En réalité, il y a environ 35 kilomètres en ligne droite
3. Samsam est le nom que, sur toute la côte de l'Afrique orientale, on donne aux petites perles de verre rouges.
des « samsams^ », qui sont des grains d'agate [!], ils furent appréhendés par une bande de soldats du gouverneur qui se saisirent d'eux et les ligottèrent, puis les torturèrent pendant presque toute la journée, leur jetant des cendres brûlantes à la figure et sur la tête et les faisant battre avec des baguettes par des enfants. Williams promit au gouverneur une somme de 2 000 dollars [10 000 fr.] s'il lui laissait la vie, mais celui-ci lui dit que sa proposition n'avait aucune raison d'être puisqu'il aurait l'argent en même temps que le plaisir de le martyriser; quand il fut près d'expirer, on l'acheva à coups de sagaie. Son compagnon, également injurié et battu, subit le même triste sort. Après avoir commis ces meurtres barbares, le gouverneur songea à s'emparer de leur bateau, où il n'y avait plus que deux Européens, quelques esclaves, soit en tout six hommes et quelques jeunes femmes malgaches, et il usa du stratagème suivant : il mit dans le canot de Williams douze de ses gens bien armés avec une chèvre et quelques calebasses de « toke » [toa/xa, sorte de rhum indigène] et il les fit conduire à bord par les esclaves mêmes de Williams. Quand ils furent près du bateau, ils demandèrent la permission de monter à bord ; l'un des Européens, qui s'appelait William Noakes, demanda aux nègres de Williams où était le capitaine : « A boire du <( toke » \toaka] avec le g-ouverneur », répondirent-ils et ils ajoutèrent qu'il leur envoyait pour se régaler des provisions et du « toke » \toa/ia]. Une des esclaves du bord lui conseilla de ne pas les laisser monter sur le navire, car, comme il y avait à terre quatre blancs et qu'aucun d'eux ne revenait, elle suspectait quelque trahison. Il ne voulut pas l'écouter et, lui donnant un coup de pied, s'écria : « Que le diable t'emporte! Yeux-tu qu'à cause de tes lubies ridicules nous soyons privés de vivres frais? » Il fit donc monter les Malgaches à bord; l'un d'eux, lui arrachant des mains son
pistolet, lui en tira un coup en pleine tête, et, saisissant à brasle-corps l'autre Européen, le jeta dans la mer où il se noya. Maîtres maintenant du bateau, ils le menèrent au fond de la baie et le pillèrent.
Le roi était alors à la chasse aux sangliers, chasse à laquelle il se livre tous les ans pendant trois mois. La nouvelle de ces meurtres lui parvint dans la brousse ; il n'en continua pas moins à se livrer à son sport favori ; quand il fut revenu chez lui, les blancs qui résidaient dans son pays lui demandèrent justice; il les calma et leur dit qu'ils pouvaient s'en fier à lui. Il envoya au gouverneur de Boyn [Boina] un messager, qui, après l'avoir complimenté sur sa manière de faire et l'avoir avisé qu'il était décidé à suivre son exemple et à chasser du pays tous les étrangers, devait le prier de venir conférer avec lui, mais de ne pas se laisser voir par les blancs qui seraient capables de vouloir venger leurs compatriotes.
Le gouverneur s'empressa de venir et s'arrêta dans une petite ville située à deux milles de celle du roi, d'où il lui fit demander ses ordres. Le roi lui recommanda de venir de très bonne heure le lendemain matin, avant que les pirates fussent levés; c'est ce qu'il fit, mais, saisi sur la route par une troupe de Malgaches mise dans ce but en embuscade, il fut conduit devant le roi qui, après lui avoir reproché sa barbarie, le fit remettre entre les mains des blancs afin qu'ils fissent de lui ce qu'ils voudraient; mais ils le lui renvoyèrent, disant qu'il avait le droit de répandre le sang de ses sujets, mais qu'il n'en était pas de même pour eux. L'oncle du roi le fit alors sagayer, puis on fit venir de Boyn [Boina] tous les objets qui avaient appartenu à Williams et à ses hommes et on les distribua entre leurs compatriotes. Le roi exprima le regret que cet Arabe n'eût qu'une seule vie, ce qui ne lui permettait pas de le punir de ses crimes
abominables, comme il l'eût désiré (Ch. Johnson, The Historif ofPijrates, t. II, 1724, p. 268-264')-
LES PIRATES MISSON ET CARACCIOLI" A MADAGASCAR ET AUX COMORES, EN 1693.
