‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 5)Chapitre 51 sur 108 · PAR SON COMMISSAIRE JOACHIM BLANK · texte numérisé non relu

PAR SON COMMISSAIRE JOACHIM BLANK

La petite flûte le Waaterhoen [la Poule d'eau], partie du Cap à destination de Madagascar le 29 mai 1663, y est rentrée le 5 décembre suivant sans avoir rien fait d'intéressant ^

1. On trouve dans le Dagh-Register gehouden int Casteel Batavia, 16C3 (Batavia, 24 décembre), le passage suivant : « La petite ilùte le Waaterhoen, qui a été dépêchée à Madagascar pour y prendre du riz et des esclaves, n'est pas encore de retour » (p. 70o et p. 7H). 11 semblerait, d'après ce passage, que le Waaterhoen est parti de Batavia; il n'en est rien, comme on le verra par le Rapport ci-dessus.

Elle arriva le 24 juin dans la baie de Saint-Augustin. Sur les dires des indigènes, les Hollandais crurent tout d'abord qu'ils y trouveraient du riz en grande quantité, mais, pendant les cinq semaines qu'ils y passèrent, ils ne purent pas s'y procurer plus de quatre charges et demie de fèves et de cajans [pois d'Angola], très peu de riz, tiré des fosses oii les Malgaches le tiennent caché par peur de leurs ennemis qui ne cessent de les harceler, et sept esclaves.

Le 4 août, ils partirent et, le 14, ils mouillèrent en dedans d'une île située par 20" 43' [île à l'entrée de la baie de Belo]'. Comme, le 12, ils avaient perdu leur canot avec deux hommes qui le montaient, ils y en construisirent un autre. Ils remirent à la voile le 21 septembre et abordèrent à divers endroits, notamment à [l'embouchure de la rivière de] Pracel [baie de Raflnenta]; néanmoins, comme il y a dans ces parages beaucoup de récifs et de rochers au milieu desquels il est dangereux de naviguer, ils se dirigèrent vers la baie d'Antongil, qu'ils ne purent pas atteindre, car, n'ayant plus que peu d'eau et la mousson leur étant contraire, ce qui ne leur permettait pas de louvoyer, ils se résolurent, le 31 octobre, à retourner au Cap de Bonne-Espérance. Du reste, on était à la fin de la mousson, et, s'ils avaient attendu, ils auraient été empêchés cette année-là de regagner le Cap. Ils y arrivèrent le 5 décembre 1663".

1. L'entrée de la baie de Belo est par 20^44'. Il y a encore dans ces parages deux autres îles, Nosy Andriamitaroka (par 21° 4') et Nosy Andriangory ou Langoro (par 20° 50'), mais ces îles sont en pleine mer et n'ofîrent pas de lieux de relûrhe favorables pour y séjourner longtemps et y construire une embarcation.

2. Voici ce que dit, à propos de ce voyage du Watcrhoen, Leibbrandt dans son Précis of the Archives of the Cape of Good Hope, Journal 1 662- 1670, pp. 84-85 (communiqué par M. Henri Dehérain) : a Le WatPi'hoen, commandé par le sous-marchand Jochem Blanck (de Lûbech), a quitté le

Pendant ce voyage, cinq matelots se sont sauvés dans la baie Saint-Augustin et se sont réfugiés chez les Français; un autre est mort en ronte.

Le comptable ou commissaire Jocchum Blank, qui était à la tète de cette expédition, a laissé dans son journal, qui est daté du 19 juillet [1663], une description de l'île de Madagascar, aussi complète que le lui a permis le court séjour qu'il y a fait. Nous la reproduirons autant en vue du commerce (|ue parce qu'on ne sait pas encore grand'chose de cette île.

« Dans la baie de Saint-Augustin, il n'y a pas de ville, mais seulement quelques villages. Comme le pays est boisé, les indigènes se logent sous les arbres, où ils construisent en un clin d'oeil, avec des feuilles de lataniers, des cabanes pour y dormir; leurs esclaves portent toujours avec eux des nattes dans ce but.

« Au bord de la mer, le sol qui est couvert d'arbres est plat, avec quelques dunes le long de la plage, mais dans l'intérieur on aperçoit de hautes montagnes; partout il y a du sable et de la terre argileuse, mais pas de pierres; nous n'en avons vu aucune, sauf les rochers du rivage, mais il est à supposer qu'au pied des montagnes il n'en est pas de même.

« En ce qui concerne le gouvernement des habitants de la baie de Saint- Augustin, il y a quatre chefs, qui ont tous les mêmes pouvoirs et les mêmes prérogatives; chacun d'eux exerce la juridiction sur ses sujets, punissant lui-même les criminels, sans avoir à prendre conseil de personne. Lorsqu'une assemblée a lieu, le chef choisit parmi les principaux habitants de son domaine deux ou plusieurs conseillers, et c'est lui-même qui prononce le

Cap le 31 (?) mai 1663; il est arrivé à la baie de Saint-Auguslin le 23 juin et y est resté jusqu\au 4 août. Pendant ce séjour, il a acheté sept esclaves et cinq charges de riz, de pois et de haricots; cinq hommes ont déserté. Il paraît ensuite avoir navigué le long de la côte. Il est rentré au cap le 5 décembre 1663. >•

jugement, en vertu duquel le coupable est lié à un arbre et sagayé. Quand il est mort, on lui coupe une main, qu'on fixe à un arbre sur le bord du chemin. Ce genre de châtiment est appliqué à ceux qui ont commis un assassinat ou un homicide; mais lorsque quelqu'un a conspiré contre le chef, s'il est riche, on confisque tous ses biens et on l'exile; s'il est pauvre, on le sagaye, ce qui est du reste la punition commune à tous les crimes. « Au civil, voici comment les choses se passent : Un homme en frappant un autre fait-il couler le sang, ne fût-ce qu'une J goutte, il doit lui donner au moins un bœuf. Celui qui cherche à violer une femme, mariée ou non, doit, même s'il n'a pas réussi dans sa tentative, donner aussi un bœuf à cette femme ou à son mari. Quant aux insultes et aux injures, on ne les punit pas.

