordre dans la ville, mais ils jugèrent qu*il ne fallait pas se hâter et, après s'être consultés, ils décidèrent de marcher en masse contre les rebelles, partant chacun de leurs quartiers respectifs le 6 novembre. Ce délai donna aux conspirateurs le temps de réfléchir et il s'opéra dans leur esprit un revirement, si bien que ceux qui s'étaient unis aux « Sans-Culottes » dans le but d'obtenir le remboursement intégral des dettes contractées envers eux à l'époque de l'énorme dépréciation du papier-monnaie, ayant réfléchi aux conséquences que pouvait avoir leur conduite inconsidérée, en furent fort efl^rayés et refusèrent de livrer combat aux gens de l'intérieur lorsqu'ils vinrent rétablir l'ordre, et les « Sans-Culottes » qui, en somme, étaient peu nombreux, se voyant abandonnés, n'opposèrent pas de résistance. On se contenta d'expulser les principaux meneurs, qu'un navire, VHippolj/te, emmena en France le 13 novembre.
Ayant chassé les agents du Directoire et renvoyé les soldats de la garnison, ayant refusé d'accepter la loi relative à l'abolition de l'esclavage, n'ayant plus d'Assemblée coloniale, qui venait d'être dissoute, mais voulant néanmoins rester colonie française, les habitants résolurent de faire élire par les assemblées primaires une nouvelle Assemblée coloniale, composée de 21 membres (au lieu de 31, qui était un nombre réellement trop élevé), 14 pour la campagne et 1 pour la ville, assemblée qui fut chargée d'administrer la colonie avec la sanction du général Malartic
Hôpital 53892 piastres.
Administration 27216 —
Marine du port et Gayenne (bateau servant
de prison) 10163 —
Six cents rationnaires 28758 —
Les noirs de la République 27 632 —
Pensions pour diverses personnes 1 229 —
Diverses menues dépenses 1 897 —
Jardin de la République (M. Géré) 927 —
Piastres fortes (espagnoles). 514208 piastres.
ou environ 3000000 francs.
Par une loi de rAssemblée coloniale, le blé de Tlle de FraRce est pris dans les Magasins publics au prix de 4 piastres le quintal; le riz étranger varie de 1 à 4 piastres le quintal, mais celui de Tlle ne vaut jamais moins de 2 piastres, étant meilleur et plus frais (Grant, History of Mauritius, pp. 524-532 et 559-568).
ÉTAT DE L'AGRICULTURE DANS L'ILE DE FRANGE, kn 1800
Le sol de l'Ile de France est de valeur très inégale. Quoique le climat soit favorable aux productions coloniales, toutes les cultures n'y ont pas réussi ^ On y a d'abord fait des plantations de café qui sont faciles et peu coûteuses à établir et à cultiver, mais, la culture du coton ayant paru plus profitable, elles ne se sont pas autant développées qu'on l'eût cru tout d'abord.
Au coton, pour la même raison, on a substitué l'indigo qui a eu la vogue à son tour. Enfin, les premières plantations de cannes à sucre ayant donné des profits extraordinaires, tous ceux qui disposaient d'une chute d'eau propre à faire marcher un
1. Les habitants de l'Ile de France se plaignent que le sol ne soit pas très fertile; la V(fTité est qu'ils l'épuisent, ne le laissantjaraais en jachères et ne le fumant pas.
Le prix du pain et du vin, dans ce temps de guerre, est variable; il est quelquefois de quatre à huit fois plus cher qu en Europe.
Une plantation, toute défrichée, se vend environ 35 000 francs (moitié comptant), avec une trentaine d'esclaves des deux sexes évalués en moyenne 750 francs Tun ; elle suffit i faire vivre une famille très confortablement.
L'Ile de France importe d'Europe tout ce qui lui est nécessaire, excepté les toiles et cotonnades qui viennent des côtes de Coromandel et du Bengale et la porcelaine et la soie qu'on apporte de Chine; une partie du blé est produit dans les deux îles sœurs et le surplus arrive d'Europe sous forme de farine ou de biscuit; on va chercher le riz, en outre de ce qu'on cultive dans l'île même, à Madagascar et dans d'autres ports de l'Océan Indien. Quant aux esclaves, ils sont originaires de Madagascar ou de l'Afrique.
En 1779, toutes les affaires se traitaient soit en échange de productions du pays, soit en piastres espagnoles d'une valeur de six francs environ; il y eut plus tard du papier-monnaie émis par les administrateurs de la colonie au nom de la République française, mais, comme sa valeur allait en diminuant constamment, l'Assemblée coloniale lui assura en 1798 une valeur fixe par une réserve de marchandises destinées à son remboursement. A ce moment, la valeur effective de ces billets était tombée au millième de leur valeur nominale : un billet de 40000 francs valait en tout et pour tout 10 francs; c'est sur cette base cjuc leur rachat fut lixé.
Le projet d'établir un entrepôt général dans l'Ile de France n'a pas eu de suite : i" parce qu'il est plus avantageux de s'appro-
drait alors inhabitable. Aujourd'hui, en 1800, il y a (;ncore plus de la moitié de l'Ile de France boisée.
visionner aux lieux mêmes de production; 2^ parce que, les marins indiens ont beau être beaucoup moins payés que ceux d'Europe, il n'en résulte pas que la navigation par navires de rinde soit plus économique ou plus avantageuse que celle par les nôtres, qui naviguent mieux et dont les équipages ne comportent pas le tiers des matelots qu*exigent les boutres d'Orient.
En réalité, son principal avantage consiste dans sa situation et ses ports, qui en font un point d'appui excellent pour une nation maritime (Grant, History of MauriiiuSy pp. 668-571).