Misson était un cadet d'une riche et noble famille de Provence, dont le nom ne nous est pas connu. Il reçut une excellente éducation et s'embarqua sur le vaisseau la Victoire que commandait un de ses parents, M. Fourbin [deForbin]; il visita les principaux ports de la Méditerranée. Étant allé de Naples à Rome, il y fit connaissance d'un prêtre sans foi ni loi, Carraccioli, qui était aussi ambitieux qu'irréligieux et qu'il emmena à bord. Il déploya un grand courage dans un combat que son navire livra devant Livourne à deux vaisseaux turcs. Revenue à Marseille, la Victoire alla se radouber à la Rochelle et partit pour la mer des Antilles, où, dans les parages de la Martinique, elle livra combat à un navire de guerre anglais, le Winchelsea, qui sauta et se perdit corps et biens, mais non sans s'être brillamment défendu et avoir auparavant décimé l'équipage ennemi et tué tous les officiers. Misson, avec l'assentiment de ses compagnons, prit alors le commandement de la Victoire et fit de Caraccioli son lieutenant, et ils se livrèrent à la piraterie. Ils commencèrent par s'emparer d'un sloop de la Jamaïque, qu'ils relâchèrent parce qu'il n'y avait rien à prendre à bord, mais après avoir fait jurer à l'équipage qu'il ne parle-
1. 11 y a clans ce volume une erreur de pagination; en efTetles numéros vont de 268 à 272, puis les pages immédiatement suivantes portent 257 à 264; le passage qui est traduit ici comprend donc en réalité 13 pages.
2. Les aventures de ces deux pirates ont été racontées par le capitaine Charles Johnson d'après un manuscrit dû à Misson lui-même. 11 y a tout lieu de croire que ce Misson n'a pas été très véridique dans son récit.
rait pas de cette prise avant six mois, puis ils attaquèrent deux navires hollandais dont l'un coula à fond pendant le combat, mais dont ils capturèrent l'autre avec sa riche cargaison de soies brochées, de dentelles d'or et d'arg-ent, etc. Prenant l'un le nom du feu capitaine Fourbin (de Forbin) et l'autre celui du feu premier lieutenant d'Aubigny, ils s'en allèrent à Carthagène vendre sous ces faux noms le produit de leurs rapines.
Partis de nouveau en quête d'aventures, ils surprirent deux navires hollandais, l'un sur la côte de Guinée, le Newstadt, qui portait des esclaves et de la poudre d'or, et l'autre sur la côte d'Angola, qui était chargé d'étoffes et qu'ils coulèrent après l'avoir pillé; ils avaient à leur bord 90 prisonniers, qu'ils débarquèrent sur la côte occidentale d'Afrique, à l'exception de onze d'entre eux. Ils relâchèrent au Cap de Bonne-Espérance, dans la baie de Saldanha, mais, ayant aperçu un navire anglais, ils se mirent à sa poursuite et ils s'en emparèrent, quoiqu'il fût de construction récente et armé de 32 canons ; ils y trouvèrent de nombreuses balles d'étoffes et environ 4 500 000 francs en numéraire. Dans ce combat, le capitaine anglais et quatorze de ses hommes furent tués et Misson ne perdit pas moins de douze des siens; il fît enterrer le capitaine sur la plage et fit graver sur la pierre tombale : « Cy gît un brave Anglais ». Quant aux prisonniers, qu'il traita fort bien, ils demandèrent à servir sous ses ordres. Misson donna alors un équipage au navire qu'il venait de prendre et dont Garaccioli devint le capitaine.
Ayant doublé le Cap, les deux vaisseaux firent route pour la pointe Sud de Madagascar; mais, ayant appris par un des Anglais que les navires européens à destination de Surate relâchaient à Anjouan, Misson convint avec Garaccioli de faire voile pour cette île. Ils longèrent la côte Ouest de Madagascar et passèrent au large de la baie de Diego [!]; à peu près à mi-chemin entre m. 31
cette baie et l'île d'Anjouan, ils rencontrèrent un navire de guerre anglais venant de l'Inde, qui était en perdition et faisait des signaux de détresse. Misson s'en approcha et recueillit à son bord l'équipage qu'il porta à Anjouanpour y attendre le passage d'un navire hollandais ou anglais. Ils y furent tous bien reçus par la reine régente et par son frère, autant à cause des Anglais qu'ils V amenaient qu'à cause de leur force contre laquelle le frère de la reine qui dirigeait les affaires de ce royaume ne pouvait songer à lutter, et aussi parce que celui-ci espérait avoir leur appui contre le sultan de Mohély qui se préparait à faire une descente dans son île.
Caraccioli conseilla à Misson de fomenter la discorde entre les deux sultans, et, en donnant son aide aux habitants d'Anjouan, de se rendre maître de ces deux petits pays, car les uns le béniraient comme leur sauveur et les autres chercheraient à se concilier son amitié, et ainsi il tiendrait la balance entre eux. Il suivit ce conseil et offrit son appui et son amitié à la reine qui les accepta avec reconnaissance.
Beaucoup d'Anjouanais parlent anglais et ils dirent aux Anglais qui étaient à bord ainsi qu'aux interprètes que, quoique Misson ne fût pas Anglais et qu'ils estiment les Anglais plus que toute autre nation, il n'en était pas moins leur ami et leur allié, leur frère.
