Dans le manuscrit, il y a par erreur
CONCERNANT MADAGASC.\R 493
craignons que la présente ne vous parvienne pas, comme vous le comprendrez facilement par ce qui va suivre. Soyez toutefois assuré que nous ne négligerons aucune occasion de vous envoyer toutes les nouvelles que nous pourrons et nous souhaitons de grand cœur qu*elles soient meilleures que celles que nous avons eu à vous communiquer jusqu\à présent. Plaise à Dieu qu'il en soit ainsi !
Je vous ai déjà dit, monsieur, que le pays où nous sommes établis est absolument stérile, sans bonne terre où Ton puisse cultiver des grains ou des fruits et sans pâturage; il n'y a que du sel et du sable, et le bétail qu'on y amène y meurt de faim; en eflet, il ne tombe pas de pluie ici : pendant tout notre séjour nous n'avons pas eu dix bonnes averses. Toutes les graines que nous avons mises en terre, ainsi que les ceps de vigne que nous y avons plantés, ont été brûlés par le soleil dès qu'ils ont poussé ou bourgeonné. Il faut ajouter, en outre, qu'il n'y a ici aucun articlede commerce et qu'il n'y a pas à compter en trouver dans l'avenir. Nous avons été jusqu'à 100 milles dans le nord et dans le sud, et nous n'y avons vu aucun de ces produits qu'on vous avait signalés dans un rapport mensonger. Prenant tous ces faits en considération, je me suis résolu à partir sur le Friendship, emmenant avec moi MM. Ilumphrey Mors, Powle Waldegrave, droguiste, notre maître charpentier et Lewis Hall, de sorte que, si quelque événement survenait, ils fussent à mes côtés pour me donner leur avis, sans tarder.
C'est le 28 décembre dernier que nous avons mis à la voile avec l'intention d'aller à Assada [baie d'Ampasindaval et, chemin faisant, d'explorer la cote; dans ce but, j'avais })ris avec nous notre chaloupe, de sorte que j'étais bien équipé. Mais, dès que nous fûmes sortis des bancs de sable qui encombrent la baie de Saint-Augustin, au lieu de longer la côte, le
lé^mes, fruits, etc., et que les habitants étaient affables et hospitaliers.
Nous quittâmes le navire vers huit heures du soir, par une nuit calme, mais noire; il nous fallut gouverner à Faide de la boussole, qu*on éclaira avec une mèche allumée. Au point du jour, quoiqu'on eût ramé toute la nuit, nous constatâmes que nous étions à peu près à la même distance du rivage qu'à notre départ du navire, mais à 8 heures, la brise ayant fraîchi, nous hissâmes la voile. A 10 heures, le vent venant du sud-ouest commença à souffler avec une très grande violence, accompagné de coups de tonnerre, d'éclairs et de pluie : ce fut une très grosse tempête et il nous fallut caler la voile à mi-màt. A trois lieues de rUe, ayant tout à coup rencontré des bancs de sablo et des récifs sur lesquels il n'y avait pas plus de six pieds d'eau el où la mer déferlait furieusement, ne pouvant songer à retourner en arrière, nous dûmes faire force voiles et, en moins d'un mille, lofer sur un rocher, puis laisser porter sur un autre; en beaucoup d'endroits, il n'y avait pas plus de quatre pieds d'eau et notre chaloupe en calait plus de trois. A la fin, gnke à Dieu, nous avons franchi cette barrière de récifs et alors nous n'avons pas trouvé de fond par 50 brasses, sauf le long même des rochers où, sur une largeur de quelques mètres, il y avait de 10 à 12 brasses. Nous avons échappé par miracle à un grand danger, Dieu en soit loué! nous lui en serons i\ jamais reconnaissants.