« Lorsqu'un envoyé d'un chef de l'intérieur vient à la baie de Saint-Augustin, ce qui arrive quelquefois, il est reçu en audience par le chef Manallus [Manely ^], mais les trois autres doivent y assister et, après avoir entendu ses propositions, délibérer de concert à ce sujet. Le chef Manallus [Manely] se distingue des trois autres en ce qu'il traîne toujours à sa suite cent hommes qui ne le quittent jamais; il a, en outre, sous son autorité deux mille hommes, qui doivent l'accompagner à la guerre et qui n'ont d'autre arme que la sagaie. Les femmes et les enfants restent pendant ce temps à la maison, sans aucun soldat pour les protéger. Il n'a ni forts ni palais, mais une simple maison. Sa principale richesse consiste en bétail; il n'a aucun revenu fixe; lorsqu'il a besoin de quelque chose.

i. Lilt. : le chef qui disperse. Il y a chez les Bara une famille de chefs qui s'appelle Zafinuincly, les descendants de Manely, parce que leur ancêtre portait ce nom. — Peut-être cependant est-ce Manelatsa ou Manaloha?

il le demande tout bonnement à ses sujets. Il est en guerre contre une certaine nation de ce pays, appelée Lohafuty [Lahifoty '], mais, pour quelle raison, nous n'avons pu le savoir. Ils semblent être bien disposés à notre égard et ils sont familiers et généreux.

« Ils pratiquent la circoncision, sans formalités dignes d'être notées. Ils n'ont pas d'églises et pas de prêtres; nous, nous faisons la prière matin et soir et, le dimanche, nous assistons au prêche ; mais ce n'est pas l'usage chez les Malgaches. D'après ce que nous a dit un Portugais que nous avons trouvé ici et dont nous parlerons avec plus de détail plus loin, leur culte ou plutôt leurs cérémonies religieuses ont lieu en plein air et se réduisent à tuer trois ou quatre fois par an an bœuf dont ils offrent en sacrifice à Dieu le quartier d'arrière, le faisant griller sur place et le déposant au centre de l'assemblée; tous les assistants commencent alors à entonner des chants pour remercier Dieu, chacun portant à la main un petit bâton teint du sang de bœuf. La cérémonie dure environ trois heures, après quoi ils plantent ces bâtons en terre, bâtons qui sont sacrés et qu'on ne doit sous peine de châtiments sévères endommager ni brûler, puis tout le monde mange la viande du Lœuf.

« Aussi nous demandèrent-ils, lorsqu'ils nous entendirent chanter l'office, pourquoi nous ne tuions pas un bœuf et pourquoi nous ne nous divertissions pas après avoir terminé les cérémonies de notre culte.

« Voici quels sont les rites funéraires des habitants de la baie

1. Lahifoty est le nom d'un chef et non d'un peuple; il est l'ancêtre des Maroseranina ou chefs de presque toute la côte Ouest depuis le milieu du xvii« siècle. C'est lui qui a commencé à fonder la puissance des Sakalava. Flacourt met son royaume là où est le Ménabé actuel.

de Saint-Augustin d'après un interprète qui nous a montré, en nous conduisant chez le chef Manallus [Manely], deux tombeaux entourés de petits pieux. Suivant leur fortune, ils tuent trente, quarante, cinquante bœufs et même davantage, dont ils brûlent une partie pendant Tenterrement, croyant que le défunt monte au ciel avec la fumée. Quand le feu est éteint, le cadavre est mis sous terre, et puis avec le reste de la viande les assistants s'en vont faire bonne chère à quelques centaines de mètres du tombeau, tandis que les femmes continuent leurs lamentations. Tous les ans, le jour anniversaire de la mort d'un parent, la famille sacrifie un bœuf et asperge le tombeau avec son sang.

« Un homme a généralement deux, trois et même quatre femmes; les chefs de la baie de Saint-Augustin en ont chacun trois; mais Manallus [Manely], que dans leur langue ils nomment Reandara [Roandriana], ce qui veut dire roi, en a quatre. Lorsqu'un mari en a assez de sa femme, il a le droit de la quitter, et de même la femme peut abandonner son mari, à condition que l'un rende à l'autre ce qu'il en a reçu.

« Quand un jeune homme demande la fille d'un chef ou seigneur et s'adresse à cet effet au père, celui-ci lui donne immédiatement la réponse; si la jeune fille lui est accordée, son père fait sur-le-champ abattre un bœuf et on festoie; les nouveaux mariés doivent chacun manger, en signe d'accordailles, un morceau du foie de l'animal; chez les gens du commun, on procède autrement, car ils doivent auparavant avoir le consentement de leurs supérieurs. Les engagements matrimoniaux sont du reste facilement rompus.

« Leurs maisons soht très basses et pauvres, en planchettes minces, couvertes en feuilles de lataniers sauvages tressées. Ils n'ont pas d'autres ustensiles de ménage que quelques pots en terre pour cuire leurs aliments et quelques calebasses dans

lesquelles ils boivent; mais le Portugais prétend qu'ils se sont emparés de beaucoup d'objets provenant de son navire et qu'ils les ont cachés ou enterrés à notre arrivée.

« Le costume des hommes consiste en une petite bande d'étoffe de coton, avec laquelle ils cachent uniquement les parties honteuses; les femmes des chefs s'enveloppent tout le corps; mais les femmes du commun et les esclaves ne couvrent que le ventre. Leur principal bijou est le corail, surtout le corail rouge ; hommes et femmes en portent sur la tête, au cou et aux jambes; les femmes des chefs en attachent tout autour de leur vêtement, s'en parant à leur goût. Ce corail provient en grande partie du naA'ire portugais qui a sombré sur cette côte et dont nous avons parlé plus haut. Ni l'or, ni l'argent, ni l'étain ne sont estimés par les gens de Saint- Augustin ; le Portugais raconte même qu'ils n'ont fait aucune attention aux rixdalers [pièces de monnaie en argent (écus impériaux)], dont il y avait une grande quantité sur le navire. Ils portent autour des bras des anneaux de fils de cuivre. Nous avons constaté que le fil de cuivre ou le corail rous-e étaient dans la baie de Saint-Ausrustin les meilleures marchandises. Leurs cheveux sont partagés en longues tresses par derrière la tête et en boucles sur le devant ; ils les graissent comme les Hottentots.

« Leur nourriture consiste principalement en viande de bœuf, qu'ils ne tuent cependant que rarement, en riz, en haricots, en lait, en pisangs [bananes] et en certains fruits [lokoko, fruits du Satrana {Hyphene coriacea)] que mangent assez fréquemment les gens du commun et les esclaves et qui, assez semblables à une petite poire, sont de couleur rouge et ont le goût du sagou d'Amboine. Ils pèchent beaucoup de poisson.