La reine fournit à ses botes tout ce qui leur était nécessaire; Misson épousa sa sœur et Caraccioli se maria avec la fille de son frère, dont il enrichit de trente fusils et d'autant de pistolets l'arsenal, qui jusque-là ne comprenait que trois pistolets et deux escopettes rouilles; il lui donna en outre deux barils de poudre et quatre barils de balles. Plusieurs hommes de l'équipage prirent aussi femme, et dix d'entre eux décidèrent de s'établir dans cette île et réclamèrent leur part de prise, qu'on leur
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remit; leur départ fut plus que compensé par l'enrôlement dune trentaine de matelots du navire naufragé qui demandèrent à suivre Misson.
Pendant qu'ils se livraient à toutes sortes de plaisirs, chassant, festoyant, parcourant l'île, le sultan de Mohély fit une descente qui jeta l'alarme dans tout le pays. Misson conseilla au frère de la reine de ne pas lui opposer de résistance et de le laisser pénétrer avec toute sa bande jusqu'au centre de l'île, l'assurant qu'il se chargeait de lui couper la retraite ; mais le prince lui fit remarquer qu'il était absolument nécessaire de l'arrêter de suite, parce qu'autrement il leur causerait à tous des dommages irréparables en détruisant leurs plantations de cocotiers. Misson demanda aux Anglais qui n'étaient point sous ses ordres s'ils voulaient bien se joindre à lui pour repousser les ennemis de leur hôte commun, ce à quoi ils consentirent; il leur donna des armes et les incorpora dans la troupe de Caraccioli avec un nombre égal d'Anjouanais sous les ordres du frère de la reine. Cette troupe se porta par terre à la rencontre des Mohéliens qu'elle mit facilement en déroute ; quanta lui, il arma ses bateaux et alla de suite sur la côte Ouest où avait eu lieu leur débarquement, de sorte qu'il leur coupa la retraite; les Anjouanais, qui avaient beaucoup à se plaindre d'eux, ne leur firent point de quartier et, si Misson et Caraccioli ne s'étaient pas entremis, aucun des trois cents soldats venus de Mohély n'eût échappé; cent treize furent faits prisonniers par les Français et conduits à bord de leurs navires, d'où Misson les renvoya sains et saufs chez eux avec un message pour leur Sultan, qu'il engageait à faire la paix avec son ami et allié le Sultan d'Anjouan; mais celui-ci, peu touché de la générosité avec laquelle on lui avait renvoyé ses sujets, lui fit dire qu'il n'avait d'ordres à recevoir de personne et ([u'il savait très bien faire la paix ou faire la
fifuerre sans avoir besoin de conseils. Misson, irrité de cette réponse insolente, décida d'aller l'attaquer dans son île même et mit à la voile pour Mohély, emmenant avec lui une centaine d'Anjouanais. A la vue des deux navires, les Moliéliens s'assemblèrent en armes sur le rivage, mais les canons eurent vite fait de les disperser et protégèrent la descente des cent Anjouanais et d'autant de Français et d'Anglais. Une troupe d'environ sept cents Mohéliens tenta de les arrêter, mais leurs sagaies et leurs flècbes furent de peu d'effet contre les fusils de Misson, dont la première décharge f]t parmi eux un grand carnage; une vingtaine d'obus jetés ensuite les mirent tous en fuite. Européens et Anjouanais marchèrent alors, sans trouver de résistance, jusqu'à la capitale qu'ils réduisirent en cendres, puis ils coupèrent autant de cocotiers qu'ils purent et se rembarquèrent.
A leur retour, la reine d'Anjouan célébra une grande fête en l'honneur de ses hôtes et amis dont elle glorifia le courage et les services ; cette fête dura trois jours, après quoi son frère demanda à Misson de faire une seconde descente, à laquelle il se proposait de prendre part afin d'assujettir sous sa domination les Mohéliens, mais Misson, qui projetait d'établirun poste de relâche sur la côte Nord-Ouest de Madagascar, avait tout intérêt à entretenir la discorde entre ces deux Sultans des Comores, et il ne pouvait par conséquent lui convenir d'aider l'un d'eux à abattre l'autre; il était en effet assuré que, leurs forces étant à peu près égales, ils se disputeraient son amitié tant qu'ils seraient en guerre. Il répondit donc qu'il y avait lieu de peser sérieusement les conséquences d'une semblable entreprise, carie résultat pouvait très bien ne pas répondre à leurs espérances et la conquête être beaucoup moins facile qu'ils ne l'imaginaient, (jue le Sultan de Mohély serait sans nul doute sur ses gardes et non seulement fortifierait son camp, mais qu'il établirait de nombreuses embus-
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cadeset qu'il leur tuerait certainement beaucoup de monde, que, s'ils étaient contraints de se retirer après de grandes pertes, l'audace des Mohéliens s'en accroîtrait et qu'ils deviendraient des ennemis irréconciliables, qu'ils perdraient par conséquent tous les avantages que leur donnait en ce moment leur double victoire, grâce à laquelle ils pouvaient faire un traité de paix favorable, qu'il ne resterait pas toujours à Anjouan et qu'à son départ le Sultan de Mohély ne manquerait certainement pas de prendre une revanche sanglante. La reine approuva complètement Misson.
