‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 5)Chapitre 79 sur 108 · III · texte numérisé non relu

III

et parla de leur nouvelle installation, l'invitant très aimablement à venir faire visite au capitaine Misson. Tew ne voulut

sion d'aller à l'entrée de la rivière de Gambie, en Afrique, et, après entente avec l'agent de la Compagnie royale africaine, de s'emparer de la factorerie française de Goorie [île de Corée].

Les deux capitaines partirent ensemble des Bermudes, mais, une tempête les ayant séparés, Tew, se trouvant livré à lui-même, rassembla ses hommes et, après leur avoir exposé les diliicultés et les dangers de l'entreprise qu'ils allaient tenter et en même temps le peu de profit qu'ils en tireraient, même s'ils réussissaient, il leur proposa d'agir à leur idée et pour leur propre compte. Cette proposition fut acceptée avec enthousiasme. Puis il leur demanda d'élire un quartier-maître, qui pût lui servii de conseiller. Cette détermination prise, Tew changea sa route et, doublant le Cap de Bonne-Espérance, il se dirigea vers la mer Rouge, où il rencontra un grand navire allant des Indes en Arabie, qui portait une riche cargaison et que suivaient cinq autres également chargés de richesses considérables. Quoique, dans un but de défense, il y eût à bord en outre de l'équipage trois cents soldats, Tew n'hésita pas à l'attaquer et il s'en empara sans éprouver de pertes. Le butin fut de 3 000 livres [7o 000 francs] par homme. Encouragé par ce succès, Tew voulut aller à la recherche des cinq autres navires dont il avait entendu parler à bord de la prise, mais le second s'y opposa et il dut abandonner son projet et se diriger vers Madagascar. Le second trouvant que cette île était riche en produits de toutes sortes, que l'air y était sain et le sol fertile et que la mer abondait en poissons, proposa de s'y établir [à l'île Sainte-Marie] (a); vingt-trois hommes seulement se rallièrent à sa proposition, les autres restèrent avec le capitaine Tew {b) qui, après avoir donné aux nouveaux colons leur part de butin, se prépara à retourner en Amérique, comme il le fit d'ailleurs plus tard, mais, ayant rencontré la Victoire et sa prise, il pensa qu'il y avait là une occasion d'acquérir de nouvelles richesses, et c'est dans ce but qu'il entra en pourparlers avec Misson, comme nous le racontons ci-dessus (Ch. Johnson, The Historij of Pyralcs, t. II, 1724, p. 85-87).

a. Le capitaine lloiissaye {Mémoire sur la navigation aux Indes Orientales, 1698) rapporte qu'à cette époque [en 1098J il y avait déjà des forbans établis à l'île Sainte-Marie, cl une note de 1699 conservée aux Archives coloniales {Fonds de la Compaçinie des Indes, G- 65, f 29) dit que ■< les corsaires pirates établis à Sainte-Marie vont croiser au large d'Anjouan et sont dangereux pour la Compagnie française des Indes ».

Ij. Le Malalu Hatsiniilaho, auquel on doit la fondation du royaume des Uetsimisaraka, est le lils de ce Tom Tew, que les Malgaches nommaient Tanio, et d'une princesse malgache de la famille des Zallndramisoa, Rahena. Né vers 1695, il réunit sous sa direction en 1712 tous les habitants delà côte entre Foulpointeel la baie d'Antongil el les mena à la guerre contre leurs voisins du Sud, qui avaient envahi la région entre Tamatave et Fénerive; il les soumit à son autorité et fut reconnu roi des UetsimisaraUa sous le nom de Ramaromanompo. Il est mort

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point y aller sans avoir pris l'avis de ses hommes. Pendant ce temps, Misson vint en personne auprès du sloop et invita le capitaine cà monter à son bord, offrant de laisser en otage son lieutenant s'ils n'avaient pas confiance en lui et ajoutant que du reste ils n'avaient pas de raison de ne pas se fier à lui, vu qu'étant beaucoup plus fort qu'eux il n'avait nul besoin de recourir à un stratagème quelconque. Cette raison détermina les hommes du sloop à laisser leur capitaine aller avec le lieutenant qu'ils ne voulurent même pas garder afin de montrer une plus grande confiance à leurs nouveaux amis.

Le lecteur sera peut-être étonné de voir un sloop oser donner la chasse à deux navires de grande taille comme la Victoire et sa prise ; mais son étonnement cessera lorsqu'il connaîtra la suite.