« Au point de vue physique, les indigènes n'ont pas de distinction; hommes et femmes ont les membres gros et forts.

Ils ne donnent aucune instruction à leurs enfants, qui font comme leurs parents, comme les vieux. Ils travaillent peu, ils semblent du reste être assez intellig-ents. Nous n'avons pas appris qu'il y eut ici des enfants issus d'Européens.

« La succession se fait de frère à frère et non de père à fils dans les familles des quatre chefs de la baie de Saint-Aug^ustin; ainsi c'est Misara, le plus âgé des frères puînés de Manallus [Manely], qui doit lui succéder, quoique celui-ci ait deux fils dont l'aîné jouit d'une grande considération auprès des sujets de son père à cause de sa bravoure dans la guerre et de son intelligence, et, comme les Malgaches tiennent beaucoup à ce que leurs chefs soient des vaillants, le jour oii Manallus [Manelv] mourra, il est très possible que son fils et son frère se disputent le pouvoir. Ces chefs peuvent réunir deux mille hommes, non compris les jeunes garçons; mais un certain roi, qui habite au Sud [le roi des Mahafaly], appelé Adriaen Furros [Andriamporosy?J, pourrait, en cas de grande nécessité, en fournir quatre mille. Les deux mille hommes de la baie de Saint- Augustin ont bien de sept à huit mille femmes, car, comme il est dit plus haut, chaque homme a plusieurs femmes et on en enlève le plus qu'on peut à l'ennemi comme étant de bonne prise.

« Les habitants de la baie de Saint-Augustin sont quelque peu barbares, mais dans leurs relations avec les étrangers ils semblent animés de sentiments amicaux; toutefois ils n'ont aucune loyauté.

« Il ne s'est fait aucun commerce à Saint-Augustin avant l'arrivée du Waterhoen; il y était bien venu des navires anglais pour y prendre des provisions, mais il s'agit de savoir quels sont les articles qui y sont les plus appréciés. Ce que nous avons constaté jusqu'à présent, c'est que le cuivre est la meilleure marchandise; il en faut vingt petits morceaux (en hollandais

« staeffîens »), qui ne font pas une demi-aune, pour acheter un bœuf. Le riz et les fèves [ou haricots] s'achètent par mesures avec des grains de corail. Les prix ne sont pas uniformes, car il y a des vendeurs qui sont plus exigeants les uns que les autres. Les esclaves se paient de six à sept livres de cuivre; il y en a un assez grand nombre, quoique nous n'en ayons acheté que sept.

A En fait de bateaux, ils n'ont que des pirogues, et on ne peut pas dans ce pays se procurer des matériaux propres aux constructions navales.

•Les fruits que produisent naturellement les arbres ici sont les limons et les oranges, le tamarin, les pisangs [bananes] et quelques cannes à sucre. On y cultive du riz, des fèves [ou haricots], des cadjang [cajans ou pois d'Angola], des jamuysen [jambos ou fruits de Malacca], des melons d'eau [pastèques] et autres espèces, des sortes de poires appelées dans leur langue Sata [lokoko ou fruits du latanier nain Satrana {Hi/phene conacea)] dont nous avons déjà parlé, mais jusqu'ici nous n'avons pas vu de terrain convenant à la culture des fruits d'Europe.

« Il y a beaucoup de bœufs et de vaches, et il semble qu'on y peut faire de la viande salée; mais les moutons sont en petit nombre, ainsi que les chèvres. Le bétail est généralement assez gras, ce qui est étonnant dans un pays oii les pâturages sont si maigres. En revanche, il n'y a ni chevaux, ni mulets, ni chemins où puissent circuler des voitures ou des charrettes; tout se porte à dos d'homme, parce qu'on veut ménager le bétail.

« Ils ont du miel qui vient de l'intérieur du pays. Ils ne savent préparer ni le tamarin, ni la canne à sucre; les chefs seuls savent faire une certaine boisson avec le miel, boisson oii se trouvent toutes les saletés possibles. Leurs maisons sont en

mauvais état et mal arrangées, ils ne tirent parti d'aucune des choses qu'ils possèdent; ils ont des peaux, de la cire, du tabac, du sucre, des dents d'éléphant [!], de l'aloès, du santal et de l'ébène, de la soie, de l'or, de l'argent, mais on ne peut pas leur en acheter.

c( Lorsqu'ils abattent des bœufs, ils n'enlèvent pas la peau comme on fait chez nous, ils la laissent attachée à la viande et la cuisent avec elle; ils la mangent en même temps que la viande. Les agents de la Compagnie se sont parfois procuré de la cire.

« Les indigènes font peu de cas du tabac, et nous avons été obligés de le préparer nous-mêmes. Quant au sucre, aux dents d'éléphant, etc., ils y sont peu ou même pas connus du tout. Nous ne pouvons rien dire de certain en ce qui concerne la soie; quant à l'or, à l'argent et à l'ambre, il est sûr que les habitants de la baie de Saint-Augustin ne les connaissent pas; mais il n'en est pas de même des indigènes avec lesquels ils sont en guerre [les sujets de Lahifoty ou habitants de Ménabé]. Il existerait aussi à Madagascar une rivière où l'on a trouvé du cristal de roche et d'autres pierres précieuses.

« Il paraît, d'après ce que nous a dit le Portugais, que les Anglais n'ont pas du tout abandonné le fort qu'ils avaient construit à Salara [sur la rive Sud de la baie de Saint- Augustin] à cause de maladies occasionnées par le climat malsain; ils étaient obligés, pour subvenir à leur nourriture, de recourir aux quatre chefs de la baie qui leur fournissaient tout ce qui leur fallait pour vivre; or, on dit que, s'étant emparés du père de Manallus [ManelyJ, ils lui ont cloué les pieds sur le sol et se sont sauvés en Angleterre à bord de leurs deux navires, abandonnant beaucoup de gens auxquels les indigènes ont alors coupé la tête. Le fort a été ensuite démoli et incendié. Il semble donc que

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cette population était alors aussi insolente et impertinente qu'aujourd'hui. Les Anglais qui viennent quelquefois ici disent, au contraire, que c'est leur capitaine qui eut la tête tranchée par ordre du chef de Saint-Augustin. La plage où était, dit-on, bâti le fort est battue par la pleine mer qui y déferle constamment, et, en cet endroit, la côte est très haute, de sorte que, d'après notre capitaine, il n'y peut pas mouiller de navires.