Sur ces entrefaites, quatre ambassadeurs mohéliens arrivèrent avec des propositions de paix. Trouvant les Anjouanais dans une mauvaise disposition à leur égard, l'un d'eux leur tint ce discours : « Ne croyez pas, Anjouanais, malgré vos récents succès, que la fortune vous sera toujours favorable; vous n'aurez pas toujours l'aide des Européens et, si vous n'aviez eu leur aide, peut-être est-ce vous qui aujourd'hui solliciteriez cette paix à laquelle vous semblez opposés. Voyez le soleil, il monte et gagne le zénith, mais il n'y reste point et descend de suite. Que son exemple vous fasse réfléchir aux changements qui arrivent constamment dans les choses d'ici-bas. Plus grande est en ce moment votre gloire, plus près peut-être est-elle de son déclin, car tout ce que nous voyons nous montre qu'il n'y a rien de stable sur la terre et que tout y est sujet à des changements continuels. La mer qui bat les rivages a ses limites qu'elle ne peut franchir et, dès qu'elle les a atteintes, elle s'en retourne dans les profondeurs des abîmes. Chaque herbe, chaque arbrisseau, chaque arbre, nos corps eux-mêmes nous enseignent que rien n'est durable en ce monde et qu'on n'y peut compter sur rien. Le temps passe insensiblement, un soleil suit l'autre et chacun amène des changements. Le soleil d'aujourd'hui vous voit vie-
torieiix, grâce à ces Européens, et tout gonflés d'orgueil, tandis que nous, qui étions accoutumés à vous vaincre, nous venons vous demander la paix. Le soleil de demain peut vous voir privés de l'aide dont vous vous glorifiez et forcés d'implorer notre pitié. Ne pouvant savoir ce que le lendemain nous apportera, vous seriez bien imprudents et malavisés de repousser une proposition aussi avantageuse pour tout le monde que la paix durable que nous vous offrons ».
Après ce discours, les ambassadeurs se retirèrent dans le palais de la reine dont ils étaient les hôtes, laissant les grands d'Anjouan délibérer; quand le conseil eut pris fin, on les rappela et la reine leur dit que, se conformant à l'avis de ses bons amis les Européens et à celui de ses conseillers, elle consentait à conclure avec eux la paix qui, ajouta-t-elle, fera disparaître toute trace de nos anciennes querelles; mais que, puisqu'ils avaient été les agresseurs, tandis qu'elle n'avait fait que défendre son royaume, qu'ils n'avaient que trop souvent envahi, et (jue jusqu'à ces derniers jours elle n'avait jamais tenté d'opérer une descente sur leurs côtes, s'ils désiraient réellement vivre en bonne amitié avec elle et son peuple, il fallait qu'ils lui envoyassent douze enfants comme otages, deux fils de leur sultan et dix de familles nobles, et que, maintenant qu'ils connaissaient les conditions auxquelles elle consentait à ne pas tirer parti de ses victoires, ils pouvaient se retirer.
Les ambassadeurs s'en retournèrent à Mohély, et, environ dix jours après, les deux navires de Misson ayant mouillé sur la rade de cette île, ils lui envoyèrent dire que leur sultan acceptait les conditions que lui posait la reine d'Anjouan et qu'il enverrait les otages, mais qu'il demandait qu'on cessât toute hostilité et qu'il priait les commandants des navires de venir lui faire visite. Les Anjouanais qui étaient à bord s'efTorcèrenl de dissuader
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Misson et Garaccioli d'accepter cette invitation, mais ceux-ci, qui n'avaient peur de rien, s'y rendirent malgré tout, ayant eu soin toutefois d'armer les matelots de leur chaloupe. Ils furent accueillis par le sultan avec des marques d'amitié et ils dînèrent avec lui sous un tamarinier; mais, quand ils le quittèrent pour retourner à leur embarcation, ils se virent tout à coup entourés par une centaine de Mohéliens qui se jetèrent sur eux et leur lancèrent une grêle de flèches; tous deux furent blessés et, des huit hommes qu'ils avaient emmenés, quatre furent tués! Ils déchargèrent leurs pistolets sur leurs agresseurs et tombèrent sur eux à coups de coutelas, mais tout leur courage ne les eût pas sauvés, si les coups de pistolets n'avaient appelé l'attention de leurs gens restés dans la chaloupe qui, s'armant de leurs fusils, accoururent à leur aide et firent une décharge dans le dos des assaillants dont douze restèrent sur le carreau. D'autre part, les gens à bord des navires entendant des coups de feu envoyèrent de suite à terre tous leurs bateaux bien armés. L'attaque de matelots de la chaloupe avait un peu intimidé les Mohéliens, qui cependant n'abandonnèrent pas la partie, et l'un d'eux, se jetant avec colère sur Garaccioli, lui fît une grande blessure au côté avec un long couteau, mais il paya sa scélératesse de sa vie. Les bateaux du bord étant enfin arrivés, leurs équipages guidés par la fusillade accoururent sur le lieu du combat et, après avoir mis en fuite les ennemis, ramassèrent leurs morts, au nombre de sept, et leurs blessés, au nombre de huit, dont deux moururent de leurs blessures.