Le capitaine Tew revint à son bord très content du traitement magnifique qu'on lui avait fait à bord de la Victoire, et il rendit compte à ses hommes de ce qu'il avait vu. Après avoir pris leur avis, il suivit Misson qui lui offrait de visiter son établissement et il fut, ainsi que ses compagnons, très surpris des fortifications qui défendaient cette colonie. En arrivant devant le premier fort, ils tirèrent une salve de neuf coups de canons, auxquels en répondirent neuf de terre. Tous les prisonniers, dès qu'on eut jeté l'ancre, furent autorisés à monter sur le pont, ce qui ne leur avait pas encore été accordé à cause du petit nombre d'hommes de l'équipage. Ceux qui étaient à terre ne se sentirent pas de joie en voyant une aussi belle prise, mais cette joie se changea en tristesse lorsqu'ils apprirent quel en avait été le prix; néanmoins, l'alliance avec le sloop apporta un dédommagement à leurs regrets.

vers 1754, à l'âge de soixante ans. C'est l'un de ses fils, Zanahary, dont la mère était une princesse sakalave, qui lui a succédé (Hist. de la fondation du royaume des Betsimisaraka, par G. Grandidier, Bull, du Comité de Madag., 1898, p. •2-15).

ïew fut reçu avec une grande courtoisie par Caraccioli et ses compagnons, qui admirèrent beaucoup le courage qu'il avait déployé non seulement en s'emparant du grand navire portugais, mais aussi en osant donner la chasse à Misson, et on l'invita à délibérer avec les officiers pour décider ce qu'on ferait des cent quatre-vingt-dix prisonniers qu'amenait Misson et qui étaient presque aussi nombreux que les pirates eux-mêmes, y compris les soixante-dix hommes de Tew. Il fut résolu qu'on les tiendrait à l'écart des Portugais et des Anglais qui avaient été pris auparavant, afin de pouvoir leur faire croire que les Pirates étaient grands amis d'un prince indigène très puissant et de leur proposer à leur choix, soit d'aider les colons dans leur travail, soit d'être envoyés prisonniers dans l'intérieur du pays au cas où ils ne voudraient pas se joindre à eux. Il y en eut soixante-trois qui refusèrent, mais les autres demandèrent à être employés dans la colonie à n'importe quel travail plutôt que d'être relégués dans l'intérieur; cent dix-sept furent employés à la construction d'un dock situé à environ un demi-mille au Nord de l'entrée du port, et on fixa les limites que ne devaient pas dépasser les divers prisonniers sous peine de mort; on pouvait en effet craindre qu'ils se révoltassent, s'ils venaient à connaître leur force. On avait eu soin, à l'arrivée de la Victoire, de cacher le nombre des pirates morts et celui des prisonniers portugais qu'elle ramenait et on avait au contraire augmenté le nombre des nouvelles recrues. En outre, les Anjouanais étaient tous bien armés et disciplinés et le Bijou était chargé de surveiller le chantier où travaillaient les prisonniers nouveaux venus. Tout en prenant les précautions nécessaires à leur sécurité, les pirates ne négligeaient pas non plus ce qui était nécessaire à leur existence; ils avaient labouré et ensemencé un vaste champ avec du maïs et du blé [!] et d'autres grains qu'ils

avaient trouvés à bord de leurs prises. De son côté, Caraccioli, qui avait le don de la persuasion, réussit à amener beaucoup des prisonniers portugais, qui avaient perdu tout espoir de rentrer dans leur pays, à se joindre à eux.

Quant à Misson qui avait de la peine à se faire à une vie inactive, il serait volontiers reparti pour une nouvelle croisière, mais, craignant une révolte des prisonniers, il n'osait pas affaiblir sa colonie en lui enlevant le grand nombre d'hommes qu'il lui eût fallu emmener. En conséquence, il proposa d'abandonner leur dernière prise aux prisonniers et de les renvoyer. Caraccioli et Tew n'étaient pas de cet avis, craignant qu'on ne connût de cette façon leur retraite et que les Européens établis sur la côte d'Afrique ne vinssent par suite les attaquer avant qu'ils fussent en mesure de se défendre; Misson répondit qu'il ne pouvait souffrir d'être toujours en désaccord avec ses compagnons et qu'après tout il valait mieux mourir une bonne fois que de vivre dans des transes continuelles, qu'en outre le moment de rapatrier les Anjouanais était venu et qu'on ne pouvait les transporter dans leur île que sur un bateau bien équipé et qu'il était impossible d'en bien équiper un tant qu'il y aurait tant de prisonniers, que c'était donc une nécessité de les renvoyer ou de les passer tous au fil de l'épée ce qui eût été un acte barbare auquel il se refusait à souscrire même pour avoir sa sécurité. On convoqua en assemblée tous les pirates et ce furent les propositions de Misson qui furent agréées.

Misson avisa donc les prisonniers qu'il avait décidé de leur donner la liberté, qu'il savait bien qu'en les mettant en liberté il devait s'attendre à être attaqué dès qu'on connaîtrait le lieu de sa retraite et qu'il pouvait éviter cette fâcheuse occurrence, en les faisant tous mettre à mort, mais que son humanité ne lui permettait pas de s'arrêter un seul instant aune semblable idée.

que du reste, grâce à ses alliances avec les chefs indigènes, il avait la certitude de repousser les attaques de ses ennemis; toutefois il demanda à chacun d'eux de prêter le serment de ne jamais prendre les armes contre lui. Il s'enquit ensuite de ce qu'ils avaient perdu, et il le leur fit rendre, prélevant ces objets sur sa propre part de prise. En les congédiant, il leur dit qu'il ne faisait pas la guerre aux opprimés, mais aux oppresseurs; les prisonniers, enchantés de cette conduite si généreuse, lui souhaitèrent d'avoir une bonne fortune analogue à celle qu'il leur avait octroyée. Dès qu'on eut enlevé du navire tous les canons et les munitions, ainsi que les voiles et les agrès supplémentaires, et qu'on l'eut approvisionné de manière à ce qu'il pût atteindre la côte du Zanguebar, ils partirent au nombre de cent trente-sept, louant hautement la conduite de leurs ennemis.