« Nous n'avons rencontré à Madagascar aucun Européen, si ce n'est le Portugais dont nous avons déjà parlé plusieurs fois et qui s'appelle Antony Fery. Il est arrivé dans la baie de Saint- Augustin, il y a cinq ans, à bord d'un navire portugais qui s'y est mis à la côte. Des 130 personnes qui se trouA'aient sur le navire, il était resté seul à Saint- Augustin ; les autres avaient péri ou bien avaient été emmenés ou s'en étaient allés dans l'intérieur. Ni les Portugais, ni les Africains [Arabes de la côte orientale d'Afrique] ne fréquentent les côtes de Madagascar plus au Sud que les Baixos Pracel [les îles Stériles].

« Nous n'avons pu avoir aucunes nouvelles des navires retournant de rinde en Europe » [Dagh-Register int Casteel Batavia, 1664, pp. 211-216).

QUATRIÈME ÉTABLISSEMENT DES HOLLANDAIS DANS L'ILE MAURICE 1, de 1664 A 1710.

1° Nouvelle prise de possession de l'île Maurice en 166i'. — Une lettre du commandant du Cap, Zacharias Wagenaer, écrite en conseil du Fort de Bonne-Espérance, dit : « Conformément aux ordres de Messieurs les administrateurs de la Compagnie

1. Quelques habitants du Cap avaient déjà (à la fin de 1063 ou au commencement de 1604) tenté de partir pour Maurice avec leurs familles, mais cette tentative fut ajournée par ordre de « Messieurs les Seigneurs » {Dagh-Iiegister, 1664 [Batavia, 20 avril], p. 144).

hollandaise des Indes contenus dans une lettre du 22 septembre 1663, la petite flûte Walerhoen portera à l'île Maurice, dont elle prendra de nouveau possession, le comptable Jacobus van Niewlandt, qui vient d'arriver ici au Cap avec le navire Drederode, et dix ou douze hommes, ainsi que du riz et d'autres provisions, pour un an au moins'.

Une autre lettre de Wagenaer, datée du 24 mai 1664, dit que le Walerhoen est parti du Cap le 20 mai pour Maurice et ensuite pour Madagascar [Dagh-Register gehouden int Casleel Batavia, 1664, pp. 259 et 285).

Une lettre emportée de Batavia par le yacht le Kalf]\ qui est parti le 25 octobre 1664, dit entre autres choses : Maurice n'a pas autant d'importance que le Cap de Bonne-Espérance et, par conséquent, les frais occasionnés par cette île ne doivent nullement être compris dans les charges de la Compagnie {Dagh Register, 1664, p. 464). — Le 14 décembre 1664, il est ordonné d'envoyer un navire visiter les îles situées à l'Est de Maurice afin d'y rechercher les navires manquants (/oc. cit., 1664, p. 552).

2° Nous avons dit plus haut, pp. 285-286, qu'après la mort du gouverneur Adriaan Nieuland, l'île Maurice avait été évacuée pour la troisième fois, probablement vers 1663. L'année sui-

1. Voici ce que, dans son Histoire de TAfrique du Sud, George Me Call Theal dit au sujet de ce nouvel établissement des Hollandais à Maurice : « Les administrateurs de la Compagnie hollandaise des Indes, craignant qu'une puissance étrangère s'établît à Maurice, donnèrent, le 24 août 1GG3, au gouverneur du Cap de Bonne-Espérance l'ordre d'envoyer une douzaine d'hommes l'occuper. C'est le 26 juin 1664 que Jacobus van Nieuwland, le nouveau commandant de l'île, y débarqua. Maurice est resté en possession de la Compagniejusqu'au25 janvier 1710 et fui, pendant toute cette période, sous la dépendance du gouverneur du Cap (a). Son liistoire ne peut plus être séparée de celle de l'Afrique du Sud » (History of South- Africa, 1. 1, pp. loo-159, 186, 195-196 et 241 ; t. II, pp. 31, 51 et suiv.).

(a). De 1G79 à 1691, le gouverneur du Cap a été Simon van der Stcl, fds du second gouverneur de Maurice.

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vante, en 1664, l'enseigne Dirk Janszoon [Janszen] Smient fut nommé gouverneur'.

En 1668, il fut remplacé par Georg Frederik Wreede, dont la conduite fut si déréglée qu'il fut l'objet de nombreuses plaintes. Il se noya deux ou trois ans après-.

Ensuite, vint le sieur Hubert Hugo ^ qui quelques années auparavant avait croisé dans la mer Rouge à bord d'un corsaire français, V Aigle noir. Entré ensuite au service des Hollandais, il séjourna quelque temps à Surate, puis il vint avec sa femme à Batavia, d'où il fut envoyé en 1671 à Maurice comme gouverneur; il conserva ce poste jusqu'en 1677^.

1. En IGGj. le gouverneur du Cap de Bonne-Espérance a envoyé à la fin d'avril le houcre Quickstaert et à la fin de juin le Pimpel approvisionner l'île Maurice. Ce dernier avait ordre d'être de retour au Cap en novembre (Dagli-Eegister gehouden int Casteel Batavia, 1663 [Batavia, 29 avril et 16 août^, p. 91 et pp. 220 et 342).

2. Le 26 septembre 1670, le Grundel est parti du Cap de Bonne-Espérance à destination de l'île Maurice, avec l'ordre de toucher en revenant à la baie d'Osmedos de Sura (Dagh-Register gehouden int Casteel Batavia, 1670-1671 [Batavia, 9 décembre 1670], p. 220).

3. Ce sieur Hugo a présenté le 26 janvier 1664 à Louis XIV un Mémoire f>ur Vutilitè que présenterait la fondation d'une colonie ci Madagascar, Paris, Arch. colon., Corresp. Madag., carton I, pièce 5 (publié dans le Bull. Soc. Études colon, et marit., 1893, pp. o-23).

4. Le soir du 2 août 1673, est parti de Batavia pour l'île Maurice le petit yacht Wiltenhurgh avec une lettre pour le commandant Hubert Hugo et le Conseil de Maurice, lettre datée du l"^'" août.

