LE PIRATE TIIOMAS HOWARD À MADAGASCAR
[Thomas Howard était un batelier de la Tamise. Ayant dissipé après la mort de son père la petite fortune que celui-ci lui avait
laissée ainsi que tout ce que possédait sa mère, il s'embarqua pour la Jamaïque à bord d'un navire marchand, d'où il déserta pour se joindre aux pirates qui infestaient ces parages. Il fit avec eux de nombreuses prises, tant dans les eaux américaines que sur la côte occidentale d'Afrique, et ils se rendirent maîtres d'un grand navire portugais qu'ils nommèrent YAUxandei\]
Ayant doublé le Cap de Bonne -Espérance, VAlexander s'échoua [en 1702] sur un récif situé à 40 milles au Nord de la baie de Saint- Augustin, tout près d'un îlot; pendant que l'équipage était occupé, pour l'alléger, à transporter sur cet îlot une grande quantité de provisions et d'eau, le quartiermaître, qui était Howard, et onze matelots qui étaient seuls restés à bord s'entendirent pour s'emparer du trésor, le mettre dans le canot et se sauver à Madagascar. Le capitaine, qui était malade dans sa cabine, n'entendant plus aucun bruit, monta sur le pont, et, les voyant s'enfuir à terre, tira sur eux deux coups de canon, sans résultat. Comme la mer baissait et que, le navire étant à sec, on y pouvait venir facilement de l'îlot, il eût été facile de le sauver si Ton avait eu les canots, mais, faute d'embarcations, il leur fallut le décharger complètement et se servir des épaves pour en construire un nouveau. Les Anglais et les Hollandais qui s'entendaient bien ensemble, jugeant que les provisions n'étaient pas assez abondantes pour les nourrir tous pendant un assez long temps, forcèrent les Français et les Portugais, qui étaient au nombre de trente-six, à s'en aller sur un radeau à la grande terre de Madagascar, qui était à environ 3 lieues. Ils avaient réussi à construire un bateau de 60 tonnes et allaient le lancer, quand arriva un brigantin qui les recueillit.
Howard et ses compagnons longèrent la côte Ouest de Madagascar avec l'intention de doubler la pointe Nord et de gagner in. 39
l'île de Sainte-Marie, mais le courant auprès du Cap d'Ambre était si fort qu'ils y restèrent une quinzaine de jours, pendant lesquels ils virent passer trois grands navires de guerre, YAnglesea, le Haslings et le Lizard, sous les ordres du commodore Littleton qui venait de porter le pardon du Roi aux pirates de l'île Sainte-Marie, dont la plupart l'avaient accepté. Au premier abord, ils avaient cru que c'étaient des navires pirates et avaient allumé un feu qui attira à terre leurs canots, mais, s'étant aperçus que c'étaient des navires de guerre, ils jugèrent prudent de se cacher, et les bateaux ne trouvant personne s'en retournèrent à bord.
Ils avaient en ce lieu autant de poissons et de sangliers qu'ils pouvaient désirer. Un jour qu'Howard était à la chasse, ses compagnons profitant d'un vent favorable partirent et doublèrent le Gap d'Ambre, le laissant se débrouiller comme il pourrait. A 25 lieues environ du Cap d'Ambre, ils entrèrent dans une belle baie [baie de Vohémar?], située sur la côte orientale de Madagascar, qui n'était pas fréquentée par les Européens et qui était même à peine connue. Ils y furent fort bien accueillis par le roi du pays qui leur donna toute la viande fraîche et tous les vivres qu'ils pouvaient désirer. Ce roi, nommé Mushmamro [Masimanga?], qui jadis résidait dans les environs de la baie de Saint-Augustin et qui, à la suite de guerres malheureuses, avait été obligé de quitter son pays, avait traversé toute l'île et était venu s'établir en ce lieu. Une fois le bateau ravitaillé, pendant que Johnson, qui en avait pris le commandement à la place d'Howard qu'ils avaient abandonné dans le Nord-Ouest, était à terre avec trois marins, les autres s'en allèrent avec le trésor dans l'intention de gagner l'île Sainte-Marie, mouillant chaque nuit dans quelque anse le long de la côte ou, lorsque le vent était contraire, se mettant à l'abri de quelque cap.
