RAPPORT DE JACQUES DE BOLLAN ET DE MICHEL JORDIS
SUR MADAGASCAR, en 1661.
Eu outre de son journal de bord, Bollan a écrit un mémoire où il expose la situation de l'île de Madagascar et de ses habitants, autant du moins que son court séjour dans l'île a pu la
1. La Tulp, qui a fait deux voyages du Cap à Madagascar sous le commandement de Frédéric Verburg, a sombré sur la côte de Fénérive dans la nuit du 2 décembre 1655. Voir plus haut, note, p. 210-211 et pp. 278-284
2. Du Rivau, envoyé par le duc de la Meilleraye pour commander au Fort-Dauphin (Flacourt, Hi&t. de Madagascar y 1661, p. 427).
lui faire connaître. Nous avons reçu un autre rapport sur le même sujet écrit et signé par l'assistant Michiel Jordis qui était du voyage. Ce rapport est mieux ordonné et plus détaillé que
celui de Bollan, nous ne l'insérerons cependant pas ici et
nous nous contenterons d'en transmettre les copies authentiques aux chambres présidiales respectives; nous n'en extrairons que ce qui concerne les Français résidant à Madagascar :
« Les Français ont actuellement à Madagascar trois forts : le principal, le fort Dauphin, est situé à Tolanhara [Taolankarana]; il couvre un vaste espace; ses flancs sont grands, et, sur celui qui est tourné vers la terre, il y a deux petits bastions. Du côté de la mer, il est naturellement fortifié, car il est bâti sur un rocher, couvert de sable et de broussailles, dont la base est soutenue par un mur en pierres, haut de quatre à cinq pieds, afin d'empêcher le glissement du sable et son ravinement par la pluie; de ce côté, il est tout en briques, mais, du côté de la terre, il est en un pauvre état, car il n'est protégé que par une palissade formée de vieux poteaux qu'on peut facilement déplacer avec la main pour s'y faire un passage; de ce côté, il y a deux grandes avenues. Le fort contient 14 pièces de canon, mais il n'y en a pas 4 qui soient capables de servir à la défense ; les autres gisent sur le sol ou sont simplement posées sur leurs affûts. De ces 14 pièces, 4 de 12 livres et 6 de 4 ou de 6 livres regardent l'intérieur du pays et sont chargées, mais elles ont sur leur lumière, au lieu d'une feuille de plomb, une simple pierre et en outre, selon toute apparence, elles sont peu mobiles sur leurs appuis; 4 de 12 livres, qui sont tournées vers la baie, gisent par terre.
Il y a un puits tout près de la plage au bas du rocher sur lequel le fort est bâti, mais, étant donné le flux et reflux de la mer, son eau n'est pas bonne à boire et elle sert uniquement à faire
la cuisine; on va chercher l'eau potable à une sorte de citerne qui est à un quart de mille du fort et il serait facile de la leur couper.
La poudrière est placée dans le fort, du côté de la baie ; elle est en pierres et s'élève de neuf à dix pieds au-dessus du sol ; elle est couverte en chaume et, sur les quelques places où il n'y a plus de chaume, on a jeté des peaux de bœuf pour mettre le bâtiment à l'abri de la pluie. La plus grande partie de la poudre est à même sur le sol, les barils, dont quelques-uns seulement sont cousus dans des peaux, étant pour la plupart pourris. Les Français prétendent qu'il y en a de 4000 à 5 000 livres, mais il y a tout lieu de penser qu'elle n'est plus bonne, car on dit qu'il y a au moins sept à huit ans qu'elle n'a été visitée ni remuée parce que cela leur aurait donné trop de peine.
Le magasin des marchandises est, comme la poudrière, en briques, avec plafond et toit en chaume. Il s'y trouve quelques voiles provenant de navires naufragés; dans une anfractuositédela baie, nous avons vu quelques câbles et cordages, qui, pour la plupart, sont pourris.
La maison du gouverneur est construite avec les débris du navire la Duchesse qui s'est échoué dans la baie de Tholanhara [Taolankarana]. Elle s'élève au-dessus des autres, qui sont au nombre de douze et qui sont construites légèrement et menacent ruine. La porte de ce fort, que surmontent les armes du Roi de France, a été raccommodée à l'aide des poupes de navires naufragés. A côté, se trouve le parc aux bestiaux, auprès duquel un des Français monte la garde pendant la nuit afin que les noirs [les Malgaches] qui sont leurs ennemis ne viennent pas les leur enlever. A une portée de mousquet environ, se trouve un grand entrepôt construit avecde vieilles planches, dans lequel
sont déposées les peaux de bœufs qui appartiennent au gouverneur.
En dehors du fort, il y a d'autres maisonnettes qui regardent la mer et qui sont habitées par quelques Français et par un Malgache qui jusqu'à présent leur est resté fidèle. De l'ancienne Compagnie, il n'y a qu'un seul employé [un menuisier] qui soit encore vivant; tous les autres ont péri dans le dernier massacre. Les Français qui occupent ce fort sont au nombre de vingtcinq environ ; ce sont, pour la plupart, des matelots impotents, incapables de supporter la moindre fatigue, gens sans foi ni loi qui n'ont aucun respect pour le gouverneur et qui ne lui obéissent pas.