Pendant tout ce temps, les pirates n'avaient eu aucune nouvelle des indigènes, et les chasseurs n'en avaient rencontré aucun, ce qui fit craindre à Misson qu'elTrayés du voisinage du fort, ils se fussent retirés dans l'intérieur; mais, au moment où les Anjouanais allaient partir, il en vint une cinquantaine amenant une centaine de beaux bœufs et quarante-cinq esclaves, soit vingt hommes et vingt-cinq femmes, pour lesquels ils demandaient du rhum, des haches, de la toile et des perles de verre dont Misson avait rapporté quelques barils de la cote d'Angola. Les esclaves de Misson furent à cette occasion pourvus de femmes. On choya fort les indigènes et on fit comprendre par signes aux esclaves qu'ils étaient libres, on les habilla et on les plaça sous la direction d'un nombre égal de blancs, qui cherchèrent, de toutes les manières possibles, à leur prouver qu'ils étaient ennemis de l'esclavage. Les indigènes restèrent dix jours dans la colonie, ce qui retarda d'autant le départ des Anjoua-

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nais, dont cent s'embarquèrent à bord du Dijon, sous les ordres du lieutenant de Garraccioli qui s'excusa auprès du sultan de l'île d'Anjouan de les avoir gardés un mois de plus qu'il n'était convenu et de ne pas les ramener tous à la fois, n'ayant plus que deux bateaux, car le navire portugais, qui était démâté, avait été transformé en ponton. Les dix pirates de Misson qui s'étaient établis à Anjouan, étant désireux de retrouver leurs compagnons, furent ramenés à Libertalia avec leurs femmes, ils en avaient chacun deux ou trois, et leurs enfants; le Bijou dut faire deux autres voyages pour rapatrier le reste des Anjouanais.

Misson arma le Bijou et, résolu à faire une croisière sur la cote de Guinée pour y capturer des bateaux négriers afin de peupler et de fortifier sa colonie, il en donna le commandement à Tew, tandis que lui et Caraccioli devaient presser le travail du dock; il lui donna deux cents hommes, soit trente-sept nègres, dont dix-sept étaient des matelots expérimentés, quarante Portugais, trente Anglais et le reste Français. Tew ne rencontra aucun navire sur sa route jusque dans les parages du Cap de Bonne-Espérance, oîi il tomba sur une galère de la Compagnie hollandaise des Indes Orientales, armée de 18 canons, qu'il prit après une faible résistance et en perdant seulement un homme; sur la côte d'Angola, il s'empara d'un navire anglais contenant deux cent quarante esclaves, tant hommes que femmes et petits garçons. Les nègres qui étaient à son bord et qui avaient aussi été pris autrefois sur cette côte, trouvèrent parmi ceux-ci beaucoup d'amis et même de parents à qui ils firent part de leur sort heureux et inespéré, car le Grand Capitaine, comme ils appelaient Misson, avait charitablement brisé leurs chaînes d'esclaves et avait fait d'eux des hommes libres qui partageaient sa fortune. Ils les félicitèrent de ce que le même bon-

heur les attendait, car ils étaient entre les mains d'un homme qui abhorrait même le nom d'esclavage. ïew, connaissant la politique deMisson et exécutant ses ordres, leur fit enlever leurs chaînes et leurs menottes, ses matelots nègres l'ayant assuré qu'il n'avait pas à craindre qu'ils se révoltassent et qu'au contraire ils étaient tout heureux d'être tombés entre ses mains.

Satisfait de ces prises, il prit le chemin le plus court pour rentrer à Libertalia, où il arriva sans accident. J'ai oublié de dire qu'il avait déposé ses prisonniers hollandais, à l'exception de neuf qui n'avaient pas voulu le quitter, dans la baie de Saldanha, à environ 30 milles au Nord du Cap de Bonne-Espérance, là même oùMisson avait fait enterrer le capitaine anglais dont il a été question plus haut.

11 avait trouvé à bord du vaisseau hollandais une grande quantité de couronnes anglaises [valant 6 fr, 23], qui furent déposées dans le trésor public, l'argent étant inutile là oiî tout était en commun et oii aucun mur ne séparait les propriétés des uns et des autres. Les nègres qu'il avait libérés furent employés à achever le dock et traités en hommes libres ; ils n'étaient pas sans apprécier leur changement de condition et, en conséquence, ils étaient très laborieux et fidèles. Un blanc ou un des vieux esclaves était attaché à chaque groupe de quatre travailleurs et leur enseignait le français, en leur répétant plusieurs fois les mots dont leurs compatriotes leur donnaient le sens.