Enfin, à deux heures de Taprès-înidi, nous avons abordé l'île sains et saufs; sur le rivage, il n'y avait qu'une pauvre cabane, d'où sortit un noir qui, en nous voyant, prit la fuite, abandonnant son mobilier et ses ustensiles, auxquels, du reste, nous n'avons |)as touché. L'après-midi, il plut beaucoup et nous avons tous été mouillés jusqu'aux os. Pour nous réchauffer un
CuNCEItNAXT WADAiiASOAH 4l»7
non plus des vaches que nous avions tuées. Après être restés quelque temps clans cette ville, M. Lamberton et ses compagnons revinrent auprès de nous : M. Morse était malade au moment où Lamberton était parti, c'est pourquoi il ne 1 avait pas accompagné. Il était environ minuit lorsqu'ils arrivèrent, escortés de six noirs qui apportaient les objets mentionnés ci-dessus et aux(|uels nous donnâmes une récompense. Ces noirs passèrent la nuit dans notre camp et promirent de revenir le lendemain avec de plus amples provisions pour trafiquer avec nous. Mais les circonstances ne nous permirent pas de les attendre; le délai (|ui nous avait été fixé pour être de retour au navire était déjà expiré, de sorte que le lendemain de bonne heure, aussitôt «pie notre hanjue fut à Ilot, nous démarrâmes et nous nous dirijreîlin(»s vers Touest. Deux heures après, nous avons aperçu le navire qui était à environ quatre lieues de terre. Nous marchions rapidement, poussés par un vent du nord, quand tout à cou[) nous hiitàmes contre un banc de récifs; il faisait heureusement beau et le flux nous était favorable, de sorte (|ne nous nous sommes facilement tirés de ce mauvais pas et avons laissé tomber notre jrrappin pour ne pas être entraînés par la marée. Une heure après, nous Tavons levé et avons remis à la voile; nous avons de nouveau touché sur un écueil et nous sommes trouvés (Mivironnés de roches de tous côtés, ne sachant quel parti prendre; nous avons heureusement trouvé un endroit où nous avons pu jeter le grappin, au moment où il s'éleva une tempête qui fit grossir la mer; nous y sommes restés jusqu'aux hautes eaux et alors, nous en remettant à la irràce de Dieu, nous sommes partis, car le navire, qui se trouvait sous le vent à nous, ne nous voyait pas, et il nous fallait courir le risque puisque, si nous ne Tattei^rnions pas, c'était la mort ^l'un côté comme
de l'autre. Il plut à Dieu de S(^ montrer une seconde fois misé- V. 32
CONCERNANT MADAGASCAH 499
ne l'exigeait, vu que ses conventions étaient d'aller directement du port de Londres à Atchin, et il formula diverses autres objections impertinentes. Je lui dis alors qu'il savait quelles étaient mes intentions en entreprenant cette exploration et que, s'il ne voulait pas aller à Assada, il nous ramen;\t à la haie de Saint- Augustin, oh se trouvait mon point d'attat^lie. Le vent était favorable pour cette traversée et nous avions comme vivres à bord six quintaux de viande de bceuf ; mais les gens de l'équipage objectèrent que, tout le pain et tous les pois étant consommés, on ne pouvait aller sans léprumes ni céréales. Je h's laissai alors libres de faire comme ils l'e^ntentlraient, no voulant plus sous aucun prétexte me mêler de leurs alTaires. Ils ne furent pas tous du mémo avis, les uns pensant qu'il sorail bon certainement de relâcher à Anjouan, mais qu'il fallait d'abord essayer de gagner la c(Me de Mozambi(|uo, où ils vendraient une partie de leurs vins ot, avec l'arp^ent de cette vente, achèteraient des provisions à Anjouan. Je crus devoir les avertir que c'était peine inutile, vu qu'ils ne trouveraient point à s'y ravitailler. On perdit dix jours h chercheur à exécuter ce projet; quand, d'après leurs calculs, ils se croyaient à moins de \l\ lieues de terre, espérant l'atteindre dans la nuit, ils fureni le lend<'main matin tout surpris d'en Atre à 80 lieues et d'(Mre en vue de Mayotte, ce qu'ils attrihu«>renl à un fort courant.
Nous louvoyâmes dans ces |)arapîs [>endant quatre à cinq jours, sans pouvoir atterrir ni à Anjouan, ni à Mayotte, et, lorsque nos vivres furent presque entièrement consommés, nous reprîmes, sans avoir rien fait, la route de l'île Saint-Laurent [Madagascar].