L'équipage des deux navires, résolu à tirer vengeance de cette trahison, se préparait le lendemain à opérer une descente dans l'île, quand ils virent venir deux pirogues avec deux hommes, pieds et mains liés, que le sultan envoyait comme les prétendus auteurs de la trahison faite, disait-il, sans son aveu, atîn qu'ils
les punissent comme le méritait leur acte criminel. Les Anjouanais qui servaient d'interprètes, après avoir rendu compte de ce message, ajoutèrent que ces deux hommes étaient envoyés comme boucs émissaires, mais qu'il n'y avait pas à ajouter foi aux paroles du sultan de Mohély, car il n'y avait nul doute que c'était lui qui avait donné l'ordre d'assassiner les Européens et que ce qu'il y avait de mieux à faire était de tuer les Mohéliens venus dans les pirogues ainsi que les deux prisonniers, puis de retourner prendre un plus grand nombre d'Anjouanais et de ne faire aucun quartier à de semblables traîtres. Misson ne fut pas d'avis de prendre des mesures aussi violentes, car toute cruauté lui répugnait et il pensait qu'une vengeance sanglante, à moins d'une absolue nécessité, témoignait d'une àme basse et timide. Il renvoya donc les piroguiers à terre, les chargeant de dire au sultan que, s'il lui remettait les otages avant le soir, il accepterait ses excuses, mais que, dans le cas contraire, il le tiendrait pour l'auteur du vil guet-apens dont il avait été la victime.
Les pirogues s'en furent à terre, mais ne revinrent pas donner de réponse, de sorte que Misson fît prévenir par les Anjouanais les deux prisonniers qu'on les conduirait à terre le lendemain matin et qu'ils auraient à dire de sa part au sultan qu'il n'était pas un bourreau et n'avait pas à mettre à mort des individus parce qu'il lui avait plu de les condamner, mais qu'il saurait bien tout de même trouver le moyen de se venger de sa trahison. Les prisonniers se jetèrent à ses pieds, le suppliant de ne pas les renvoyer à terre oiî ils seraient sûrement mis à mort, car leur crime était d'avoir cherché à dissuader le sultan de commettre l'acte criminel dont au contraire on les accusait.
Le lendemain, les deux navires mirent à terre deux cents hommes sous la protection de leur artillerie; la précaution
CONGE RNAXT MADAGASCAR 489
qu'avaient prise les commandants de s'approcher de la côte le plus près possible fut du reste inutile, car pas un être vivant ne se montra. La petite armée s'était avancée de deux lieues dans l'intérieur de l'île, lorsqu'ils aperçurent derrière «les buissons un groupe d'indigènes; Caraccioli qui commandait l'aile droite les chargea avec cinquante hommes, mais il se trouva au milieu de trappes dans lesquelles tombèrent plusieurs de ses gens, de sorte qu'il s'arrêta, craignant quelque embûche, et, s'en retournant avec ses hommes par le même chemin qu'ils avaient suivi en venant, il rentra à bord avec l'intention de revenir à la rescousse avec du renfort et de faire des descentes simultanées en divers points de l'île. Il prit des informations sur la nature du pays auprès des deux prisonniers qui l'avisèrent que, du côté Nord, le sol était tout marécageux et qu'il y courrait de grands dangers, car c'était l'endroit où les indigènes ont l'habitude de se réfugier en cas d'attaque.
Les navires retournèrent à Anjouan où les deux commandants et les autres blessés furent entourés des soins les plus empressés; ils ne voulurent pas quitter le bord et furent plus de dix semaines avant de quitter leur lit et de pouvoir se promener sur le pont. Leurs femmes anjouanaises leur témoignèrent une affection dont on n'eût pu les croire capables; celle de l'un d'entre eux qui vint à mourir resta un assez long temps auprès de son cadavre, immobile comme une statue, puis, l'embrassant sans verser de pleurs, elle demanda la permission de l'emmener à terre pour le laver et l'ensevelir, priant les amis de son mari, par l'aide d'un interprète et en y ajoutant quelques mots de notre langue qu'elle connaissait, de venir le lendemain lui rendre les derniers devoirs.
Un certain nombre de marins alla en effet à terre, apportant la part qui revenait au défunt dans les prises effectuées et
(jui, sur l'ordre deMisson, fut remise à sa veuve. Quand elle eut entre les mains cet argent et qu'on l'eut assurée qu'il était bien à elle, elle sourit en disant : « Que tout cet argent me plairait, s'il pouvait me servir à racheter la vie de mon mari et l'arracher à la mort et que je l'accepterais alors avec reconnaissance ! mais, comme il n'est point capable de le faire revivre, je n'en ai que faire et vous pouvez le garder ». Puis elle les pria d'accomplir les cérémonies funèbres suivant l'usage de leur pays, de peur qu'il ne fût fâché s'il en était autrement, et elle les avisa qu'elle n'y assisterait pas, ayant hâte de se remarier. Cette fin de discours, qui s'accordait si peu avec le commencement, surprit fort les Européens qui néanmoins se laissèrent guider par elle jusqu'à une plantation de bananiers où ils trouvèrent une multitude d'hommes et de femmes assis autour du corps qui était déposé sur le sol même et recouvert de fleurs. Après les avoir tous embrassés les uns après les autres, sans oublier les Européens, elle s'assit et lança des imprécations contre les Mohéliens qui avaient tué en trahison celui qui était l'objet de son premier amour et à qui elle avait donné tout son cœur et sa virginité, et qui maintenant était insensible à ses caresses ; puis elle fit son éloge, l'appelant le « Bonheur des Enfants », le « Bien-Aimé des Vierges », « l'Etonnement des jeunes gens » et célébrant sa force, sa beauté, sa bravoure, le comparant à un taureau pour son audace, à un agneau pour sa douceur, à une tortue pour son affection. Une fois ce discours terminé, elle se coucha à côté de son mari et l'embrassa, puis, se relevant, elle se fit une blessure profonde sous le sein gauche avec une baïonnette et tomba morte à ses côtés.
