LE PIRATE HÀLSEY À MADAGASCAR
John Halsey est né à Boston en Amérique ; il fut d'abord envoyé par le gouverneur en croisière sur les bancs de Terre-Neuve avec un brigantin; il y prit un terre-neuvien français, puis, après avoir capturé un vaisseau espagnol aux iles Canaries et s'être ravitaillé aux îles du Cap Vert, il doubla le Cap de Bonne- Espérance et mouilla à Madagascar dans la baie de Saint- Augustin ; il y fit de l'eau et du bois et prit à son bord quelques naufragés du Degrave, navire de la C,e des Indes que commandait le capitaine Young et qui s'était mis à la côte \
Il fit voile pour la mer Rouge. Ayant rencontré un vaisseau hollandais, armé de 60 canons, qui venait de Moka, il raccompagna pendant toute une semaine. Il était résolu à se livrer à la piraterie, mais ne voulait s'en prendre qu'aux navires arabes.
Dans les parages des lies Nicobar, il captura le navire Buffalo et, ayant mis à son bord comme capitaine un nommé Rowes et comme second un Français nommé Myers qu'il avait recueillis à Madagascar, il l'expédia dans cette île pendant qu'il s'en alla avec son brigantin dans le détroit de Malacca où il ne réussit pas dans ses diverses tentatives. N'ayant avec lui que quarante hommes et l'eau se faisant rare, d'autre part n'osant pas s'aventurer à terre de peur des Hollandais, il fit voile pour Madagascar afin de s'y aller ravitailler et d'y prendre des matelots; s'étant arrêté à Mascarenas [île Bourbon], il put, grâce à un petit présent fait au gouverneur, s'y procurer ce qui lui était nécessaire. Il gagna ensuite le port connu par les pirates sous le nom de Hopeful Point [Foulpointe] et nommé par les indigènes Harangby [Iharambé], qui est près de l'île de Sainte-Marie, par n°40' de
1. Voir au sujet de ce naufrage le récit de Drury dans le tome IV.
latitude Sud; il y retrouva le Bufl'alo. Sur cette môme rade, il y avait un autre navire, la Dorolhy, qu'avait capturée Thomas White avec l'aide d'une centaine de pirates, qui sont établis dans les environs de ce port et ont sous leurs ordres, les uns de cinq à six cents, les autres un millier de Malgaches, qui reconnaissent leur autorité.
Halsey fit à son brigantin les réparations nécessaires et, après avoir pris des provisions et augmenté son équipage d'une centaine d'hommes, il fit voile pour la mer Rouge. Il toucha d'abord à Anjouan où il prit à bord des chèvres et des cocos, puis il gagna en onze jours le détroit de Bal-el-Mandeb, où il fit trois prises, notamment celle de V Esses, qui lui rapportèrent, rien qu'en argent monnayé, plus de 5 000 livres sterling [plus de 1 250 000 fr.] avec Tune d'elles, The Rising Eagle, il retourna à Madagascar où eut lieu le partage du butin.
Quelques-uns des passagers de YEssex qui avaient été bien traités par Halsey et par ses hommes et qui étaient retournés dans l'Inde, vinrent peu après avec un petit navire, le Greyhound, munis d'une autorisation du gouverneur de Madras, pour tâcher de racheter à bas prix aux pirates les objets que ceux-ci leur avaient enlevés. Ils furent accueillis de la manière du monde la plus honnête et on leur rendit tout ce qu'ils demandaient en échange d'argent ou de toiles.
A ce même moment, arriva un navire écossais, le XejUune, avec 26 canons et 54 hommes, que commandait le capitaine James Miller et dont le subrécargue avait longtemps vécu avec les Hollandais; il venait chercher des esclaves à destination de Batavia et il devait ensuite aller prendre à Malacca la cargaison du Speedwell qui s'était perdu sur cette côte en revenant de Chine. Voyant que les pirates faisaient le commerce avec le Greyhound sans discuter les prix, et ayant à bord des marchan-
dises qui leur convenaient tout particulièrement, notamment de l'eau-de-vie de France, du vin de Madère et de la bière anglaise, le capitaine Miller préféra les leur vendre à bon prix contre argent comptant que d'acheter des esclaves. Furieux de cette concurrence, les gens du Greyhound conseillèrent à Halsey de s'emparer du Neptune, ce qui, disaient-ils, ferait le plus grand plaisir au gouverneur de Madras; Halsey leur fît remarquer que, si ses hommes se décidaient à faire un coup semblable, il n'y aurait pas de doute qu'ils prendraient en même temps les deux navires.
Peu après, un cyclone abattit tous les mâts du Neptune et fit sombrer les trois bateaux des pirates, qui formaient toute leur flotte. Ceux-ci, n'ayant plus dès lors de navire à eux, jetèrent leur vue sur le Neptune et s'entendirent avec le quartiermaître, Daniel Burgess, qui était en mauvais termes avec le capitaine; ce Burgess, après avoir fait transporter sur la plage les vergues et les petits mâts, sous le prétexte d'aller chercher dans les bois les arbres nécessaires pour remâter le navire, demanda au capitaine Miller de lui amener des matelots; Miller, descendit à terre sans défiance et fut aussitôt saisi avec tous ses gens. Burgess se rendit alors à bord et conseilla aux seize hommes d'équipage qui y restaient de se rendre; ceux-ci toutefois lui proposèrent d'aller sur la plage chercher, sous la protection de leurs canons, les petits mâts et les vergues qui auraient pu leur permettre de prendre la mer; il les en dissuada, disant que ce projet n'avait aucune chance de réussir, et, comme ils ignoraient encore sa trahison, ils se rendirent à ses raisons. Les traitants du Greyhound se montrèrent très satisfaits de cet événement, ne se doutant pas qu'ils allaient avoir la même mésaventure. En effet, deux jours après, dès que les pirates furent maîtres du Neptune, ils s'emparèrent
du Greyhound, reprirent tout l'argent qu'ils avaient payé pour leurs diverses acquisitions, et, mettant à son bord dix barriques de vin de Madère et deux fûts d'eau-de-vie, ils v firent embarquer le capitaine, le second, le maître d'équipage et le maître canonnier du Neptune avec quatorze de ses matelots et leur ordonnèrent de partir, gardant avec eux le reste de l'équipage qui était composé déjeunes gens propres à les suivre dans leurs entreprises, mais dont la plupart se livrèrent à la boisson et ne tardèrent pas à mourir.
Quant à Halsey, pendant qu'on mettait le navire en état, il tomba gravement malade de la fièvre et mourut; on l'enterra avec une grande solennité; on plaça sur son cercueil que recouvrait un drapeau son épée et son pistolet et on dit les prières de TÉglise d'Angleterre, puis on tira autant de coups de canon qu'il avait d'années, c'est-à-dire 46, et on termina la triste cérémonie par trois salves de mousqueterie anglaise et par une salve de mousqueterie française.
Brave, courtois et humain envers ses prisonniers, Halsey était aimé de ses compagnons; il laissa après lui d'unanimes regrets. Son tombeau fut placé au milieu d'un champ de pastèques et entouré d'une palissade, afin d'être à l'abri des sangliers qui sont en grand nombre dans ces régions.
L'année suivante, le Neptune était prêt à prendre la mer, quand un cyclone survint qui le mit à la côte. C'est le dernier navire qu'ait possédé cette bande de pirates (Capt. Ch. Johnson, The History of Pyrates, t. II, 1724, p. H0-H3 et 145-U8).