Le roi auquel Johnson se plaignit de la fuite de ses compagnons, qui, dit-il, lui volaient non seulement son bateau, mais aussi ses marchandises qui étaient à bord, partit avec un bon nombre de ses sujets et, suivant la côte, il ne tarda pas à rejoindre le bateau qui était à l'ancre dans une petite anse, et dont l'équipage dormait profondément à l'exception de l'un des matelots qui veillait et qu'il tua net d'un coup d'espingole; le bruit réveilla en sursaut les pirates qui s'empressèrent de démarrer. Le roi, de retour chez lui, raconta son expédition à Johnson auquel il fournit une pirogue avec des vivres, de l'eau et des sagaies afin qu'il pût poursuivre les fugitifs et les rattraper.
Johnson longea la côte jusqu'à l'île Sainte-Marie, où il apprit que ses compagnons étaient allés à Àmbonavoula [Ambanivolo (Fénérive)] et s'étaient établis dans un village situé sur le bord de la rivière Manansallang [Manantsahala?] ; laissant sa grande pirogue sur la plage, il remonta cette rivière dans le petit bachot d'un indigène jusqu'à ce village, où il séjourna quelques mois. Quand Fourgette, dont il est question plus haut (note p. 593), vint sur cette rade avec un navire de la Martinique, il embarqua à son bord et se rendit avec lui sur la côte Ouest, où il atterrit à une lie nommée Ânquawla [Ankoala ']. Howard, qui avait été abandonné à 30 lieues au Nord de cette île où il avait été amené par quelques Malgaches qui l'avaient rencontré dans la brousse, demanda à être admis à leur bord, ce qui lui fut accordé. Deux de leurs esclaves s'enfuirent en ce lieu ; le roi refusant de les leur rendre, les pirates débarquèrent au
1. Ânkoala, litt. : où il y a des koala, des baies, de grandes plaines marécageuses. Ce nom est donné par les Sakalava à la côte Nord-Ouest de Madagascar, qui est découpée par un grand nombre de vastes baies, et ne s'applique spécialement à aucune des îles éparses sur cette côte.
point du jour et, pénétrant à Timproviste dans la ville, s'emparèrent de douze de ses concubines qu'ils emmenèrent et gardèrent à bord jusqu'à ce qu'ils eurent eu satisfaction.
Howard passa du bateau de Fourgette sur le Speaker, sur lequel il navigua jusqu'à ce qu'il sombrât sur la rade de l'île Maurice. Retournant alors à Madagascar, il s'établit à la baie de Saint-Augustin. Quand le Prosperous, navire de 36 canons que commandait le capitaine Hilliard, vint dans cette baie, Howard et quelques pirates qui étaient à terre avec lui, aidés par le maître d'équipage et par plusieurs matelots du bord, s'en emparèrent, après avoir tué le capitaine et son second et blessé diverses autres personnes (voir p. 599).
Nommé commandant de ce navire à bord duquel resta une partie de l'ancien équipage, Howard fit voile pour la côte orientale. Après avoir doublé le Cap Sainte-Marie, il s'arrêta à Maritan [Matitanana] où il recueillit plusieurs pirates du Speaker, ce qui lui fit un équipage de soixante-dix hommes, puis il poursuivit sa route jusqu'à l'île Sainte-Marie où il mit son navire en carène, l'approvisionna d'eau et de bois et y embarqua encore quelques matelots. 11 y reçut, ainsi que ses compagnons, d'un nommé Ort Van Tyle qui habitait la grande terre, une invitation à assister au baptême de deux de ses enfants; ils y allèrent et furent fort bien traités, mais, ayant entendu dire, sans cependant en être sûrs, qu'il avait tué quelques pirates, ils s'emparèrent de sa personne et pillèrent sa maison, jetant dans la rivière ou brûlant ce qu'ils ne purent emporter dans le grand canot qu'ils avaient aussi pris. Leur intention était de l'emmener à bord et de le pendre au bout d'une vergue, mais l'un d'eux l'aida à s'échapper et il se sauva dans la brousse; ayant rassemblé en hâte quelques-uns de ses esclaves, il se mit en embuscade le long de la rivière pour
attendre le passage de la chaloupe d'Howard et de son canot à bord duquel, outre les marchandises, se trouvaient ses femmes et ses enfants, ainsi que les femmes et les enfants de plusieurs Européens qui les lui avaient confiés. C'étaient les femmes qui ramaient; le canot ayant chaviré sur la barre, Ort van Tyle fit feu sur les hommes et en blessa un au bras et à la jambe, qu'il fit prisonnier ainsi qu'un de ses camarades; les autres gagnèrent le bord Sud de la rivière et se sauvèrent; quant aux femmes, elles vinrent au contraire sur le bord Nord et s'en retournèrent chez elles. Lorsque la chaloupe arriva à son tour, il tira sur Howard qui eut le bras fracassé, mais qui ne s'en retourna pas moins i son bord où on le soigna.