Les Européens furent étonnés de l'amour profond que cette jeune fille, qui était d'après ce qu'on leur dit tout au plus âgée de dix-sept ans, témoigna ainsi pour leur compagnon, et ils
admirèrent son courage, regrettant de l'avoir mal jugée et de l'avoir méprisée lorsqu'elle leur avait annoncé qu'elle avait hâte de se remarier, propos qu'ils n'avaient pas tout d'abord compris. Après avoir assisté aux funérailles des deux époux, les marins retournèrent à bord et racontèrent ce qui s'était passé. Les femmes des capitaines '■ n'en parurent nullement surprises et celle de Garaccioli dit simplement qu'elle était certainement de haute noblesse, car les femmes nobles doivent suivre leur mari dans l'autre monde, sous peine d'être jetées à la mer et de devenir la proie des poissons, or elles savaient que leur âme n'aurait aucun repos tant que tous les poissons qui auraient mangé de leur chair ne seraient pas morts. Misson leur ayant demandé si elles auraient agi de même au cas oii leurs maris fussent morts, sa femme répondit au nom de toutes que, sous aucun prétexte, elles ne voudraient être l'opprobre de leur famille et que du reste leur amour pour leur mari ne le cédait point à celui de la veuve qu'il admirait tant.
Une fois rétablis, Misson et Garaccioli décidèrent de croiser le long de la côte du Zanguebar et, ayant pris congé de la reine d'Anjouan et de son frère, ils voulurent débarquer leurs femmes, mais celles-ci ne consentirent pas à se séparer d'eux; ils eurent beau leur dire que leur croisière serait courte et qu'ils ne tarderaient pas à revenir; elles ne voulurent rien entendre et elles les avertirent que, s'ils les déposaient à terre, ils étaient sûrs de ne plus jamais les revoir. Ils furent donc contraints de leur céder, mais ils leur firent comprendre que, si les femmes des autres marins restaient aussi à bord, leur navire ne pourrait livrer aucun combat ni même se défendre; elles promirent
i. Misson était avec la sienne à bord du Bijou, le navire qu'ils avaient capturé et auquel ils avaient donné ce nom à cause de sa forme élégante et des dorures qui l'ornaient.
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que la reine s'y opposerait, ce qui eut lieu en effet. Partis pour la baie de Mozambique, dix jours après, ils capturèrent un navire portugais, armé de soixante canons, qui avait à bord plus de six millions de poudre d'or. Le combat fut chaud ; le capitaine et une soixantaine de Portugais furent tués; quant aux pirates, ils perdirent trente des leurs, dont vingt étaient Anglais, et Garaccioli y laissa sa jambe gauche. Les deux femmes se tinrent tout le temps sur le pont, sans manifester aucune frayeur, si ce n'est pour la vie de leurs maris.
La grave blessure de Garaccioli les fît retourner à Anjouan, où les soins empressés dont il fut entouré le sauvèrent ainsi que vingt-sept blessés. Garaccioli resta deux mois au lit. Quand Misson le vit en pleine convalescence, il préleva sur l'équipage du Bijou tous les hommes qu'il put, ne laissant à son bord que le nombre de matelots nécessaire pour le défendre, et il fit voile pour Madagascar, après avoir accru de 10 canons portugais son artillerie, qui fut ainsi portée à 40 bouches à feu.
Il longea la côte de cette île jusqu'à la pointe extrême Nord, puis, revenant en arrière, il entra dans une baie au Nord de Diego Suares [!], oii il pénétra jusqu'à dix lieues dans l'intérieur; y ayant trouvé à bâbord (à gauche) un port large, sûr et abondamment pourvu d'eau douce, il y jeta l'ancre et y débarqua. Ayant constaté que le sol y était fertile, l'air sain et le pays environnant plat, il jugea que cet endroit était excellent pour y établir un lieu de refuge, et il prévint ses hommes qu'il projetait d'y bâtir des maisons et des hangars pour y abriter leurs prises et qu'il fortifierait cette ville de sorte qu'ils y pussent y vivre en paix et jouir tranquillement <lu fruit de leur travail, lorsque l'âge ou les blessures les auraient rendus incapables de naviguer, toutefois qu'il ne prendrait aucune résolution définitive avant d'avoir consulté tous ses compagnons et et que, lors même
que tous seraient de cet avis, ce dont il ne doutait pas puisqu'il agissait pour le bien de tous, il n'était pas d'avis de commencer de suite cet établissement, de peur qu'en leur absence les indigènes ne le détruisissent, que néanmoins, si tel était leur avis, ils pouvaient, puisqu'ils n'avaient rien à faire, abattre dès maintenant du bois et l'équarrir afin d'avoir, lorsqu'ils reviendraient avec leurs compagnons, les matériaux tout prêts pour construire immédiatement un fortin.