A M. Durivaux [Du Rivau], que le Postillon vient d amener à Batavia, a succédé comme gouverneur le lieutenant Chapmargoe [Ghampmargou], qui avait le commandement du deuxième des trois forts, celui dont nous allons parler maintenant.
Ce second fort se trouve dans le pays d'Ymour [Imorona] et comme lui s'appelle Ymour [Imorona] ; il est à trois bons milles au Sud de Fort-Dauphin ; sa garnison comprend trente Français qui sont les gens les plus habiles du monde pour voler du bétail et qui, en cas de besoin, sauraient opposer une petite résistance. Ce fort est entouré d'une double palissade ; du côté de la rivière, il y a un bastion armé de deux couleuvrines, tirant des boulets d'une livre, et, devant la porte, sont placés deux canons en fer de 2 livres, mais ils sont sur le sol, sans affût. Dans l'intérieur, il y a une trentaine de cabanes, les unes petites, les autres grandes, bâties à environ 8 ou 10 pieds de la palissade, laissant au milieu d'elles un vaste carré; la maison du gouverneur est construite avec de vieilles planches. Ce fort est tout à fait hors d'état d'offrir la moindre résistance; le côté le plus solide serait peut-être celui qui longe la rivière, mais il ne serait pas difficile à emporter.
Le troisième fort, appelé Carême (Ankarana?), est situé à trois milles du deuxième ou Ymour [Imorona] et a une garnison de seize Français, mais il est plus petit et n'a ni canons, ni munitions de guerre ; il est entouré d'une palissade et disposé dans son ensemble comme le fort (T Ymour [Imorona].
Les Français se sont très malhonnêtement conduits avec les indigènes, qui, (Tamis qu'ils étaient, sont devenus pour la plupart leurs ennemis mortels et ont contre eux une haine qu'il ne leur sera pas facile d'apaiser. Le dernier massacre des Français par les Malgaches a eu lieu le 1er mai 1659; cinquante-deux Français y ont péri, ce qui est dû en grande partie à leur imprévoyance, car ils faisaient porter leurs armes à leurs « Marmiten » ou esclaves [maromita, c'est-à-dire porteurs, serviteurs], qui les ont massacrés d'accord avec leurs concubines. Tous les Français, qui étaient depuis longtemps au service de la Compagnie française des Indes à Madagascar, dont ils connaissaient à fond la situation, ont péri dans cette catastrophe, à l'exception du menuisier dont nous avons parlé plus haut.
Les indigènes de Madagascar sont fourbes, lâches et dissolus. Lorsqu'ils méditent quelque trahison, ils viennent offrir leurs services, rampant la face contre terre et disant : Vous êtes des Dieux! nous ne. sommes pas dignes de lever les yeux sur vous, etc., et ils protestent qu'ils sont prêts à mourir pour vous. Mais, dans toutes leurs protestations d'amitié et de fidélité, il n'y a pas un mot de vrai.
Le commerce à Madagascar a peu d'importance. Jacques de Bollan n'a pas eu le temps de tout examiner avec soin, et les Français qui parcourent le pays plutôt pour piller et se livrer au brigandage que pour faire du commerce, n'ont pas grand'chose à dire sur ce sujet. Ledit Bollan a rapporté quelques échantillons d'or, de santal, de callambac [kalamaka, sorte
de haricots], de racine de Chine [Gingembre], d'ébène, de 8 oie, de gomme Taccamaca [Takamaka], de pierres précieuses, telles que rubis, grenats, saphirs, émeraudes, d'ambre gris, de poivre, etc. Les Français disent qu'il y a aussi de l'argent, mais ce n'est pas aussi certain que pour l'or. Il y a également de la cire, du miel, de l'indigo, du riz, du bétail, des peaux de bœufs, ainsi que des esclaves. Dans son rapport, l'assistant Jordis parle en détail de tous ces produits, mais il prétend que si Ton procédait à une enquête plus complète et plus détaillée, on découvrirait en six ou huit mois plus de richesses que les Français n'en ont découvert pendant leur long séjour » (Uagh-Register gehouden int Casteel Batavia, 1661, p. 306-310).
Le 5 décembre 1661, est arrivé à Batavia, à bord du navire le Provinlien, le comptable Joannes Swarts qui avait été à Madagascar avec la flûte le Postillon et qui était resté à Tuticorin dans l'Inde'. Il a remis aussi un rapport sur Madagascar, qui concorde dans son ensemble avec celui de Jacques de Bollan (Dagh-Register gehouden int Casteel Batavia, 1661, p. 451).
Le 6 décembre 1661, il est accordé sur sa demande à M. Durivaux, ancien gouverneur de la forteresse française Dauphin [Fort-Dauphin], un prêt hypothécaire de 15000 florins [31500 francs] au taux d'intérêt de 1 p. 100 par mois, et il est convenu que son artillerie sera transportée en Europe moyennant le paiment de 6000 florins [12 600 francs] {Dagh- Register gehouden int Casteel Batavia, 1661, p. 454).
RELÂCHE D'UN NAVIRE ANGLAIS À MADAGASCAR, en 1661.
Un navire anglais, qui faisait partie d'une flotte de cinq vais* seaux à destination de Surate, de la Perse, de Rajapour et de