Misson fit construire dans une crique deux sloops de 80 tonnes chacun, qu'il arma de 8 canons provenant du navire hollandais et auxquels il donna les noms de Childhood et de Liberty. Ils furent achevés en peu de temps et se montrèrent bons marins. On mit à leur bord un équipage de cinquante blancs et de cinquante nègres, et leurs officiers furent nommés au scrutin;

comme leur première mission était d'explorer les côtes de Madagascar et d'en dresser la carte, de reconnaître les bancs de sable et les récifs et de procéder au sondage des rades et des ports, ce fut le maître d'école qui eut le commandement de l'un et Tew, qui en avait exprimé le désir, eut celui de l'autre. Cette circumnavigation autour de l'île dura près de quatre mois et eut en outre l'avantage d'apprendre aux nègres d'Angola nouvellement libérés à manœuvrer un bateau, car ils avaient le plus grand désir non seulement d'apprendre le français, mais aussi de se rendre utiles ; pendant ce temps, quelques indigènes vinrent souvent au camp des pirates, et se mirent à baragouiner un peu de français mélangé à quelques mots des autres langues européennes qu'ils entendaient prononcer par les gens de Misson ; il y eut même six familles qui se fixèrent dans la colonie même, ce qui à tous égards fut fort utile, car ils firent à leurs compatriotes un récit très élogieux de l'union qui régnait entre les pirates.

Au retour des sloops qui avaient fait la carte exacte de la côte de Madagascar [!j, Caraccioli eut l'idée de faire une croisière dans les parages des îles voisines ; il s'en alla à Mascarenas [à l'île Bourbon], ayant dans son équipage autant de nègres que de blancs, et il y captura un navire hollandais qui était sur rade en train d'y fonder une colonie ; cette prise fut très appréciée, parce qu'on y trouva beaucoup de marchandises et d'objets d'Europe qui étaient nécessaires aux pirates.

Les nègres étant devenus de bons matelots, Misson décida de s'en aller croiser du côté de l'Arabie. Il les répartit tous entre les deux navires dont il prit le commandement de l'un et dont il confia l'autre à Tew; les deux équipages ne comprenaient pas moins de 500 hommes. A l'entrée de la mer Rouge, ils surprirent un grand navire qui portait des pèlerins à la Mekke ; il

y avait 1 600 personnes à bord. Aussi, encombré de passagers et de marchandises, malgré ses 110 canons, fut-il d'une prise facile. Misson et Tew déposèrent les prisonniers à terre non loin d'Aden, à l'exception d'une centaine de jeunes filles de douze à dix-huit ans qu'ils gardèrent, les femmes manquant dans leur colonie, et, ayant mis sur ce navire deux cents de leurs hommes ils l'emmenèrent à Libertalia, où ils comptaient débarquer les

canons et les marchandises En arrivant à Madagascar, ils

trouvèrent à bord une quantité de diamants, de magnifiques soieries, de tapis, d'épices, etc., d'une valeur considérable; après les avoir débarqués ainsi que les canons, les agrès, les chaînes etles courbes de pont, ils le mirent en pièces. De chaque côté de la rade, ils élevèrent une batterie qu'ils garnirent avec ses canons, de sorte que leur repaire se trouva en état de résister à toute attaque du dehors, quel que put être le nombre des navires envoyés contre eux.

Il y avait autour de la ville de vastes champs cultivés et de bons pâturages où paissaient plus de trois cents beaux bœufs achetés aux indigènes. Le dock étant terminé, la Victoire, qui, lors de la dernière expédition, avait été fortement endommagée par une tempête auprès du Gap Guardafui et qui, en somme, était en mauvais état, fut démolie et reconstruite sous le même nom ; une fois prête et approvisionnée, elle s'apprêtait à partir pour la côte de Guinée dans le but d'y prendre des nègres, quand un des sloops, qui était en croisière plutôt pour exercer les matelots que pour faire une prise, rentra inopinément poursuivi par cinq navires qui semblaient être portugais et armés de cinquante canons, avec un nombreux équipage. Aussitôt l'alarme donnée, les hommes prirent les armes et se rendirent chacun à leur poste, qui dans les forts, qui aux batteries; Misson prit le commandement de cent nègres qui étaient depuis long-