Cette motion fut approuvée de tous et, pendant les dix jours qu'ils séjournèrent en ce lieu, ils abattirent et équarrirent grossièrement cent cinquante gros arbres sans avoir vu un seul indigène. Ils avaient eu soin de choisir pour les abattre ceux qui étaient au bord même de la rivière afin de n'avoir pas de peine pour les charrier. Ils retournèrent ensuite auprès de leurs compagnons auxquels ils rendirent compte de ce qu'ils avaient vu et fait et de la résolution prise par le capitaine, qui fut approuvée par tous sans exception.
Le capitaine Misson demanda à la reine d'Anjouan de lui fournir trois cents de ses sujets pour l'aider à bâtir une ville sur la côte de Madagascar, lui disant qu'il ne doutait pas qu'elle y consentît à cause des services qu'il lui avait rendus dans sa guerre avec les Mohéliens et qu'il lui rendrait probablement encore dans l'avenir; elle ne voulut rien décider avant d'avoir pris conseil des grands de son royaume, qu'elle promit de convoquer de suite, ajoutant qu'elle ne doutait pas qu'ils ne lui accordassent sa demande, car ils lui étaient tous reconnaissants de ce qu'il avait fait pour leur pays.
En conséquence, le Conseil fut convoqué et la demande de Misson lui fut soumise. Un des anciens dit qu'il ne croyait pas bon de la lui accorder, mais que, d'autre part, il n'était pas prudent de la lui refuser, car, en l'aidant à construire sa ville, on
favorisait l'éclosion d'une puissance qui pouvait, à cause de sa proximité, être un jour dangereuse pour eux, et que ces mêmes hommes qui les avaient protégés pouvaient, quand ce serait leur intérêt, les réduire à l'esclavage; d'autre part, si on leur refusait cette satisfaction, ils étaient capables de leur faire beaucoup de mal; il conclut en disant qu'il fallait choisir le moindre de ces maux, mais qu'il n'augurait rien de bon pour Anjouan de cet établissement si proche. Un autre émit l'avis que, beaucoup d'entre eux étant mariés à des femmes d'Anjouan, il était peu probable qu'au début ils devinssent ennemis des Anjouanais, dont l'amitié pouvait au contraire leur être utile, et que, quant aux générations à venir, il n'y avait rien à craindre car leurs enfants seraient à moitié de leur sang, et que jusquelà, s'ils accédaient à la proposition de Misson, ils étaient sûrs d'avoir un allié et un protecteur contre le sultan de Mohély, qu'il était donc bon, à son avis, d'accorder à Misson ce qu'il demandait.
Le débat fut long ; on y pesa avec soin tous les inconvénients et tous les avantages qui pourraient résulter de la décision qu'ils allaient prendre et on finit par conclure qu'il était préférable de donner à Misson les hommes dont il avait besoin, mais à la condition qu'il ne les garderait pas plus de quatre mois et qu'il ferait alliance avec eux pour guerroyer contre les Mohéliens. Ces conventions arrêtées, Misson attendit que Caraccioli fût complètement rétabli, puis il mit à la voile, ayant embarqué les Anjouanais à bord du navire portugais avec ([uarante Français et Anglais et quinze Portugais pour le manœuvrer. Il arriva ainsi à l'endroit dont il avait fait choix pour s'y établir, endroit qu'il nomma Libertalia, le nom de Liheri devant désigner son peuple et remplacer les diverses appellations de Français, d'Anglais, de Hollandais, d'Africains, etc.
Les pirates commencèrent par construire deux forts, un de chaque côté de la baie, auxquels ils donnèrent une forme octog-onale et qu'ils munirent de 40 canons pris au navire portugais, une des batteries d'angle comptant 10 pièces. Ils bâtirent ensuite, à l'abri de ces forts et de leurs bateaux, des maisons et des magasins, et ils désarmèrent le navire portugais dont ils mirent les voiles et les cordages en lieu sûr.
Pendant qu'ils bâtissaient leur ville, plusieurs d'entre eux, qui étaient souvent allés chasser jusqu'à quatre ou cinq lieues du camp, eurent la curiosité de pénétrer plus avant dans l'intérieur et, ayant construit quelques huttes à quatre lieues environ de ce campement, ils partirent; après avoir marché vers l'Est-Sud- Est pendant environ cinq lieues, ils rencontrèrent un Malgache armé d'un arc et de flèches [!] et d'un javelot, avec lequel ils entrèrent en relations amicales; l'ayant engagé à ne pas avoir peur et à les accompagner, ils réussirent à l'amener au camp, où pendant trois jours ils le traitèrent de leur mieux, puis ils retournèrent avec lui à l'endroit où ils l'avaient rencontré et ils lui firent cadeau d'une pièce de toile rouge et d'une hache, dont il parut ravi. Il les quitta très satisfait.