Ce yacht a emporté pour cette île les articles suivants : 3 paquets de vêtements et 2 caisses de savon; 10 livres de mercure; 40 bottes de rotin pour lier; 1 caisse avec des chapeaux et 1 balle de toile à voile; 1 caisse de papier; quelques vêtements, des bas, etc.; 6 roues de cordage [cordages roulés en rond]; 30 bottes de lusin et de merlin [cordage plus ou moins menu, composé de 2 et de 3 fils de caret]; 1 horloge en métal; 2 ooghysers [•?]; 6 leggers [grosses futailles] d'arak et 1/2 mesure d'arak apy [arak anisé (?)]; 1/2 mesure de vin d'Espagne; 2 aams [barriques de laO litres environ] d'huile de coco; 2 piculs [250 livres] de cire; 4 demi-aams [demibarriques de 73 litres environ] d'huile d'olive; 2 demi-aams d'eau-devie; 1/2 last [charge de 2 000 livres] de froment; 33 piculs [4123 livres] de sucre noir; 4 charges [8 000 livres] de sel; 8 charges 1/2 [1 700 livres] de riz et 30 bottes de paddy [riz en paille] ; 1 caisse de médicaments et

Hugo fut remplacé par le sous-commissaire Isaac Johannes Lamotius [ouLomotius], qui resta à Maurice quinze ans, c'est-àdire jusqu'en 1692, Il consacra vingt et un jours à reconnaître l'étendue de Maurice, faisant chaque jour, le long du rivage, des marches de trois à six milles; il a calculé que l'île mesurait soixante milles de tour.

1 soufflet neuf; plus, pour être plantés : 1 tonneau de vieux pienangh [■?]; 100 jeunes cocotiers; G baquets de noyaux de divers fruits. Le mitenburgh est revenu de l'île Maurice à Batavia le 14 janvier 1074, rapportant seulement : 501 cuirs tannés; 1 horloge de métal; 34 livres d'ambre noir; 16 pièces de bois de charpente assorties; 1 grande planche d'ébène rouge, le tout valant 1 o08 flor. 9 : 3 [environ 3 1;)0 francs].

Ce yacht a apporté en même temps une lettre et divers papiers du commandant Hugo et du Conseil de Maurice, datés de la fin de novembre [1673]. A cette époque, tout allait assez bien dans l'île; on manquait seulement d'hommes et de femmes pour la culture (a) {Darjh-Register gehouden int Casteel Batavia, 1673, p. 209, et 1674, p. 10). — La petite flûte VHelena est partie le 9 novembre 1674 de Batavia pour Maurice (b), avec des lettres et des papiers pour le commandant Hugo et pour le Conseil de l'île et avec les articles suivants : 611 livres d'alun; l.jO pièces de gony du Bengale [étoffe très grossière pour sacs]; 1 balance en fer; 1000 livres de fer; 1 caisse de papier et d'articles de bureau; 12 livres de cannelle; 1 legger [grosse futaille] de vinaigre ; 1/2 legger d'arak anisé; 20 piculs [2 "lOO livres] de sucre noir; 12 charges [2 400 livres] de riz brun ; 2 000 livres de fer en barres; 2 fùls de poix; 2 fûts de goudron; 2 câbles; 2 vieilles voiles; 100 bottes de rotin de Java pour lier; 1 horloge; 1 récipient de craie de Timor; 50 pièces de très gros bambou; 30 baquets en bois avec des plants divers; 200 livres d'étain de Malacca; 200 noix de coco pour planter 3/8 charge [750 livres] de froment de Surate.

Cette flûte a été de retour à Batavia le 11 mai 1675, rapportant de Maurice les objets suivants, en retour non taxé : 506 billes d'ébène noir et

(a). Pour augmenter le nombre des travailleurs à Maurice, on y transportait quelquefois de Batavia des condamnés. Dans le Dagh-Rcgisler (1674, p. 65), on lit ce [iassage : .. Deux serfs du commissaire Johannes Bruyning sont contlamnés le 28 février 1674 à être fouettés, marqués au fer et exilés à Maurice pour vingt-cinq ans... et, le même jour, ont été également condamnés à être fouettés un homme et deux femmes esclaves pour s'être sauvés, l'homme devant en outre avoir une oreille coupée et la joue droite marquée au fer rouge et être e.xilé à Maurice, sans salaire pendant douze ans ■>.

{b). Quelques jours après le départ de VHelena, le 25 novembre IfMi., est arrivée à Batavia la flûte le Marken, qui avait été expédiée du Cap de Bonne- Espérance à Maurice, mais qui n'avait pu y aborder et avait été poussée jusqu'à la Sonde; elle portait une lettre du 20 août 1674 du gouverneur du Cap, Isbrand Goske, et de son Conseil au commandant de l'île Maurice, Hubert Hugo {iHujh- Register, 1674, |i. :i22;.

Il fut remplacé en 1692 comme gouverneur par Roelof Dio- (lati, qui était sous-commissaire, et, le 12 février 1603, il partit pour Batavia sur la flûte le Duif. Diodati resta à Maurice jusqu'à la fin (le 1703, époque à laquelle il retourna à Java avec sa femme, qui y mourut le 6 mars 1704. Il fut, depuis, gouverneur au Japon où il est mort en 1721.

Abraham Mommer van de Velde, qui avait été le second de Roelof Diodati à Maurice, lui succéda comme gouverneur de cette île; il y demeura jusqu'en 1710, époque à laquelle la Compagnie hollandaise des Indes Orientales jugea bon de labandonner et fit revenir tous les colons à Batavia, où Mommer mourut le 29 juin de cette année '.

rouge; 118 livres de tabac roulé de Maurice, comme échantillon; 1 pot de beurre de Maurice; 1 fauteuil en ébène rouge; 70 peaux de bouc préparées, en caisse; 20 mousquets; 20 épées; 2 couvercles en cuivre et 1 serpentin pour distillerie; 12 planches en ébène et 2.'} tonnelets de poudre avariée. Elle apportait aussi une lettre d'Hubert Hugo, datée de mars, où le commandant se plaignait que le pays fût désert, sans habitants et désagréable et que la moisson eût souffei^t des ouragans et de la pluie (a).

Le houcreleBran^^a/isestarrivé à Batavia de Maurice le 17 décembre 107;;, apportant : 40;j billes d'ébène noir et 20 d'ébène rouge ; 1 caisse contenant 12 chaises en ébène ; 1 pièce de bois puant d'anagyrc (6), 2 fûts de fèves; 3^7 pièces de cuir blanc et 337 pièces de cuir gris, en 2 caisses (Dagh-Register gehouden int Casteel Batavia, 1675, p. 124 et p. 342).

1. Le 23 septembre 1721, le chevalier de Fougeray, trouvant qu'il serait avantageux pour la Compagnie française des Indes de posséder Maurice, en prit possession (c). 11 dressa un poteau haut de 40 pieds, auquel il attacha un drapeau blanc et Tinscription suivante :

Vivat Ludoviciis XV, rex Gallinrum et Navarae!