temps exercés par un sergent frcançais et qu'il se proposait de conduire là où le besoin s'en ferait sentir; Tew eut sous ses ordres tous les Anglais. Ces arrangements étaient à peine terminés que les navires ennemis se présentèrent à l'entrée de la rade, arborant le pavillon portugais; ils furent chaudement accueillis par les deux forts, mais ils ne s'arrêtèrent pas, quoique l'un d'eux donnât de la bande, et ils pénétrèrent dans la baie, croyant y être à l'abri; ils furent tristement surpris d'être salués de nouveau par les forts, par les batteries et par les sloops, qui en coulèrent deux, dont la plus grande partie de l'équipage fut noyée; quelques hommes seulement réussirent à gagner les autres navires. Les Portugais, qui ne croyaient pas le repaire des pirates aussi bien fortifié et qui avaient pensé, une fois les forts doublés, pouvoir débarquer leurs soldats sans difficultés, reconnurent leur erreur et, comme ils étaient entrés dans la rade à la fin de la marée montante, ils s'empressèrent de profiter du jusant pour en sortir, laissant deux de leurs navires sombres et beaucoup de marins noyés. Misson les poursuivit et leur livra combat à l'entrée même de la baie; les Portugais se défendirent avec une grande bravoure; l'un de leurs trois navires attaqué par les pirates les repoussa par deux fois, mais il finit par demander quartier après avoir perdu beaucoup de monde ; les deux autres s'étaient sauvés dès le début, le laissant se tirer d'affaire comme il pourrait. A son bord, ils trouvèrent une grande quantité de poudre et de munitions dont ils s'emparèrent et ils traitèrent les vaincus avec humanité, les louant de leur courage; malheureusement il y avait parmi eux deux des prisonniers auxquels Misson avait rendu la liberté après leur avoir fait jurer de ne pas prendre les armes contre lui; condamnés à être pendus devant les forts, ils furent exécutés le lendemain matin après que les secours de la

religion leur eurent été donnés par le chapelain portugais. Ce combat a fait beaucoup de bruit à Lisbonne et les gazettes l'ont à tort attribué à Avery qui, d'après la légende ayant cours en Angleterre, avait pris le titre de roi et avait sous ses ordres une flotte de trente-deux navires.

Garaccioli fit une harangue pour expliquer les raisons qui l'avaient amené, ainsi que Misson et Tew, à agir dans cette circonstance contrairement à leurs principes bien connus de ne jamais répandre le sang volontairement ; mais ces deux hommes, qui leur devaient leur liberté et qui avaient violé leur serment, avaient commis un crime qui ne pouvait rester impuni.

Il surgit une querelle entre les Français de Misson et les Anglais de Tew. Celui-ci voulait qu'on la vidât le sabre en main, mais Caraccioli s'y opposa, disant avec raison que la mort des hommes qui succomberaient dans cette lutte fratricide affaiblirait la colonie, et il demanda à Tew de tâcher d'obtenir de ses gens qu'ils acceptassent un arrangement amiable, comme il le ferait de son côté avec Misson ; il ajouta qu'il ressortait de ce diff'érend qu'il était nécessaire d'établir des lois et de constituer un gouvernement afin d'éviter le retour de semblables difficultés et de vivre en comjtlète union, ce qui était indispensable pour des gens qui avaient le monde entier pour ennemi. Le lendemain, les trois chefs convoquèrent tous les colons et leur firent part de leurs projets, leur exposant que, là où il n'y a pas de lois, il n'y a point de justice, point d'union, et que les plus faibles sont opprimés ; ils leur proposèrent de se diviser en groupes de dix qui nommeraient chacun un délégué chargé d'élaborer les lois et d'établir une constitution, ajoutant qu'on répartirait également entre tous le trésor commun, ainsi que les marchandises et le bétail, et qu'à l'avenir chacun serait propriétaire absolu des terres qu'il cultiverait et qu'il entourerait d'une palissade.

Celte proposition eut l'approbation générale et les colons se divisèrent de suite en g-roupes de dix, mais ils décidèrent que le congrès ne se réunirait que lorsqu'ils auraient construit une maison dans ce but, ce qui demanda une quinzaine de jours. Caraccioli ouvrit la session de ce petit parlement par un discours éloquent où il montra les avantages qui résulteraient d'une bonne organisation et insista sur la nécessité de confier le commandement suprême à un seul individu qui serait nommé pour trois années et qui serait chargé de récompenser la vertu et de punir le vice conformément aux lois établies. Tout fut approuvé à l'unanimité et il fut décidé que, pendant son triennat, le grand chef aurait droit au titre de « Sa Haute Excellence le Conservateur » et jouirait de toutes les prérogatives de la Royauté, que le Congrès se réunirait au moins une fois tous les ans et que rien d'important ne serait décidé sans avoir pris son avis. Ce fut Misson qui fut nommé « Conservateur ». La première session dura dix jours, pendant laquelle furent élaborées et édictées de nombreuses lois qu'on fit imprimer à l'usage des colons, car il y avait dans la colonie un imprimeur et tout ce qu'il fallait pour imprimer.

Tew fut fait grand amiral et Caraccioli secrétaire d'État. Un conseil composé des individus les plus capables de la colonie, sans acception de nationalité ni de couleur, fut chargé de veiller à son administration et répartit entre tous le trésor et le bétail de la communauté. Chaque colon s'empressa de clore les terrains qu'il voulait cultiver.