Les chasseurs ne doutèrent pas qu'il y eût un village dans les environs. Ayant remarqué qu'après avoir regardé le soleil il s'en était allé vers le Sud, ils prirent la même route en se guidant avec la boussole, et, du somm.et d'une colline, ils découvrirent un assez grand village vers lequel ils se dirigèrent. A leur vue, les habitants sortirent avec leurs armes, arcs, flèches [!] et javelots, mais, voyant que deux seulement des Européens s'avançaient vers eux, portant à la main des haches et des étoffes comme cadeaux, quatre d'entre eux vinrent à leur rencontre. Ils ne purent naturellement pas se comprendre, mais, comme ils levaient vers le Ciel un de leurs doigts montrant le
Soleil et qu'ils étaient circoncis, les Européens crurent comprendre qu'ils voulaient leur dire qu'il n'y avait qu'un seul Dieu, qui avait envoyé un prophète, et de ce qu'ils pratiquaient la circoncision, ils conclurent qu'ils étaient musulmans. Les cadeaux furent portés au chef qui parut en être satisfait et qui invita par signes les Blancs à entrer dans son village; mais ceux-ci, qui avaient présente à la mémoire la trahison des gens de Mohély, n'y voulurent point aller et firent signe qu'on leur apportât des vivres là oii ils étaient (Capt. Johnson, The Historij of Pi/rates, t. II, 1724, p. 1-3, 11-12, 33-48.)
Les Malgaches, en les voyant si défiants, leur apportèrent du riz bouilli et des volailles. Lorsqu'ils eurent mangé, ils leur firent comprendre par signes que c'étaient eux qui avaient amené à bord de leurs navires un de leurs compatriotes auquel ils avaient donné une hache et une pièce d'étoffe. Sur ces entrefaites, ledit Malgache revint de la chasse et parut enchanté de les revoir. Le chef du village leur fit alors signe qu'ils pouvaient s'en aller et que dix de ses gens, qui arrivaient chargés de volailles et de chevreaux, les accompagneraient jusqu'à leur bord avec ces présents. Ils se quittèrent bons amis et les Anglais conçurent dès lors l'espoir d'entretenir de bonnes relations avec les indigènes.
Toutes les maisons des Malgaches sont en planches assemblées avec soin, mais sans fondations, et elles sont faites de telle sorte qu'une demi- douzaine d'hommes suffisent à les soulever et à les transporter d'une place à une autre; on voit quelquefois un village tout entier se mouvoir ainsi. Les chasseurs, revenus à bord avec tous ces présents, furent accueillis avec joie par leurs compagnons et les Malgaches furent non seulement bien traités, mais reçurent en cadeau de la toile, des marmites de fonte, du rhum et un beau couteau pour le chef.
Ces Malgaches demeurèrent trois jours avec les pirates, examinant et admirant la ville et les forts, à la construclion desquels tout le monde travaillait avec ardeur, y compris les prisonniers.
Gomme il n'y avait aucun danger à craindre du côté de la terre et que le fort, quoique en bois, était une protection suffisante pour sa colonie naissante, Misson partit avec cent soixante hommes pour faire une seconde croisière sur la côte du Zanguebar. Au large de Kiloa, il donna la chasse à un grand navire portugais armé de 50 canons et portant trois cents hommes d'équipage; la lutte fut terrible et Misson, se voyant sur le point d'être pris, avec l'énergie du désespoir, entraîna ses hommes k l'abordage et parvint à s'emparer du navire ennemi à bord duquel il mit trente-cinq hommes, puis il reprit le chemin de Libertalia'. Cette prise lui coûta fort cher, car il ne perdit pas moins de cinquante-six hommes dans ce combat. La cargaison de ce navire était d'une très grande valeur; il y avait en efTet non seulement 200 000 livres sterling en or [o 000 000 de francs], mais en outre toutes les marchandises d'un autre navire qui l'accompagnait et qui s'était mis à la côte.
Arrivé en vue de Madagascar, ils aperçurent un sloop qui les attendait et qui, quand ils furent à portée de canons, hissa le drapeau noir et tira un coup de canon au vent; Misson hissa aussi ses couleurs et tira un coup sous le vent, puis il fit mettre un canot à la mer. Le sloop l'attendit; le lieutenant de la Victoire alla à bord et fut reçu très civilement par le capitaine Tew -, à qui il raconta brièvement leurs aventures
1. Le capt. Johnson, qui écrit Libertalia, t. II, p. 47, met, p. 83, Libertalia, vraisemblablement par suite d"une erreur typographique.
2. Il y a lieu de donner ici quelques détails sur Tew : M. Kichier, le gouverneur des Bermudes, avait équipé pour faire la course deux sloops, sous les ordres de George ;Dew et de Thomas Tew qui avaient pour mis-