In feternum vivat!

Hanc ipse insulam suis diclionibus voluit Adjungi, illamque jure vindicatam in Poslerum insulam francicam nuncupari.

(a). Une lettre postérieure (du 25 août 1675), arrivée à Batavia le 24 octobre, dit qu'il ne s'est produit depuis le mois de mars aucune amélioration dans la culture, ni dans l'exploitation du bois d'ébène (Dagh-Register, 1675, p. 285).

[b) h'Anagi/ris fœtida ou « bois puant >■ est un arbrisseau de la famille des Légumineuses.

(c). C'est en 1710 que les Hollandais ont abandonné Maurice; c'est en 1715 que M. du Fresne, capitaine d'un navire du Roi de France, arriva dans le port

Les employés qui se trouvaient à Maurice en Tannée 1704 ' et suivantes, étaient au nombre de quarante-huit; la garnison se composaitde cinquante hommes et l'on comptait de vingtà trente familles de colons, dont plusieurs sont allées se flxer au Gap de Bonne-Espérance, lorsque la Compagnie abandonna définitivement cette île ^.

In gratiam honoremque tanti principis, Istiid vexillum niveum exlulit Joannes Baptista Garnier de Fougeray, Dux Navis diclœ « le Triton », ex urbe San Maclovio oriundus, in minori Britanniâ, Cum ipse hue appulerit, die 23 septembris. Eodeni anno, in Galliam navjgaturus, Deo favente, anchoras solvit {a).

A une portée de canon de cette place, il érigea une croix sur les bras de laquelle il fit inscrire d'un côté : Garnier de Fougeray de Saint-Malo, commandant le Triton, avec les armes de France, et, de l'autre côté, le distique suivant :

Lilia fixa Crucis capile mirare sacratîe Ne stiipeas; jubet hic Gallia slare criicem {b). ■29 oct., anno 1721.

(Baron Grant, The History of Miniritiufi, 1801, p. 28-29, note, et Magon de Saint-EIier, Tableaux historiques, politiques et pittoresques de l'île de France, Port-l.ouis, 1839, p. 51).

1. Yalentyn, l'auteur du livre d'où est tiré ce passage, était à Maurice cette année 1704.

(2) Nous croyons qu'il est intéressant de donner ici le récit suivant où le capitaine le sieur de la Merveille raconte sa relâche à l'île Maurice :

« [Partis de Moka le 20 août 1709], nous trouvant le 18 septembre à l'Ouest des Maldives, nous avons rencontré un navire d'Amsterdam armé de 44 canons, nous l'avons attaqué et, après une assez bonne défense,

du Nord-Ouest [Port-Louis] et, ayant arboré le pavillon blanc, donna à celte île le nom d'île de France. M. de Beauvilliers, gouverneur de l'Ile de Bourbon de nio à 1721, en envoya prendre possession et M. de Fougeray y fit le premier établissement français en 1721. Le 11 octobre de cette année, M. de Nyon en fut nommé gouverneur et il y est arrivé en janvier 1722. Cette ile a été cédée au Roi par la Compagnie des Indes en août 1764.

(a). Vive Louis XV, roi de France et de Navarre! Puisse-t-il vivre à jamais! c'est lui qui a donné l'ordre d'ajouter cette île à ses domaines et de l'appeler à l'avenir I'Ile de France, aussi ce drapeau blanc a-t-il été arboré en l'honneur de ce grand prince par Jean-Baptiste Garnier de Fougeray, capitaine du navire le •' Triton », originaire de la ville de Saint-Malo, qui a abordé en ce lieu le 23 septembre 1721 et qui en est reparti le 3 novembre de la même année pour, avec la grâce de Dieu, retourner en France.

(fj). Ne soyez point étonné de voir des lis fixés au haut de la Sainte Croix, puisque c'est la France elle-même qui l'a fait élever.

Ces colons ont ])Ourtant regretté Maurice et beaucou|i d'eiitro eux, devenus acquéreurs de métairies de huit à vingt mille florins [de 16800 à 42 000 francs], ont déclaré qu'ils les quitteraient volontiers pour retourner à Maurice où la vie, selon eux, était douce et agréable, où ils avaient, disaient-ils, trouvé

nous nous en sommes rendus maîtres. Sa cargaison valait plus de 200 000écus; il y avait plusieurs caisses d'argent et des lingots d'or. Nous le menâmes à Fîle Maurice afin de débarquer l'équipage.

« Dès que nous vîmes cette île, nous en approchâmes et rangeâmes sa côte à une demi-lieue. Nous aperçûmes presqu'au bord de la mer un petit bâtiment en pierres blanches ayant la forme d'une chapelle, ce qui nous lit juger qu'il y avait là des habitants. Continuant notre route, nous vîmes peu de temps après les montagnes marquées dans notre Miroir de la Mer, à la hauteur desquelles devait se trouver le meilleur havre de l'île, appelé le Port de Peterbothed [Pieter-Botte]; nous mouillâmes à trois quarts de lieue et on mit les chaloupes et les canots dehors pour aller le reconnaître.

« Nos gens, bien armés, descendirent à terre et, ayant trouvé un troupeau de bœufs sauvages, ils en tuèrent deux et les portèrent à bord du navire de M. de Champloret, qui nous en fit part. Les matelots avaient pris de fort beau poisson, qui se trouva excellent; ce qui nous fit bien augurer du pays en général, pour y faire notre relâche. Nous tirâmes de notre navire trois coups de canon pour appeler les habitants, mais personne ne parut.

« Le lendemain matin, on renvoya les chaloupes à terre pour lâcher de retrouver les bœufs ou d'autres animaux, ce fut assez inutilement; mais on fit une meilleure découverte, car nos gens trouvèrent un chasseur hollandais avec une meute de chiens; on l'amena à bord; ses chiens firent un terrible bruit sur le rivage, où ils l'attendirent deux jours entiers, criant presque toujours après lui.

« On apprit de ce Hollandais que lui et un autre chasseur que nos gens n'avaient pas vu demeuraient dans une habitation proche de la maison blanche que nous avions prise pour une chapelle; qu'ils appartenaient au gouverneur hollandais de l'île, lequel leur donnait une piastre pour chaque douzaine de peaux de cerfs qu'ils lui apportaient; qu'ils avaient pour toute arme un bon couteau, dont ils se servaient, après que les chiens avaient forcé le cerf, et qu'ils leur donnaient la chair à manger, ne gardant que la peau, laquelle était ensuite passée au chamois. Ils étaient partis au lever du soleil pourchasser et ils n'avaient point entendu notre canon.