Dans cette traversée de retour, nous avons longé la terre, sans avoir à craindre les récifs et les bancs de sable qui sont plus au larpe. Nous arrivàines h la rivière de Priscilla [Ralinenla]
CONCEHNANT MADAGASCAH 501
Et maintenant, Monsieur, je ne saurais trop vous dire combien le cœur me saigne en voyant le triste état dans le([uel je trouve à mon retour notre pauvre établissement. C'est une lugubre histoire que j'ai à vous raconter, comme vous le verrez si vous voulez bien l'entendre. Au moment de mon déftart, j'avais laissé à l'établissement 40 vaches et 160 autres sous la garde d'Andia Pela [Andriampela], d'Andia Soris i^Andriantsoritsa], d'Andia May [Andriamay] et d'autres chefs de pays, avec l'ordre que Bos gens fissent venir ici au fur et à mesure des besoins autant de ces bêtes qu'il leur serait utile, soit pour les ganler sur pied, soit pour les abattre et en saler l» viande. Conformément à cet ordre, cjuatre jours après mon dépari, mon lieutenant Samuel Levett envova John Stocke et John North avec un noir et deux boys pour amener ici une partie de notre bétail et aussi pour en acheter d'autre, aussi bien comme réserve que pour lu consommation courante, les animaux que nous gardions auprès de notre camp étant pitoyablement maigres et peu en état d'être mangés. Nos hommes ramenèrent 27 de nos bètes en assez bon état et 16 vaches grasses qu'ils avaient achetées f)our deux rangs de«t vacca »ivakanaj l'une ;je leur avais donné assez de ces perles pour en acheter loO. En revenant, ils rencontrèrent [dusieurs noirs d'Andia Pela [Andriampela^ rt d'autres chefs, dont ils ne se méfièrent pas et qui les assaillirent à l'improviste et les massacrèrent, et les 16 vaches grasses qu'ils venaient d'acheter leur furent enlevées; (juant aux 27 autres, notre noir et les boys qui purent s'échapper les amenèrent en bonne condition à l'établissement, où elles furent abattues ainsi que celles qu'on possédait déjà, et leur viande fut préparée pour être conservée. C'est tout ce qu'avaient nos gens pour leur subsistance.
M. Beade partit à la tète d'un petit détachement pour savoir ce que nos hommes étaient devenus. A une dizaine de milles dans
CONCERiNANT MADAGASCAR 503
retrouvé que soixante-trois en vie* dont vingt tout au plus valides ; tous les autres sont gravement malades et en pitoyable état. La plupart meurent faute d*un bon médecin et de médicaments; celui que nous avons est Thomme le plus indigne qu'on puisse voir. Je vous ai déjà parlé de lui, et je me promets d'exprimer le vœu qu'on prenne à Tavenir des mesures, si votre intention est que nous restions ici ou à Mayotte, afin que les hommes ne meurent pas comme des bétes faute de soins. Autrement, ils se décourageront et n'auront pas le cœur d'affronter les dangers auxquels nous sommes continuellement exposés. Que Dieu dans sa miséricorde nous ^arde!
Leur malheur n'eût pas été complet s'ils n'eussent en même temps cruellement souffert de la famine; ils n'avaient par jour que 4 livres de bœuf salé pour leurs repas et rien d'autre, de sorte que, pour ne pas mourir tout à fait de faim, ils dévorèrent les peaux des animaux qu'ils avaient tués, peaux qu'ils avaient conservées et dont naturellement ils gaspillèrent plus qu'ils n'en mangèrent. Comme mon lieutenant était fort malade et incapable par conséquent d'exercer une surveillance quelconque, les colons devinrent insolents et indociles, disant tout ce qui leur plaisait sans que personne osât les réprimander.
Tel est l'état déplorable dans lequel j'ai trouvé notre colonie à mon retour. Quant à nous, nous n\avions plus de provisions que pour quatre jours, et, s'il n'avait plu à Dieu de nous conduire ici aussi à {propos, nous eussions péri en mer faute de vivres, et nos compagnons restés à terre n'eussent pas eu un sort beaucoup meilleur.