Le Prosperow partit alors pour Methelage [Bombétoke?], où il prit des provisions en vue d'une croisière dans l'Océan Indien. Pendant qu'il était sur cette rade, arriva un grand navire hollandais, armé de 40 canons et portant un nombreux équipage, qui, craignant qu'Howard nuisit à son commerce, refusa d'entrer en relations avec lui et le menaça de l'attaquer s'il ne quittait la place. Howard, qui n'était pas de force à lutter avec lui, s'en alla alors à Mavotte.
. Quelques jours après le départ du Prosperous, le capitaine Bowen arriva à bord de son navire écossais, le Speedy Return, et jeta l'ancre à une portée de fusil devant le navire hollandais, qu'il salua de onze coups de canon, salut que les autres rendirent de la même manière avec quinze coups, tambours battant et trompettes sonnant des deux côtés. Les Hollandais, un peu étonnés cependant et non sans quelque crainte, hélèrent les pirates qui répondirent : « Gens de la mer! »; ils leur dirent alors d'envoyer à leur bord leur quartier-maître, qui y alla en effet et les rassura en leur disant qu'ils n'avaient aucune mauvaise intention contre eux, qu'ils étaient seulement à la
recherche des navires arabes et qu'ils ne relâchaient dans cette rade que pour prendre des provisions. Les Hollandais leur dirent qu'ils n'en trouveraient pas en ce lieu et qu'il valait mieux pour eux aller ailleurs. Nonobstant, le quartier-maître descendit à terre, là même où ils avaient établi leur magasin et déposé quelques marchandises, et il y tua trois bœufs que les indigènes l'aidèrent à dépouiller et à couper. Les Hollandais, voyant que les pirates et les indigènes étaient bons amis et que Bowen avait un nombreux équipage, et apprenant que deux autres corsaires allaient venir, jugèrent prudent de partir pendant la nuit, abandonnant les marchandises qu'ils avaient à terre et dont s'emparèrent les pirates.
Peu de jours après, Bowen alla rejoindre le Prospérons à Mayotte, avec l'intention d'y attendre la saison favorable pour Ée rendre sur les côtes de l'Inde. Cependant, après y avoir demeuré quelque temps, comme leur provision de viande salée diminuait, ils retournèrent à Madagascar pour s'y ravitailler; Bowen alla à la baie de Saint-Augustin et Howard avec le capitaine Whally [ou Wolley], qu'il avait à son bord, à Methelage [Bombétoke?], ayant convenu de se retrouver à l'île de Saint- Jean pour guetter les navires arabes1. Ils s'y rencontrèrent en effet à l'époque fixée et firent plusieurs prises importantes; Howard s'empara entre autres, à la barre même de Surate, d'un navire arabe qui portait une riche cargaison et qu'il avait l'intention de mener à Madagascar, mais, son beaupré ayant été cassé dans l'abordage, les autres mâts tombèrent et il fallut le laisser à la côte de Daman.
Ayant rejoint Bowen qui croisait le long de la côte de Malabar sur le vaisseau qu'il avait pris et qui avait 56 canons, les équi-
i. Voir plus haut Bowen, p. 557.
pages du Prosperous et du Speedy Return mirent le feu à leurs navires et s'embarquèrent à bord de celui de Bowen.
Peu après, Howard se fixa dans l'Inde où il épousa une femme du pays; comme il était d'un naturel méchant et qu'il la maltraitait, ses beaux-parents le tuèrent (Ch. Johnson, The Bistory ofPyrates, t. II, 1724, p. 244-250).