« Là-dessus, on trouva bon de faire deux choses : la première, de renvoyer le lendemain matin cet homme avec une lettre pour le Gouverneur, par laquelle on lui demanderait, en payant, des vivres et des rafraîchisse-

tout ce qu'ils pouvaient souhaiter et où ils possédaient de jolies habitations, de beaux vergers, des champs mag-nifîques et des bestiaux qu'ils avaient dû abandonner à cause de l'impossibilité qu'il y avait de les emporter.

L'oblisation de tout recommencera nouveaux frais fit mourir

ments, tant pour nous que pour les Hollandais dont nous avions pris le vaisseau, sans quoi ils ne pouvaient manquer de souffrir extrêmement, lui promettant de lui rendre les prisonniers. On résolut aussi que ce chasseur, que nous avions empêché d'avoir dans le vaisseau aucun entretien avec les Hollandais de notre prise, serait conduit par dix de nos soldats jusqu'au lieu où il trouverait son camarade ; que de là il poursuivrait son voyage vers le gouverneur, nous laissant son camarade en otage jusqu'à son retour, s'il n'aimait mieux revenir lui-même au vaisseau et faire partir l'autre avec la letlre.

« Tout cela fut fort bien exécuté, car le canot revint le soir même, nous amenant le second chasseur jusqu'au retour de l'autre avec la réponse du gouverneur. Nous apprîmes de lui que les Hollandais ne faisaient presque plus cas de l'île Maurice depuis qu'il ne s'y trouvait plus d'ambre gris et que le bois d'ébène se vendait mal en Hollande; que d'ailleurs les récoltes de riz manquaient depuis longtemps par suite d'une extrême sécheresse, sans compter qu'une multitude infinie de singes [Macacus sinicus\ et de rats détruisait tout. Il nous dit aussi que, du côté oîi nous étions mouillés, il y avait beaucoup de cerfs et de cabris, et que, de l'autre côté de l'île, au delà des montagnes, on trouvait force sangliers [cochons marrons] qui faisaient un tel dégât qu'on avait depuis peu ordonné une battue générale pour les détruire et que, les habitants s'étant assemblés, on en tua en un jour plus de 1500. Cet homme nous dit enfin qu'il ne restait plus dans cette île qu'environ 80 Hollandais et (jifun navire "de la Compagnie, qui était passé il y avait deux ans, avait apporté au gouverneur un ordre de les transporter avec leurs familles à Batavia et qu'on attendait à tout moment le navire qui devait les y emmener.

« Ce môme jour-là, nous entrâmes avec deux de nos vaisseaux dans le port de Pelerbothed [Pieter-Bulte], après l'avoir fait sonder et avoir envoyé les canots de nos prises à la poinle des bancs qui sont à craindre. Les autres navires entrèrent le lendemain et, le jour d'après, notre chasseur revint avec une lettre du gouverneur et un présent de fruits du pays, oranges, citrons, patates, etc. La lettre portait qu'à la rigueur il pouvait ne nous rien fournir à cause de la guerre ouverte entre nos deux nations et qu'il était en état de se défendre, si nous entreprenions de finsuller; que néanmoins, en considération des serviteurs de la Compagnie de Hollande, nos prisonniers, il nous enverrait des chasseurs qui pourraient nous fournir de cerfs et de cabris, s'excusant de ne pas envoyer de bœufs, n'en ayant que

de chagrin beaucoup de ces malheureux. C'est le plus grand éloge qu'on puisse faire de l'île Maurice et c'est ce que nous avons de plus important à en dire (François Valentyn, Beschri/ving vant Nederlandsch Comptoir op de Kust van Malabar en van onzen handeJ Japan, mits gaderseen Bescliri/ving van Kaap

pour sa subsistance, outre qu'il était presque impossible de les conduire de si loin à travers les bois; que, quant aux légumes et autres semblables choses, nous en trouverions fort aisément.

« Sur cette réponse, nous résolûmes de lui envoyer un présent. Un lieutenant qui savait le hollandais et l'écrivain de M. de Champloret en furent les porteurs. Il y avait, du lieu où nous étions mouillés, sept lieues à faire pour aller par terre au port et à la forteresse où demeure le gouverneur. Ils trouvèrent en chemin une petite rivière qu'ils passèrent, audelà de laquelle ils le recontrèrent escorté de 25 hommes bien armés. Nos gens furent bien reçus de lui et régalés en ce lieu-là même de viandes froides; ils burent de la bière et de la ponche [punch], qui est une boisson faite d'un tiers d'eau-de-vie et deux tiers d'eau, avec du citron, du sucre et de la muscade.

« Le gouverneur les mena au fort, où il leur donna fort bien à souper; la gouvernante fut de ce repas. Le lendemain, il les expédia, en faisant porter avec eux quantité de fruits et d'autres rafraîcliissements. A leur retour, nous fîmes assembler les officiers hollandais, qui écrivirent eux-mêmes à ce gouverneur pour lui représenter que deux ou trois cerfs par jour, c'était bien peu de chose pour les équipages de quatre vaisseaux. Le gouverneur envoya tout aussitôt le lieutenant de la garnison, qui vint nous faire des compliments de sa part et visiter les officiers hollandais et qui nous amena deux chasseurs de plus; nous eûmes alors quatre ou cinq cerfs par jour.

« M. de Champloret et moi et quelques officiers, tous bons tireurs, nous allâmes aussi à la chasse et nous fîmes assez de chemin sans rencontrer les bœufs à qui nous en voulions principalement. Nous nous partageâmes en deux troupes pour parcourir les deux côtés de la montagne qui était fort haute et tâcher de tuer du moins quelques cerfs et des cabris, mais il nous fut impossible de les approcher; nous eûmes seulement le plaisir d'en voir un grand nombre. On domine du sommet de cette montagne toute la côte qui est toute couverte de bois.

<( Nous redescendîmes dans la plaine, marchant toujours à l'ombre, et nous rejoignîmes nos gens qui, étant descendus par un autre côté, avaient trouvé un grand étang dont l'eau était très bonne ; un ravin assez profond s'y dégorge et sa décharge se faisait à la mer, qui, en cet endroit-là, forme un bras s'avançant tout contre l'étang.