Le lendemain de notre arrivée, nous avons décidé en Conseil
1. Dans la partie de la lettre suivante, où sont relatés ces mômes événements et que nous avons naturellement supprimée, il est dit qu'il ne restait plus que 30 hommes, 11 femmes et 18 enfants.
CONCERNANT MADAGASCAH 505
dients; en fouillant parmi les vieux fers, nous avons fini par en trouver un qui nous a servi de levier, sinon nous aurions été obligés d*enterrer une partie de nos objets et de les abandonner.
Nous avons mis une quinzaine de jours pour faire nos préparatifs et tout porter à bord, après quoi j'ai de nouveau envoyé la chaloupe dans le nord avec MM. Morse et Lamberton, qui ont emporté toutes les marchandises dont je pouvais disposer, c'est-à-dire 470 rangs de « vacca » [vakana], 200 « rangoes » [haranga], 1 500 « samysamies >» [samsams], ces deux derniers articles peu demandés, et un stock de perles de verre de Venise pour acheter des céréales ; avec ces marchandises, ils ont pu se procurer 68 vaches, plus ou moins grasses, et 14 chèvres. Ils ont été de retour le 1" mai, avant été absents une quinzaine de jours. Pendant ce temps, j'avais fait porter à bord avec nos embarcations tous les boulets de canon, toute la ferraille, etc. Aussitôt l'arrivée du bétail, on s'est occupé de faire de l'eau et du bois et on a abattu les bœufs et fait les conserves de viande. Aujourd'hui, tout est h bord, de sorte qu'on ne peut pas dire (|ue nous ayons perdu une seule heure par notre faute. Tel est l'emploi de notre temps ilepuis le 12 mars, jour où nous avons été de retour à Saint- Aufïustin, jusqu'à aujourd'hui.
Le navire a donc maintenant comme provisions tant pour nous que pour les hommes du bord : 26 quintaux d'excellent bœuf et près de 6 quhitaux de produits du sol. Jusqu'à présent nous avons tous vécu sur les déchets et les bas morceaux. Que Dieu nous bénisse!
Nous ne pouvons vous donner aucune nouvelle du James. Je vous ai avisé précédemment que ce navire avait l'ordre d'être de retour à Saint-Augustin au plus tard à la fin du mois de mars, et cependant il n'est pas encore ici, de sorte que nous sommes
CONGEHNANT MADAGASCAR 507
ces perles qui n'ont coûté que 2 tarées [2 francs environ]* par rang et un autre lot pareil que M. Honevchurch m'a donné, je n'ai pas acheté moins de 100 tètes de bétail grand et petit, et encore les ai-je payées un prix excessif [6, 8 et même 10 rangs par bête]; sans cela, n'ayant pas les moyens de nous procurer des vivres, nous serions tous morts de faim, aussi bien les colons à terre que les marins à bord des navires. En eflet, notre stock de marchandises était épuisé et nous n'avions notamment plus de fil de laiton, qui est un des articles le plus demandés; quant aux « rangoes > [haranga] et aux « samysamies » [samsams], les indigènes ne les acceptaient qu'à des taux excessivement bas, d'autant plus qu'ils savaient que nous étions dans le besoin.
Prenant en considération tous ces faits et n'ayant plus ici de quoi vivre, nous avons résolu de quitter ce lieu exécrable et d'aller à rUe Mayotte, où nous resterons jusqu'à ce que nous ayons reçu des provisions, soit de l'Inde par le James, soit d'Angleterre, ainsi que de nouveaux ordres. Je préfère agir ainsi, même au risque de notre vie, plutôt que de vous occasionner une plus grande dépense en allant h Atchin, n'ayant jusqu'ici obtenu aucun bénéfice qui pourrait la couvrir.
Comme je vous l'ai expliqué précédemment, nous avons de grands besoins sous tous les rapports et je vous prie de vouloir bien y pourvoir le plus tôt possible. Si nous ne sommes pas ravitaillés de l'Inde par le Jamcfi, nos souffrances augmenteront forcément dans des proportions énormes.
Nous avons le plus urjient Ix^soin de mèches et de boulets