Tew proposa de construire un arsenal et d'augmenter le nombre des navires. Le conseil approuva la première proposition qu'il se chargea de soutenir devant le parlement, mais il trouva que la seconde n'avait pas de raison d'être, tant que le nombre des colons ne se serait pas accru; car il ne fallait pas détourner

les bras de l'agriculture. Le Conseil refusa aussi d'approuver la demande que lui fit Tew d'admettre dans la colonie les Anglais qui avaient suivi son quartier-maître, car c'étaient des mutins qui ne pouvaient que mettre le désordre partout, que cependant si, avisés de l'existence de la Colonie, ils demandaient à en faire partie et promettaient de se bien conduire, on pourrait peut-être leur en accorder la permission à titre g'racieux.

L'amiral manifesta ensuite le désir de faire une croisière afin de capturer quelque navire de la Compagnie anglaise des Indes et de tâcher de ramener avec lui de nouveaux colons, car la Colonie avait plus besoin de bras que de toute autre chose.

La Victoire fut, en conséquence, mise en état de prendre la mer et, peu de jours après, Tew en prit le commandement et mit à la voile avec 300 hommes d'équipage; il alla jeter l'ancre devant le lieu où quelques-uns de ses anciens matelots avaient établi leur camp, mais il eut beau hisser son pavillon et tirer le canon, il ne vit rien venir. Il fit mettre alors le canot à la mer et alla à terre, où il en trouva deux auxquels il donna connaissance de la fondation de la Colonie de Misson; ils l'emmenèrent dans la forêt à leur établissement, afin qu'il parlât à leurs compagnons. Le gouverneur, qui était son ancien quartiermaître, lui fit un bon accueil, mais lui dit qu'il ne voyait aucun intérêt pour eux à quitter ce lieu, que certainement leur venue à Libertalia accroîtrait beaucoup la force de la Colonie, mais qu'ici ils étaient libres et indépendants et avaient sous la main tout ce qui était nécessaire à leur existence et que ce serait une folie de leur part d'aller se soumettre à un gouvernement quelconque, si doux qu'il fût, qu'il était nommé par ses compagnons gouverneur pour trois mois et que son pouvoir consistait tout sim[»lement à juger les petits différends qui surgissaient entre eux, qu'après ses trois mois il passerait la main à son successeur,

car il n'était point rééligible, chacun devant à son tour exercer le commandement suprême. Il ajouta que, si cependant quelqu'un commissionné par un gouvernement régulier venait s'établir au milieu d'eux avec des colons, il se soumettrait volontiers à son autorité, mais qu'il ne lui convenait pas d'accepter comme maîtres des individus plus coquins qu'eux-mêmes, et il remit entre les mains de Tew un manuscrit où il avait exposé ses idées à ce sujet.

Tew, voyant qu'il n'y avait rien à faire avec ces jiens, s'en retourna à bord et lut le factura qui lui avait été remis et dont nous extrayons les passages suivants :

« L'île de Madagascar produit tout ce qui est nécessaire à l'existence des hommes, et elle ne le cède à aucun autre pays sous le point de vue de l'excellence du climat et de la fertilité du sol. Le poisson abonde sur ses côtes; les forêts regorgent de gibier et la terre est riche en minerai de fer, comme on peut le voir d'après les armes des indigènes, et probablement aussi en minerais d'or et d'argent.

« Le sol y produira, quand on voudra, de la canne à sucre, du coton, de l'indigo et d'autres plantes tropicales à bien meilleur compte qu'en Amérique, comme le montre la comparaison des prix de l'établissement d'un moulin à vent, etc., aux Barbades, 011 tout est cher, matériaux et main-d'œuvre, et à Madagascar, où tout est à bon marché. En effet, un esclave coûte aux Barbades de 7oO à 1 250 francs, tandis qu'à Madagascar, avec une douzaine de francs de marchandises, on peut en acheter tant qu'on voudra; nous y avons eu un beau gars pour un vieil habit. La nourriture en Amérique est chère; ici, elle ne coûte pour ainsi dire rien, de sorte qu'on y pourra nourrir beaucoup mieux les nègres qui, par conséquent, donneront un meilleur travail. Un moulin à bœufs est certainement moins dispendieux, mais la nourriture du bétail aux Barbades est chère.

« 11 V a, en outre, à Madagascar toutes sortes de plantes médicinales et tinctoriales, qui peuvent être exportées avec avantage en Europe, et les bois précieux y abondent. Il n'est pas douteux que, si les Anglais y fondaient une colonie, on y pourrait récolter la plupart des denrées que l'on va chercher aux Indes, telles que la soie, le coton, etc.

« Les indigènes sont d'un naturel doux et ils possèdent de grands troupeaux de beau bétail; nous avons acheté un bœuf pesant 800 livres pour une culotte.

« De plus, un établissement anglais sur la côte de Madagascar apporterait un frein à la piraterie et serait d'un grand secours pour les navires de la Compagnie des Indes, qui pourraient s"y ravitailler et par conséquent ne pas emporter une aussi grande quantité de provisions, ce qui serait beaucoup plus économique. »

Tew, qu'un vent contraire avait retenu sur cette rade, retourna à terre le lendemain et demanda au gouverneur comment il avait fait la connaissance des indigènes.