" Cette découverte nous dédommagea de notre rude et inutile chasse, et nous choisîmes ce lieu pour faire notre aiguade ; les eaux y sont d'une

ders Goede Hoope ent ei/Iand Manritius [Histoire du Comptoir hollandais au Malabar et de notre commerce au Japon, ainsi que V Histoire du Cap de Bonne-Espérance et de Vile Maurice], t. V, 2-= partie, 1726, pp. 155-156).

qualité si parfaite qu'elles ne se sont Jamais gâtées pendant notre traversée de Tile Maurice en France qui a duré près de cinq mois.

« Toute notre chasse se borna à quelques pigeons rougeâtres [ISescenas Meyeri] qui se laissent tellement approcher qu'on les assomme facilement à coups de pierres. Je tuai aussi deux chauves-souris d'une espèce particulière [roussettes (Pteropus)], de couleur violette avec de petites taches jaunes, ayant une espèce de crampons aux ailes, par où cet oiseau [ce mammifère] se pend aux branches des arbres, et un bec de perroquet [!]. Les Hollandais disent qu'elles sont bonnes à manger et que, en certaine saison, elles valent bien nos bécasses. Enfin, nous vîmes des chats devenus sauvages, qui ont été apportés dans l'île pour tâcher de détruire les rats dont il y a une très grande quantité.

« En tirant vers le bord de la mer, nous trouvâmes, à côté d'un petit ravin, un fort beau tombeau de pierre taillée, couvert d'une table de marbre avec une inscription qui nous apprit que c'était le tombeau de la femme d'un général hollandais, morte en cette île en allant aux Indes. Avant que de nous embarquer, nous mangeâmes sur le rivage d'excellentes huîtres, ce qui acheva de nous remettre de notre fatigue.

« J'allai à bord du navire de M. de Champloret, où nous délibérâmes sur le carénage de nos vaisseaux qui en avaient un extrême besoin, outre que la doublure était peut-être endommagée par les vers. Je crus que l'île Sainte-Marie, éloignée seulement d'une lieue de Madagascar et qui a environ vingt lieues de circuit, nous serait de toutes manières plus commode pour cette manœuvre; M. de Champloret, au contraire, fut d'avis de caréner au port où nous étions, malgré la disette de vivres et les autres incommodités. Je ne voulus point m'opposer cà son avis et, pendant qu'on travaillait, je fus me promener à la maison blanche, où je vis un très bon port et au pied du coteau, quelques huttes, qui avaient apparemment servi à des vaisseaux qui y étaient venus mouiller. Nousy déjeunâmes dans l'intention d'aller aussi voir l'habitation de nos chasseurs hollandais. Nous poursuivîmes donc notre chemin à travers les bois dont les arbres sont propres à diverses teintures; au reste, nous sentions par intervalles une très forte odeur de clous de girofle, quoique cette île n'en produise point, ce qui venait, à ce qu'on nous dit, d'une certaine plante qui croît à la hauteur de deux ou trois pieds et qui a le même goût et la même odeur que le clou; on me la montra et j'en fis moi-même l'épreuve.

" Après avoir passé un grand ruisseau sur de grosses pierres de marbre, nous arrivâmes au logement des Hollandais, qui est assez agréable et environné de cinq autres maisons, dans l'une desquelles est tout le

3" Lorsque les Hollandais se sont établis à Maurice, les Drontes {Didus ineplus), les Poules à bec de bécasse {AphanajUeryx Broeckii), les Tortues de terre gigantesques, etc., y étaient encore abondants; mais, si l'on sait par le Journal manuscrit du

ménage des cannes de sucre ; nous y vîmes le pressoir pour faire ce qu'on appelle là le vin de cannes et ailleurs du frnngorin, liqueur blanche, qui a de la force et de la douceur, mais dont l'odeur est désagréable à ceux qui n'y sont pas accoutumés. Nous vîmes au dehors une belle et grande allée en berceau d'orangers et, d'un autre côté, un grand jardin bien entouré de petits citronniers qui servent de haie contre les singes. Tout cela est entouré de champs cultivés, dans lesquels croissent les patates. Nos Hollandais me menèrent aussi voir les habitations voisines, où c'était à peu près la même chose, et enfin un beau bois d'ébéniers. Au retour, nous mangeâmes du cerf et nous bûmes du frangorin. Le lendemain, en me promenant dans leur jardin, j'eus le plaisir de voir de derrière la haie plus de 4 000 singes dans le champ voisin; ils étaient de la plus petite espèce ; en un moment, assis sur le derrière, ils eurent tiré de terre avec leurs pattes de devant une grande quantité de patates; à mesure que les uns s'en allaient, il en venait d'autres, qui faisaient le même manège, ce qui aurait duré longtemps, sans les chiens qui survinrent et leur firent gagner le bois.

« J'allai me promener ensuite jusqu'à la petite rivière oîi nos gens avaient rencontré le gouverneur; je vis de fort belles plaines et quantité de Jjois, avec des habitations abandonnées. A mon retour chez nos chasseurs, je fus assez surpris de voir des poulets à la broche: ils me dirent qu'ils venaient des coqs et des poules apportés d'Europe, qui depuis étaient devenus sauvages, en sorte que, pour tuer des poulets, il fallait aller à la chasse; ces animaux vivent singulièrement d'une espèce de petit piment ou de graines d'un goût si fort qu'une seule a plus de force dans un ragoût que le poivre concassé. Le lendemain, je fis couper du bois d'une grande beauté, propre à faire des meubles, et je retournai à nos vaisseaux en traversant des forêts dont tout le pays est presque couvert jusqu'au bord de la mer.

« Cependant nos gens continuaient d'aller à la pêche et prenaient beaucoup de poisson, qui était d'un grand secours aux équipages ennuyés de manger du bœuf et du lard salés. Le peu de viande de cerf qu'on avait était réservé aux malades et à la table des otiiciers, qui le plus souvent étaient réduits à manger du poisson. On en fit même beaucoup saler et sécher au soleil pour le voyage, ce qui nous a été d'une grande utilité.

« Enfin nos malades étant rétablis et nos vaisseaux bien réparés, notre eau et notre bois embarqués, nous tînmes la parole que nous avions donnée au gouverneur de l'île, en lui rendant tous nos prisonniers hoUan-

second du navire « BerJdeij Caslle », M. Benjamin Harrij^ qui a hiverné à Maurice en 4681, qu'il y avait encore à cette époque des Drontes, on sait, d'autre part, que ces oiseaux étaient éteints en 1693, quand Léguât y a passé quelques mois.

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