« Nous en avons un jour rencontré un en chassant, lui répondit-il, nous l'avons cajolé et amené à notre camp oii nous l'avons bien traité; d'autres l'ont suivi et nous avons vécu en bons termes d'amitié avec eux. » Pendant que Tew causait avec le gouverneur et buvait avec lui du rhum qu'il lui avait apporté en cadeau, il s'éleva une tempête qui, avant qu'il eût pu regagner son bord, cassa les ancres de son navire, la Victoire, et le mit à la côte où périt tout l'équipage sous les yeux du capitaine.

Force lui fut donc de rester avec ses anciens compagnons, sans savoir comment il pourrait regagner la colonie de Misson. Au bout de trois mois, il aperçut à l'horizon un grand navire qu'il supposa être le Bijou, mais il eut beau allumer des feux, ce navire ne s'arrêta point; pensant qu'il ne ferait qu'une courte

croisière, il fit des feux toutes les nuits. Un mois après, en arrivant le matin sur la plage, il fut tout étonné de voir à l'ancre tout près de terre deux sloops, d'oii partit bientôt un bateau avec six rameurs à bord duquel était le capitaine Misson.

Arrivé à terre, Misson embrassa Tew et lui dit que tous leurs rêves de bonheur s'étaient envolés, car, sans provocation aucune, deux troupes considérables d'indigènes, profitant de l'absence de la Victoii^e et du Bijou qui étaient partis en croisière, étaient venus de nuit les surprendre et avaient fait un horrible carnage des colons, sans distinction d'âge ni de sexe, avant même qu'ils eussent pu se mettre en défense, de sorte qu'il avait du se contenter de prendre la plus grande quantité possible de diamants et d'or et de se sauver à bord des deux sloops avec quarantecinq hommes seulement. Caraccioli avait péri dans ce combat.

Tew, de son côté, lui raconta ses malheurs et lui proposa d'aller en Amérique où, avec les richesses qu'il avait sauvées, on pourrait mener une vie agréable. Misson, qui avait le désir de revoir sa famille, ne voulut prendre aucun engagement, mais il lui donna un des sloops et permit à ceux qui le voudraient suivre d'aller à son bord; en outre, il partagea avec lui ce qu'il avait sauvé du trésor commun. Trente hommes s'en allèrent avec Tew et quinze restèrent avec Misson.

Ils attendirent en vain pendant une semaine le retour du Bijou, puis ils firent voile pour la côte de Guinée. Surpris par un terrible ouragan dans le voisinage du Gap Infantes, le sloop du malheureux Misson sombra sans que Tew pût lui porter secours. Arrivé en Amérique, Tew remit à ses armateurs une somme quatorze fois supérieure à la valeur du sloop et vécut assez longtemps tranquille et ignoré à Rhode Island, mais, sollicité par quelques-uns de ses anciens compagnons qui avaient dissipé leur gain, il reprit la mer et trouva la mort en montant à III. 33

l'abordage d'un navire du Grand Mogol. Quant aux Français qui l'avaient accompagné en Amérique, ils se dispersèrent; c'est dans les papiers de l'un d'eux, mort à La Rochelle, qu'a été trouvé le manuscrit de Misson dont ce récit est la copie (Cli. Johnson, The Historij of Pijrales, t. II, 172i, p. 81-84 et 87-109).

LE PIRATE AVERY* A MADAGASCAR, EN 1694 et 1G9d.

1° Embarqué sur un navire anglais, The Duke, que le g-ouvernement espagnol avait loué pour renforcer sa flotte de l'Amé-

1. Le pirate Avery a été pris par AJrian Van Broke et par Daniel Defoe comme héros des romans « The life and adventui'cs of captain Avery (1709) (a) » et ;< The King of the Pirates, Avery (1 719) (1 ) », dont tous les deux sont un composé de l'autobiographie très sujette à caution de Misson et de la vie d'Avery. Defoe a aussi écrit « The life, adventures and pyracies of the fanions captain Sinyleton (1720) ", dont une partie des aventures se passe à Madagascar.

(a) VIE ET AVENTURES DU CAPITAINE JOHN AVERY - PltÉ FACE

Comme, toutes les fois qu'on peut craindre que la véracité d'un récit soit mise en doute, il est nécessaire de le faire précéder d'unepréface, il me semble à propos dans le cas présent d'en mettre une sous les yeux des lecteurs, qui ont été si souvent induits en erreur par des récits analogues à celui-ci que beaucoup d'entre eux sont en doute dès qu'une personne, qui en somme leur est inconnue, leur raconte des choses qui se sont passées au loin. « Quel est cet individu qui s'est sauvé de Madar/ascar? •> dit l'un. « Comment a-t-il pu avoir connaissance des grands secrets du capitaine Avery? >• dit un autre; et, comme le remarque fort justement le D' Sherlock, chacun s'urroye le droit de trouver des défauts au livre qu'il a acheté, ce dont on ne peut l'empêcher puisqu'il l'a payé de ses deniers et qu'en somme il lui CLppartient, et d'adresser au pauvre auteur maintes critiques, se plaisant à profiter de l'occasion pour faire valoir sa soi-disant érudition.

Afin de mettre un terme à celle curiosité et de prévenir toute objection sérieuse du public, nous faisons savoir que l'auteur de ce petit écrit est Adrien van Broeck 3, Hollandais de distinction qui, après avoir reçu une bonne éducation à Leyde, s'est livré au commerce, comme ont coutume de le faire tous les llolUmdais instruits. Son savoir, que ne cessaient de vanter lotîtes les personnes qui le connaissaient,

1. Voir le résumé do ce roman plus loin, pp. 5:.'9-531 (notule).

2. Cette Viv. d'Avery par Adrian van Broko est un pur roman. La description de Madagascar, de SCS productions et do ses habitants est tirée des divers livres du xvii" siècle où l'on a parlé de cette île, notamment de VJJistoire île Flacourt de I65S.

:i. Dans la traduction allemande de II-IS, co nom est orthographié tantôt Adrian van Broke cl tantôt Adrian van Broeck.

rique du Sud dans le Pacifique, Avery, qui avait réussi à débaucher la plus grande partie de l'équipage, profita de l'ivresse

appela sur lui Valtention du f/ouverneur de la Compagnie hollandaise des Indes orientales qui, désireux de mettre à profit ses grands mérites, le nomma subrécarçjue d'un des navires de cette compagnie, « la Zélande ' ... qici était sur le point de mettre à la voile avec une riche cargaison. On lui donna des lettres de recommandation pour que^ dès son arrivée à Batavia, il fût pourvu d'un emploi lucratif.

La fortune, qui ne favorise pas toujours ceux qui le méritent, voulut que son navire, ayant une voie d'eau, sombrât non loin de Vile Sainte-Hélène; heureusement les 7narins et les passagers purent se sauver dans les canots.

Adrien van Broeck perdit dans ce naufrage la plus grande partie de son bien. Arrivé à terre, il se rendit chez le gouverneur [de l'île Sainte-Hélène] et obtint pour le compte de la Compagnie un autre navire, avec lequel il fit voile comme il put pour Batavia. Mais, quoi qu'il eût couru un réel danger et que la mer, image de l'inconstance, eût englouti sa fortune, un malheur encore plus grand l'attendait, car, pendant la traversée, il fut capturé par quelques-uns des pirates du capitaine Avery qui le dépouillèrent de ce qui lui restait d'argent, quelques milliers de piastres, et l'emmenèrent, lui, son navire et ses compagnons, à Madagascar. On le conduisit devant le caintaine qui l'interrogea sur une foule de sujets et notamment sur l'étal des affaires en Europe, et qui conçut tant d'estime pour lui que non seulement il lui offrit de demeurer en toute sécurité et liberté avec lui, mais encore de lui donner dans le Gouvernement qu'il venait d'établir tel emploi qui lui conviendrait.

Van Broeck eut peur, s'il refusait celte offre, de s'attirer l'inimitié du capitaine; il l'accepta donc et fut initié à ses plus secrets desseins; c'est ainsi qu'il eut connaissance des faits relatés dans ce rapport, faits dont, grâce à cette circonstance, il fut le témoin oculaire. Mais un liomme au cœur généreux et honnête ne saurait rester longtemps dans une situation déshonorante, et Van Broeck ne séjourna dans ce nid de voleurs que le temps strictement nécessaire ; dès qu'il le put, il partit à bord d'un navire anglais pour les Indes, que, comme nous le dira le récit qui va suivre, le capitaine Avery relâcha, lui remettant une lettre pour le gouverneur du Fort Saint-Georges [h Madras]. Va7i Broeck emportait une forte somme d'argent qu' Avery lui avait furtivement glissée dans la poche pendant la nuit.

Après tin court séjour dans l'établissement anglais [de .Madras], il arriva sain et sauf à Batavia où, il occupe actuellement la charge honorable et lucrative pour laquelle il avait été recommandé.

Il nous reste encore à répondre à l'objection qu'on pourrait élever contre la véracité de ce récit, parce qu'Adrien van Broeck n'y parle jamais de lui. Xous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le lecteur aux meilleurs historiens de ce genre, par exemple, à Jules César, dans ses Commentaires, et à d'autres, qui, tous, ne mentionnent jamais leur propre personne, sauf dans les cas d'extrême nécessité.

L'auteur qui naturellement tient à sa bonne réputation aurait, du reste, fait preuve de peu de jugement et de peu de bon sens s'il avait mêlé le récit de sa vie à celui de la vie de pirates oii l'on ne parle que d'actes de violence et de faits illicites injustifiables.

Mais ne retenons pas plus longtemps le lecteur à la porte, qu'il enlise et qu'il lise ce récit. Il y prendra certainement plaisir; il n'y trouvera pas un style pompeux et des phrases élégantes, mais des événements assez intéressants pour satisfaire sa curiosité et tenir son esprit en éveil.

Dans un récit historique, il est plus nécessaire d'être véridique que d'avoir un beau style, car la simplicité convient mieux à la vérité que ces phrases recherchées" qu'on compose péniblement pour raconter des événements faux et

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